Voyage autour de ma chambre

Part 4

Chapter 43,919 wordsPublic domain

Il ne tiendrait qu'à moi de faire un chapitre sur cette rose sèche que voilà, si le sujet en valait la peine: c'est une fleur du carnaval de l'année dernière. J'allai moi-même la cueillir dans les serres du _Valentin_, et le soir, une heure avant le bal, plein d'espérance et dans une agréable émotion, j'allai la présenter à Mme de _Hautcastel_. Elle la prit,--la posa sur sa toilette, sans la regarder et sans me regarder moi-même.--Mais comment aurait-elle fait attention à moi? elle était occupée à se regarder elle-même. Debout devant un grand miroir, toute coiffée, elle mettait la dernière main à sa parure: elle était si fort préoccupée, son attention était si totalement absorbée par des rubans, des gazes et des pompons de toute espèce amoncelés devant elle, que je n'obtins pas même un regard, un signe.--Je me résignai: je tenais humblement des épingles toutes prêtes, arrangées dans ma main; mais son carreau se trouvant plus à sa portée, elle les prenait à son carreau,--et, si j'avançais la main, elle les prenait de ma main--indifféremment;--et, pour les prendre, elle tâtonnait, sans ôter les yeux de son miroir, de crainte de se perdre de vue.

Je tins quelque tems un second miroir derrière elle, pour lui faire mieux juger de sa parure; et, sa physionomie se répétant d'un miroir à l'autre, je vis alors une perspective de coquettes, dont aucune ne faisait attention à moi. Enfin, l'avouerai-je? nous faisions, ma rose et moi, une fort triste figure.

Je finis par perdre patience, et, ne pouvant plus résister au dépit qui me dévorait, je posai le miroir que je tenais à la main, et je sortis d'un air de colère, et sans prendre congé.

"_Vous en allez-vous_?" me dit-elle en se tournant de côté pour voir sa taille de profil.--Je ne répondis rien; mais j'écoutai quelque tems à la porte, pour savoir l'effet qu'allait produire ma brusque sortie.--"_Ne voyez-vous pas_, disait-elle à sa femme de chambre, après un instant de silence, _ne voyez-vous pas que ce_ caraco _est beaucoup trop large pour ma taille, surtout en bas, et qu'il y faut faire une baste[5] avec des épingles_?"

Comment et pourquoi cette rose sèche se trouve là sur une tablette de mon bureau, c'est ce que je ne dirai certainement pas, parce que j'ai déclaré qu'une rose sèche ne méritait pas un chapitre.

Remarquez bien, mesdames, que je ne fais aucune réflexion sur l'aventure de la rose sèche. Je ne dis point que Mme de _Hautcastel_ ait bien ou mal fait de me préférer sa parure, ni que j'eusse le droit d'être reçu autrement.

Je me garde encore avec plus de soin d'en tirer des conséquences générales sur la réalité, la force et la durée de l'affection des dames pour leurs amis.--Je me contente de jeter ce chapitre (puisque c'en est un), de le jeter, dis-je, dans le monde, avec le reste du voyage, sans l'adresser à personne, et sans le recommander à personne.

Je n'ajouterai qu'un conseil pour vous, messieurs; c'est de vous mettre bien dans l'esprit qu'un jour de bal votre maîtresse n'est plus à vous.

Au moment où la parure commence, l'amant n'est plus qu'un mari, et le bal seul devient l'amant.

Tout le monde sait, de reste, ce que gagne un mari à vouloir se faire aimer par force; prenez donc votre mal en patience et en riant.

Et ne vous faites pas illusion, monsieur: si l'on vous voit venir avec plaisir au bal, ce n'est point en votre qualité d'amant, car vous êtes un mari; c'est parce que vous faites partie du bal, et que vous êtes, par conséquent, une fraction de sa nouvelle conquête; vous êtes une _décimale_ d'amant: ou bien, peut-être, c'est parce que vous dansez bien, et que vous la ferez briller: enfin, ce qu'il peut y avoir de plus flatteur pour vous, dans le bon accueil qu'elle vous fait, c'est qu'elle espère qu'en déclarant pour son amant un homme de mérite comme vous, elle excitera la jalousie de ses compagnes; sans cette considération, elle ne vous regarderait seulement pas.

Voilà donc qui est entendu; il faudra vous résigner, et attendre que votre rôle de mari soit passé.--J'en connais plus d'un qui voudraient en être quittes à si bon marché.

[Footnote 5: Terme national employé en badinant pour _rempli_.]

CHAPITRE XXXVI.

J'ai promis un dialogue entre mon ame et l'_autre_; mais il est certains chapitres qui m'échappent, ou plutôt il en est d'autres qui coulent de ma plume, comme malgré moi, et qui déroutent mes projets: de ce nombre est celui de ma bibliothèque, que je ferai le plus court possible.--Les quarante-deux jours vont finir, et un espace de tems égal ne suffirait pas pour achever la description du riche pays où je voyage si agréablement.

Ma bibliothèque donc est composée de romans, puisqu'il faut vous le dire,--oui, de romans et de quelques poètes choisis.

Comme si je n'avais pas assez de mes maux, je partage encore volontairement ceux de mille personnages imaginaires, et je les sens aussi vivement que les miens: que de larmes n'ai-je pas versées pour cette malheureuse _Clarisse_ et pour l'amant de _Charlotte_!

Mais si je cherche ainsi de feintes afflictions, je trouve, en revanche, dans ce monde imaginaire, la vertu, la bonté, le désintéressement, que je n'ai pas encore trouvés réunis dans le monde réel où j'existe.--J'y trouve une femme comme je la désire, sans humeur, sans légèreté, sans détour: je ne dis rien de la beauté; on peut s'en fier à mon imagination: je la fais si belle qu'il n'y ait rien à redire. Ensuite, fermant le livre, qui ne répond plus à mes idées, je la prends par la main, et nous parcourons ensemble un pays mille fois plus délicieux que celui d'Éden. Quel peintre pourrait représenter le paysage enchanté où j'ai placé la divinité de mon cœur? et quel poète pourra jamais décrire les sensations vives et variées que j'éprouve dans ces régions enchantées?

Combien de fois n'ai-je pas maudit ce _Cléveland_, qui s'embarque à tout instant dans de nouveaux malheurs qu'il pourrait éviter!--Je ne puis souffrir ce livre et cet enchaînement de calamités; mais, si je l'ouvre par distraction, il faut que je le dévore jusqu'à la fin.

Comment laisser ce pauvre homme chez les _Abaquis_? que deviendrait-il avec ces sauvages? J'ose encore moins l'abandonner dans l'excursion qu'il fait pour sortir de sa captivité.

Enfin, j'entre tellement dans ses peines, je m'intéresse si fort à lui et à sa famille infortunée, que l'apparition inattendue des féroces _Ruintons_ me fait dresser les cheveux: une sueur froide me couvre lorsque je lis ce passage, et ma frayeur est aussi vive, aussi réelle que si je devais être rôti moi-même, et mangé par cette canaille.

Lorsque j'ai assez pleuré et fait l'amour, je cherche quelque poète, et je pars de nouveau pour un autre monde.

CHAPITRE XXXVII.

Depuis l'expédition des Argonautes jusqu'à l'assemblée des Notables; depuis le fin fond des enfers jusqu'à la dernière étoile fixe au-delà de la voie lactée, jusqu'aux confins de l'univers, jusqu'aux portes du chaos, voilà le vaste champ où je me promène en long et en large, et tout à loisir; car le tems ne me manque pas plus que l'espace. C'est là que je transporte mon existence, à la suite d'_Homère_, de _Milton_, de _Virgile_, d'_Ossian_, etc.

Tous les événemens qui ont eu lieu entre ces deux époques, tous les pays, tous les mondes et tous les êtres qui ont existé entre ces deux termes, tout cela est à moi, tout cela m'appartient aussi bien, aussi légitimement que les vaisseaux qui entraient dans le _Pirée_ appartenaient à un certain Athénien.

J'aime surtout les poètes qui me transportent dans la plus haute antiquité: la mort de l'ambitieux _Agamemnon_, les fureurs d'_Oreste_, et toute l'histoire tragique de la famille des _Atrées_, persécutée par le ciel, m'inspirent une terreur que les événemens modernes ne sauraient faire naître en moi.

Voilà l'urne fatale qui contient les cendres d'_Oreste_. Qui ne frémirait à cet aspect? _Électre_! malheureuse sœur, apaise-toi: c'est _Oreste_ lui-même qui apporte l'urne, et ces cendres sont celles de ses ennemis!

On ne retrouve plus maintenant de rivages semblables à ceux du _Xante_ ou du _Scamandre_;--on ne voit plus de plaines comme celles de l'_Hespérie_ ou de l'_Arcadie_. Où sont aujourd'hui les îles de _Lemnos_ et de _Crète_? Où est le fameux labyrinthe? Où est le rocher qu'_Ariane_ délaissée arrosait de ses larmes?--On ne voit plus de _Thésées_, encore moins d'_Hercules_; les hommes, et même les héros d'aujourd'hui sont des pygmées.

Lorsque je veux me donner ensuite une scène d'enthousiasme, et jouir de toutes les forces de mon imagination, je m'attache hardiment aux plis de la robe flottante du sublime aveugle d'Albion, au moment où il s'élance dans le ciel, et qu'il ose approcher du trône de l'Éternel.--Quelle muse a pu le soutenir à cette hauteur, où nul homme avant lui n'avait osé porter ses regards?--De l'éblouissant parvis céleste que l'avare _Mammon_ regardait avec des yeux d'envie, je passe avec horreur dans les vastes cavernes du séjour de Satan;--j'assiste au conseil infernal; je me mêle à la foule des esprits rebelles, et j'écoute leurs discours.

Mais il faut que j'avoue ici une faiblesse que je me suis souvent reprochée.

Je ne puis m'empêcher de prendre un certain intérêt à ce pauvre Satan (je parle du Satan de _Milton_) depuis qu'il est ainsi précipité du ciel. Tout en blâmant l'opiniâtreté de l'esprit rebelle, j'avoue que la fermeté qu'il montre dans l'excès du malheur, et la grandeur de son courage, me forcent à l'admiration malgré moi.--Quoique je n'ignore pas les malheurs dérivés de la funeste entreprise qui le conduisit à forcer les portes des enfers pour venir troubler le ménage de nos premiers parens, je ne puis, quoi que je fasse, souhaiter un moment de le voir périr en chemin, dans la confusion du chaos. Je crois même que je l'aiderais volontiers sans la honte qui me retient. Je suis tous ses mouvemens, et je trouve autant de plaisir à voyager avec lui que si j'étais en bonne compagnie. J'ai beau réfléchir qu'après tout c'est un diable, qu'il est en chemin pour perdre le genre humain, que c'est un vrai démocrate, non de ceux d'Athènes, mais de ceux de Paris; tout cela ne peut me guérir de ma prévention.

Quel vaste projet! et quelle hardiesse dans l'exécution!

Lorsque les spacieuses et triples portes des enfers s'ouvrirent tout-à-coup devant lui à deux battans, et que la profonde fosse du néant et de la nuit parut à ses pieds dans toute son horreur,--il parcourut d'un œil intrépide le sombre empire du chaos; et, sans hésiter, ouvrant ses vastes ailes, qui auraient pu couvrir une armée entière, il se précipita dans l'abîme.

Je le donne en quatre au plus hardi.--Et c'est, selon moi, un des beaux efforts de l'imagination, comme un des plus beaux voyages qui aient jamais été faits,--après le voyage autour de ma chambre.

CHAPITRE XXXVIII.

Je ne finirais pas, si je voulais décrire la millième partie des événemens singuliers qui m'arrivent lorsque je voyage près de ma bibliothèque. Les voyages de _Cook_ et les observations de ses compagnons de voyage, les docteurs _Banks_ et _Solander_ ne sont rien en comparaison de mes aventures dans ce seul district: aussi je crois que j'y passerais ma vie dans une espèce de ravissement, sans le buste dont j'ai parlé, sur lequel mes yeux et mes pensées finissent toujours par se fixer, quelle que soit la situation de mon ame; et, lorsqu'elle est trop violemment agitée, ou qu'elle s'abandonne au découragement, je n'ai qu'à regarder ce buste pour la remettre dans son assiette naturelle: c'est le _diapason_ avec lequel j'accorde l'assemblage variable et discord de sensations et de perceptions qui forme mon existence.

Comme il est ressemblant!--Voilà bien les traits que la nature avait donnés au plus vertueux des hommes. Ah! si le sculpteur avait pu rendre visibles son ame excellente, son génie et son caractère!--Mais qu'ai-je entrepris? Est-ce donc ici le lieu de faire son éloge? Est-ce aux hommes qui m'entourent que je l'adresse? Eh! que leur importe?

Je me contente de me prosterner devant ton image chérie, ô le meilleur des pères! Hélas! cette image est tout ce qui me reste de toi et de ma patrie: tu as quitté la terre au moment où le crime allait l'envahir; et tels sont les maux dont il nous accable, que ta famille elle-même est contrainte de regarder aujourd'hui ta perte comme un bienfait. Que de maux t'eût fait éprouver une plus longue vie! O mon père, le sort de ta nombreuse famille est-il connu de toi dans le séjour du bonheur? sais-tu que tes enfans sont exilés de cette patrie que tu as servie pendant soixante ans avec tant de zèle et d'intégrité? sais-tu qu'il leur est défendu de visiter ta tombe?--Mais la tyrannie n'a pu leur enlever la partie la plus précieuse de ton héritage, le souvenir de tes vertus et la force de tes exemples: au milieu du torrent criminel qui entraînait leur patrie et leur fortune dans le gouffre, ils sont demeurés inaltérablement unis sur la ligne que tu leur avais tracée; et, lorsqu'ils pourront encore se prosterner sur ta cendre vénérée, elle les reconnaîtra toujours.

CHAPITRE XXXIX.

J'ai promis un dialogue, je tiens parole.--C'était le matin à l'aube du jour: les rayons du soleil doraient à la fois le sommet du mont Viso et celui des montagnes les plus élevées de l'île qui est à nos antipodes; et déjà _elle_ était éveillée, soit que son réveil prématuré fût l'effet des visions nocturnes qui la mettent souvent dans une agitation aussi fatigante qu'inutile; soit que le carnaval, qui tirait alors vers sa fin, fût la cause occulte de son réveil; ce tems de plaisir et de folie ayant une influence sur la machine humaine comme les phases de la lune et la conjonction de certaines planètes.--Enfin, _elle_ était éveillée et très-éveillée, lorsque mon ame se débarrassa elle-même des liens du sommeil.

Depuis long-tems celle-ci partageait confusément les sensations de l'_autre_, mais elle était encore embarrassée dans les crêpes de la nuit et du sommeil; et ces crêpes lui semblaient transformés en gazes, en linons, en toile des Indes.--Ma pauvre ame était donc comme empaquetée dans tout cet attirail, et le dieu du sommeil, pour la retenir plus fortement dans son empire, ajoutait à ses liens des tresses de cheveux blonds en désordre, des nœuds de rubans, des colliers de perles: c'était une pitié pour qui l'aurait vue se débattre dans ces filets.

L'agitation de la plus noble partie de moi-même se communiquait à l'autre, et celle-ci à son tour agissait puissamment sur mon ame.--J'étais parvenu tout entier à un état difficile à décrire, lorsqu'enfin mon ame, soit par sagacité, soit par hasard, trouva la manière de se délivrer des gazes qui la suffoquaient. Je ne sais si elle rencontra une ouverture, ou si elle s'avisa tout simplement de les relever, ce qui est plus naturel; le fait est qu'elle trouva l'issue du labyrinthe. Les tresses de cheveux en désordre étaient toujours là; mais ce n'était plus un _obstacle_, c'était plutôt un _moyen_: mon ame le saisit, comme un homme qui se noie s'accroche aux herbes du rivage; mais le collier de perles se rompit dans l'action, et les perles se défilant roulèrent sur le sofa, et de là sur le parquet de Mme de _Hautcastel_; car mon ame, par une bizarrerie dont il serait difficile de rendre raison, s'imaginait être chez cette dame: un gros bouquet de violettes tomba par terre, et mon ame, s'éveillant alors, rentra chez elle, amenant à sa suite la raison et la réalité. Comme on l'imagine, elle désapprouva fortement tout ce qui s'était passé en son absence; et c'est ici que commence le dialogue qui fait le sujet de ce chapitre.

Jamais mon ame n'avait été si mal reçue. Les reproches qu'elle s'avisa de faire dans ce moment critique achevèrent de brouiller le ménage: ce fut une révolte, une insurrection formelle.

"Quoi donc! dit mon ame, c'est ainsi que, pendant mon absence, au lieu de réparer vos forces par un sommeil paisible, et vous rendre par-là plus propre à exécuter mes ordres, vous vous avisez _insolemment_ (le terme était un peu fort) de vous livrer à des transports que ma volonté n'a pas sanctionnés?"

Peu accoutumée à ce ton de hauteur, l'_autre_ lui repartit en colère:

"Il vous sied bien, MADAME (pour éloigner de la discussion toute idée de familiarité), il vous sied bien de vous donner des airs de décence et de vertu! Eh! n'est-ce pas aux écarts de votre imagination et à vos extravagantes idées que je dois tout ce qui vous déplaît en moi? Pourquoi n'étiez-vous pas là?--Pourquoi auriez-vous le droit de jouir sans moi, dans les fréquens voyages que vous faites toute seule?--Ai-je jamais désapprouvé vos séances dans l'empyrée ou dans les Champs-Élysées, vos conversations avec les intelligences, vos spéculations profondes (un peu de raillerie, comme on voit), vos châteaux en Espagne, vos systèmes sublimes? Et je n'aurais pas le droit, lorsque vous m'abandonnez ainsi, de jouir des bienfaits que m'accorde la nature, et des plaisirs qu'elle me présente?"

Mon ame, surprise de tant de vivacité et d'éloquence, ne savait que répondre.--Pour arranger l'affaire, elle entreprit de couvrir du voile de la bienveillance les reproches qu'_elle_ venait de se permettre; et, afin de ne pas avoir l'air de faire les premiers pas vers la réconciliation, elle imagina de prendre aussi le ton de cérémonie.--"MADAME," dit-elle à son tour avec une cordialité affectée...--(Si le lecteur a trouvé ce mot déplacé lorsqu'il s'adressait à mon ame, que dira-t-il maintenant, pour peu qu'il veuille se rappeler le sujet de la dispute?--Mon ame ne sentit point l'extrême ridicule de cette façon de parler, tant la passion obscurcit l'intelligence!)--"MADAME, dit-elle donc, je vous assure que rien ne me ferait autant de plaisir que de vous voir jouir de tous les plaisirs dont votre nature est susceptible, quand même je ne les partagerais pas, si ces plaisirs ne vous étaient pas nuisibles, et s'ils n'altéraient pas l'harmonie qui..." Ici mon ame fut interrompue vivement:--"Non, non, je ne suis point la dupe de votre bienveillance supposée:--le séjour forcé que nous faisons ensemble dans cette chambre où nous voyageons; la blessure que j'ai reçue, qui a failli me détruire, et qui saigne encore;--tout cela n'est-il pas le fruit de votre orgueil extravagant et de vos préjugés barbares? Mon bien-être et mon existence même sont comptés pour rien, lorsque vos passions vous entraînent,--et vous prétendez vous intéresser à moi, et vos reproches viennent de votre amitié?"

Mon ame vit bien qu'elle ne jouait pas le meilleur rôle dans cette occasion;--elle commençait d'ailleurs à s'apercevoir que la chaleur de la dispute en avait supprimé la cause, et profitant de la circonstance pour faire une diversion: "_Faites du café_," dit-elle à _Joannetti_ qui entrait dans la chambre.--Le bruit des tasses attirant toute l'attention de l'_insurgente_, dans l'instant elle oublia tout le reste. C'est ainsi qu'en montrant un hochet aux enfans, on leur fait oublier les fruits malsains qu'ils demandent en trépignant.

Je m'assoupis insensiblement pendant que l'eau chauffait.--Je jouissais de ce plaisir charmant dont j'ai entretenu mes lecteurs, et qu'on éprouve lorsqu'on se sent dormir. Le bruit agréable que faisait _Joannetti_, en frappant de la cafetière sur le chenet, retentissait sur mon cerveau et faisait vibrer toutes mes fibres sensitives, comme l'ébranlement d'une corde de harpe fait résonneries octaves.--Enfin, je vis comme une ombre devant moi; j'ouvris les yeux, c'était _Joannetti_.--Ah! quel parfum! quelle agréable surprise! Du café! de la crème! une pyramide de pain grillé!--Bon lecteur, déjeune avec moi.

CHAPITRE XL.

Quel riche trésor de jouissances la bonne nature a livré aux hommes dont le cœur sait jouir! et quelle variété dans ces jouissances! Qui pourra compter leurs nuances innombrables dans les divers individus et dans les différens âges de la vie?--Le souvenir confus de celles de mon enfance me fait encore tressaillir. Essaierai-je de peindre celle qu'éprouve le jeune homme dont le cœur commence à brûler de tous les feux du sentiment? Dans cet âge heureux où l'on ignore encore jusqu'au nom de l'intérêt, de l'ambition, de la haine, et de toutes les passions honteuses qui dégradent et tourmentent l'humanité; durant cet âge, hélas! trop court, le soleil brille d'un éclat qu'on ne lui retrouve plus dans le reste de la vie. L'air est plus pur;--les fontaines sont plus limpides et plus fraîches;--la nature a des aspects, les bocages ont des sentiers qu'on ne retrouve plus dans l'âge mûr. Dieux! quels parfums envoient ces fleurs! que ces fruits sont délicieux! de quelles couleurs se pare l'aurore!--Toutes les femmes sont aimables et fidèles; tous les hommes sont bons, généreux et sensibles: partout on rencontre la cordialité, la franchise et le désintéressement: il n'existe dans la nature que des fleurs, des vertus et des plaisirs.

Le trouble de l'amour, l'espoir du bonheur n'inondent-ils pas notre cœur de sensations aussi vives que variées?

Le spectacle de la nature et sa contemplation dans l'ensemble et les détails ouvrent devant la raison une immense carrière de jouissances. Bientôt l'imagination, planant sur cet océan de plaisirs, en augmente le nombre et l'intensité; les sensations diverses s'unissent et se combinent pour en former de nouvelles; les rêves de la gloire se mêlent aux palpitations de l'amour; la bienfaisance marche à côté de l'amour-propre qui lui tend la main; la mélancolie vient de tems en tems jeter sur nous son crêpe solennel, et changer nos larmes en plaisirs.--Enfin, les perceptions de l'esprit, les sensations du cœur, les souvenirs même des sens sont, pour l'homme, des sources inépuisables de plaisirs et de bonheur.--Qu'on ne s'étonne donc point que le bruit que faisait _Joannetti_, en frappant de la cafetière sur le chenet, et l'aspect imprévu d'une tasse de crême, aient fait sur moi une impression si vive et si agréable.

CHAPITRE XLI.

Je mis aussitôt mon _habit de voyage_; après l'avoir examiné avec un œil de complaisance; et ce fut alors que je résolus de faire un chapitre _ad hoc_, pour le faire connaître au lecteur. La forme et l'utilité de ces habits étant assez généralement connues, je traiterai plus particulièrement de leur influence sur l'esprit des voyageurs.--Mon habit de voyage pour l'hiver est fait de l'étoffe la plus chaude et la plus moelleuse qu'il m'ait été possible de trouver: il m'enveloppe entièrement de la tête aux pieds; et, lorsque je suis dans mon fauteuil, les mains dans mes poches, et la tête enfoncée dans le collet de l'habit, je ressemble à la statue de _Visnou_ sans pieds et sans mains, qu'on voit dans les pagodes des Indes.

On taxera, si l'on veut, de préjugé l'influence que j'attribue aux habits de voyage sur les voyageurs; ce que je puis dire de certain, à cet égard, c'est qu'il me paraîtrait aussi ridicule d'avancer d'un seul pas mon voyage autour de ma chambre, revêtu de mon uniforme, et l'épée au côté, que de sortir et d'aller dans le monde en robe de chambre.--Lorsque je me vois ainsi habillé, suivant toutes les rigueurs de la pragmatique, non seulement je ne serais pas à même de continuer mon voyage, mais je crois que je ne serais pas même en état de lire ce que j'en ai écrit jusqu'à présent, et moins encore de le comprendre.

Mais cela vous étonne-t-il? Ne voit-on pas tous les jours des personnes qui se croient malades, parce qu'elles ont la barbe longue, ou parce que quelqu'un s'avise de leur trouver l'air malade et de le dire? Les vêtemens ont tant d'influence sur l'esprit des hommes, qu'il est des valétudinaires qui se trouvent beaucoup mieux, lorsqu'ils se voient en habit neuf et en perruque poudrée: on en voit qui trompent ainsi le public et eux-mêmes par une parure soutenue;--ils meurent un beau matin, tout coiffés, et leur mort frappe tout le monde.