Part 14
Le quiétisme était né dans l’année 1694, et il continua dans sa force jusqu’à l’année 1697. «Ce monde, dit Bossuet, semblait vouloir enfanter quelque étrange nouveauté: il faut aimer, disait ce monde, comme s’il était sans rédemption et sans Christ.»
Le nom de madame Guyon se trouvait mêlé à la controverse. Née à Montargis, elle avait pu voir en naissant le tombeau de Jean l’aveugle, tué à la bataille de Crécy. Restée veuve à l’âge de vingt-deux ans, elle parut à Paris en 1680. Ce fut pendant ces voyages en province qu’elle se tourna vers les idées mystiques, et qu’elle composa _Le Moyen court_. Arrivée à Paris, l’archevêque l’enferma dans le couvent de la Visitation au faubourg Saint-Antoine. Madame de Maintenon, qui se mêlait alors de questions religieuses, avait vu Madame Guyon, et la fit rendre à la liberté: celle-ci rencontra à Saint-Cyr Fénelon, et il dériva au quiétisme, renouvellement de l’hérésie des gnostiques. Madame Guyon a laissé des cantiques spirituels et un écrit intitulé _Des Torrents_: ils l’emportèrent. Bientôt s’ouvrirent à Issy sur le quiétisme des conférences entre Bossuet et Fénelon; l’abbé de Rancé fut nommé juge, mais il n’y vint point. Placée à Vaugirard dans une maison sous la direction de M. de Lachétardie, curé de Saint-Sulpice, Madame Guyon donna une déclaration signée par Fénelon et par M. Tronson, à la fin de janvier 1697. Les _Maximes des Saints_ parurent la même année.
Bossuet, à propos des _Maximes_, disait: «Qui lui conteste (à Fénelon) de l’esprit? Il en a jusqu’à faire peur.» Les _Maximes des Saints_ furent condamnées à Rome, et Fénelon, avec plus d’habileté que d’humilité, désavoua en chaire son ouvrage. Leibniz, parlant du livre de M. de Cambrai, attribue à l’abbé de la Trappe une lettre très-solide dans laquelle il attaquait les faux mystiques. «Ils s’imaginent, disait Leibniz, qu’une fois uni à Dieu par un acte de foi pure et de pur amour, on y demeure uni tant qu’on ne révoque pas formellement cette union.» J’ai remarqué dans ces lettres de Rancé, écrites à l’abbé Nicaise à propos de ces derniers débats religieux, ce trait sur Cromwell: «Nous voyons un homme vivant jouer le personnage de la mort, et d’une faux invisible renverser un trône.»
Le quiétisme fit plus de ravages en Italie qu’en France. On disait que Rancé pouvait seul répondre au livre des _Maximes des Saints_. L’abbé de la Trappe en écrivit à Bossuet, qui fit courir sa lettre pour s’appuyer d’une si grande autorité: «Le livre de M. de Cambrai, mandait Rancé en 1697, m’est tombé entre les mains; je n’ai pu comprendre qu’un homme de sa sorte fût capable de se laisser aller à des imaginations si contraires à ce que l’Évangile nous enseigne.» «Il n’y a rien, écrivait-il en même temps à l’abbé Nicaise, qui me fasse plus d’horreur que les extravagances et les dogmes impies que l’on attribue aux quiétistes. Dieu veuille que l’on en arrête le cours, que le mal qu’ils ont commencé de faire dans les lieux où ils se sont introduits ne passe pas plus loin!»
Le 3 octobre 1688, Rancé disait: «Les hommes ne se lasseront-ils jamais de parler de moi? Ce serait une chose bien douce d’être tellement dans l’oubli que l’on ne vécût plus que dans la mémoire de ses amis», cris de tendresse qui rarement échappent à l’âme fermée de Rancé.
«On sait ce que vous avez écrit contre le monstrueux système du quiétisme, dit Rancé dans une lettre à Bossuet; car tout ce que vous écrivez, monseigneur, sont des décisions. Si les chimères de ces fanatiques avaient lieu, il faudrait fermer les livres des divines Écritures, comme si elles ne nous étaient d’aucune utilité.» Ces lettres de Rancé furent mal reçues; Fénelon avait de nombreux partisans. «Ce prélat, dit Saint-Simon, était un grand homme, maigre, bien fait, pâle, avec un grand nez, des yeux dont le feu et l’esprit sortaient comme un torrent, et une physionomie telle que je n’en ai point vu qui y ressemblât, et qui ne se pouvait oublier quand on ne l’aurait vue qu’une fois. Elle rassemblait tout, et les contrastes ne s’y combattaient point. Elle avait de la gravité et de la galanterie, du sérieux et de la gaieté; elle sentait également le docteur, l’évêque et le grand seigneur; ce qui y surnageait, ainsi que dans toute sa personne, c’était la finesse, l’esprit, les grâces, la décence, et surtout la noblesse. Il fallait effort pour cesser de le regarder.»
Un homme qui exerçait un empire aussi puissant sur la société devait avoir des fanatiques. Il a fallu que la révolution vînt nous éclairer, pour que nous comprissions cette expression de chimérique, que Louis XIV appliquait à Fénelon.
Le duc de Nevers, Mancini, petit Italien devenu grand seigneur français par la vertu des richesses du duc de Mazarin, accusa Rancé, à propos de la querelle du quiétisme, de vouloir faire du bruit par vanité.
Au reste, il y avait quelque excuse dans ces emportements du duc de Nevers: comment aurait-il pu s’empêcher de croire aux regrets de Rancé? Il avait vu Mazarin dans sa robe de chambre de camelot fourrée de petit-gris, un bonnet de nuit sur la tête, traîner ses pantoufles dans sa galerie, regarder en passant ses tableaux et dire: «Il faut quitter tout cela.»
Le quiétisme semblait dériver du molinisme. Rancé s’en était aperçu. Il connaissait, disait-il, une ville tout entière où s’étaient passées des choses effroyables introduites par un saint du caractère de Molinos.
La condamnation du saint-siége contre les _Maximes des Saints_ fut publiée par des huissiers en 1699 en latin et en français; elle prohibe ces _Maximes_: «Dans l’état de la sainte indifférence, l’âme n’a plus de désirs volontaires et délibérés dans son intérêt; dans l’état de la sainte indifférence, on ne veut rien pour soi, on veut tout pour Dieu. La partie inférieure de Jésus-Christ sur la croix ne communiquait pas à la supérieure son trouble involontaire. Les saints mystiques ont exclu de l’état des âmes transformées les pratiques de la vertu.» Ainsi passent les siècles dans cette condamnation d’un évêque; elle est signée du cardinal Albano et publiée à la tête du champ de Flore.
La société que Rancé avait quittée lui en voulait de sa pénitence. Une princesse malicieuse appliquait à l’abbé ces paroles de l’Évangile: _Vae nutrientibus!_ Malheur à ceux qui ont des enfants à nourrir! par allusion aux moines de la Trappe.
Saint-Simon, qui n’aimait pas Fénelon et qui se disait chaud partisan de Rancé, eut une querelle avec Charost. Charost disait que M. de la Trappe était le patriarche de Saint-Simon, devant qui tout autre n’était rien. Saint-Simon répondit que M. de Cambrai avait été repris de justice, et qu’il y avait long-temps qu’il avait été condamné à Rome. «A ce mot, dit Saint-Simon, voilà Charost qui chancelle, qui veut répondre et qui balbutie; la gorge s’enfle, les yeux lui sortent de la tête et la langue de la bouche; madame de Nogaret s’écrie; madame de Chastenet saute à sa cravate qu’elle lui défait et le col de sa chemise: madame de Saint-Simon court à un pot d’eau, lui en jette, tâche de l’asseoir et de lui en faire avaler. J’y gagnai que Charost ne se commit plus à quoi que ce soit sur M. de la Trappe.»
Le monde accourait à la Trappe, la cour pour voir le vieil homme converti, pour en rire ou pour l’admirer, les savants pour causer avec le savant; les prêtres pour s’instruire aux leçons de la pénitence. Jean-Baptiste Thiers fut du nombre des pèlerins; il se moquait de tout, même lorsqu’il était sérieux. L’abstinence des Trappistes et leur vie muette ne lui convenaient guère; mais il y trouvait du nouveau, et la nouveauté l’alléchait: il écrivit l’_Apologie de l’abbé de la Trappe_. Rancé s’y opposait assez, quoiqu’il fût bien aise d’avoir un défenseur de l’esprit et du savoir de Thiers. Cette apologie fut supprimée par l’autorité. Rancé écrivait à l’abbé Nicaise, en 1694: «Il est arrivé une aventure au pauvre M. Thiers; je lui avais écrit avec beaucoup d’instance pour le prier de supprimer ma défense. Le pauvre homme, qui est plein d’amitié et de zèle pour tout ce qui me regarde, ne put se laisser persuader à ce que je lui demandais. On a découvert que son livre s’imprimait à Lyon; et on a enlevé tous les exemplaires par ordre de M. le chancelier. Vous jugez bien de la peine qu’en a eue l’auteur. Il ne se peut pas que je ne la ressente vivement, y étant obligé par justice et à titre de reconnaissance.»
Le _pauvre homme_ riait.
Dans l’_Apologie de l’abbé de la Trappe_, Thiers tombe sur le Père Sainte-Marthe; il se gaudissait de lui comme ayant dit que madame de Maintenon lui faisait l’honneur de le regarder comme son parent. L’apologie est écrite avec vivacité. L’apologiste cite des vers ridicules contre Rancé, écrits, dit-il, par le premier des poètes bénédictins. Thiers, se justifiant lui-même, assure qu’on serait moins acharné contre lui s’il ne s’était élevé contre les archidiacres, dans son livre de l’_Étole_, dans son traité de la _Dépouille des Curés_ et dans son _Factum_ contre le chapitre de Chartres. Il finit son apologie, trop longue puisqu’elle est composée de 511 pages, pour la défense de Rancé, par ces mots: «En voilà assez, mon révérend père Sainte-Marthe, pour vous faire rentrer en vous-même, et vous retirer de la bonne opinion que vous avez de votre petite personne.»
Thiers était curé de Champron. Dans une foule de pamphlets français et latins contre le chapitre de Chartres, Thiers avait attaqué le grand archidiacre de ce chapitre. Robert prétendait qu’un curé ne pouvait porter l’étole devant lui; Thiers écrivit la _Sauce Robert_ et la _Sauce Robert justifiée_. Le chapitre de Chartres obtint un décret d’arrestation contre le curé. Thiers donna à boire aux archers; et ayant secrètement fait ferrer son cheval à glace, il leur échappa en passant sur un étang gelé: il se réfugia dans le diocèse du Mans. L’évêque, de Tressan, nomma Thiers curé de Vibraye; et c’est là que le curé fugitif et renouvelé écrivit l’_Histoire des Perruques_. Thiers se montra aussi savant, aussi joyeux que le curé de Meudon, _abstracteur de la vie inimitable du grand Gargantua_. Son choix eût été bientôt fait, si on eût proposé à Thiers d’être Rabelais ou roi de France. C’étaient là les petites pièces qui se jouaient à la suite du grand drame de la Trappe.
Une demoiselle Rose était venue à la Trappe. Thiers avait été chargé d’examiner cette demoiselle; il lui demanda «si elle était mariée», elle répondit «qu’elle ne s’en souvenait pas».
«C’était une vieille Gasconne, dit Saint-Simon, ou plutôt du Languedoc, qui avait le parler à l’excès, carrée, entre deux tailles, fort maigre, le visage jaune, extrêmement laid, des yeux très-vifs, une physionomie ardente, mais qu’elle savait adoucir; vive, éloquente, savante, avec un air prophétique qui imposait. Elle dormait peu et sur la dure, ne mangeait presque rien, assez mal vêtue, pauvre et qui ne se laissait voir qu’avec mystère. Cette créature a toujours été une énigme; car il est vrai qu’elle était désintéressée, qu’elle a fait de grandes et surprenantes conversions, qui ont tenu.»
Six semaines durant, M. de la Trappe se défendit de voir Mlle Rose. Elle partit comme elle était venue.
La Bruyère fait ainsi le portrait d’un autre homme qui fréquentait la Trappe:
«Concevez, dit La Bruyère, un homme facile et doux, complaisant, traitable, et tout d’un coup violent, colère, fougueux, capricieux: imaginez-vous un homme simple, ingénu, crédule, badin, volage, un enfant en cheveux gris; mais permettez-lui de se recueillir, ou plutôt de se livrer à un génie qui agit en lui, j’ose dire sans qu’il y prenne part et comme à son insu, quelle verve! quelle élévation! quelles images! quelle latinité! Parlez-vous d’une même personne? me direz-vous. Oui, du même, de Théodas et de lui seul. Il crie, il s’agite, il se roule à terre, il se relève, il tonne, il éclate; et du milieu de cette tempête il sort une lumière qui brille et qui réjouit; disons-le sans figure, il parle comme un fou et pense comme un homme sage, il dit ridiculement des choses vraies, et follement des choses sensées et raisonnables; on est surpris de voir naître et éclore le bon sens du sein de la bouffonnerie, parmi les grimaces et les contorsions. Qu’ajouterai-je davantage? Il dit et il fait mieux qu’il ne sait: ce sont en lui comme deux âmes qui ne se connaissent point, qui ne dépendent point l’une de l’autre, qui ont chacune leur tour ou leurs fonctions toutes séparées. Il manquerait un trait à cette peinture si surprenante, si j’oubliais de dire qu’il est tout à la fois avide et insatiable de louanges, près de se jeter aux yeux de ses critiques, et dans le fond assez docile.»
Santeuil, dont La Bruyère trace ainsi le portrait, allait à la Trappe et s’asseyait au chœur parmi les moines comme un petit sapajou. «J’ai vu, dit Rancé à l’abbé Nicaise, les hymnes de M. de Santeuil pour le jour de Saint-Bernard; elles valent beaucoup mieux que les anciennes. Il y en a pourtant de ces anciennes qui, pour n’être pas si polies, ne laissent pas d’imprimer du respect et de la révérence.
Santeuil, allant à Dijon avec le prince de Condé, fut attaqué du mal dont il mourut. «Je loue Dieu de la patience qu’il a donnée à M. de Santeuil dans un mal aussi douloureux que celui dont il a été attaqué. Tout ce qui part de sa plume a un caractère qui frappe et qui plaît tout ensemble; je ne doute point qu’il ne se fasse remarquer dans ses derniers vers, qui peuvent être considérés comme une production de sa douleur.» Ce moine de Saint-Victor mourut à Dijon le 5 août 1697, à deux heures après minuit. Au même moment Ménage, qui ne le croyait pas si malade, s’amusait à faire des vers sur sa mort pour les lui montrer et le faire rire. Ayant fait un voyage à Cîteaux, Santeuil y cherchait la Mollesse du _Lutrin_: «Elle y logeait autrefois, lui dit un moine, aujourd’hui c’est la folie.»
Il ne manquait plus qu’un roi à la Trappe: il y vint; il avait porté trois couronnes. Jacques II, chassé de son trône, avait débarqué sur les côtes de France, menant son fils naturel: personne ne fut frappé de cette confusion de mœurs; Louis XIV donnait l’exemple. Les enfants illégitimes étaient alors fort considérés, excepté du prince d’Orange; on lui voulait faire épouser mademoiselle de Conti (mademoiselle de Blois), fille de madame de La Vallière, il répondit: «Les princes d’Orange ne sont pas accoutumés à épouser des bâtardes.»
En voyant Jacques II, on ne songea qu’à la générosité du roi sur le trône, et au malheur du roi détrôné. De retour de son expédition d’Irlande, Jacques se vint consoler à la Trappe. Le canon qui l’avait chassé à la Boyne le repoussa parmi les morts. Il y arriva le 21 novembre 1690. Les lieux communs sur le néant des grandeurs ne manquèrent pas aux banalités de l’éloquence: il y eut pourtant cela de vrai à l’adresse de Jacques, que sa piété était sincère. Rancé le conduisit à l’église. Le prince assista à ces complies si religieusement et si tristement chantées. Il partagea le repas commun et demanda à l’abbé ce qui se passait dans la solitude. Le lendemain il communia, puis il parcourut entre deux étangs une chaussée où se promenait Bossuet avec Rancé. Jacques était un de ces oiseaux de mer que la tempête avait jetés dans l’intérieur des terres. Il alla avec plusieurs gentilshommes de son ancienne cour visiter un solitaire jadis soldat de Louis XIV et qui s’était retiré dans les bois de la Trappe. «A quelle heure entendez-vous la messe? dit le roi.--A trois heures et demie du matin, répondit l’ermite.--Comment pouvez-vous faire, dit lord Dumbarton, dans les temps de pluie et de neige où l’on ne peut distinguer les sentiers?--Je rougirais, répondit le soldat, de compter pour quelque chose des peines légères qui se rencontrent dans le service que je tâche de rendre à mon Dieu, après que j’ai méprisé celles qui se pouvaient rencontrer dans le service que je rendais à mon roi.--Vous avez bien raison, dit Jacques, on ne peut assez s’étonner qu’on fasse tant pour un roi de la terre et presque rien pour le roi du ciel.--Mais, répondit lord Dumbarton, ne vous ennuie-t-il point dans cette solitude?--Je pense à l’éternité.--Votre état, ajouta le roi, prenant la parole, est plus heureux que celui des grands: vous mourrez de la mort des justes.» Puis il regarda le solitaire comme s’il eût envié son bonheur. Ensuite le saluant, il lui dit: «Adieu, monsieur; priez pour moi, pour la reine et pour mon fils.» Le gentilhomme lui fit une profonde révérence, et le roi regagna l’abbaye en passant par des prés bas et humides. Ce sont là de belles histoires: Dieu, un roi détrôné, un soldat devenu ermite.
Jacques II assista à une grand’messe du jour à la Maison-Dieu. Il se leva à l’Évangile, tira son épée, et la tint élevée pendant tout le temps qu’on chantait l’Évangile. C’était un droit qu’avait accordé la cour de Rome à la cour de Londres, lorsque les rois d’Angleterre reçurent du saint-siége le titre de défenseurs de l’Église catholique. Henri VIII, qui a détruit l’Église catholique en Angleterre, avait obtenu ce titre quand il eut composé son ouvrage contre Luther. Que de ruines! Jacques II, se disant roi à la Trappe, reprenait dans un désert des droits que ne reconnaissait plus l’Angleterre! Mais nous, avons-nous remporté ces victoires dont nos misérables générations lisent les noms, comme des vérités qui les regardent, gravés aux parois de l’Arc de Triomphe? Les générations se disent héritières des grandeurs qui les ont précédées; les barbares méprisaient souverainement ces Romains qui prétendaient descendre des légions de l’empire, parce qu’ils traversaient les voies romaines que ces légions avaient construites et foulées.
La reine de la Grande-Bretagne vint à son tour visiter la solitude. L’aumônier de S. M. écrivit le 2 juin 1692, à Rancé: «Vous avez entièrement gagné le cœur de la reine par les saintes impressions que Dieu a faites, par votre ministère, sur le cœur du roi son époux; car elle m’a fait l’honneur de me dire plus d’une fois qu’elle ne pouvait assez louer Dieu des grâces qu’il avait reçues à la Trappe. Il n’en fallait pas moins pour le soutenir dans les grandes et presque continuelles disgrâces qu’il a essuyées depuis si long-temps, et qui semblaient augmenter à un point de mettre toute sa vertu à l’épreuve.»
Le roi d’Angleterre revint une seconde fois à la Trappe avec le maréchal de Bellefonds, introducteur aux ruines; il avait vu du rivage le combat de La Hogue. La Trappe méprisait le monde et contemplait des chutes d’empire qui justifiaient son mépris. On venait chercher dans cet abri des raisons d’aimer le désert.
«Le roi d’Angleterre, dit Rancé, soutint la perte de trois royaumes avec une constance comparable à tout ce que nous lisons de plus grand dans les histoires. Il parle de ses ennemis sans chaleur; il garde une douceur dans toute sa conduite, qui ferait croire qu’il est dans le monde sans peine et sans affliction. La reine n’a point de sentiments qui ne soient conformes à ceux du roi son époux. Elle ne voit ce qu’on appelle les biens de ce monde que comme des lueurs qui ne font que passer et qui trompent ceux qui s’y arrêtent.»
Jacques II était un pauvre souverain; mais Rancé prenait son point de vue du ciel: qu’un homme soit rédimé au prix des plus grands malheurs, son rachat vaut mieux que tous ces malheurs; qu’une révolution renverse un État ou en change la face, vous croyez qu’il s’agit des destinées du monde? Pas du tout: c’est un particulier, et peut-être le particulier le plus obscur, que Dieu a voulu sauver: tel est le prix d’une âme chrétienne. Si des États sont bouleversés, c’est, dit l’apôtre, afin que les élus éprouvés parviennent à la gloire. Tout est pour les prédestinés, tout est subordonné à leur consommation; et quand leur nombre sera rempli, on verra de nouveaux cieux et une nouvelle terre.
Telle est la fatalité chrétienne: la fatalité antique vient de l’objet extérieur, la fatalité chrétienne vient de l’homme; je veux dire que le chrétien crée la nécessité par sa vertu; il ne détruit pas le mal; il en est le maître;
On conservait à la Trappe les portraits de Sa Majesté britannique; il était là conservé dans son écrin d’oubli. Dans sa jeunesse, Charles X vint apprendre à la Trappe la pénitence de Jacques II. La Trappe elle-même s’ensevelit sous ses ruines, puis elle a été déblayée; mais que sert, après un demi-siècle, de relever un vaisseau naufragé, quand ceux qui l’avaient chargé de leur fortune et de leurs espérances ne sont plus? Pendant ces jours de submersion, que d’autres grandeurs ont disparu! On ne s’arrête plus pour écouter les échos des vieux malheurs.
Après le roi d’Angleterre, Monsieur, frère du roi, vint visiter la Trappe. Dans l’enthousiasme de ce qu’il avait vu, il dit à Louis XIV «que la vie qu’on menait dans cette solitude n’édifiait pas seulement la France, mais toute l’Europe, et qu’il était avantageux à l’État de la maintenir.» Monsieur était tout le contraire de la sublimité ascétique. Il était fou du bruit des cloches; il empoisonna peut-être sa première femme, Henriette d’Angleterre. Sa seconde femme fut Charlotte-Élisabeth, fille de Charles-Louis, électeur de Bavière. Celle-ci, aussi laide que Henriette avait été agréable, était grossière: elle avait beaucoup d’esprit en allemand; elle est connue par le cynisme avec lequel elle parle d’elle-même et du grand roi son beau-frère. Elle écrivait: «Dans tout l’univers entier on ne peut, je crois, trouver de plus laides mains que les miennes; mes yeux sont petits, j’ai le nez court et gros, les lèvres longues et plates, de grandes joues pendantes, une figure longue; je suis très-petite de stature; ma taille et ma jambe sont grosses.» S’étant arrangée de cette façon, on peut juger qu’elle était à l’aise pour parler de son prochain; une imagination romanesque était renfermée dans ce qu’elle appelle _ce vilain petit laideron_.
Le cardinal de Bouillon suivit Monsieur. «Sa naissance, dit Pellisson, ses mœurs, son esprit le rendaient digne d’être cardinal, et le roi cherchait à récompenser et à honorer par cette faveur les services du comte de Turenne dans la personne de son neveu.» «Ce n’est pas l’opinion de Saint-Simon, qui maltraite fort le cardinal de Bouillon: «ses regards louches venaient se rejoindre et s’arrêter au bout de son nez. Dépouillé du cordon bleu par le roi, il le portait sous ses habits. Exilé à Clauk, il passa chez les ennemis; de là il retourna à Rome; il y mourut délaissé, après avoir obtenu que les cardinaux conserveraient leur calotte sur la tête en parlant au pape.» Quand il passa à la Trappe, Rancé écrivait à l’abbé Nicaise: «M. le cardinal de Bouillon est depuis trois jours ici, il a vu de près tout ce qui s’y passe, il n’a rien vu qu’il n’ait approuvé et qui ne l’ait touché. Il s’en retourne demain.»
Le cardinal de Bouillon s’écriait en répondant à M. de Saint-Louis, qui lui tenait de bons propos à la Trappe: «Point de mort, point de mort, M. de Saint-Louis, je ne veux point mourir.» Le cardinal de Bouillon avait un frère, lequel disait de Louis XIV: «Ce n’est qu’un vieux gentilhomme de campagne dans son château: il n’a plus qu’une dent, et il la garde contre moi.» Ce chevalier fit établir, sous la régence, un bal à l’Opéra. Le régent s’y montrait ivre, et le chevalier reçut pour ce service six milles livres de pension. On élargissait dans la bourse du peuple la déchirure par où devait passer la France.
Dans une lettre qui ne parvint à la Trappe qu’après la mort de Rancé, lord Perth mandait à l’abbé que Jacques avait dit avant d’expirer: «Je n’ai rien quitté; j’étais un grand pécheur: la prospérité m’aurait gâté le cœur, j’aurais vécu dans le désordre.» Jacques, plus heureux que Marie Stuart, nous a laissé sa dépouille: Marie, voyant s’éloigner les côtes de Normandie, s’écriait: «Adieu, France, adieu; je ne te reverrai plus!» Le bourreau, en tranchant la tête à la reine d’Écosse, lui enfonça d’un coup de hache sa coiffure dans la tête, comme un effroyable reproche à sa frivolité.