Vie de Rancé

Part 15

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Boivin est un dernier des hommes du siècle avec qui Rancé eut affaire. Il écrivait le 18 octobre 1696 à l’abbé Nicaise: «Je ne sais comment vous avez pu avoir l’arrêt du parlement de Rouen contre le sieur Boivin; mais si vous connaissiez jusqu’où vont sa violence et son emportement, vous auriez peine à croire qu’un homme d’étude comme lui pût tomber dans de si grands excès.» Le procès que Boivin eut avec la Trappe était pour une redevance de vingt-quatre sous; il dura douze ans, et coûta douze mille livres. «Je l’ai gagné pendant douze ans, écrivit Boivin, et je ne l’ai perdu qu’un seul jour.»

Au reste Rancé, tout vieux et tout malade qu’il était, ne déclinait jamais le combat, mais aussitôt qu’il avait repoussé un coup, il plongeait dans la pénitence: on n’entendait plus qu’une voix au fond des flots, comme ces sons de l’harmonica, produits de l’eau et du cristal, qui font mal.

Tel fut Rancé. Cette vie ne satisfait pas, il y manque le printemps: l’aubépine a été brisée lorsque ses bouquets commençaient à paraître. Rancé s’était proposé de courir le monde pour chercher des aventures. Qu’eût-il trouvé? Les félicités qu’il se forgeait à Véretz? Non: ces félicités étaient dans son âme. Supposez que prenant l’existence pour une ironie du ciel et que devançant les idées de son époque, il eût rejeté cette existence, son sang eût à peine humecté quelques brins de bruyère. Si, s’embarrassant peu de l’avenir, il eût préféré des plaisirs à l’éternité: autre mécompte; demain il n’aurait plus aimé.

Les hommes qui ont vieilli dans le désordre pensent que quand l’heure sera venue, ils pourront facilement renvoyer de jeunes grâces à leur destinée, comme on renvoie des esclaves. C’est une erreur; on ne se dégage pas à volonté des songes; on se débat douloureusement contre un chaos où le ciel et l’enfer, la haine et l’amour se mêlent dans une confusion effroyable. Vieux voyageur alors, assis sur la borne du chemin, Rancé eût compté les étoiles en ne se fiant à aucune, attendant l’aurore qui ne lui eût apporté que l’ennui du cœur et la difformité des jours. Aujourd’hui il n’y a plus rien de possible, car les chimères d’une existence active sont aussi démontrées que les chimères d’une existence désoccupée. Si le ciel eût mis au bras de Rancé les fantômes de sa jeunesse, il se fût tôt fatigué de marcher avec des Larves. Pour un homme comme lui il n’y avait que le froc; le froc reçoit les confidences et les garde; l’orgueil des années défend ensuite de trahir le secret, et la tombe le continue. Pour peu qu’on ait vécu, on a vu passer bien des morts emportant leurs illusions. Heureux celui dont la vie est _tombée en fleurs_! élégances de l’expression d’un poète qui est femme.

Ce que l’on serait souvent tenté de prendre dans Rancé pour les allures et les pensées d’un tout jeune homme, n’était que le sentiment d’un vieillard décrépit qui ne marchait plus et dont la tête était enfoncée dans un froc, comme une de ces momies de moines que renfermaient les caveaux de quelques anciens monastères. Les os de Rancé s’étaient cariés; il ne possédait plus que deux grands yeux où avait circulé la passion et où se montrait encore l’intelligence. Réduit à garder l’infirmerie, ses derniers moments approchaient; il n’y avait personne pour porter la main sur le cœur de ce christ. Lorsque Jésus pria son Père d’éloigner de lui le calice, qui tenait son doigt sur le pouls du Fils de l’Homme, pour savoir si des larmes sanglantes venaient de la faiblesse humaine ou de l’épanouissement d’un cœur qui se fendait de charité?

Les religieux se pressaient à sa porte; il dicta une lettre dont le père abbé Jacques de La Cour leur fit lecture: «Dieu, disait-il, connaît seul mes forces et la joie que j’aurais de vous voir; cependant, quoique ce sentiment soit de mon cœur plus que jamais, je suis contraint de vous dire que, dans l’état où je me trouve, il m’est impossible de satisfaire à cette joie autant que je le voudrais. Priez pour moi, mes frères; demandez à Dieu que si je vous suis encore bon à quelque chose, il me rende à la santé, sinon qu’il me retire de ce monde.»

On envoya chercher l’évêque de Séez, l’ami et le confesseur de Rancé. Rancé témoigna beaucoup de joie en l’apercevant; il saisit la main du prélat, la porta à son front pour commencer le signe de la croix; il fit ensuite une confession générale. Il supplia l’évêque de Séez d’obtenir la protection royale en faveur de la discipline monastique de l’abbaye, ajoutant que, dans toutes les autres choses, il souhaitait que la Trappe fût complétement oubliée.

Cette famille de la religion autour de Rancé avait la tendresse de la famille naturelle et quelque chose de plus; l’enfant qu’elle allait perdre était l’enfant qu’elle allait retrouver: elle ignorait ce désespoir qui finit par s’éteindre devant l’irréparabilité de la perte. La foi empêche l’amitié de mourir; chacun en pleurant aspire au bonheur du chrétien appelé; on voit éclater autour du juste une pieuse jalousie, laquelle a l’ardeur de l’envie, sans en avoir le tourment.

Rancé, apercevant un religieux qui pleurait, lui tendit la main, et lui dit: «Je ne vous quitte pas, je vous précède.» Le Tasse avait adressé les mêmes mots aux frères qui l’environnaient à Saint-Onuphre. Rancé demanda d’être enterré dans la terre la plus abandonnée et la plus déserte: sur un champ de bataille où l’on n’entend plus de bruit, on voit sortir du sol les pieds de quelques soldats.

Job mourut dans le petit réduit qu’il s’était fait, comme le palmier dont les branches sont chargées de rosée. Rancé entretint le prélat de l’empressement que ses frères avaient mis à le soulager: «Voilà, dit-il, comme Dieu a pris plaisir à me favoriser dans tous les temps de ma vie, et je n’ai été qu’un ingrat.» Le P. abbé Jacques de La Cour entrait dans ce moment; Rancé lui dit: «Ne m’oubliez pas dans vos prières, je ne vous oublierai pas devant Dieu.» Il chargea Jacques de La Cour de faire ses excuses au roi d’Angleterre: il avait commencé une lettre pour ce monarque exilé qu’il n’avait pas pu achever. La nuit suivante fut mauvaise; Rancé la passa assis: il avait mis les sandales d’un religieux mort avant lui; il allait achever le voyage qu’un autre n’avait pu finir.

L’évêque de Séez lui ayant demandé s’il avait toujours eu pour ses religieux la même charité: «Oui, monseigneur, répondit le saint homme. Depuis quelques années, par la grâce de Dieu, je ne suis plus qu’un simple religieux comme les autres; ils sont tous mes frères et ne sont plus mes enfants. S’il m’était permis de regretter la perte de ma voix, ma douleur serait de ne pouvoir leur faire entendre combien je les aime; je les conserve au fond de mon cœur et j’espère les y porter devant Dieu.» Sur les huit heures du soir Rancé se découvrit, il pria un frère de le mettre à genoux pour recevoir la bénédiction de son évêque, il fit une confession générale. L’évêque de Séez, dans son récit qui est conservé, dit qu’il avait connu dans cette occasion plus qu’en aucune autre que ce grand homme avait reçu de Dieu un esprit élevé, vif, pénétrant, une âme simple et d’une candeur admirable.

Plus Rancé s’était avancé vers le terme, plus il était devenu serein; son âme répandait sa clarté sur son visage: l’aube s’échappait de la nuit. On présenta le crucifix au mourant; il s’écria: «O éternité! quel bonheur!» et il embrassa le signe du salut avec la plus vive tendresse; il baisa la tête de mort qui était au pied de la croix. En remettant cette croix à un moine, il remarqua que celui-ci ne l’imitait pas, il dit: «Pourquoi ne baisez-vous pas la tête de mort? c’est par elle que finit notre exil et notre misère.» Rancé se souvenait-il de la relique que la tradition disait être placée auprès de lui? Dans les âges les plus fervents, les chrétiens pratiquaient encore quelques rites du culte des faux dieux.

Le lit de cendres était préparé; Rancé le regarda tranquille avec une sorte d’amour, puis il s’aida lui-même à se coucher sur le lit d’honneur; l’évêque de Séez dit: «Monsieur, ne demandez-vous pas pardon à Dieu?--Monsieur, répondit l’abbé, je supplie Dieu très-humblement du fond de mon cœur de me remettre mes péchés et de me recevoir au nombre de ceux qu’il a destinés à chanter éternellement ses louanges.» Les forces venant à lui manquer, il s’arrêta. L’évêque dit: «Monsieur, me reconnaissez-vous?--Monsieur, répliqua l’abbé, je vous connais parfaitement; je ne vous oublierai pas.»

L’évêque de Séez s’étant enquis si l’on avait donné quelque chose au mourant pour le soutenir, l’abbé de Rancé fit lui-même la réponse. «Rien n’a manqué à l’attention de leur charité.»

Il s’établit par les paroles de l’Écriture un dernier dialogue entre l’agonisant et l’évêque.

L’ÉVÊQUE.--Le Seigneur est ma lumière et mon salut.

L’ABBÉ.--Je mettrai en lui toute ma confiance.

L’ÉVÊQUE.--Seigneur, c’est vous qui êtes mon protecteur et mon libérateur.

L’ABBÉ.--Ne tardez pas, mon Dieu, hâtez-vous de venir.

Ce furent les dernières paroles de Rancé. Il regarda l’évêque, leva les yeux au ciel et rendit l’esprit. Il fut enterré dans le cimetière commun des religieux.

Ainsi se consomma le sacrifice: le repentir vous isole de la société et n’est pas estimé à son prix. Toutefois l’homme qui se repent est immense; mais qui voudrait aujourd’hui être immense sans être vu? Rancé arriva de sa hutte d’argile à la maison de Dieu, maison magnifique.

Rancé fut porté à l’église et placé sous la lampe. Son visage, qui avait paru décharné, parut vermeil et beau. Il demeura dans l’église depuis le 27 octobre jusqu’au 29. Les moines se tenaient debout ou fondaient en larmes: c’était à qui ferait toucher au corps des linges et des chapelets. Trente religieux chantaient les psaumes: des messes se célébraient successivement dans l’église. Lorsqu’on le mit dans la fosse, le chœur récitait ce verset du psaume CXXXI: «C’est là que j’habiterai parce que je l’ai choisi.» On l’inhuma dans le cimetière. Le pasteur fut placé au milieu de ses brebis. Des témoignages authentiques furent rendus à Rancé qui pourraient servir aujourd’hui à sa canonisation. Il apparut après sa mort à diverses personnes dans une grande gloire. Les rois témoignèrent de leur douleur, soit qu’ils fussent tombés, soit qu’ils occupassent encore le trône. Jacques écrivait: «J’irai dans votre sainte solitude pour l’amour de moi-même, pour m’encourager dans l’état où je suis et où Dieu me tient.»

«C’était une voix de tonnerre, dit le P. Le Nain, qui retentissait de tous côtés pour inspirer aux hommes le mépris du monde, le néant de ses grandeurs, la solidité des biens de la vie future.» Des conversions éclatantes s’opérèrent. Un religieux avait entendu dans son sommeil une sainte hostie qui criait: «Tremblez, tremblez, tremblez!» et il fut si saisi de terreur, qu’on fut long-temps à le faire revenir. Des épileptiques furent guéris en s’appliquant des linges qui avaient servi à la main malade du réformateur. Les certificats ont été conservés, et Rome n’aurait pas besoin d’une longue procédure pour le placer au rang des saints. Son cœur était dans le repos, et l’Esprit divin avait rempli son âme de splendeur.

Saint-Simon dit en s’interrompant: «Ces mémoires sont trop profanes pour rapporter rien ici d’une vie aussi sublimement sainte. Je m’arrête tout court: tout ce que je pourrais ajouter serait ici trop déplacé.»

Né le 9 janvier 1626, seize ans après la mort d’Henri IV, mort en 1700, quinze ans avant la mort de Louis XIV, Rancé avait été soixante-quatorze ans sur la terre, dont il avait vécu trente-sept dans la solitude, pour expier les trente-sept qu’il avait passés dans le monde.

Lorsqu’il disparut, une foule d’hommes fameux avaient déjà pris les devants, Pascal, Corneille, Molière, Racine, La Fontaine, Turenne et Condé: le vainqueur de Rocroi avait reçu de Bossuet sa dernière couronne. Bossuet, dont je vous ai déjà dit la mort, penchait vers sa ruine, qu’il avait annoncée avec une simplicité si magnifique. Ce siècle est devenu immobile comme tous les grands siècles; il s’est fait le contemporain des âges qui l’ont suivi. On ne voit pas tomber quelques pierres de l’édifice sans un sentiment de douleur. Quand Louis XIV descend le dernier au cercueil, on est atteint d’un inconsolable regret. Parmi les débris du passé se remuaient les premiers nés de l’avenir: quelques renommées commençaient à poindre sous la protection d’un roi décrépit encore debout. Voltaire naissait; cette désastreuse mémoire avait pris naissance dans un temps qui ne devait point passer: la clarté sinistre s’était allumée au rayon d’un jour immortel.

L’ouvrage de Rancé subsiste. Rancé s’est éloigné de sa solitude comme Lycurgue de la vallée de Lacédémone, en faisant promettre à ses disciples qu’ils garderaient ses lois jusqu’à son retour. Rancé est parti pour le ciel; il n’est point revenu sur la terre; ses lois sont religieusement observées par son petit peuple. Les Trappistes ont vu s’écouler autour d’eux les autres ordres; ils ont vu passer la Révolution et ses crimes, Bonaparte et sa gloire, et ils ont survécu; tant il y avait de force dans cette législation surhumaine! Les nouveaux cénobites de la Trappe sont parfaitement conformes à ceux qui habitaient ce désert en onze cent: ils ont l’air d’une colonie du moyen âge oubliée; on croirait qu’ils jouent une scène d’autrefois, si en s’approchant d’eux on ne s’apercevait que ces acteurs sont des acteurs réels, que l’ordre de Dieu a transportés du XIe siècle jusqu’au nôtre. La cryptie de Sparte était la poursuite et la mort des esclaves; la cryptie de la Trappe est la poursuite et la mort des passions. Ce phénomène est au milieu de nous, et nous ne le remarquons pas. Les institutions de Rancé ne nous paraissent qu’un objet de curiosité que nous allons voir en passant.

FIN.

Notes du transcripteur

Les pages 257 à 272 étant manquantes dans l’original, le texte allant de «tué à la bataille de Crécy» jusqu’à «une nouvelle terre» a été tiré de l’édition de Didier et Weissenbruch, Paris et Bruxelles, 1924.