Part 2
Alors le Maître puissant lui répondit gaiement: «J'ai eu bien des amours dans ma jeunesse amoureuse; pour les conserver je n'avais besoin d'autre charme que la jeunesse et l'amour; et cet amour sans bornes dont vous faites tant de bruit peut maintenant vous assurer le mien: ainsi vivez sans charme. Quant à ceux qui l'ont mis les premiers en œuvre, il y a des siècles que leur poignet ne tient plus à la main qui faisait les passes, que leurs chevilles sont séparées des pieds qui exécutaient les danses; mais voulez-vous écouter la légende en récompense de votre chanson?
«Tout au fond de l'Orient il y avait un roi moins vieux que moi, plus âge cependant; car mon sang vigoureux me promet encore bien des printemps. Un pirate basané, dont la barque avait pillé vingt îles sans nom, vint jeter l'ancre dans le port de ce roi; et, en passant devant une de ces îles au lever de l'aurore, il vit deux cités dans un millier de bateaux qui se livraient bataille sur mer pour une femme. Ayant poussé son noir esquif au milieu d'eux tous, il les eut bientôt dispersés; il enleva cette femme, après avoir perdu la moitié de son monde par les flèches de l'ennemi; c'était une vierge si pure, si blanche, si merveilleuse, qu'on dit qu'à chaque mouvement qu'elle faisait elle répandait une lumière autour d'elle. Le forban ayant refusé de la céder au roi, celui-ci l'empala pour ses pirateries. Il la fit reine; mais ces yeux d'insulaire faisaient une telle guerre involontaire, toutefois avec tant de succès, à toute la jeunesse, qu'elle languissait. Les conseils s'éclaircissaient, les armées diminuaient; car, pareille à l'aimant, elle attirait à elle les cœurs de fer les plus rouillés des vieux guerriers. Les animaux eux-mêmes l'adoraient; les chameaux s'agenouillaient sans qu'on le leur commandât, et ces colosses qui, sur leur dos vaste comme une montagne, portent les rois dans des châteaux, pliaient en signe d'hommage leurs noirs genoux, faisant sonner avec leurs trompes souples comme des serpents, pour la faire sourire, les clochettes d'or attachées à ses pieds. Comment s'étonner que, étant jaloux, le roi ait envoyé ses hérauts par tous les cent royaumes qui relevaient de lui, pour trouver un magicien capable d'enseigner au roi quelque charme qui, exercé sur la reine, lui permit de l'avoir toute à lui? En récompense d'un pareil secret, il promettait plus que roi ne donna jamais, une lieue de montagne pleine de mines d'or, une province avec cent milles de côte, un palais et une princesse, tout cela pour le magicien; mais contre ceux qui tenteraient la chose et ne réussiraient pas, le roi prononça une sentence terrible, pour empêcher la liste de s'allonger, et tenir les prétendants en respect, ou, comme un roi qui ne veut pas être joué... leur tête devait pourrir sur les portes de la cité. Et plusieurs essayèrent et ne réussirent point, parce que le charme que la nature avait mis dans la reine était plus fort que le leur; la tête de plus d'un magicien blanchit sur les murs, et pendant plusieurs semaines une troupe de corbeaux affamés resta suspendue comme un nuage au-dessus des tours aux portes de la ville.»
Et Viviane, l'interrompant, dit: «Je reste là , et recueille le miel de vos paroles; cependant il me semble que votre langue a quelque peu tourné. Interrogez-vous vous-même. La dame dont vous parlez n'a jamais fait une guerre _involontaire_ avec ces beaux yeux: elle y prenait son plaisir et a rendu son bonhomme jaloux non sans de bonnes raisons. Et il n'y avait donc là ni dame ni demoiselle irritée de la perte d'un amant. Étaient-elles toutes aussi apprivoisées, je veux dire aussi nobles, que leur reine était belle? Comment! pas une pour lui lancer du venin dans les yeux, ou jeter une poudre homicide dans sa boisson, ou faire pâlir son visage avec une rose empoisonnée? Eh bien! ces temps étaient différents des nôtres. Mais trouva-t-on un magicien? dis-moi, te ressemblait-il?»
Elle se tut, et serra son bras flexible autour du cou du vieillard, puis se retira en arrière et laissa ses yeux parler pour elle, le contemplant avec des yeux ardents comme une jeune épouse regarde son nouveau maître, qui est bien à elle, et le premier des hommes.
Il répondit en riant: «Non, il ne me ressemblait pas. A la fin les officiers du roi partis en quêté de charmes trouvèrent un petit homme chauve à la tête luisante qui vivait solitaire, se nourrissant d'herbages dans un grand désert; il ne lisait qu'un seul livre; et sans cesse occupé à lire, il était devenu si desséché, si amaigri par l'habitude de la pensée, si amaigri que ses yeux avaient pris une grandeur exagérée, pendant que sa peau était collée sur ses côtes et son dos ainsi que sur un mannequin d'osier. Et comme il tenait son esprit fixé vers un seul objet, qu'il n'avait jamais bu de vin ni de liqueur ni goûté de viande, qu'il n'avait jamais connu les désirs sensuels, pour lui, le mur qui sépare les esprits des hommes qui projettent une ombre, était devenu un cristal; il les voyait au travers, entendait leurs voix au delà du mur, et avait appris le secret de leur existence, leurs puissances et leurs forces. Souvent sur l'œil brillant du soleil il étendait la vaste paupière d'un nuage noir comme l'encre, et lui donnait comme cils les lignes obliques d'une pluie d'orage; ou au fort du brouillard et de la pluie battante, quand le lac blanchissait, quand les pins mugissaient et que la montagne rocheuse n'était plus qu'une ombre, il rendait au monde le soleil et la paix. Tel était cet homme. On l'amena par force au roi. Et il apprit au roi un charme tel que personne ne pourrait plus voir la reine; et elle ne vit plus que le roi, qui allait et mettait le charme en œuvre; et elle était comme morte et avait perdu les fonctions de la vie; mais quand le roi parla de sa lieue de mines d'or, de sa province avec cent milles de côte, du palais et de la princesse, le vieillard retourna à son ancien désert et continua à vivre d'herbages; il disparut, et son livre est arrivé jusqu'à moi.»
Et Viviane répondit avec un sourire impertinent: «Vous avez le livre; le charme y est écrit; c'est bon; écoutez mon conseil: faites-moi connaître tout de suite ce charme, car gardez-le comme un coffre à secret dans un autre coffre, chacun d'eux fermé et cadenassé trente fois, et ensevelissez le tout sous une montagne pareille à celle qui recouvre de sa masse verdoyante les morts après une bataille acharnée sur quelque dune sauvage au-dessus de la mer orageuse; malgré tout, je saurai trouver un moyen imprévu de déterrer, de prendre, d'ouvrir le livre, de trouver et de lire le charme. Et si alors je l'essayais, qui pourrait me blâmer?»
Et souriant comme sourit un maître au sujet de qui n'est pas de son école, ni d'aucune, si ce n'est de celle où l'ignorance aveugle et nue lance, sans rougir, ses jugements bruyants sur toutes choses, tout le long du jour, il lui répondit:
«Vous, lire le livre, ma jolie Viviane! Oui, oui! il n'a que vingt pages; mais chaque page a une ample marge, et ces marges encadrent un carré de texte qui a l'air d'un petit point, et l'écriture n'est pas plus grande que les pattes d'une puce; et chaque carré du texte renferme un charme terrible, écrit dans une langue morte depuis longtemps, si longtemps que des montagnes se sont élevées ensuite avec des cités sur leurs flancs.... _Vous_, lire le livre! Et toutes les marges sont écrites, et couvertes en tous sens de commentaires, condensés à l'extrême, difficiles à l'esprit et aux yeux; mais les longues veilles de ma longue vie m'ont rendu ce livre facile. Et personne ne peut lire le texte, pas même moi; et nul ne peut lire le commentaire que moi: c'est dans le commentaire que j'ai trouvé le charme. Oh! les effets en sont bien simples; un enfant pourrait s'en servir pour faire du mal à qui que ce soit, sans pouvoir jamais le défaire. N'insistez pas davantage; car quand bien même vous n'essayeriez point ce charme sur moi, quand bien même vous tiendriez le serment que vous avez juré, vous pourriez peut-être l'employer contre quelqu'un des chevaliers de la Table ronde; et tout cela, parce que vous vous imaginez qu'ils jasent sur vous.»
Et Viviane, fronçant le sourcil avec une colère vraie, dit: «Qu'osent dire de moi ces menteurs à panse bien nourrie? _Eux_, courir la campagne en redresseurs de torts! ils vivent tranquillement à table, le couteau et le verre en main. _Eux_, s'imposer des vœux sacrés de chasteté! Si je n'étais une femme, je pourrais raconter certaine histoire. Mais vous êtes un homme, et vous comprenez les choses honteuses, que la pudeur défend d'expliquer. Que pas un de tout leur troupeau ne s'attaque à moi. Pourceaux!»
Sans souci des paroles qu'elle venait de dire, Merlin répondit: «Vous n'émettez qu'une accusation générale et vague, née d'un accès d'humeur, j'imagine, et sans preuve. Si vous savez quelque chose, formulez l'accusation que vous savez, pour qu'on voie si elle doit subsister ou tomber.»
Et Viviane répondit en fronçant le sourcil avec colère: «Eh bien! que dites-vous de messire Valence, lui à qui un de ses parents laissa la garde de sa femme et de deux jolis enfants, avant de partir pour des pays éloignés? A son retour, au bout d'un an, il en retrouva, non pas deux, mais trois: le pauvre enfant était là , dormant, âgé seulement d'une heure! Que dit l'heureux père? Un enfant de sept mois aurait été un présent plus agréable. Ces douze lunes écoulées depuis son départ lui rendaient sa paternité incertaine.»
Alors Merlin répondit: «Je connais cette histoire. Messire Valence épousa une dame étrangère; quelque cause l'avait tenu séparé de sa femme; ils avaient eu un enfant; cet enfant vivait avec elle; elle mourut. Un parent, voyageant pour ses propres affaires, fut chargé par Valence d'amener l'enfant au logis. L'enfant y fut amené et non pas trouvé; voilà la vérité.»
--«Oh! oui, dit Viviane, voilà une histoire bien vraisemblable. Que dites-vous alors du doux messire Sagramore, cet homme ardent? La chanson dit: «Cueillir la fleur dans sa saison, je ne crois «pas que ce soit trahison.» O maître, dirons-nous qu'il est trop empressé celui qui cueille sa douce rose avant l'heure?»
Et Merlin répondit: «C'est vous qui êtes trop empressée à ramasser une triste plume tombée de l'aile de cet odieux oiseau de proie qui ne s'attaque qu'à la bonne renommée des gens. Il n'a jamais fait tort à sa fiancée. Je connais l'histoire. Une furieuse bouffée de vent éteignit la flamme de sa torche au milieu des mille chambres et du labyrinthe de corridors du palais d'Arthur; il trouva une porte et, en tâtonnant, il sentit les ornements sculptés qui se déroulant autour, lui firent croire que c'était la sienne; épuisé de fatigue, il se dirigea vers le lit et s'endormit, homme sans tache à côté d'une vierge sans tache; et l'un et l'autre dormit, sans savoir que quelqu'un dormait à côté de lui. Enfin l'aube s'étant levée perça la rosace du royal palais d'Arthur, d'un chaste rayon qui s'arrêta en rougissant sur le couple qui rougissait, et sur-le-champ il se leva sans dire un mot, et se sépara d'elle; mais quand la chose fut répandue à la cour, le monde stupide, par le bruit qu'il fît, les força de se marier, et il se trouve qu'ils sont heureux, étant purs.»
--«Oh oui! dit Viviane, cela était bien vraisemblable aussi. Mais que dites-vous donc du beau messire Perceval et de l'horrible impureté qu'il commit, ce saint jeune homme, cet agneau de Dieu sans tache, plutôt comparable à un noir bélier du troupeau de Satan? Quoi, dans l'enceinte du cloître, parmi les tombes de cuivre des chevaliers, et à côté des froides pierres des morts!»
Merlin répondit, sans souci de cette accusation: «Perceval est un homme tempérant et pur; mais une seule fois dans sa vie il se laissa troubler par du vin nouveau. Il alla alors se promener dans le cloître pour rafraîchir sa tête échauffée. Là une des bergères de Satan s'empara de lui et voulut le marquer du sceau de son maître; et qu'il ait péché, cela n'est pas croyable; car regardez sa figure!... Mais s'il a succombé, qu'importe! c'est le péché que l'habitude fait pénétrer en brûlant dans notre sang, et non l'heure unique dans une vie, l'heure ténébreuse qui amené le remords avec elle, qui imprimera sur nous plus tard la marque qui nous dira de quel troupeau nous ferons partie; autrement ce saint Roi, dont on chante les hymnes dans les églises serait le pire de tous les rois. Mais votre mauvaise humeur s'est-elle apaisée en se donnant libre cours, ou vous en reste-t-il encore?»
Et Viviane répondit en fronçant le sourcil, toujours en colère: «Oh oui! Et que dites-vous de Messire Lancelot, mon cher ami? Est-il traître ou loyal? Ce commerce qu'il a avec la reine, je vous le demande, est-il jusque dans la bouche des enfants, ou se le raconte-t-on à l'oreille dans les coins? Le connaissez-vous?»
Merlin répondit tristement: «Sans doute, je le connais. Messire Lancelot, dans le principe, partit comme ambassadeur pour aller chercher la reine, et elle le prit pour le Roi; c'est ainsi qu'elle s'enamoura de lui. Laissons-le en repos; mais n'avez-vous pas un seul mot de loyale louange pour Arthur, le roi sans reproche, l'homme sans tache?»
Et Viviane répondit avec un éclat de rire: «Lui? Est-il bien un homme, lui qui sait, et ferme les yeux? lui qui voit ce qu'est fait sa belle épouse, et ferme les yeux? Par là le bon roi veut s'aveugler, et il s'aveugle ainsi que toute la Table ronde sur toutes leurs impuretés. Moi-même, si je n'étais point une femme, je pourrais lui donner le joli nom que le peuple donne à tant de vigueur virile; je pourrais l'appeler le principal auteur de leur crime; et, s'il n'était pas un roi couronné, je l'appellerais un lâche et un sot.»
Alors Merlin, révolté, et se parlant à lui-même, s'écria: «O cœur loyal et doux! ô mon maître! mon roi! O toi, l'homme dévoué, toi le gentilhomme sans tache, toi qui, contre le témoignage même de tes yeux, voudrais trouver tous les hommes sincères et loyaux, toutes les femmes pures, comment, dans la bouche d'interprètes au cœur bas, parce que ta délicatesse extrême ne peut être comprise de créatures dont chaque sens est aussi perfide et aussi corrompu que la vase humide qui coule au milieu de la rue, comment ta blanche pureté est-elle réputée blâme?»
Mais Viviane jugeant Merlin vaincu par ses instances, recommença, et laissa sa langue furieuse courir, comme un incendie, sur les noms les plus nobles, les souillant, diffamant, défigurant, jusqu'à ne pas même vouloir que Lancelot fût brave, ni Galahad pur.
Ses paroles eurent un autre résultat que celui qu'elle voulait. Merlin abaissa ses sourcils buissonneux, lit une arcade de neige à ses yeux caves, et se murmura à lui-même: «Lui révéler le charme! Voilà , si elle le connaissait, comment elle médirait de moi, pour prendre ensuite quelque autre crédule dans son piège; et si elle ne le connaît pas, voilà aussi comment elle médira. Qu'a dit cette femme impure? que nous ne pouvons nous élever aussi haut que les femmes? Nous pouvons à peine descendre aussi bas: car les hommes entre eux diffèrent au plus comme le ciel de la terre; mais les femmes, entre les meilleures et les pires il y a la même distance qu'entre le ciel et l'enfer. Je connais les chevaliers de la Table ronde: ce sont mes amis de vieille date, tous braves, plusieurs généreux, et quelques-uns chastes. Je soupçonne qu'elle couvre avec des mensonges les blessures de son amour-propre: elle les aura provoqués et n'aura pas réussi; c'est pour cela qu'elle les traite avec tant d'amertume: car les plus belles tentatives peuvent échouer, quoique des courtisanes, comme elles peignent leur visage, peignent leurs discours des couleurs du cœur qu'elles n'ont pas. Je ne veux point qu'elle connaisse le charme: neuf fois sur dix ceux qui vous flattent en face vous mordent par derrière. Et ceux, ô bonne âme, qui sont les plus prompts à imputer à quelqu'un un crime, sont les plus disposés à le commettre, et imputent aux autres ce qu'ils font eux-mêmes, manquant du sens moral; ou bien quelque vil désir de ne pas se sentir les plus vils des hommes leur fait tout niveler; que dis-je, ils diminueraient la montagne et l'égaleraient à la plaine pour donner à tout un égal abaissement. Et les courtisanes sont semblables à la foule en ceci: si elles aperçoivent quelque tache ou quelque imperfection dans un homme renommé, loin de s'affliger que les plus grands dans l'humanité soient si petits, elles se gonflent de je ne sais quelle joie insensée, et jugent la nature entière d'après ses pieds d'argile, sans vouloir lever les yeux et voir sa tête divine couronnée d'un feu sacré, et allant toucher d'autres mondes. Je suis fatigué de cette femme.»
Il prononça, tantôt à voix basse, tantôt en remuant seulement les lèvres, ces paroles à moitié étouffées dans la blanche toison de son cou et de son menton, épaissie par tant d'hivers. Mais Viviane, saisissant quelques-unes des paroles que lui dictait son irritation, et entendant le mot de _courtisane_ murmuré deux ou trois fois, s'élança des genoux du vieillard et se tint debout roule comme une vipère gelée: vue affreuse, que de voir à ces lèvres roses de vie et d'amour, succéder subitement le hideux grincement de dents d'un squelette de mort! Ses joues étaient blanches; de rapides frémissements de colère enflaient sa délicate narine; sa main à moitié fermée, agitée par un tremblement nerveux, descendit jusqu'à sa ceinture et sembla y chercher quelque chose. Si elle y eût trouvé un poignard (car en un clin d'œil le faux amour se tourne en haine), elle aurait tué le divin vieillard; mais elle n'en trouva pas. Son œil à lui était calme, et alors soudain elle se prit à pleurer amèrement comme un enfant qu'on a battu; elle pleura longtemps, longtemps de ces larmes qu'on ne peut consoler. Puis sa voix trompeuse se fraya un chemin à travers ses sanglots:
«O cœur plus cruel qu'on n'en vit jamais dans un roman ou qu'on n'en chanta dans un poème! O amour vainement prodigué! O cruel! il n'y a rien de bizarre ou d'étrange, rien qui semble honteux (car quelle honte y a-t-il dans l'amour, si l'amour est sincère, et non ce qu'est le vôtre?), rien que la pauvre Viviane n'ait fait pour gagner la confiance de celui qui l'a appelée comme il vient de faire. Tout son crime, tout, oui tout son crime, ç'a été son désir de se l'attacher tout entier.»
Elle rêva quelque temps, puis elle joignit les mains, avec un cri perçant, et dit: «Frappée au cœur par les plus chers sentiments de mon cœur! Échaudée comme le chevreau dans le propre lait de sa mère! Tuée par un mot pire qu'une vie de coups! J'ai cru qu'il était bon, étant grand: ô Dieu! que n'ai-je aimé un homme plus petit! J'aurais trouvé en lui un plus grand cœur. Hélas! moi qui, occupée seulement à caresser ma vraie passion, voyais les chevaliers, la cour, le Roi, obscurs à côté de votre éclat; moi qui aimais à amoindrir celui des autres hommes à cause de ce grand plaisir que j'avais de vous asseoir seul sur l'autel de mon culte... j'ai ma réponse, et désormais la route de la vie, qui me semblait semée de fleurs avec vous seul pour guide et pour maître, devient le sentier des falaises qui s'arrête brusquement, et se termine par une ruine... sans qu'il me reste rien qu'à me traîner en rampant dans quelque horrible grotte, et là , si le loup m'épargne, finir ma vie en pleurant, tuée par une dureté sans nom.»
Elle s'arrêta, se détourna, laissa tomber sa tête; le serpent d'or glissa de ses cheveux, le lacet se détacha et se déroula; elle pleura de nouveau, et le bois sombre devint plus sombre encore à l'approche silencieuse de la tempête. Cependant la colère de Merlin mourait lentement en lui, et il laissa sa sagesse l'abandonner pour faire place au calme du cœur; il crut à moitié que Viviane était sincère, et il l'appela pour lui offrir asile dans le chêne creux: «Abritez-vous de l'orage,» dit-il; et ne recevant pas de réponse, il regarda son épaule soulevée par les sanglots, sa figure qu'elle cachait dans sa main, comme en proie à une douleur ou à une honte extrêmes. Alors il essaya trois lois, par les termes les plus touchants, de calmer son esprit agité; mais en vain. A la fin, elle se laissa gagner par lui; et de même que l'oiseau captif qui vient de s'envoler de sa cage y revient, cette soi-disant créature offensée, ce faux cœur simple, revint a son premier perchoir et s'y posa. Pendant qu'elle était assise là , se laissant tomber à moitié des genoux de Merlin, à moitié nichée contre son cœur, voyant des larmes couler lentement de sa paupière fermée encore, le doux magicien, plus par bonté que par amour, étendit autour d'elle un bras protecteur. Mais elle se dégagea vivement, se leva les bras croisés sur la poitrine, et se tint dans l'attitude d'une femme vertueuse profondément offensée, et rougissant devant lui; puis elle dit:
«Il ne doit plus y avoir d'amour entre nous deux désormais. En effet, si je mérite l'épithète grossière que vous m'avez donnée, que pourrait-on vous accorder que votre cœur sans délicatesse pût juger digne d'être accepté? Je partirai. En vérité, une seule chose maintenant (mieux eût valu trois fois mourir que de la demander une seule) pourrait me faire rester: c'est cette preuve de confiance si souvent réclamée en vain. Combien j'en avais besoin, je le vois avec douleur, après ce mot indigne que vous avez prononcé! Oui! je pourrais, qui sait? vous croire une fois de plus. Oh! ce qui était autrefois pour moi une simple fantaisie est maintenant devenu l'immense besoin de mon cœur et de ma vie. Adieu, pensez à moi avec bonté; car je crains que ma destinée ou ma faute, dédaignant la jeunesse enjouée pour votre vieillesse, soit de vous aimer toujours. Mais avant de vous quitter, laissez-moi vous jurer une fois de plus que si j'ai, en ceci, attenté à votre repos, puisse le juste ciel, qui s'obscurcit au-dessus de moi, envoyer un coup de foudre qui, épargnant toute autre chose, réduise ma tête coupable en cendres, si je mens.»