Vie de Rancé

Part 13

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S’il y a des libelles imprimés contre Rancé, il y en a d’autres qui sont restés manuscrits, en particulier une dissertation sur _les humiliations_, par l’abbé Leroy; elle se trouve à la bibliothèque de Sainte-Geneviève. L’abbé de Rancé répondait: «Vous savez combien de fois on m’a fait mort; on a vu que je ne laissais pas de vivre; on s’avise de dire que la vie de l’esprit est éteinte en moi; que véritablement j’ai une âme, mais que je ne raisonne plus.» On le pressait de mitiger la discipline de la Trappe, il répondait par ces quatre mots des Macchabées: «_Moriamur in simplicitate nostra._» On l’invitait à écrire les devoirs du chrétien, comme il avait écrit les devoirs de la vie monastique; il en traça des pages, puis il s’arrêta, disant: «Il ne me reste que quelques instants à vivre; le meilleur usage que j’en puisse faire, c’est de les passer dans le silence.»

Rancé habita trente-quatre ans le désert, ne fut rien, ne voulut rien être, ne se relâcha pas un moment du châtiment qu’il s’infligeait. Après cela put-il se débarrasser entièrement de sa nature? Ne se retrouvait-il pas à chaque instant comme Dieu l’avait fait? Son parti pris contre ses faiblesses a fait sa grandeur; il avait composé de toutes ses faiblesses punies un faisceau de vertus. Selon l’historien de Saint-Luc, saint Bernard bâtit son édifice sur le fondement d’une grande innocence; Rancé, sur les ruines de son innocence perdue, mais réparée.

Le rhumatisme qui d’abord lui avait saisi la main gauche, se jeta sur la droite, dans laquelle le chirurgien de madame de Guise travailla. Cette main devint inutile et contrefaite. Le malade avait une répugnance extrême de toute nourriture. Affligé d’une toux insupportable, d’une insomnie continuelle, de maux de dents cruels, d’enflures aux pieds, il se vit réduit pendant près de six années à passer ses jours à l’infirmerie dans une chaise, sans presque jamais changer de posture. Un frère convers le pressant de prendre un peu de nourriture, Rancé dit avec un sourire: «Voilà mon persécuteur.» Il n’employait ses frères qui regardaient comme un bonheur de le servir, qu’avec une extrême discrétion. Il souffrait la soif, n’osant leur demander à boire, de peur de les fatiguer. Lorsqu’on lui avait donné quelque chose, il en témoignait aussitôt sa reconnaissance par une inclination de tête en se découvrant. Il souffrait des douleurs aiguës que l’on n’aurait pas remarquées si l’on n’eût aperçu quelque changement sur son visage. Il avait fait mettre vis-à-vis de sa chaise dans l’infirmerie ces paroles du prophète: «Seigneur, oubliez mes ignorances et les péchés de ma jeunesse.» Ce fut pendant cette perpétuelle agonie qu’il composa son livre intitulé: _Réflexions sur les quatre évangélistes_.

Rancé ne rencontra pas toujours des Mabillon, il eut des adversaires plus ignorants, par conséquent plus sûrs d’eux-mêmes. On lui apporta un matin une satire contre sa personne; il la lut, loua ce qu’il y trouva de bien, et dit: «Voilà une excellente préparation pour la messe.» Il allait à l’autel.

Dans le remuement des choses diverses dont il avait été si long-temps le témoin, il avait toujours conservé sa paix. Pendant ses voyages, il se détournait le plus qu’il pouvait des grands chemins. Il suivait des sentiers au milieu des blés, tenant les yeux attachés sur le soleil prêt à se coucher parmi les moissons. Si par hasard il rencontrait quelque banne, il demandait la permission d’y monter. «Ce serait plutôt à moi, disait-il, de conduire cette charrette qu’à ce paysan, parce que, quoiqu’il soit pauvre, c’est un homme de bien. Moi, je suis toujours le plus malheureux de tous les pécheurs.» Il avertit ses frères des maux dont la maison était menacée. A l’anniversaire de sa profession d’abbé, des moines assemblés en chapitre firent à genoux cette protestation: «Nous protestons de garder notre sainte règle dans toute son étendue.» Rancé commença: il renonça de nouveau au monde pour ne s’occuper que des années éternelles.

Les solitaires écrivirent en même temps au pape:

«Il y a plusieurs années, très-saint père, que nous jouissons d’un grand et précieux trésor dans la personne de notre père abbé; mais il va nous être enlevé si votre sainteté ne se hâte de nous secourir. Il va à la mort avec joie; il ne veut rien prendre de ce qui pourrait réparer ses forces; il chante avec l’apôtre: Si la maison de terre que nous habitons vient à se dissoudre, Dieu nous donnera dans le ciel une demeure qui durera éternellement. Qu’il nous survive, qu’il nous ferme les yeux!» Le cardinal Cibo répondit au nom du pape que sa sainteté ordonnait que l’abbé de la Trappe eût à suspendre des austérités qui compromettaient sa vie.

Le 2 de novembre de l’année 1694, Rancé mandait à l’abbé Nicaise: «Voilà M. Arnauld mort après avoir poussé sa carrière aussi loin qu’il l’a pu. Il a fallu qu’elle se soit terminée; voilà bien des questions finies. L’érudition de M. Arnauld et son autorité étaient d’un grand poids pour le parti heureux qui n’en a point d’autre que celui de Jésus-Christ; qui, mettant à part tout ce qui pourrait l’en séparer ou l’en distraire, même pour un moment, s’y attache avec tant de fermeté que rien ne soit capable de l’en déprendre.» Ce passage de la lettre de Rancé, si différent de ce qu’il avait écrit à M. de Brancas sur Arnauld, étant connu, ressuscita toutes les ardeurs. Rancé lui-même fut surpris du fracas que causaient ces quatre lignes. Au milieu de cette agitation, il écrivit de nouveau, le 27 janvier 1695, à l’abbé Nicaise: «J’ai reçu depuis deux jours une lettre de plus de vingt pages de votre bon ami le Père Quesnel: elle est toute remplie d’une dureté et d’une vivacité incompréhensibles; il prétend me prouver que j’ai flétri le nom de M. Arnauld, que je lui ai donné un coup de poignard après sa mort, que j’ai fait, autant qu’il était en mon pouvoir, une plaie mortelle à sa mémoire, et une infinité d’autres choses plus violentes les unes que les autres. Je n’ai jamais entendu parler d’une imagination aussi extraordinaire. Quand j’aurais écrit un volume contre la vie, la conduite et les sentiments de M. Arnauld, que je me fusse servi pour cela des expressions les plus injurieuses, il ne me traiterait pas d’une autre manière; il me demande des rétractations et des déclarations publiques, comme si j’avais de mon plein pouvoir rejeté hors de l’Église M. Arnauld après sa mort; il ajoute que toute la France attend une réparation de ma part, et si j’avais mis le feu à Port-Royal ou que je l’eusse renversé de fond en comble, il ne m’en dirait pas davantage.»

Rancé avait raison, il n’avait pas mis le feu à Port-Royal; quant à la convenance de ses prévisions, c’était une convenance que se donnent facilement les hommes accoutumés à se servir de la plume. Pour ce qui est du grand Arnauld dont on ne lit plus les ouvrages, les dernières années de sa vie avaient affaibli le sérieux qui lui servait de bouclier. Caché à l’hôtel de Longueville, déguisé sous un habit gris, l’épée au côté, affublé d’une grande perruque, le vieux janséniste était nourri dans une chambre haute par l’aventurière de la Fronde. Il commettait mille imprudences. Madame de Longueville disait qu’elle aurait mieux aimé confier ses secrets à un libertin. Il ne voulait point de paix; il avait, disait-il, pour se reposer l’éternité tout entière. Lorsqu’on jouit d’une imposante renommée, il faut éviter les travestissements peu dignes.

Au surplus les vertus de Rancé ôtaient la force à tous ses ennemis. Le P. Quesnel même, désavouant la lettre haute qu’il avait écrite à l’abbé de la Trappe, disait: «Ce n’est pas seulement parce qu’il y a plus de trente ans que je fais profession de l’honorer, mais plus encore parce qu’on doit du respect à l’esprit de Dieu qui règne dans ses serviteurs, de ne les pas contrister, de ne pas nuire à ces hommes en diminuant la réputation des ouvriers qu’il a daigné employer; je puis bien ne pas convenir de leur sentiment ni approuver toutes leurs démarches, mais je ne me dois jamais dispenser de les traiter avec respect.»

Les tracasseries continuaient contre Rancé auprès et au loin, et il disait: _Ego sum vermis et non homo._ On voit des couplets contre lui dans le _Recueil de chansons_[18].

[18] Recueil de chansons, vol. VII, pag. 77, en 1692, vers sur Armand-Jean Le Bouthillier de Rancé, abbé régulier de Notre-Dame de la Maison-Dieu de la Trappe de l’Étroite Observance de Cîteaux.

Un témoin, ami de Rancé, le P. Le Nain, nous décrit ainsi ses travaux et les inquiétudes de son monastère:

«Qui l’aurait pu croire, dit-il, si on ne l’avait vu de ses yeux! cet homme, qui semblait ne vivre que de souffrances et de peines, comme s’il eût eu un corps de diamant et tout à fait insensible, ou plutôt s’il eût été un pur esprit, était toujours dans l’action du matin jusqu’au soir; il écrit, il dicte des lettres, il compose ses ouvrages, il étudie; il écoute ses religieux, répond à toutes leurs difficultés; il conduit quatre-vingts personnes qui composent sa communauté, tant novices que profès; il ordonne tout ce qui les regarde, soit pour leur intérieur, soit pour leurs besoins extérieurs. Tantôt il va à l’infirmerie, de l’infirmerie aux hôtes, des hôtes au cloître, et du cloître vers ses frères; tantôt il visite les cellules pour voir si chacun s’occupe, tantôt il descend au chœur pour examiner avec quelle piété on y célèbre les divins offices, et tantôt il retourne à sa chambre, où quelque frère l’attend; mais souvent il y retourne tellement fatigué qu’il ne peut plus se soutenir sur ses pieds, et à peine y est-il un moment qu’une visite d’hôte l’oblige d’en sortir; il ne discontinue pas même ses occupations dans le temps destiné au repos. On le voit, entre les Matines et Prime, faire un tour dans le monastère, ou aller à la cour des frères convers, ou parcourir le dortoir pour voir si chacun est couché; car il disait que ce n’était pas une moindre faute contre la règle de ne se pas retirer pour se reposer sitôt que la retraite est sonnée, que de ne se pas lever aussitôt qu’on entend la cloche du réveil.»

A ces fatigues du corps Rancé joignait celles de l’esprit, ressentant dans son âme toutes les peines et toutes les tentations de ses enfants, leurs faiblesses et leurs misères; et, comme un autre saint Paul, se faisant tout à tous, il les portait dans ses entrailles; il était triste avec ceux qui l’étaient, malade avec les malades, se chargeant par le pur effet de sa charité, de tous leurs maux corporels et spirituels.

Ses amis lui représentaient qu’il prenait trop de peine pour un monastère qui ne subsisterait pas; il répondait: «La Trappe aura la durée qu’elle doit avoir selon les déterminations éternelles. Si l’on s’était conduit dans les âges supérieurs par cette considération qu’il n’y a rien qui ne change, on se serait tenu dans l’inaction, le champ de Jésus-Christ serait un désert stérile privé de tous ces grands ouvrages qui en font l’ornement et la beauté. Dieu se moque de la diligence des hommes qui prennent tant de peine pour conserver leur vie à la veille de leur mort.»

Le serviteur de Dieu fut exposé aux épreuves dont les histoires de ces temps nous parlent; histoires qu’on retrouve dans tous les monastères et que Rancé avait souvent rappelées dans les Vies particulières de quelques-uns de ses religieux. Un jeune possédé avait déclaré que des légions de démons assiégeaient la Trappe. On croyait qu’il n’y avait point de solitude vide; on habitait au milieu d’un monde d’esprits; mais ces esprits avaient leur domicile dans les cloîtres: le merveilleux achevait d’agrandir la poésie. Rancé oyait des bruits aigres et perçants; ses moines lui racontaient qu’ils éprouvaient, la nuit, les secousses d’une force étrangère. On entendait dans les dortoirs des tintamarres affreux, comme des personnes qui se battaient; on frappait aux portes des cellules, ou bien il semblait qu’un homme marchât seul à grands pas; une main de fer passait et repassait sur le chevet des lits.

Faut-il attribuer ces effets aux tempêtes de la nuit dans les désolations de la Trappe, ou aux illusions de l’astrologie que dom Le Nain reprochait à Rancé? Étaient-ce des gestes de cette femme que le Père de la Trappe avait vue à Véretz au milieu des flammes, ou enfin était-ce le ressac des flots du temps contre le rivage de l’éternité? Rancé se préparait à exorciser la maison; mais vers la fin de l’année 1683 les bruits cessèrent.

Les soucis intérieurs de la communauté n’empêchaient nullement Rancé de s’occuper de ce qui se passait au dehors; il prit une grande part à la mort de la princesse palatine, arrivée au mois de juillet 1684. Anne de Gonzague de Clèves avait plusieurs fois consulté Rancé sur des difficultés de conscience; son nom rappelait un charmant ouvrage de madame de La Fayette, et c’est sur Anne de Gonzague que Bossuet a composé une de ses plus belles Oraisons funèbres. Après s’être plongée dans les idées du siècle, idées qui s’éloignaient du temps où elle vivait, la princesse palatine avait commencé par les idées cartésiennes; de là elle avait passé à ne plus rien croire, et ayant achevé le tour du cadran, elle avait remonté elle-même vers la religion comme plusieurs esprits-forts ou libertins de cette époque. Dans son séjour en France elle avait vu la Fronde, qui, selon Bossuet, était un travail de la France prêt à enfanter le règne miraculeux de Louis.

«Et qu’avaient-ils vu, s’écrie le grand orateur, rappelant la philosophie de la princesse palatine, qu’avaient-ils vu ces rares génies plus que les autres? Ils n’ont rien vu, ils n’entendent rien, ils n’ont pas même de quoi établir le néant auquel ils aspirent après cette vie.»

Bossuet conte ce que la princesse palatine raconta elle-même au saint abbé. «Une nuit, dit-elle, que je croyais marcher seule dans une forêt, je rencontrai un aveugle dans une petite loge; je lui demandai s’il était aveugle de naissance, ou s’il l’était devenu par accident. Il me répondit qu’il était né aveugle. Vous ne savez donc pas, lui dis-je, ce que c’est que la lumière, qui est si belle et si agréable? Non, me répondit-il, cependant je ne laisse pas de croire que c’est quelque chose de très-beau. Alors il me semblait que cet aveugle changea tout à coup de voix, et me parlant avec autorité, me dit: Cela doit vous apprendre qu’il y a des choses excellentes, quoiqu’on ne les puisse comprendre.»

Bossuet, dans son Oraison funèbre, parle de son ami Rancé: «Un saint abbé dont la doctrine et la vie sont un ornement de notre siècle, ravi d’une conversion aussi admirable et aussi parfaite que celle de notre princesse, lui ordonna de l’écrire pour l’édification de l’Église; elle commence ce récit en confessant son erreur: Vous, Seigneur, dont la bonté infinie n’a rien donné aux hommes de plus efficace pour effacer leurs péchés que la grâce de les reconnaître, recevez l’humble confession de votre servante.»

Anne de Gonzague était une de ces mortelles dont la beauté avait rodé dans les bois de la Trappe. Elle se mêla, dit madame de Motteville, à presque tout ce qui se fit alors, elle soutint le cardinal de Mazarin, qui n’en fut pas fort reconnaissant. On a une lettre d’elle, insérée parmi les lettres de Bussy-Rabutin. Malheureusement on n’a pas les autres lettres qu’elle écrivit à la maréchale de Guébriant, ni le traité sur l’_Art de juger la vérité des sentiments_. Les dames philosophes de ce temps, qui déclinèrent peu à peu vers le matérialisme, commencèrent par être cartésiennes et s’en allaient à Dieu, les pensées inclinées vers la raison, au lieu de les lui remettre comme des fleurs. Anne de Gonzague n’était pas insensible à l’argent; elle avait reçu des sommes assez considérables pour faire réussir des mariages qui n’eurent pas lieu. Elle ne rendit point ces sommes, ou présenta des comptes qui les absorbaient.

Après sa mort, la princesse palatine fut enterrée au Val-de-Grâce, à côté de Bénédicte, sa sœur. Elle avait fait de ses propres mains un grand tableau de saint Bernard pour le fond d’un autel consacré à la Trappe. Quand on exhuma les morts, les déterreurs insultèrent ces dépouilles, comme on jette au vent des feuilles de roses séchées.

Rancé, au milieu de toutes ces tribulations, n’avait d’autre refuge que la patience chrétienne. On écrivit contre lui, on prêcha même contre lui; on attaqua sa doctrine et sa conduite; on s’efforça de le faire passer pour un hérétique ou pour un fanatique; on publia qu’il tenait dans son monastère des assemblées contre la religion et contre l’État. La Trappe fut au moment d’être détruite comme Port-Royal: Rancé, au milieu de toutes ses afflictions d’esprit, fut livré à des infirmités qui ne lui permettaient aucun repos; il fut maltraité de ceux-là même auxquels il avait fait le plus de bien. Quand on le pressait de manger, il disait aux frères convers: «Vous serez cause que je mourrai dans l’impénitence finale.» Apercevant un de ses religieux qui souvent lui avait fait la même prière, il dit en souriant: «Voilà mon persécuteur.» Arrivé à ce comble de douleur qu’il avait tant désiré pour ressembler à Jésus-Christ son maître, on lui proposait de le guérir par le secours des médecins: «Je suis, répondit-il, entre les mains de Dieu; c’est lui qui donne la vie, c’est lui qui l’ôte: il saura bien me guérir si sa volonté est que je vive. Mais pourquoi bon me guérir? A quoi suis-je bon? Que faisais-je en ce monde, qu’offenser Dieu?» Quand il y avait quelque relâche à ses souffrances et qu’on le félicitait, il disait: «De quoi me félicitez-vous? De ce que je suis retenu en prison, de ce que, mes liens étant près de se rompre, on m’a chargé de nouveaux fers?»

Rancé brûla une quantité de lettres remplies de témoignages d’admiration; il en conserva d’autres en marge desquelles étaient écrits de sa main ces deux mots: _Lettres à garder._ C’étaient des lettres diffamatoires contre lui. Était-ce humilité ou orgueil? Le Père de Monty était venu le voir, et le força d’appeler un médecin. «Il faut s’écrier comme Job, disait-il: Que celui qui a commencé achève de me réduire en poussière.» On le conjurait de quitter pour quelque temps l’air de sa retraite. «J’ai dit en entrant ici, répondait-il: _Hæc requies mea._»

A ceux qui lui objectaient le peu de certitude de la durée de la Trappe, il répondait: «Elle durera ce qu’elle doit durer. Si, dans les âges supérieurs, on s’était conduit par cette considération qu’il n’y a rien qui ne soit sujet à la décadence, où en serait aujourd’hui le champ de Jésus-Christ?»

Au mois d’octobre 1695, Rancé envoya sa démission au roi: on remarqua ces mots touchants dans sa lettre: «Sire, comme je me sens pressé d’exécuter le dessein que Dieu m’inspire depuis long-temps de passer ma vie dans une retraite austère, et de me préparer à la mort; que ma santé, qui diminue tous les jours, me met dans l’impuissance de donner toute l’application que je dois à la conduite de mes frères, m’avertit que mes derniers moments ne peuvent être éloignés, j’ai cru que le premier pas que je devais faire était de quitter la charge de cette abbaye, que je tiens de votre bonté royale, en vous envoyant, comme je fais, la démission pure et simple.»

Louis XIV reçut cette démission des mains de M. de Paris; il dit à l’archevêque: «Renvoyez à la Trappe le frère porteur de la lettre; que M. l’abbé examine la chose devant Dieu, et qu’il me dise sincèrement ce qu’il croit être le mieux.» L’archevêque de Paris manda à Rancé: «Je vous félicite de tout mon cœur de tous les engagements qui ont accompagné la grâce que le roi vous a faite dans cette dernière rencontre; j’y ai pris toute la part imaginable comme le plus passionné et le plus fidèle de vos serviteurs.» Le roi nomma pour remplacer Rancé dom Zozime, prieur de ladite abbaye et ami de Rancé. Les bulles étant arrivées de Rome, le 19 septembre de l’année 1696, le nouvel abbé fut installé le 28 du même mois. L’ancien abbé, pouvant à peine se soutenir, se prosterna aux pieds du nouvel abbé, et lui dit: «Mon Père, je viens vous promettre l’obéissance que je vous dois en qualité de mon supérieur, et vous prier de me traiter comme le dernier de vos religieux.» L’abbé Zozime tomba à genoux et lui répondit: «Et moi, mon Père, je vous renouvelle l’obéissance que je vous ai vouée dès mon entrée dans cette sainte maison.» Majestueuse abnégation, et qui donnait une proportion inconnue à la nature humaine. Ce n’était point deux hommes à genoux l’un devant l’autre, c’étaient deux saints appartenant à ces visions que l’on entrevoit dans les enfoncements du ciel.

Rancé, devenu simple religieux, continua d’édifier par ses exemples le monastère qu’il avait rendu saint par ses ordres. A Rancé abattu et par conséquent plus puissant, Bossuet continua de s’adresser pour le soulagement spirituel de ses amis: «Je vous recommande, lui écrivait-il, trois de mes principaux amis, et qui m’étaient le plus étroitement unis depuis plusieurs années, que Dieu m’a ôtés dans quinze jours par des accidents divers. Le plus surprenant est celui qui a emporté l’abbé de Saint-Luc, qu’un cheval a jeté par terre si rudement qu’il en est mort une heure après, à trente-quatre ans.»

Dom Zozime disparut vite. «Un carme déchaussé s’était jeté à la Trappe depuis plusieurs années; il s’appelait dom Gervaise: ses talents, sa piété séduisirent M. de la Trappe, et le témoignage de M. de Meaux acheva de le déterminer. Le nouvel abbé, continue Saint-Simon, ne tarda pas à se faire mieux connaître après qu’il eut eu ses bulles; il se crut un personnage, chercha à se faire un nom, à paraître et à n’être pas inférieur au grand homme auquel il devait sa place et à qui il succédait. Au lieu de le consulter, il en devint jaloux, chercha à lui ôter la confiance des religieux, et, n’en pouvant venir à bout, à l’en tenir séparé. Il arriva que dom Gervaise tomba dans une faute: l’abbé de la Trappe, épouvanté, le fit chercher partout, et craignit qu’il ne fût allé se jeter dans les étangs. On le trouva caché sous les voûtes de l’église et baigné de larmes: il offrit sa démission. M. de la Trappe, qui jusqu’alors ne l’avait point voulu accepter, l’accepta. Bientôt dom Gervaise voulut retirer sa démission; il alla parler à Fontainebleau au P. Lachaise, se prévalant d’un certificat que lui avait donné l’ancien abbé et disant que l’esprit de M. de la Trappe était tout à fait affaibli, qu’il avait auprès de lui un secrétaire extrêmement janséniste. Le P. Lachaise eut peur, il changea d’opinion sur l’ancien solitaire.»

Saint-Simon vit M. de Chartres; M. de Chartres en écrivit à madame de Maintenon. Frère Chauvier, envoyé à la Trappe, assura qu’il avait trouvé tout entier l’esprit de l’ancien abbé. La démission de dom Gervaise fut maintenue; pendant ce temps-là dom Gervaise écrivait en chiffres à une religieuse qu’il avait aimée. «C’était un tissu de tout ce qui peut s’imaginer d’ordures et les plus grossières,» dit Saint-Simon.

Voilà de ces passages qui détruisent l’autorité de la vérité dans les Mémoires de Saint-Simon. Imaginer qu’un religieux de la Trappe ose écrire de pareilles choses à une religieuse même en chiffres, est une telle absurdité qu’on ne saurait le croire. S’il y a quelque chose de vrai dans toutes ces ribauderies, il serait plus simple d’imaginer que le déchiffreur a voulu s’amuser et amuser ses maîtres. Tous les autres écrivains du temps parlent de dom Gervaise comme d’un homme d’imagination, qui mérita peut-être la sévérité de Louis XIV, mais aucun ne raconte de lui ce qu’en dit Saint-Simon. L’amitié a ses excès et dans ce temps la parole ne ménageait ni ses pensées ni ses expressions.

Le roi, avançant à travers ces démêlés, nomma à l’abbaye de la Trappe dom Jacques de Lacour, après avoir envoyé le P. de Lachaise prendre des informations auprès de Rancé. Louis XIV descendait à ces détails de la société d’alors, comme Bonaparte entra dans les menues choses de la société d’aujourd’hui; mais il y avait cela de grand dans la société passée, qu’elle s’appuyait à l’autel.