Voyage autour de ma chambre

Part 2

Chapter 23,900 wordsPublic domain

Un jour nous montions avec peine le long d'un sentier rapide: l'aimable Rosalie était en avant; son agilité lui donnait des ailes: nous ne pouvions la suivre.--Tout à coup, arrivée au sommet d'un tertre, elle se tourna vers nous pour reprendre haleine, et sourit à notre lenteur.--Jamais peut-être les deux couleurs dont je fais l'éloge n'avaient ainsi triomphé.--Ses joues enflammées, ses lèvres de corail, ses dents brillantes, son cou d'albâtre, sur un fond de verdure, frappèrent tous les regards. Il fallut nous arrêter pour la contempler: je ne dis rien de ses yeux bleus, ni du regard qu'elle jeta sur nous, parce que je sortirais de mon sujet, et que d'ailleurs je n'y pense jamais que le moins qu'il m'est possible. Il me suffit d'avoir donné le plus bel exemple imaginable de la supériorité de ces deux couleurs sur toutes les autres, et de leur influence sur le bonheur des hommes.

Je n'irai pas plus avant aujourd'hui. Quel sujet pourrais-je traiter qui ne fût insipide? Quelle idée n'est pas effacée par cette idée?--Je ne sais même quand je pourrai me remettre a l'ouvrage.--Si je le continue, et que le lecteur désire en voir la fin, qu'il s'adresse à l'ange distributeur des pensées, et qu'il le prie de ne plus mêler l'image de ce tertre parmi la foule des pensées décousues qu'il me jette a tout instant.

Sans cette précaution, c'en est fait de mon voyage.

CHAPITRE XII.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . le tertre . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

CHAPITRE XIII.

Mes efforts sont vains; il faut remettre partie et séjourner ici malgré moi: c'est une étape militaire.

CHAPITRE XIV.

J'ai dit que j'aimais singulièrement à méditer dans la douce chaleur de mon lit, et que sa couleur agréable contribue beaucoup au plaisir que j'y trouve.

Pour me procurer ce plaisir, mon domestique a reçu l'ordre d'entrer dans ma chambre une demi-heure avant celle où j'ai résolu de me lever. Je l'entends marcher légèrement et _tripoter_ dans ma chambre avec discrétion; et ce bruit me donne l'agrément de me sentir sommeiller: plaisir délicat et inconnu de bien des gens.

On est assez éveillé pour s'apercevoir qu'on ne l'est pas tout à fait, et pour calculer confusément que l'heure des affaires et des ennuis est encore dans le sablier du tems. Insensiblement mon homme devient plus bruyant; il est si difficile de se contraindre! d'ailleurs il sait que l'heure fatale s'approche.--Il regarde à ma montre, et fait sonner les breloques pour m'avertir; mais je fais la sourde oreille; et, pour alonger encore cette heure charmante, il n'est sorte de chicane que je ne fasse à ce pauvre malheureux. J'ai cent ordres préliminaires à lui donner pour gagner du tems. Il sait fort bien que ces ordres, que je lui donne d'assez mauvaise humeur, ne sont que des prétextes pour rester au lit sans paraître le désirer. Il ne fait pas semblant de s'en apercevoir, et je lui en suis vraiment reconnaissant.

Enfin, lorsque j'ai épuisé toutes mes ressources, il s'avance au milieu de ma chambre, et se plante là, les bras croisés, dans la plus parfaite immobilité.

On m'avouera qu'il n'est pas possible de désapprouver ma pensée avec plus d'esprit et de discrétion: aussi je ne résiste jamais à cette invitation tacite; j'étends les bras pour lui témoigner que j'ai compris, et me voilà assis.

Si le lecteur réfléchit sur la conduite de mon domestique, il pourra se convaincre que, dans certaines affaires délicates du genre de celle-ci, la simplicité et le bon sens valent infiniment mieux que l'esprit le plus adroit. J'ose assurer que le discours le plus étudié sur les inconvéniens de la paresse ne me déciderait pas à sortir aussi promptement de mon lit que le reproche muet de M. _Joannetti_.

C'est un parfait honnête homme que M. _Joannetti_, et en même tems celui de tous les hommes qui convenait le plus à un voyageur comme moi. Il est accoutumé aux fréquens voyages de mon ame, et ne rit jamais des inconséquences de l'_autre_; il la dirige même quelquefois lorsqu'elle est seule, en sorte qu'on pourrait dire alors qu'elle est conduite par deux ames. Lorsqu'elle s'habille, par exemple, il m'avertit par un signe qu'elle est sur le point de mettre ses bas à l'envers, ou son habit avant sa veste.--Mon ame s'est souvent amusée à voir le pauvre _Joannetti_ courir après la folle sous les berceaux de la citadelle, pour l'avertir qu'elle avait oublié son chapeau;--une autre fois son mouchoir.

Un jour (l'avouerai-je?), sans ce fidèle domestique, qui la rattrapa au bas de l'escalier, l'étourdie s'acheminait vers la cour sans épée, aussi hardiment que le grand-maître des cérémonies portant l'auguste baguette.

CHAPITRE XV.

"Tiens, _Joannetti_," lui dis-je, "raccroche ce portrait."--Il m'avait aidé à le nettoyer, et ne se doutait non plus de tout ce qui a produit le chapitre du portrait que de ce qui se passe dans la lune. C'était lui qui, de son propre mouvement, m'avait présenté l'éponge mouillée, et qui, par cette démarche, en apparence indifférente, avait fait parcourir à mon ame cent millions de lieues en un instant. Au lieu de le remettre à sa place, il le tenait pour l'essuyer à son tour.--Une difficulté, un problême à résoudre, lui donnait un air de curiosité que je remarquai.--"Voyons," lui dis-je, "que trouves-tu à redire dans ce portrait?"--"Oh! rien, monsieur."--"Mais encore?"--Il le posa debout sur une des tablettes de mon bureau; puis, s'éloignant de quelques pas: "Je voudrais," dit-il, "que monsieur m'expliquât pourquoi ce portrait me regarde toujours, quel que soit l'endroit de la chambre où je me trouve. Le matin, lorsque je fais le lit, la figure se tourne vers moi, et, si je vais à la fenêtre, elle me regarde encore et me suit des yeux en chemin."--"En sorte, _Joannetti_," lui dis-je, "que, si la chambre était pleine de monde, cette belle dame lorgnerait de tout côté et tout le monde à la fois?"--"Oh! oui, monsieur."--"Elle sourirait aux allans et aux venans tout comme à moi?"--_Joannetti_ ne répondit rien.--Je m'étendis dans mon fauteuil, et, baissant la tête, je me livrai aux méditations les plus sérieuses.--Quel trait de lumière! Pauvre amant! tandis que tu te morfonds loin de ta maîtresse, auprès de laquelle tu es peut-être déjà remplacé; tandis que tu fixes avidement tes yeux sur son portrait et que tu t'imagines (au moins en peinture) être le seul regardé, la perfide effigie, aussi infidèle que l'original, porte ses regards sur tout ce qui l'entoure, et sourit à tout le monde.

Voilà une ressemblance morale entre certains portraits et leurs modèles, qu'aucun philosophe, aucun peintre, aucun observateur n'avait encore aperçue.

Je marche de découvertes en découvertes.

CHAPITRE XVI.

Joanetti était toujours dans la même attitude, en attendant l'explication qu'il m'avait demandée. Je sortis la tête des plis de mon _habit de voyage_, où je l'avais enfoncée pour méditer à mon aise, et pour me remettre des tristes réflexions que je venais de faire.--"Ne vois-tu pas, _Joannetti_, lui dis-je, après un moment de silence, et tournant mon fauteuil de son côté, ne vois-tu pas qu'un tableau étant une surface plane, les rayons de lumière qui partent de chaque point de cette surface...?" _Joannetti_, à cette explication, ouvrit tellement les yeux, qu'il en laissait voir la prunelle tout entière; il avait en outre la bouche entr'ouverte: ces deux mouvemens dans la figure humaine annoncent, selon le fameux Le Brun, le dernier période de l'étonnement. C'était ma bête, sans doute, qui avait entrepris une semblable dissertation; mon ame savait de reste que _Joannetti_ ignore complètement ce que c'est qu'une surface plane, et encore plus ce que sont des rayons de lumière: la prodigieuse dilatation de ses paupières m'ayant fait rentrer en moi-même, je me remis la tête dans le collet de mon habit de voyage, et je l'y enfonçai tellement, que je parvins à la cacher presque tout entière.

Je résolus de dîner en cet endroit: la matinée était fort avancée, un pas de plus dans ma chambre aurait porté mon dîner à la nuit. Je me glissai jusqu'au bord de mon fauteuil, et, mettant les deux pieds sur la cheminée, j'attendis patiemment le repas.--C'est une attitude délicieuse que celle-là: il serait, je crois, bien difficile d'en trouver une autre qui réunît autant d'avantages, et qui fut aussi commode pour les séjours inévitables dans un long voyage.

_Rosine_, ma chienne fidèle, ne manque jamais de venir alors tirailler les basques de mon habit de voyage, pour que je la prenne sur moi; elle y trouve un lit tout arrangé et fort commode, au sommet de l'angle que forment les deux parties de mon corps: un V consonne représente à merveille ma situation. _Rosine_ s'élance sur moi, si je ne la prends pas assez tôt à son gré. Je la trouve souvent là sans savoir comment elle y est venue. Mes mains s'arrangent d'elles-mêmes de la manière la plus favorable à son bien-être, soit qu'il y ait une sympathie entre cette aimable bête et la mienne, soit que le hasard seul en décide;--mais je ne crois point au hasard, à ce triste système,--a ce mot qui ne signifie rien.--Je croirais plutôt au magnétisme;--je croirais plutôt au martinisme. Non, je n'y croirai jamais.

Il y a une telle réalité dans les rapports qui existent entre ces deux animaux, que, lorsque je mets les deux pieds sur la cheminée, par pure distraction; lorsque l'heure du dîner est encore éloignée, et que je ne pense nullement à prendre l'_étape_, toutefois _Rosine_, présente à ce mouvement, trahit le plaisir qu'elle éprouve en remuant légèrement la queue; la discrétion la retient à sa place, et l'_autre_, qui s'en aperçoit, lui en sait gré: quoique incapables de raisonner sur la cause qui le produit, il s'établit ainsi entre elles un dialogue muet, un rapport de sensation très-agréable, et qui ne saurait absolument être attribué au hasard.

CHAPITRE XVII.

Qu'on ne me reproche pas d'être prolixe dans les détails; c'est la manière des voyageurs. Lorsqu'on part pour monter sur le Mont-Blanc; lorsqu'on va visiter la large ouverture du tombeau d'_Empédocle_, on ne manque jamais de décrire exactement les moindres circonstances; le nombre des personnes, celui des mulets, la qualité des provisions, l'excellent appétit des voyageurs; tout enfin, jusqu'aux faux pas des montures, est soigneusement enregistré dans le journal pour l'instruction de l'univers sédentaire. Sur ce principe, j'ai résolu de parler de ma chère _Rosine_, aimable animal que j'aime d'une véritable affection, et de lui consacrer un chapitre tout entier.

Depuis six ans que nous vivons ensemble, il n'y a pas eu le moindre refroidissement entre nous; ou, s'il s'est élevé entre elle et moi quelques petites altercations, j'avoue de bonne foi que le plus grand tort a toujours été de mon côté, et que _Rosine_ a toujours fait les premiers pas vers la réconciliation.

Le soir, lorsqu'elle a été grondée, elle se retire tristement et sans murmurer: le lendemain, à la pointe du jour, elle est auprès de mon lit, dans une attitude respectueuse; et, au moindre mouvement de son maître, au moindre signe de réveil, elle annonce sa présence par les battemens précipités de sa queue sur ma table de nuit.

Et pourquoi refuserais-je mon affection à cet être caressant qui n'a jamais cessé de m'aimer depuis l'époque où nous avons commencé de vivre ensemble? Ma mémoire ne suffirait pas à faire l'énumération des personnes qui se sont intéressées à moi et qui m'ont oublié. J'ai eu quelques amis, plusieurs maîtresses, une foule de liaisons, encore plus de connaissances;--et maintenant je ne suis plus rien pour tout ce monde, qui a oublié jusqu'à mon nom.

Que de protestations, que d'offres de services! Je pouvais compter sur leur fortune, sur une amitié éternelle et sans réserve!

Ma chère _Rosine_, qui ne m'a point offert de services, me rend le plus grand service qu'on puisse rendre à l'humanité: elle m'aimait jadis, et m'aime encore aujourd'hui. Aussi, je ne crains point de le dire, je l'aime avec une portion du même sentiment que j'accorde à mes amis.

Qu'on en dise ce qu'on voudra.

CHAPITRE XVIII.

Nous avons laissé _Joannetti_ dans l'attitude de l'étonnement, immobile devant moi, attendant la fin de la sublime explication que j'avais commencée.

Lorsqu'il me vit enfoncer tout-à-coup la tête dans ma robe de chambre, et finir ainsi mon explication, il ne douta pas un instant que je ne fusse resté court, faute de bonnes raisons, et de m'avoir, par conséquent, terrassé par la difficulté qu'il m'avait proposée.

Malgré la supériorité qu'il en acquérait sur moi, il ne sentit pas le moindre mouvement d'orgueil, et ne chercha point à profiter de son avantage.--Après un petit moment de silence, il prit le portrait, le remit à sa place, et se retira légèrement sur la pointe du pied.--Il sentait bien que sa présence était une espèce d'humiliation pour moi, et sa délicatesse lui suggéra de se retirer sans m'en laisser apercevoir.--Sa conduite, dans cette occasion, m'intéressa vivement, et le plaça toujours plus avant dans mon cœur. Il aura, sans doute, une place dans celui du lecteur; et, s'il en est quelqu'un assez insensible pour la lui refuser après avoir lu le chapitre suivant, le ciel lui a, sans doute, donné un cœur de marbre.

CHAPITRE XIX.

"Morbleu! lui dis-je un jour, c'est pour la troisième fois que je vous ordonne de m'acheter une brosse. Quelle tête! quel animal!"--Il ne répondit pas un mot: il n'avait rien répondu la veille à une pareille incartade. "_Il est si exact_!" disais-je; je n'y concevais rien.--"Allez chercher un linge pour nettoyer mes souliers," lui dis-je en colère. Pendant qu'il allait, je me repentais de l'avoir ainsi brusqué.--Mon courroux passa tout-à-fait, lorsque je vis le soin avec lequel il tâchait d'ôter la poussière de mes souliers, sans toucher à mes bas: j'appuyai ma main sur lui, en signe de réconciliation.--"Quoi! dis-je alors en moi-même, il y a donc des hommes qui décrottent les souliers des autres pour de l'argent?" Ce mot d'_argent_ fut un trait de lumière qui vint m'éclairer. Je me ressouvins tout-à-coup qu'il y avait long-tems que je n'en avais point donné à mon domestique.--"_Joannetti_, lui dis-je, en retirant mon pied, avez-vous de l'argent?"--Un demi-sourire de justification parut sur ses lèvres, à cette demande.--"Non, monsieur, il y a huit jours que je n'ai pas un sou; j'ai dépensé tout ce qui m'appartenait pour vos petites emplettes.--Et la brosse? C'est, sans doute, pour cela...?"--Il sourit encore.--Il aurait pu dire à son maître: "Non, je ne suis point une tête vide, un _animal_, comme vous avez eu la cruauté de le dire à votre fidèle serviteur. Payez-moi 23 liv. 10 sous 4 den. que vous me devez, et je vous achèterai votre brosse."--Il se laissa maltraiter injustement plutôt que d'exposer son maître à rougir de sa colère.

Que le ciel le bénisse! Philosophes! chrétiens! avez-vous lu?

"Tiens, _Joannetti_," lui dis-je, "tiens, cours acheter la brosse."--"Mais, monsieur, voulez-vous rester ainsi avec un soulier blanc et l'autre noir?"

--"Va, te dis-je, acheter la brosse; laisse, laisse cette poussière sur mon soulier."--Il sortit; je pris le linge, et je nettoyai délicieusement mon soulier gauche, sur lequel je laissai tomber une larme de repentir.

CHAPITRE XX.

Les murs de ma chambre sont garnis d'estampes et de tableaux qui l'embellissent singulièrement. Je voudrais, de tout mon cœur, les faire examiner aux lecteurs les uns après les autres, pour l'amuser et le distraire le long du chemin que nous devons encore parcourir pour arriver à mon bureau; mais il est aussi impossible d'expliquer clairement un tableau, que de faire un portrait ressemblant d'après une description.

Quelle émotion n'éprouverait-il pas, par exemple, en contemplant la première estampe qui se présente aux regards!--Il y verrait la malheureuse _Charlotte_, essuyant lentement, et d'une main tremblante, les pistolets d'_Albert_.--De noirs pressentimens et toutes les angoisses de l'amour sans espoir et sans consolation sont empreints sur sa physionomie; tandis que le froid _Albert,_ entouré de sacs de procès et de vieux papiers de toute espèce, se tourne froidément pour souhaiter un bon voyage à son ami. Combien de fois n'ai-je pas été tenté de briser la glace qui couvre cette estampe, pour arracher cet _Albert_ de sa table, pour le mettre en pièces, le fouler aux pieds! Mais il restera toujours trop d'_Alberts_ en ce monde. Quel est l'homme sensible qui n'a pas le sien, avec lequel il est obligé de vivre, et contre lequel les épanchemens de l'ame, les douces émotions du cœur et les élans de l'imagination, vont se briser, comme les flots sur les rochers?--Heureux celui qui trouve un ami, dont le cœur et l'esprit lui conviennent; un ami qui s'unisse à lui par une conformité de goûts, de sentimens et de connaissances; un ami qui ne soit pas tourmenté par l'ambition ou l'intérêt;--qui préfère l'ombre d'un arbre à la pompe d'une cour!--Heureux celui qui possède un ami!

CHAPITRE XXI.

J'en avais un: la mort me l'a ôté; elle l'a saisi au commencement de sa carrière, au moment où son amitié était devenue un besoin pressant pour mon cœur.--Nous nous soutenions mutuellement dans les travaux pénibles de la guerre; nous n'avions qu'une pipe à nous deux; nous buvions dans la même coupe; nous couchions sous la même toile; et, dans les circonstances malheureuses où nous sommes, l'endroit où nous vivions ensemble était pour nous une nouvelle patrie: je l'ai vu en butte à tous les périls de la guerre, et d'une guerre désastreuse.--La mort semblait nous épargner l'un pour l'autre: elle épuisa mille fois ses traits autour de lui sans l'atteindre; mais c'était pour me rendre sa perte plus sensible. Le tumulte des armes, l'enthousiasme qui s'empare de l'âme à l'aspect du danger, auraient peut-être empêché ses cris d'aller jusqu'à mon cœur.--Sa mort eût été utile à son pays et funeste aux ennemis:--je l'aurais moins regretté.--Mais le perdre au milieu des délices d'un quartier d'hiver! le voir expirer dans mes bras au moment où il paraissait regorger de santé; au moment où notre liaison se resserrait encore dans le repos et la tranquillité!--Ah! je ne m'en consolerai jamais! Cependant sa mémoire ne vit plus que dans mon cœur; elle n'existe plus parmi ceux qui l'environnaient et qui l'ont remplacé: cette idée me rend plus pénible le sentiment de sa perte. La nature, indifférente de même au sort des individus, remet sa robe brillante du printems, et se pare de toute sa beauté autour du cimetière où il repose. Les arbres se couvrent de feuilles et entrelacent leurs branches; les oiseaux chantent sous le feuillage; les mouches bourdonnent parmi les fleurs; tout respire la joie et la vie dans le séjour de la mort:--et le soir, tandis que la lune brille dans le ciel, et que je médite près de ce triste lieu, j'entends le grillon poursuivre gaîment son chant infatigable, caché sous l'herbe qui couvre la tombe silencieuse de mon ami. La destruction insensible des êtres, et tous les malheurs de l'humanité, sont comptés pour rien dans le grand tout.--La mort d'un homme sensible qui expire au milieu de ses amis désolés, et celle d'un papillon que l'air froid du matin fait périr dans le calice d'une fleur, sont deux époques semblables dans le cours de la nature. L'homme n'est rien qu'un fantôme, une ombre, une vapeur, qui se dissipe dans les airs...

Mais l'aube matinale commence à blanchir le ciel; les noires idées qui m'agitaient s'évanouissent avec la nuit, et l'espérance renaît dans mon cœur.--Non, celui qui inonde ainsi l'orient de lumière ne l'a point fait briller à mes regards pour me plonger bientôt dans la nuit du néant. Celui qui étendit cet horizon incommensurable, celui qui éleva ces masses énormes, dont le soleil dore les sommets glacés, est aussi celui qui a ordonné à mon cœur de battre, et à mon esprit de penser.

Non, mon ami n'est point entré dans le néant; quelle que soit la barrière qui nous sépare, je le reverrai.--Ce n'est point sur un syllogisme que je fonde mon espérance.--Le vol d'un insecte qui traverse les airs suffit pour me persuader; et souvent l'aspect de la campagne, le parfum des airs, et je ne sais quel charme répandu autour de moi, élèvent tellement mes pensées, qu'une preuve invincible de l'immortalité entre avec violence dans mon ame et l'occupe tout entière.

CHAPITRE XXII.

Depuis long-tems le chapitre que je viens d'écrire se présentait à ma plume, et je l'avais toujours rejeté. Je m'étais promis de ne laisser voir dans ce livre que la face riante de mon ame; mais ce projet m'a échappé comme tant d'autres: j'espère que le lecteur sensible me pardonnera de lui avoir demandé quelques larmes; et si quelqu'un trouve qu'_à la vérité_[1] j'aurais pu retrancher ce triste chapitre, il peut le déchirer dans son exemplaire, ou même jeter le livre au feu.

Il me suffit que tu le trouves selon ton cœur, ma chère _Jenny_, toi, la meilleure et la plus aimée des femmes;--toi, la meilleure et la plus aimée des sœurs; c'est à toi que je dédie mon ouvrage: s'il a ton approbation, il aura celle de tous les cœurs sensibles et délicats; et si tu pardonnes aux folies qui m'échappent quelquefois malgré moi, je brave tous les censeurs de l'univers.

[Footnote 1: Voyez le roman de _Werther_, lettre XXVIII, 12 août.]

CHAPITRE XXIII.

Je ne dirai qu'un mot de l'estampe suivante.

C'est la famille du malheureux _Ugolin_ expirant de faim: autour de lui, un de ses fils est étendu sans mouvement à ses pieds; les autres lui tendent leurs bras affaiblis, et lui demandent du pain, tandis que le malheureux père, appuyé contre une colonne de la prison, l'œil fixe et hagard, le visage immobile,--dans l'horrible tranquillité que donne le dernier période du désespoir, meurt à la fois de sa propre mort et de celle de tous ses enfans, et souffre tout ce que la nature humaine peut souffrir.

Brave chevalier d'_Assas_, te voilà expirant sous cent baïonnettes, par un effort de courage, par un héroïsme qu'on ne connaît plus de nos jours!

Et toi qui pleures sous ces palmiers, malheureuse négresse! toi qu'un barbare, qui sans doute n'était pas Anglais, a trahie et délaissée;--que dis-je? toi qu'il a eu la cruauté de vendre comme une vile esclave, malgré ton amour et tes services, malgré le fruit de la tendresse que tu portais dans ton sein,--je ne passerai point devant ton image sans te rendre l'hommage qui est dû à ta sensibilité et à tes malheurs!

Arrêtons-nous un instant devant cet autre tableau: c'est une jeune bergère qui garde toute seule son troupeau sur le sommet des Alpes: elle est assise sur un vieux tronc de sapin renversé et blanchi par les hivers: ses pieds sont recouverts par les larges feuilles d'une touffe de _cacalia_, dont la fleur lilas s'élève au-dessus de sa tête. La lavande, le thym, l'anémone, la centaurée, des fleurs de toute espèce, qu'on cultive avec peine dans nos serres et nos jardins, et qui naissent sur les Alpes dans toute leur beauté primitive, forment le tapis brillant sur lequel errent ses brebis.--Aimable bergère, dis-moi où se trouve l'heureux coin de la terre que tu habites? de quelle bergerie éloignée es-tu partie ce matin au lever de l'aurore?--Ne pourrais-je y aller vivre avec toi?--Mais, hélas! la douce tranquillité dont tu jouis ne tardera pas à s'évanouir: le démon de la guerre, non content de désoler les cités, va bientôt porter le trouble et l'épouvante jusque dans ta retraite solitaire. Déjà les soldats s'avancent; je les vois gravir de montagnes en montagnes, et s'approcher des nues.--Le bruit du canon se fait entendre dans le séjour élevé du tonnerre.--Fuis, bergère, presse ton troupeau, cache-toi dans les antres les plus reculés et les plus sauvages: il n'est plus de repos sur cette triste terre!

CHAPITRE XXIV.