Part 1
VOYAGE AUTOUR DE MA CHAMBRE
par
M. LE COMTE XAVIER DE MAISTRE,
(ŒUVRES COMPLÈTES
NOUVELLE ÉDITION,
REVUE PAR L'AUTEUR,
Tome Premier.)
PARIS
DONDEY-DUPRÉ PÈRE ET FILS, ÉDITEURS,
RUE SAINT-LOUIS, N° 46, ET RUE RICHELIEU, N° 47 bis
M DCCC XXVIII.
CHAPITRE PREMIER.
Qu'il est glorieux d'ouvrir une nouvelle carrière, et de paraître tout-à-coup dans le monde savant, un livre de découvertes à la main, comme une comète inattendue étincelle dans l'espace!
Non, je ne tiendrai plus mon livre _in petto_; le voilà, messieurs, lisez. J'ai entrepris et exécuté un voyage de quarante-deux jours autour de ma chambre. Les observations intéressantes que j'ai faites, et le plaisir continuel que j'ai éprouvé le long du chemin, me faisaient désirer de le rendre public; la certitude d'être utile m'y a décidé. Mon cœur éprouve une satisfaction inexprimable lorsque je pense au nombre infini de malheureux auxquels j'offre une ressource assurée contre l'ennui, et un adoucissement aux maux qu'ils endurent. Le plaisir qu'on trouve à voyager dans sa chambre est à l'abri de la jalousie inquiète des hommes; il est indépendant de la fortune.
Est-il en effet d'être assez malheureux, assez abandonné, pour n'avoir pas un réduit où il puisse se retirer et se cacher à tout le monde? Voilà tous les apprêts du voyage.
Je suis sûr que tout homme sensé adoptera mon système, de quelque caractère qu'il puisse être, et quel que soit son tempérament; qu'il soit avare ou prodigue, riche ou pauvre, jeune ou vieux, né sous la zone torride ou près du pôle, il peut voyager comme moi; enfin, dans l'immense famille des hommes qui fourmillent sur la surface de la terre, il n'en est pas un seul;--non, pas un seul (j'entends de ceux qui habitent des chambres) qui puisse, après avoir lu ce livre, refuser son approbation à la nouvelle manière de voyager que j'introduis dans le monde.
CHAPITRE II.
Je pourrais commencer l'éloge de mon voyage par dire qu'il ne m'a rien coûté; cet article mérite attention. Le voilà d'abord prôné, fêté par les gens d'une fortune médiocre; il est une autre classe d'hommes auprès de laquelle il est encore plus sûr d'un heureux succès, par cette même raison qu'il ne coûte rien.--Auprès de qui donc? Eh quoi! vous le demandez? C'est auprès des gens riches. D'ailleurs de quelle ressource cette manière de voyager n'est-elle pas pour les malades? Ils n'auront point à craindre l'intempérie de l'air et des saisons.--Pour les poltrons, ils seront à l'abri des voleurs; ils ne rencontreront ni précipices, ni fondrières. Des milliers de personnes qui avant moi n'avaient point osé, d'autres qui n'avaient pu, d'autres enfin qui n'avaient pas songé a voyager, vont s'y résoudre à mon exemple. L'être le plus indolent hésiterait-il à se mettre en route avec moi pour se procurer un plaisir qui ne lui coûtera ni peine ni argent?--Courage donc, partons.--Suivez-moi, vous tous qu'une mortification de l'amour, une négligence de l'amitié, retiennent dans votre appartement, loin de la petitesse et de la perfidie des hommes. Que tous les malheureux, les malades et les ennuyés de l'univers me suivent!--Que tous les paresseux se lèvent en _masse_!--Et vous qui roulez dans votre esprit des projets sinistres de réforme ou de retraite pour quelque infidélité; vous qui, dans un boudoir, renoncez au monde pour la vie; aimables anachorètes d'une soirée, venez aussi: quittez, croyez-moi, ces noires idées; vous perdez un instant pour le plaisir sans en gagner un pour la sagesse: daignez m'accompagner dans mon voyage; nous marcherons à petites journées, en riant, le long du chemin, des voyageurs qui ont vu Rome et Paris;--aucun obstacle ne pourra nous arrêter; et, nous livrant gaîment à notre imagination, nous la suivrons partout où il lui plaira de nous conduire.
CHAPITRE III.
Il y a tant de personnes curieuses dans le monde!--Je suis persuadé qu'on voudrait savoir pourquoi mon voyage autour de ma chambre a duré quarante-deux jours au lieu de quarante-trois, ou de tout autre espace de tems; mais comment l'apprendrais-je au lecteur, puisque je l'ignore moi-même? Tout ce que je puis assurer, c'est que, si l'ouvrage est trop long à son gré, il n'a pas dépendu de moi de le rendre plus court; toute vanité de voyageur à part, je me serais contenté d'un chapitre. J'étais, il est vrai, dans ma chambre avec tout le plaisir et l'agrément possibles; mais, hélas! je n'étais pas le maître d'en sortir à ma volonté; je crois même que, sans l'entremise de certaines personnes puissantes qui s'intéressaient à moi, et pour lesquelles ma reconnaissance n'est pas éteinte, j'aurais eu tout le tems de mettre un _in-folio_ au jour, tant les protecteurs qui me faisaient voyager dans ma chambre étaient disposés en ma faveur!
Et cependant, lecteur raisonnable, voyez combien ces hommes avaient tort; et saisissez bien, si vous le pouvez, la logique que je vais vous exposer.
Est-il rien de plus naturel et de plus juste que de se couper la gorge avec quelqu'un qui vous marche sur le pied par inadvertance, ou bien qui laisse échapper quelque terme piquant dans un moment de dépit, dont votre imprudence est la cause, ou bien enfin qui a le malheur de plaire à votre maîtresse?
On va dans un pré, et là, comme Nicole faisait avec le Bourgeois Gentilhomme, on essaie de tirer quarte lorsqu'il pare tierce; et, pour que la vengeance soit sûre et complète, on lui présente la poitrine découverte, et on court risque de se faire tuer par son ennemi pour se venger de lui.--On voit que rien n'est plus conséquent, et toutefois on trouve des gens qui désapprouvent cette louable coutume! Mais ce qui est aussi conséquent que tout le reste, c'est que ces mêmes personnes qui la désapprouvent et qui veulent qu'on la regarde comme une faute grave, traiteraient encore plus mal celui qui refuserait de la commettre. Plus d'un malheureux, pour se conformer à leur avis, a perdu sa réputation et son emploi; en sorte que, lorsqu'on a le malheur d'avoir ce qu'on appelle _une affaire_, on ne ferait pas mal de tirer au sort pour savoir si on doit la finir suivant les lois ou suivant l'usage, et, comme les lois et l'usage sont contradictoires, les juges pourraient aussi jouer leur sentence aux dés.--Et probablement aussi c'est à une décision de ce genre qu'il faut recourir pour expliquer pourquoi et comment mon voyage a duré quarante-deux jours juste.
CHAPITRE IV.
Ma chambre est située sous le quarante-cinquième degré de latitude, selon les mesures du père _Beccaria_; sa direction est du levant au couchant; elle forme un carré long qui a trente-six pas de tour, en rasant la muraille de bien près. Mon voyage en contiendra cependant davantage; car je la traverserai souvent en long et en large, ou bien diagonalement, sans suivre de règle ni de méthode.--Je ferai même des zigzags, et je parcourrai toutes les lignes possibles en géométrie, si le besoin l'exige. Je n'aime pas les gens qui sont si fort les maîtres de leurs pas et de leurs idées, qui disent: "_Aujourd'hui, je ferai trois visites, j'écrirai quatre lettres, je finirai cet ouvrage que j'ai commencé_."--Mon ame est tellement ouverte à toutes sortes d'idées, de goûts et de sentimens; elle reçoit si avidement tout ce qui se présente!...--Et pourquoi refuserait-elle les jouissances qui sont éparses sur le chemin difficile de la vie? Elles sont si rares, si clair-semées, qu'il faudrait être fou pour ne pas s'arrêter, se détourner même de son chemin, pour cueillir toutes celles qui sont à notre portée. Il n'en est pas de plus attrayante, selon moi, que de suivre ses idées à la piste, comme le chasseur poursuit le gibier, sans affecter de tenir aucune route. Aussi, lorsque je voyage dans ma chambre, je parcours rarement une ligne droite: je vais de ma table vers un tableau qui est placé dans un coin; de là je pars obliquement pour aller à la porte; mais, quoique en partant mon intention soit bien de m'y rendre, si je rencontre mon fauteuil en chemin, je ne fais pas de façon, et je m'y arrange tout de suite.--C'est un excellent meuble qu'un fauteuil; il est surtout de la dernière utilité pour tout homme méditatif. Dans les longues soirées d'hiver, il est quelquefois doux, et toujours prudent de s'y étendre mollement, loin du fracas des assemblées nombreuses.--Un bon feu, des livres, des plumes, que de ressources contre l'ennui! Et quel plaisir encore d'oublier ses livres et ses plumes pour tisonner son feu, en se livrant à quelque douce méditation, ou en arrangeant quelques rimes pour égayer ses amis! Les heures glissent alors sur vous, et tombent en silence dans l'éternité, sans vous faire sentir leur triste passage.
CHAPITRE V.
Après mon fauteuil, en marchant vers le nord, on découvre mon lit, qui est placé au fond de ma chambre, et qui forme la plus agréable perspective. Il est situé de la manière la plus heureuse: les premiers rayons du soleil viennent se jouer dans mes rideaux.--Je les vois, dans les beaux jours d'été, s'avancer le long de la muraille blanche, à mesure que le soleil s'élève: les ormes qui sont devant ma fenêtre les divisent de mille manières, et les font balancer sur mon lit, couleur de rose et blanc, qui répand de tout côté une teinte charmante par leur réflexion.--J'entends le gazouillement confus des hirondelles qui se sont emparées du toit de la maison, et des autres oiseaux qui habitent les ormes: alors mille idées riantes occupent mon esprit; et, dans l'univers entier, personne n'a un réveil aussi agréable, aussi paisible que le mien.
J'avoue que j'aime à jouir de ces doux instans, et que je prolonge toujours, autant qu'il est possible, le plaisir que je trouve à méditer dans la douce chaleur de mon lit.--Est-il un théâtre qui prête plus à l'imagination, qui réveille de plus tendres idées, que le meuble où je m'oublie quelquefois?--Lecteur modeste, ne vous effrayez point;--mais ne pourrai-je donc parler du bonheur d'un amant qui serre, pour la première fois, dans ses bras, une épouse vertueuse? plaisir ineffable, que mon mauvais destin me condamne à ne jamais goûter! N'est-ce pas dans un lit qu'une mère, ivre de joie à la naissance d'un fils, oublie ses douleurs? C'est là que les plaisirs fantastiques, fruits de l'imagination et de l'espérance, viennent nous agiter.--Enfin, c'est dans ce meuble délicieux que nous oublions, pendant une moitié de la vie, les chagrins de l'autre moitié. Mais quelle foule de pensées agréables et tristes se pressent à la fois dans mon cerveau? Mélange étonnant de situations terribles et délicieuses!
Un lit nous voit naître et nous voit mourir; c'est le théâtre variable où le genre humain joue tour à tour des drames intéressans, des farces risibles et des tragédies épouvantables.--C'est un berceau garni de fleurs;--c'est le trône de l'Amour;--c'est un sépulcre.
CHAPITRE VI.
Ce chapitre n'est absolument que pour les métaphysiciens. Il va jeter le plus grand jour sur la nature de l'homme: c'est le prisme avec lequel on pourra analyser et décomposer les facultés de l'homme, en séparant la puissance animale des rayons purs de l'intelligence.
Il me serait impossible d'expliquer comment et pourquoi je me brûlai les doigts aux premiers pas que je fis en commençant mon voyage, sans expliquer, dans le plus grand détail, au lecteur, mon système de _l'ame et de la bête_.--Cette découverte métaphysique influe d'ailleurs tellement sur mes idées et sur mes actions, qu'il serait très-difficile de comprendre ce livre, si je n'en donnais la clef au commencement.
Je me suis aperçu, par diverses observations, que l'homme est composé d'une ame et d'une bête.--Ces deux êtres sont absolument distincts, mais tellement emboîtés l'un dans l'autre, ou l'un sur l'autre, qu'il faut que l'ame ait une certaine supériorité sur la bête pour être en état d'en faire la distinction.
Je tiens d'un vieux professeur (c'est du plus loin qu'il me souvienne) que Platon appelait la matière l'_autre_. C'est fort bien; mais j'aimerais mieux donner ce nom par excellence à la bête qui est jointe à notre ame. C'est réellement cette substance qui est l'_autre_, et qui nous lutine d'une manière si étrange. On s'aperçoit bien en gros que l'homme est double; mais c'est, dit-on, parce qu'il est composé d'une ame et d'un corps; et l'on accuse ce corps de je ne sais combien de choses, mais bien mal à propos assurément, puisqu'il est aussi incapable de sentir que de penser. C'est à la bête qu'il faut s'en prendre, à cet être sensible, parfaitement distinct de l'ame, véritable _individu_, qui a son existence séparée, ses goûts, ses inclinations, sa volonté, et qui n'est au-dessus des autres animaux, que parce qu'il est mieux élevé et pourvu d'organes plus parfaits.
Messieurs et mesdames, soyez fiers de votre intelligence tant qu'il vous plaira; mais défiez-vous beaucoup de l'_autre_, surtout quand vous êtes ensemble!
J'ai fait je ne sais combien d'expériences sur l'union de ces deux créatures hétérogènes. Par exemple, j'ai reconnu clairement que l'ame peut se faire obéir par la bête, et que, par un fâcheux retour, celle-ci oblige très-souvent l'ame d'agir contre son gré. Dans les règles, l'une a le pouvoir législatif et l'autre le pouvoir exécutif; mais ces deux pouvoirs se contrarient souvent.--Le grand art d'un homme de génie est de savoir bien élever sa bête, afin qu'elle puisse aller seule, tandis que l'ame, délivrée de cette pénible accointance, peut s'élever jusqu'au ciel.
Mais il faut éclaircir ceci par un exemple.
Lorsque vous lisez un livre, monsieur, et qu'une idée plus agréable entre tout à coup dans votre imagination, votre ame s'y attache tout de suite et oublie le livre, tandis que vos yeux suivent machinalement les mots et les lignes; vous achevez la page sans la comprendre et sans vous souvenir de ce que vous avez lu.--Cela vient de ce que votre ame, ayant ordonné à sa compagne de lui faire la lecture, ne l'a point avertie de la petite absence qu'elle allait faire; en sorte que l'_autre_ continuait la lecture que votre ame n'écoutait plus.
CHAPITRE VII.
Cela ne vous paraît-il pas clair? voici un autre exemple.
Un jour de l'été passé, je m'acheminai pour aller à la cour. J'avais peint toute la matinée, et mon ame, se plaisant à méditer sur la peinture, laissa le soin à la bête de me transporter au palais du roi.
Que la peinture est un art sublime! pensait mon ame; heureux celui que le spectacle de la nature a touché, qui n'est pas obligé de faire des tableaux pour vivre, qui ne peint pas uniquement par passe-tems, mais qui, frappé de la majesté d'une belle physionomie, et des jeux admirables de la lumière qui se fond en mille teintes sur le visage humain, tâche d'approcher dans ses ouvrages des effets sublimes de la nature! Heureux encore le peintre que l'amour du paysage entraîne dans des promenades solitaires, qui sait exprimer sur la toile le sentiment de tristesse que lui inspire un bois sombre ou une campagne déserte! Ses productions imitent et reproduisent la nature; il crée des mers nouvelles et de noires cavernes inconnues au soleil: à son ordre, de verts bocages sortent du néant, l'azur du ciel se réfléchit dans ses tableaux; il connaît l'art de troubler les airs et de faire mugir les tempêtes. D'autres fois il offre à l'œil du spectateur enchanté les campagnes délicieuses de l'antique Sicile: on voit des nymphes éperdues fuyant, à travers les roseaux, la poursuite d'un satyre; des temples d'une architecture majestueuse élèvent leur front superbe par-dessus la forêt sacrée qui les entoure: l'imagination se perd dans les routes silencieuses de ce pays idéal; les lointains bleuâtres se confondent avec le ciel; et le paysage entier, se répétant dans les eaux d'un fleuve tranquille, forme un spectacle qu'aucune langue ne peut décrire.--Pendant que mon ame faisait ces réflexions, l'_autre_ allait son train, et Dieu sait où elle allait!--Au lieu de se rendre à la cour, comme elle en avait reçu l'ordre, elle dériva tellement sur la gauche, qu'au moment où mon ame la rattrapa, elle était à la porte de Mme de _Hautcastel_, à un demi-mille du palais royal.
Je laisse à penser au lecteur ce qui serait arrivé, si elle était entrée toute seule chez une aussi belle dame.
CHAPITRE VIII.
S'il est utile et agréable d'avoir une unie dégagée de la matière, au point de la faire voyager toute seule lorsqu'on le juge à propos, cette faculté a aussi ses inconvéniens. C'est à elle, par exemple, que je dois la brûlure dont j'ai parlé dans les chapitres précédens.--Je donne ordinairement à ma bête le soin des apprêts de mon déjeuner; c'est elle qui fait griller mon pain et le coupe en tranches. Elle fait à merveille le café, et le prend même très-souvent sans que mon ame s'en mêle, à moins que celle-ci ne s'amuse à la voir travailler; mais cela est rare et très-difficile à exécuter: car il est aisé, lorsqu'on fait quelque opération mécanique, de penser à tout autre chose; mais il est extrêmement difficile de se regarder agir, pour ainsi dire;--ou, pour m'expliquer, suivant mon système, d'employer son ame à examiner la marche de sa bête, et de la voir travailler sans y prendre part.--Voilà le plus étonnant tour de force métaphysique que l'homme puisse exécuter.
J'avais couché mes pincettes sur la braise pour faire griller mon pain; et, quelque tems après, tandis que mon ame voyageait, voilà qu'une souche enflammée roule sur le foyer:--ma pauvre bête porta la main aux pincettes, et je me brûlai les doigts.
CHAPITRE IX.
J'espère avoir suffisamment développé mes idées dans les chapitres précédens, pour donner à penser au lecteur, et pour le mettre à même de faire des découvertes dans cette brillante carrière: il ne pourra qu'être satisfait de lui, s'il parvient un jour à savoir faire voyager son ame toute seule; les plaisirs que cette faculté lui procurera balanceront de reste les _quiproquo_ qui pourront en résulter. Est-il une jouissance plus flatteuse que celle d'étendre ainsi son existence, d'occuper à la fois la terre et les cieux, et de doubler, pour ainsi dire, son être?--Le désir éternel et jamais satisfait de l'homme n'est-il pas d'augmenter sa puissance et ses facultés, de vouloir être où il n'est pas, de rappeler le passé et de vivre dans l'avenir?--Il veut commander les armées, présider aux académies; il veut être adoré des belles; et, s'il possède tout cela, il regrette alors les champs et la tranquillité, et porte envie à la cabane des bergers: ses projets, ses espérances échouent sans cesse contre les malheurs réels attachés à la nature humaine; il ne saurait trouver le bonheur. Un quart d'heure de voyage avec moi lui en montrera le chemin.
Eh! que ne laisse-t-il à l'_autre_ ces misérables soins, cette ambition qui le tourmente?--Viens, pauvre malheureux! fais un effort pour rompre ta prison, et, du haut du ciel où je vais te conduire, du milieu des orbes célestes et de l'empyrée,--regarde ta bête, lancée dans le monde, courir toute seule la carrière de la fortune et des honneurs; vois avec quelle gravité elle marche parmi les hommes: la foule s'écarte avec respect, et, crois-moi, personne ne s'apercevra qu'elle est toute seule; c'est le moindre souci de la cohue au milieu de laquelle elle se promène, de savoir si elle a une ame ou non, si elle pense ou non.--Mille femmes sentimentales l'aimeront à la fureur sans s'en apercevoir: elle peut même s'élever, sans le secours de ton ame, à la plus haute faveur et à la plus grande fortune.--Enfin, je ne m'étonnerais nullement si, à notre retour de l'empyrée, ton ame, en rentrant chez elle, se trouvait dans la bête d'un grand seigneur.
CHAPITRE X.
Qu'on n'aille pas croire qu'au lieu de tenir ma parole, en donnant la description de mon voyage autour de ma chambre, je bats la campagne pour me tirer d'affaire: on se tromperait fort, car mon voyage continue réellement; et pendant que mon ame, se repliant sur elle-même, parcourait, dans le chapitre précédent, les détours tortueux delà métaphysique,--j'étais dans mon fauteuil sur lequel je m'étais renversé, de manière que ses deux pieds antérieurs étaient élevés à deux pouces de terre; et, tout en me balançant à droite et à gauche, et gagnant du terrain, j'étais insensiblement parvenu tout près de la muraille.--C'est la manière dont je voyage lorsque je ne suis pas pressé.--Là, ma main s'était emparée machinalement du portrait de Mme de _Hautcastel_, et l'_autre_ s'amusait à ôter la poussière qui le couvrait.--Cette occupation lui donnait un plaisir tranquille, et ce plaisir se faisait sentir à mon ame, quoiqu'elle fût perdue dans les vastes plaines du ciel: car il est bon d'observer que, lorsque l'esprit voyage ainsi dans l'espace, il tient toujours aux sens par je ne sais quel lien secret; en sorte que, sans se déranger de ses occupations, il peut prendre part aux jouissances paisibles de l'_autre_; mais si ce plaisir augmente à un certain point, ou si elle est frappée par quelque spectacle inattendu, l'ame aussitôt reprend sa place avec la vitesse de l'éclair.
C'est ce qui m'arriva tandis que je nettoyais le portrait.
A mesure que le linge enlevait la poussière et faisait paraître des boucles de cheveux blonds, et la guirlande de roses dont ils sont couronnés, mon ame, depuis le soleil où elle s'était transportée, sentit un léger frémissement de plaisir, et partagea sympathiquement la jouissance de mon cœur. Cette jouissance devint moins confuse et plus vive, lorsque le linge, d'un seul coup, découvrit le front éclatant de cette charmante physionomie; mon ame fut sur le point de quitter les cieux pour jouir du spectacle. Mais se fût-elle trouvée dans les Champs-Élysées, eût-elle assisté à un concert de chérubins, elle n'y serait pas demeurée une demi-seconde, lorsque sa compagne, prenant toujours plus d'intérêt à son ouvrage, s'avisa de saisir une éponge mouillée qu'on lui présentait, et de la passer tout à coup sur les sourcils et les yeux,--sur le nez,--sur les joues,--sur cette bouche; ah Dieu! le cœur me bat:--sur le menton, sur le sein: ce fut l'affaire d'un moment; toute la figure parut renaître et sortir du néant.--Mon ame se précipita du ciel comme une étoile tombante; elle trouva l'_autre_ dans une extase ravissante, et parvint à l'augmenter en la partageant. Cette situation singulière et imprévue fit disparaître le tems et l'espace pour moi.--J'existai pour un instant dans le passé, et je rajeunis contre l'ordre de la nature.--Oui, la voilà cette femme adorée, c'est elle-même: je la vois qui sourit; elle va parler pour dire qu'elle m'aime.--Quel regard! viens que je te serre contre mon cœur, ame de ma vie, ma seconde existence!--viens partager mon ivresse et mon bonheur!--Ce moment fut court, mais il fut ravissant: la froide raison reprit bientôt son empire, et, dans l'espace d'un clin-d'œil, je vieillis d'une année entière;--mon cœur devint froid, glacé, et je me trouvai de niveau avec la foule des indifférens qui pèsent sur le globe.
CHAPITRE XI.
Il ne faut pas anticiper sur les événemens: l'empressement de communiquer au lecteur mon système de l'ame et de la bête m'a fait abandonner la description de mon lit plus tôt que je ne devais; lorsque je l'aurai terminée, je reprendrai mon voyage à l'endroit où je l'ai interrompu dans le chapitre précédent.--Je vous prie seulement de vous ressouvenir que nous avons laissé _la moitié de moi-même_ tenant le portrait de Mme de _Hautcastel_ tout près de la muraille, à quatre pas de mon bureau. J'avais oublié, en parlant de mon lit, de conseiller à tout homme qui le pourra, d'avoir un lit couleur de rose et blanc: il est certain que les couleurs influent sur nous au point de nous égayer ou de nous attrister suivant leurs nuances.--Le rose et le blanc sont deux couleurs consacrées au plaisir et à la félicité.--La nature, en les donnant à la rose, lui a donné la couronne de l'empire de Flore;--et, lorsque le ciel veut annoncer une belle journée au monde, il colore les nues de cette teinte charmante au lever du soleil.