Part 1
VIVIANE
par
Alfred Tennyson
Poèmes traduits de l'anglais par Francisque Michel
Avec neuf gravures sur acier D'après Les dessins de Gustave Doré
PARIS
Librarie de L. Hachette et C ie
Boulevard Saint-Germain, N° 77
1868
A
NAPOLÉON III
EMPEREUR DES FRANÇAIS
CE LIVRE
ŒUVRE DU GÉNIE COMBINÉ
DE L'ANGLETERRE ET DE LA FRANCE
ET PRODUIT D'UNE AMITIÉ ENTRE LES DEUX PEUPLES
QUI DOIT SURTOUT SA FORCE
A UNE AUGUSTE IMPULSION
EST DÉDIÉ
PAR SON TRÈS-HUMBLE ET TRÈS-OBÉISSANT SERVITEUR
J. BERTRAND PAYNE
VIVIANE
Un orage approchait, mais les vents étaient calmes; et dans la sauvage forêt de Broceliande, contre un chêne creux, si énorme et si vieux qu'on eût dit une tour ruinée, l'astucieuse Viviane était étendue aux pieds de Merlin.
L'astucieuse Viviane s'était dérobée à la cour d'Arthur. Elle haïssait tous les chevaliers, et elle entendait dans sa pensée les commentaires qu'ils prodiguaient quand son nom était prononcé; car un jour Arthur, se promenant seul, tourmenté par des bruits fâcheux qui couraient sur la Reine, avait rencontré Viviane. Celle-ci, recevant un gracieux salut du Roi, eût volontiers dissipé l'humeur sombre du prince avec des regards respectueux, pleins de soumission feinte, avec une voix émue, avec des effusions de dévouement, enfin, en lui insinuant discrètement et avec douceur qu'il y avait des gens qui le prisaient bien autrement que ceux qui auraient dû le priser le plus. Le Roi avait jeté sur elle un regard indifférent, et passé outre; mais quelqu'un avait épié cette scène, et ne l'avait point tenue secrète. Ce fut un sujet de rires pendant une après-midi, que Viviane eût entrepris le Roi sans reproche. Après cela, elle s'appliqua à gagner l'homme le plus fameux d'alors, Merlin, qui était versé dans tous les arts, qui avait construit les ports, les vaisseaux et les châteaux du Roi, Merlin, qui était barde aussi, et connaissait les cieux étoilés. Le peuple l'appelait magicien. Autour de lui Viviane commença à se jouer avec des discours légers et vifs, de piquants sourires, et des traits de médisance légèrement empoisonnés, qui tantôt effleuraient, tantôt égratignaient. L'Enchanteur, laissant un peu s'adoucir son humeur austère, observait ses espiègleries et ses jeux, lors même qu'il se sentait peu disposé à les approuver, et il riait comme ceux qui regardent les ébats d'un jeune chat. Il en arriva ainsi à tolérer ce qu'il dédaignait à demi; et elle, s'apercevant qu'elle n'était qu'à demi dédaignée, commença à entremêler ses jeux de gravités passagères: elle rougissait ou devenait pâle; souvent, quand elle le rencontrait, elle soupirait profondément, ou fixait sur lui des regards silencieux dans lesquels se peignait un si complet attachement, que le vieillard, bien qu'en proie au doute, n'était pas insensible a sa flatterie; parfois, il caressait un secret désir d'être aimé dans ses vieux jours, et croyait à moitié qu'elle était sincère. C'est ainsi que par moments il flottait; mais elle, elle s'attachait à lui, inébranlable dans son dessein. Et ainsi les saisons se passaient. Merlin tomba alors dans une profonde mélancolie; il quitta la cour d'Arthur et gagna le bord de la mer; là il trouva une petite barque, et y monta. Viviane le suivit; mais il ne prit nul souci d'elle. Elle tint le gouvernail, et lui la voile. La barque, poussée par un vent qui s'éleva soudain, franchit la mer; et, ayant touché les sables de la Bretagne, ils débarquèrent. Viviane suivit Merlin pendant toute la route, jusque dans la sauvage forêt de Broceliande; car Merlin lui avait un jour parlé d'un charme, qui s'accomplissait par des danses entrelacées et des passes mystérieuses. Celui sur qui ce charme était dirigé semblait éternellement renfermé entre les quatre murailles d'une tour, d'où il était à jamais impossible de s'échapper. Et nul ne pouvait jamais le découvrir; lui-même ne pouvait voir personne que l'enchanteur, qui allait et venait, accomplissant son œuvre. Et il restait là comme mort, perdu pour la vie et pour l'action, pour la renommée et pour la gloire. Et Viviane cherchait toujours à exercer ce charme sur le grand enchanteur du temps, s'imaginant que sa gloire serait grande en proportion de la grandeur de celui qu'elle aurait subjugé.
Elle était étendue de tout son long, et lui baisait les pieds, comme plongée dans le respect le plus profond et dans l'amour. Un tortil d'or entourait ses cheveux; une robe de samit sans prix, qui la dessinait plutôt qu'elle ne la cachait, se collait sur ses membres souples, semblable en couleur au feuillage des saules pendant les jours de mars, mêlés de vent et de soleil. Tandis qu'elle baisait les pieds de Merlin, elle s'écria: «Foulez-moi, pieds chéris, vous que j'ai suivis à travers le monde, et je vous adorerai; marchez sur moi, et je vous baiserai.» Lui, restait muet; un sombre pressentiment roulait dans sa tête, comme, par un jour menaçant, dans une grotte de l'Océan, la vague aveugle va, parcourant en silence sa longue galerie de rochers: aussi lorsqu'elle leva sa tête qui semblait interroger tristement, quand elle parla et lui dit: «O Merlin, m'aimez-vous?» et une seconde fois: «O Merlin, m'aimez-vous?» puis une fois encore: «Puissant maître, m'aimez-vous?» il resta muet. Et la souple Viviane, étreignant son pied avec force, se glissa près de lui, monta jusqu'à son genou, et s'y assit; elle entrelaça ses pieds cambrés derrière la jambe du devin, passa un bras autour de son cou, et s'attacha à lui comme un serpent, et, laissant pendre sa main gauche, comme une fouille, sur la puissante épaule de Merlin, elle fit de sa droite un peigne, de perles pour séparer les flocons d'une barbe que la jeunesse disparue avait laissée grise comme la cendre. Alors il ouvrit la bouche, et dit sans la regarder: «Ceux qui sont sages en amour aiment beaucoup et parlent peu.» Et Viviane répondit vivement: «J'ai vu autrefois le petit dieu aveugle sur la tapisserie du roi Arthur à Camelot; mais n'avoir ni yeux ni langue! ... ô le sot enfant! Cependant vous êtes sage, vous qui parlez ainsi: laissez-moi croire que le silence est de la sagesse; je me tais donc, et ne demande point de baiser.» Elle ajouta tout de suite: «Voyez, je m'enveloppe de sagesse.» Et autour de son cou et de son sein, jusqu'à ses genoux, elle tira le large et épais manteau de la barbe de Merlin, et elle dit qu'elle était une mouche d'été aux ailes d'or, prise dans la toile d'une grande et vieille araignée tyrannique, qui voulait la dévorer dans ce bois sauvage, sans dire un mot. C'est à quoi Viviane se comparait; mais elle ressemblait bien plutôt à une funeste et charmante étoile, voilée de vapeur grise. A la fin Merlin sourit tristement: «Dans quel but étrange, dit-il, toutes ces gentillesses et ces folies, ô Viviane? que m'annoncent-elles? que veulent-elles de moi? Je vous en remercie néanmoins, car elles ont dissipé ma mélancolie.»
Et Viviane de répondre avec un sourire plein d'impertinence: «Eh quoi, ô mon maître, vous avez trouvé votre voix? Que l'étrangère soit la bienvenue! Merci enfin! Mais hier vous n'avez pas desserré les lèvres, si ce n'est cependant pour boire. Nous n'avions pas de coupe: j'ai recueilli dans mes blanches mains l'eau de la fontaine qui tombait goutte à goutte d'une crevasse, j'ai fait une jolie coupe de mes deux mains réunies, et je vous l'ai offerte à genoux; alors vous avez bu, mais sans paraître vous en apercevoir, et sans m'accorder un pauvre mot; oui! pas plus de remerciements que n'en aurait donné un bouc, un bouc qui n'a rien de vénérable en lui que sa barbe. Et lorsque nous nous sommes arrêtés à cette autre source, que j'étais épuisée jusqu'à m'évanouir, et que vous vous êtes couché, les pieds dorés par la poussière fleurie de ces belles prairies que nous avions traversées, avez-vous vu que Viviane baignait vos pieds avant les siens? Cependant pas un remerciement; et il en a été ainsi à travers toute cette sauvage forêt, et pendant toute cette matinée où je vous ai entouré de mes tendresses.... Vous me demandez: dans quel but mes gentillesses et mes folies? Sans doute j'avais un but, et qui n'était pas si étrange.... En quoi vous ai-je offensé? Sûrement vous êtes sage; mais un pareil silence montre plus de sagesse que de bonté.»
Merlin mit sa main dans celle de Viviane, et dit: «Dites-moi? ne vous êtes-vous jamais étendue sur le rivage en regardant l'écume blanche et recourbée de la vague qui approche, reflétée dans le sable luisant, avant qu'elle se brise? Eh bien! j'ai vu une pareille vague, quoique moins agréable aux yeux, dans le miroir d'un sombre pressentiment; pendant trois jours je l'ai vue, menaçante, prête à déferler. C'est alors que je me suis levé et me suis éloigné de la cour d'Arthur pour échapper à ma noire mélancolie. Vous m'avez suivi sans en être priée; et quand j'ai levé les yeux, et que je vous ai vue toujours attachée à mes pas, c'est sur vous tout d'abord que mon esprit s'est arrêté au milieu des ténèbres qui l'enveloppaient; car, faut-il vous dire la vérité? vous m'avez semblé être cette vague qui allait fondre sur moi et me faire disparaître de la scène du monde avec ma puissance, mon nom et ma gloire. Pardonnez-moi, mon enfant. Vos gentillesses ont tout éclairé de nouveau. Demandez-moi la faveur que vous désirez, car je vous dois trois grâces: l'une pour l'injure que je vous ai faite par ma méprise, la seconde pour les remerciements que j'ai négligés, à ce qu'il paraît, jusqu'à cette heure, la troisième pour vos aimables cajoleries: demandez donc, et recevez cette faveur qui paraît si étrange, et qui ne l'est pas.»
Viviane répondit en souriant tristement: «Oh! elle n'est pas si étrange que ma longue prière pour l'obtenir; elle n'est pas si étrange que vous l'êtes vous-même, ni à moitié si étrange que votre sombre humeur. J'ai toujours craint que vous ne fussiez pas entièrement à moi; et voyez, vous avouez vous-même que vous m'avez fait injure. Le peuple vous appelle prophète: soit! mais vous n'êtes pas de ceux qui peuvent s'expliquer eux-mêmes. Prenez Viviane pour interprète; ce noir pressentiment de trois jours, elle ne l'appellera pas un présage; elle l'appellera une méfiante humeur; c'est ce qui, toutes les fois que je vous ai demandé cette grâce que je réclame encore, vous a fait paraître moins noble que vous n'êtes réellement. Ne voyez-vous pas, mon bien-aimé, qu'une humeur comme celle-là , qui dernièrement vous a assombri l'esprit quand vous m'avez vue attachée à vos pas, doit me faire craindre davantage que vous ne soyez point à moi; oui, elle me fait désirer plus ardemment une nouvelle marque d'attachement, et souhaiter encore plus d'apprendre ce charme de danses entrelacées et de passes mystérieuses, comme une preuve de votre confiance. O Merlin, apprenez-le-moi. Le secret ainsi partagé nous donnera le repos à tous deux. Car, si vous m'accordez, quelque peu de puissance sur votre destinée, moi alors, sentant que vous m'avez jugée digne de votre confiance, je me tiendrai tranquille et je vous laisserai en repos, persuadée que vous êtes à moi. Soyez donc aussi grand que votre nom, sans vous retrancher derrière des faux-fuyants égoïstes. Que vous semblez dur et disposé au refus! Oh! si vous pensez que c'est chez moi méchanceté, et que je veux, à votre insu, essayer ce charme sur vous, pour supprimer votre puissance, votre nom, votre gloire, une pareille pensée est une offense. Alors il vaudrait mieux rompre pour jamais le lien qui nous unit; mais, que vous le pensiez ou non, par le ciel qui m'entend! je vous dis la vérité pure, aussi pure que le sang des enfants, aussi blanche que le lait: O Merlin! puisse cette terre, si jamais Viviane, si jamais son imbécile imagination égarée, même dans l'écheveau embrouillé d'un songe, a pu s'arrêter sur une pareille pensée de trahison... puisse cette terre s'ouvrir jusqu'au plus profond de l'enfer, se refermer sur moi et m'écraser, si je suis une pareille traîtresse! Accordez-moi la grâce que je vous demande; jusque-là je ne pourrai vous donner tout ce que je suis. Cédez à mon désir tant de fois renouvelé: c'est la preuve que je veux de votre amour; car, si sage que vous soyez, je crois que vous me connaissez à peine encore.»
Merlin retirant sa main de celle de Viviane, dit: «Si sage que je sois, je ne fus jamais moins sage, trop curieuse Viviane qui parlez de confiance; je ne le fus jamais que lorsque pour la première fois j'ai fait mention d'un tel charme. Et même, puisque vous parlez de confiance, moi je vous dirai: j'ai été trop confiant lorsque je vous ai dit ces choses, et quand j'ai excité en vous ce vice qui a perdu l'homme par la femme dès les premiers temps du monde. Si une grande curiosité est louable chez les enfants, qui ont à connaître le monde et à se connaître eux-mêmes, en vous qui n'êtes pas un enfant (car lorsque j examine les traits de votre visage, je vois qu'il sait dissimuler) en vous je l'appelle... Non! je ne l'appellerai point vice; mais puisque vous vous comparez vous-même à une mouche d'été, je pourrais bien désirer une toile d'araignée qui s'établît en dépit de ses défaites jusqu'à ce que quelqu'un cède de guerre lasse; mais puisque je ne veux pas consentir à vous donner de puissance sur ma vie, mes actions, mon nom et ma bonne renommée, pourquoi ne demandez-vous jamais quelque autre grâce? Oui en vérité, par la croix divine, j'ai eu trop de confiance en vous.»
Et Viviane, comme la plus tendre villageoise qui ait jamais attendu amoureux à un rendez-vous, répondit les yeux baignés de larmes: «Maître, ne soyez point fâché contre votre servante; caressez-la, faites qu'elle se sente pardonnée, car elle ne se sent pas le cœur d'implorer une autre grâce. Je crains que vous ne connaissiez pas la douce chanson: «Ne vous fiez nullement à «moi, ou ayez pleine confiance.» Je l'ai entendu chanter une fois au fameux chevalier Lancelot, et elle répondra pour moi. Écoutez:
«Dans l'amour, si l'amour est vraiment l'amour, si nous sommes possédés de l'amour, la loi et la défiance ne peuvent jamais avoir une puissance égale: la défiance en un point est un manque de foi en tout.
«C'est la petite fente dans le luth, qui bientôt rendra la musique muette, et qui sans cesse s'augmentant peu à peu mettra partout le silence.
«C'est la petite fente dans le luth de l'amant, ou, dans le fruit conservé, la petite tache creuse, qui, pénétrant à l'intérieur, gâte lentement le tout.
«Ce n'est pas la peine de le garder, jetez-le; mais le ferez-vous? Répondez, mon adoré; répondez non. No vous liez nullement à moi, ou ayez pleine confiance.»
«O maître, aimez-vous ma douce chanson?»
Merlin la regarda et crut à moitié qu'elle était sincère: sa voix était si tendre, sa figure si belle, ses yeux brillaient si doucement à travers ses larmes, pareils à un rayon de soleil sur la plaine à travers une ondée; et cependant il répondit avec une certaine indignation:
«Bien différente était la chanson que j'entendis une fois près de cet énorme chêne, non loin du lieu où nous sommes assis. Nous nous étions donné rendez-vous, dix ou douze, pour chasser un animal qui se trouvait alors dans ces forêts sauvages, le cerf aux cornes d'or. C'était le temps où s'agitait pour la première fois la question de fonder une Table ronde, qui, pour l'amour de Dieu et des hommes, comme pour l'amour des nobles actions, devait être l'élite du monde entier, tous s'excitaient l'un l'autre à de nobles faits. Pendant que nous attendions là , l'un de nous, le plus jeune, ne pouvant garder le silence, fit éclater dans une chanson un tel enthousiasme pour la gloire, et sa chanson retentit de tels accents de trompette et d'un si terrible cliquetis de fer, que lorsqu'il s'arrêta nous brûlions de lancer ensemble nos traits. Et nous l'aurions fait si le bel animal, excité par le bruit, n'était parti à nos pieds, et, comme une ombre d'argent, n'avait fui dans la campagne brumeuse. Nous chevauchâmes toute la journée à travers la brume, luttant contre un vent violent, prêtant toujours l'oreille à l'écho de cette superbe chanson, et poursuivant les éclairs des cornes d'or; enfin elles s'évanouirent près de la fontaine des Fées, cette fontaine où le fer rit, comme faisaient nos guerriers. Les enfants y jettent leurs épingles et leurs clous en criant: «Ris, petite fontaine;» mais touchez-la d'une épée, elle murmure furieusement autour de la pointe. C'est là que nous perdîmes le cerf. Cette chanson était belle: mais, Viviane, quand vous m'avez chanté cette douce chanson, il m'a semblé que vous connaissiez ce maudit charme, que vous l'essayiez sur moi, que j'étais couché, et que je sentais mon nom et ma gloire se retirer lentement loin de moi.»
Et Viviane répondit en souriant tristement: «Oh! mon nom et ma gloire se sont écoulés loin de moi à jamais, depuis que je vous ai suivi dans cette sauvage forêt pour vous consoler, parce que je vous voyais triste. Hélas! quels cœurs ont les hommes! leur abnégation n'atteint jamais si haut que celle des femmes. Quant à ce qui est de la renommée, quoique vous méprisiez ma chanson, écoutez un couplet de plus; c'est la dame qui parle:
«Mon nom, autrefois à moi, maintenant à toi, est plus étroitement à moi; car la réputation, si je pouvais avoir une réputation, serait ton bien, et la honte, si tu pouvais avoir de la honte, serait pour moi: ainsi ne te fie nullement à moi, ou aies pleine confiance.»
«Ne parle-t-elle pas bien? Et il y en a plus encore... cette chanson est comme le beau collier de perles de la reine, qui se rompit pendant la danse, et les perles se répandirent à terre; quelques-unes furent perdues, d'autres soustraites, certaines conservées comme des reliques. Mais jamais deux perles semblables, deux perles sœurs, ne coulèrent le long du fil de soie pour se baiser sur le cou blanc de la reine. Il en est ainsi de cette chanson: elle vit dispersée en plusieurs mains, et chaque ménestrel la chante différemment; cependant, il s'y trouve un vers bien vrai, la perle des perles: «L'homme rêve à la «gloire, quand la femme veille pour aimer.» Oui, vraiment, l'amour, fût-il des plus grossiers, se taille une part dans le présent et dans la réalité, s'en nourrit et en profite, sans souci du reste; mais la gloire, la gloire qui suit la mort, n'est, rien pour nous; et qu'est-ce que la gloire pendant la vie, sinon une demi-diffamation, un éclat mêlé d'obscurité? Vous-même, vous savez bien que l'envie vous appelle le fils du démon; et comme vous semblez être le maître de tous les arts, on ferait volontiers de vous le maître de tous les vices.»
Et Merlin mit sa main dans celle de Viviane, et dit: «Un jour j'étais à la recherche d'une herbe magique; je trouvai un jeune et joli écuyer assis tout seul; il s'était taillé dans le bois un écu de chevalier, et y peignait des armes de fantaisie: un vol d'aigle d'or en champ d'azur, avec le soleil en chef dextre, et cette devise: «Je poursuis la gloire.» Sans lui parler, je me penchai vers lui, je pris son pinceau, et j'effaçai l'oiseau; à la place je fis un jardinier greffant, avec ces mots pour devise: «Plutôt l'utilité que la gloire.» Vous l'eussiez vu rougir; mais ensuite il devint un vaillant chevalier. O Viviane, je crois, quant à vous, que vous m'aimez bien; quant à moi, je vous aime quelque peu; restez en repos: l'amour doit avoir quelque repos et quelque plaisir en lui-même et ne sollicitez pas trop une grâce, ne soyez pas trop ardente à obtenir une preuve contre celui que vous dites aimer; mais la gloire chez les hommes n'étant qu'un moyen plus puissant de servir, l'humanité, doit avoir en elle-même peu de repos et de plaisir, et ne travailler qu'en vassale pour servir l'amour plus grand en face de qui paraît bien mesquin l'amour qui attire une créature vers une autre créature. Pour avoir été utile, j'ai eu de la renommée; et la renommée à son tour, en s'accroissant, m'a permis d'être utile encore. Voilà la grâce que je puis accorder. Y en a-t-il une autre? Les hommes ont cherché à me ravaler parce que j'ai essayé d'agrandir leur esprit; et alors l'envie m'a appelé le fils du démon; la pauvre bête venimeuse, croyant servir son propre intérêt, a voulu frapper qui valait mieux qu'elle; mais elle a manqué son coup, et en ramenant sa griffe, elle s'est blessée elle-même au coeur. Ah! c'était des jours bien doux que ceux où j'étais tout à fait inconnu; mais lorsque mon nom s'éleva, la tempête éclata sur la montagne et je n'y fis pas attention. Je sais bien que la gloire est une demi-diffamation; cependant je dois accomplir ma tâche. Quant à cette autre gloire, cette gloire douteuse, au moins qui n'a pas d'enfants, quant au bruit que feront autour de mon tombeau les générations qui ne sont pas encore nées, je n'en ai pris nul souci. Il est une étoile nébuleuse, la seconde d'une ligne d'étoiles qui semblent figurer une épée sous un baudrier de trois étoiles: je ne l'ai jamais contemplée sans rêver à quelque charme puissant enfermé dans cette étoile pour réduire la gloire au néant. Si donc je crains de donner pouvoir sur moi par ce charme, de peur que vous ne m'abusiez, ayant ce pouvoir, quelque sincèrement que vous pensiez m'aimer à présent (comme ces fils de rois, aimant tant qu'ils sont en tutelle, qui sont devenus tyrans une fois arrivés au pouvoir), je craindrais plutôt de perdre ma liberté d'action que ma gloire si, poussée moins par la méchanceté que par quelque accès de colère, ou peut-être par un caprice d'affection exagérée et pour me garder tout à vous seule, ou par une soudaine boutade de jalousie féminine, vous essayiez ce charme sur celui que vous dites aimer.»
Et Viviane répondit en souriant comme en colère: «N'ai-je pas juré? On doute de moi. C'est bon! Eh bien! gardez-le, votre secret, gardez-le; je saurai bien le trouver; et quand je l'aurai trouvé, prenez garde à Viviane. Femme, et tenue en défiance, nul doute que je ne ressente quelque subit accès de colère engendré par votre manque de foi; et votre belle épithète est exacte aussi car cet amour sans réserve que je ressens n'étant point payé par le cœur tout entier peut bien mériter votre nom d'_exagérée_.... Traitée comme je le suis, je m'étonne tous les jours d'aimer encore. Et quant à ma jalousie féminine, pourquoi non? Oui, dans quel but, si ce n'est dans un but de jalousie, et pour me rendre jalouse si j'aime, ce beau charme a-t-il été inventé par vous-même? Je crois bien que par tout le monde vous tenez emprisonnées çà et là de belles captives, enfermées entre les quatre murs d'une tour dont il est à jamais impossible de fuir.»