Part 12
Le P. Chaumont lui répondit: «Je conserverai votre chère lettre comme le gage précieux de la part que vous voulez bien me donner et à tous mes chers confrères dans vos travaux et dans vos prières; elle me sera comme un pilote assuré et comme ma garde fidèle dans le cours de mon voyage, et un puissant asile dans toutes les adversités qui me pourront survenir. J’en laisserai une copie dans le monastère de Siam; quant à l’original, je ne le quitterai jamais qu’à la mort.»
M. de Chaumont écrivit en 1691 à un religieux de la Trappe: «Passant de la côte de Coromandel à la Chine, et faisant route par le vieux détroit de Sineanpou, le 24 août notre navire se trouva à sec sur des rochers depuis la proue jusqu’au grand mât, quoiqu’il y eût plusieurs brasses d’eau sous la poupe; il fut tellement renversé que le grand mât touchait presque à l’eau. Alors tous se crurent perdus, nonobstant leurs efforts. Pendant ce temps-là, les sages et obligeantes promesses que notre saint abbé m’avait fait de faire des prières particulières pour moi me revinrent si vivement dans la pensée, qu’elles me causèrent une confiance extraordinaire; et dans mes prières j’avais une idée si forte de ce saint homme qu’il me semblait le voir et sentir qu’il fortifiait l’espérance que j’avais d’aborder à la Chine. Ce qui me faisait dire à mon confrère qu’il eût bon courage, et qu’avec le secours de Notre-Seigneur et les prières du saint abbé de la Trappe nous arriverions. Tout à coup le navire retourna dans son assiette, à la faveur de la marée, sans avoir fait aucune perte.»
Le P. Chaumont appartenait à ces grandes missions des jésuites de la Chine qui pensèrent nous ouvrir la route de Nankin.
Ainsi les mers et les naufrages entrent à la Trappe, comme le siècle de Louis XIV y était entré, par des bois où l’on entend à peine un son. La manière dont les hommes de ce temps voyaient le monde ne ressemblait pas à celle dont nous l’apercevons aujourd’hui. Il ne s’agissait jamais pour ces hommes d’eux-mêmes: c’était toujours de Dieu dont ils parlaient. Ces souvenirs que Rancé envoyait aux océans par un missionnaire se rattachaient à son arrière vie, lorsqu’il avait songé à cacher ses blessures parmi les pasteurs de l’Himalaya. Tous les rivages sont bons pour pleurer. Il aurait vu, s’il avait suivi ses premiers desseins, ces rizières abandonnées quand l’homme qui les sema est passé depuis long-temps; il aurait suivi des yeux ces Aras blancs qui se reposent sur les manguiers du tombeau de Tadjmahal; il aurait retrouvé tout ce qu’il eût aimé dans son jeune âge, la gloire des palmiers, leur feuillage et leurs fruits: il se serait associé à cet Indien qui appelle ses parents morts aux bouches du Gange, et dont on entend la nuit les chants tributaires qu’accompagnent les vagues de la mer Pacifique.
On ne sait si Rancé avait entretenu un commerce de lettres avec l’abbesse des Clairets, comme il en avait entretenu un avec Louise Roger de La Mardellière, mère du comte de Charnz par Gaston. Peut-être qu’en cherchant bien on pourrait retrouver quelques-unes des lettres que Rancé écrivait dans sa jeunesse à madame de Montbazon, mais je n’ai plus le temps de m’occuper de ces erreurs. Pour m’enquérir des printemps il faudrait en avoir. Viendront les jeunes gens qui auront le loisir de chercher ce que j’indique. Le temps a pris ses mains dans les miennes; il n’y a plus rien à cueillir dans des jours défleuris.
On trouve dans le _Menagiana_ ce que Ménage pensait de Rancé: «Je ne lis, dit-il, jamais les ouvrages de M. de la Trappe qu’avec admiration: c’est l’homme du royaume qui écrit le mieux; son style est noble, sublime, inimitable; son érudition profonde en matière de régularité, ses recherches curieuses, son esprit supérieur, sa vie irréprochable, sa réforme un ouvrage de la main du Très-Haut.»
Une lettre de madame de Maintenon, 29 juin 1698, nous apprend un voyage de son frère à la Trappe; elle ajoute: «J’envie le bonheur de mon frère d’avoir vu ce qu’il y a de plus édifiant dans l’Église et d’avoir entendu celui dont Dieu s’est servi pour établir ce nombre de saints qui ne paraissent plus tenir à la terre.»
Ainsi tout s’occupait de Rancé depuis le génie jusqu’à la grandeur, depuis Leibnitz jusqu’à madame de Maintenon.
Le style de Rancé n’est jamais jeune, il a laissé la jeunesse à madame de Montbazon. Dans les œuvres de Rancé, le souffle du printemps manque aux fleurs; mais en revanche quelles soirées d’automne! qu’ils sont beaux ces bruits des derniers jours de l’année!
Rancé a beaucoup écrit; ce qui domine chez lui est une haine passionnée de la vie; ce qu’il y a d’inexplicable, ce qui serait horrible si ce n’était admirable, c’est la barrière infranchissable qu’il a placée entre lui et ses lecteurs. Jamais un aveu, jamais il ne parle de ce qu’il a fait, de ses erreurs, de son repentir. Il arrive devant le public sans daigner lui apprendre ce qu’il est; la créature ne vaut pas la peine qu’on s’explique devant elle: il renferme en lui-même son histoire, qui lui retombe sur le cœur. Il enseigne aux hommes une brutalité de conduite à garder envers les hommes; nulle pitié de leurs maux. Ne vous plaignez pas, vous êtes faits pour les croix, vous y êtes attachés, vous n’en descendrez pas; allez à la mort, tâchez seulement que votre patience vous fasse trouver quelque grâce aux yeux de l’Éternel. Rien de plus désespérant que cette doctrine, mélange de stoïcisme et de fatalité, qui n’est attendrie que par quelques accents de miséricorde qui s’échappent de la religion chrétienne. On sent comment Rancé vit mourir tant de ses frères sans être ému, comment il regardait le moindre soulagement offert aux souffrances comme une insigne faiblesse et presque comme un crime. Un évêque avait écrit à Rancé sur une abbesse qui avait besoin d’aller aux eaux, l’abbé lui répond:
«Le mieux que nous puissions faire, quand nous voyons mourir les autres est de nous persuader qu’ils ont fait un pas qu’il nous faut faire dans peu, qu’ils ont ouvert une porte qu’ils n’ont point refermée. Les hommes partent de la main de Dieu, il les confie au monde pour peu de moments; lorsque ces moments sont expirés, le monde n’a plus droit de les retenir, il faut qu’il les rende. La mort s’avance, et l’on touche à l’éternité dans tous les instants de la vie. On vit pour mourir; le dessein de Dieu, lorsqu’il nous donne la jouissance de la lumière, est de nous en priver. On ne meurt qu’une fois, on ne répare point par une seconde vie les égarements de la première: ce que l’on est à l’instant de la mort, on l’est pour toujours.»
Cette langue du dix-septième siècle mettait à la disposition de l’écrivain, sans effort et sans recherche, la force, la précision et la clarté, en laissant à l’écrivain la liberté du tour et le caractère de son génie. On trouve cette description du silence imprimée dans la vingt-neuvième instruction de Rancé:
«La solitude est peu utile sans le silence, car on ne se sépare des hommes que pour parler à Dieu, en interrompant tout entretien avec les créatures.
»Le silence est l’entretien de la Divinité, le langage des anges, l’éloquence du ciel, l’art de persuader Dieu, l’ornement des solitudes sacrées, le sommeil des sages qui veillent, la plus solide nourriture de la providence, le lit des vertus; en un mot, la paix et la grâce se trouvent dans le séjour d’un silence bien réglé.»
Rancé serait un homme à chasser de l’espèce humaine s’il n’avait partagé et surpassé les rigueurs qu’il imposait aux autres: mais que dire à un homme qui répond par quarante ans de désert, qui vous montre ses membres ulcérés, qui, loin de se plaindre, augmente de résignation à mesure qu’il augmente de douleur? C’était ainsi qu’il fermait la bouche à ses adversaires, que Port-Royal et tous ses saints reculaient devant lui, qu’il faisait fuir ses ennemis en leur montrant la tête de la pénitence. Il voulait que tous les pécheurs mourussent avec lui; comme les fameux capitaines, il ne comptait pas les morts, mais la victoire. Je vous ai parlé de son fameux traité _De la sainteté monastique_: dans toutes ses pensées, extraites de ses différentes œuvres et recueillies par Marsollier, on ne retrouve que des redites de la même idée; c’est toujours dur, mais admirablement exprimé.
A la tête d’un manuscrit de 206 pages à 26 lignes la page, venu d’Alençon, où ce manuscrit avait été transporté après la destruction de la Trappe, est écrite, par un moine, la note suivante: «Ce livre est écrit de la propre main de notre révérend et très-saint père dom Armand-Jean, notre réformateur de la Trappe, qui, pour notre malheur, mourut le mois passé, 31 octobre 1700, comme il avait vécu.» Moreri cite le 26 octobre, la _Gallia christiana_ le 27, une lettre de Bossuet mentionne le 29, et la note ci-dessus le 31 octobre. Cette note me semblerait devoir faire autorité, et c’est ce que pense aussi le bibliothécaire d’Alençon sous la date du 3 août 1819; le Père Le Nain dit formellement que Rancé expira le 27 du mois d’octobre, à deux heures après midi, à l’âge de soixante-quinze ans, après en avoir passé trente-sept dans la solitude. Le manuscrit cité me semble être de la jeunesse de Rancé, et renferme ses études sur la Trinité, c’est-à-dire des recherches sur ce qu’en avaient dit Platon, Justin, Clément d’Alexandrie, sans oublier les hymnes d’Orphée; grandes recherches que ne faisait point Rancé à la Trappe et qui sont visiblement de sa jeunesse. L’écriture de l’ouvrage inédit que je cote est d’un jeune homme; le grec est facile à lire, presque toutes les lettres compliquées sont remplacées par des lettres simples. Rancé remarque que le Symbole de Nicée a ajouté au _Credo_ le mot _fils_.
Rancé avait voulu l’obscurité, et c’est un moine, son compagnon, qui ne signe point, qui se trompe même d’année, ayant mis 1600 pour 1700, qui nous apprend sa mort, laquelle n’importe aujourd’hui à personne.
Rancé a écrit prodigieusement de lettres. Si on les imprimait jamais avec ses œuvres, on verrait qu’une seule idée a dominé sa vie; malheureusement on n’aurait pas les lettres qu’il écrivait avant sa conversion et qu’au moment de sa vêture il ordonna de brûler. Ce serait seulement une étude remarquable par la différence des correspondants auxquels il s’adressa, mais toujours avec une idée fixe. Les réponses à ces lettres seraient plus variées encore et toucheraient à tous les points de la vie. Il s’est formé une solitude dans les épîtres de Rancé comme la solitude dans laquelle il enferma son cœur.
Les recueils épistolaires, quand ils sont longs, offrent les vicissitudes des âges: il n’y a peut-être rien de plus attachant que les longues correspondances de Voltaire, qui voit passer autour de lui un siècle presque entier.
Lisez la première lettre, adressée en 1715 à la marquise de Mimeure, et le dernier billet écrit le 26 mai 1778, quatre jours avant la mort de l’auteur, au comte de Lally-Tolendal; réfléchissez sur tout ce qui a passé dans cette période de soixante-trois années. Voyez défiler la procession des morts: Chaulieu, Cideville, Thiriot, Algarotti, Genonville, Helvétius; parmi les femmes, la princesse de Bareith, la maréchale de Villars, la marquise de Pompadour, la comtesse de Fontaine, la marquise du Châtelet, madame Denis, et ces créatures de plaisir qui traversent en riant la vie, les Lecouvreur, les Lubert, les Gaussin, les Sallé.
Quand vous suivez cette correspondance, vous tournez la page, et le nom écrit d’un côté ne l’est plus de l’autre; un nouveau Genonville, une nouvelle du Châtelet paraissent, et vont, à vingt lettres de là, s’abîmer sans retour: les amitiés succèdent aux amitiés, les amours aux amours.
L’illustre vieillard, s’enfonçant dans ses années, cesse d’être en rapport, excepté par la gloire, avec les générations qui s’élèvent; il leur parle encore désert de Ferney, mais il n’a plus que sa voix au milieu d’elles; qu’il y a loin des vers au fils unique de Louis XIV:
Noble sang du plus grand des rois, Son amour et notre espérance, etc.,
aux stances à madame Lullin, et non pas madame Du Deffant:
Eh quoi! vous êtes étonnée Qu’au bout de quatre-vingt hivers Ma muse, faible et surannée, Puisse encor fredonner des vers! . . . . . . . . . . . . . . . . Quelquefois un peu de verdure Rit sous les glaçons de nos champs; Elle console la nature, Mais elle sèche en peu de temps!
Le roi de Prusse, l’impératrice de Russie, toutes les grandeurs, toutes les célébrités de la terre reçoivent à genoux, comme un brevet d’immortalité, quelques mots de l’écrivain qui vit mourir Louis XIV, tomber Louis XV et régner Louis XVI, et qui, placé entre le grand roi et le roi martyr, est à lui seul toute l’histoire de France de son temps.
Mais peut-être qu’une correspondance particulière entre deux personnes qui se sont aimées offre encore quelque chose de plus triste; car ce ne sont plus les _hommes_, c’est l’_homme_ que l’on voit.
D’abord les lettres sont longues, vives, multipliées; le jour n’y suffit pas: on écrit au coucher du soleil; on trace quelques mots au clair de la lune, chargeant sa lumière chaste, silencieuse, discrète, de couvrir de sa pudeur mille désirs. On s’est quitté à l’aube; à l’aube on épie la première clarté pour écrire ce que l’on croit avoir oublié de dire. Mille serments couvrent le papier, où se reflètent les roses de l’aurore; mille baisers sont déposés sur les mots qui semblent naître du premier regard du soleil: pas une idée, une image, une rêverie, un accident, une inquiétude qui n’ait sa lettre.
Voici qu’un matin quelque chose de presque insensible se glisse sur la beauté de cette passion, comme une première ride sur le front d’une femme adorée. Le souffle et le parfum de l’amour expirent dans ces pages de la jeunesse, comme une brise le soir s’endort sur des fleurs: on s’en aperçoit et l’on ne veut pas se l’avouer. Les lettres s’abrègent, diminuent en nombre, se remplissent de nouvelles, de descriptions, de choses étrangères; quelques-unes ont retardé, mais on en est moins inquiet; sûr d’aimer et d’être aimé, on est devenu raisonnable; on ne gronde plus, on se soumet à l’absence. Les serments vont toujours leur train; ce sont toujours les mêmes mots, mais ils sont morts; l’âme y manque: _je vous aime_ n’est plus là qu’une expression d’habitude, un protocole obligé, le _j’ai l’honneur d’être_ de toute lettre d’amour. Peu à peu le style se glace, ou s’irrite, le jour de poste n’est plus impatiemment attendu; il est redouté; écrire devient une fatigue. On rougit en pensée des folies que l’on a confiées au papier; on voudrait pouvoir retirer ses lettres et les jeter au feu. Qu’est-il survenu? Est-ce un nouvel attachement qui commence ou un vieil attachement qui finit? N’importe: c’est l’amour qui meurt avant l’objet aimé. On est obligé de reconnaître que les sentiments de l’homme sont exposés à l’effet d’un travail caché; fièvre du temps qui produit la lassitude, dissipe l’illusion, mine nos passions et change nos cœurs, comme elle change nos cheveux et nos années. Cependant il est une exception à cette infirmité des choses humaines; il arrive quelquefois que dans une âme forte un amour dure assez pour se transformer en amitié passionnée, pour devenir un devoir, pour prendre les qualités de la vertu; alors il perd sa défaillance de nature, et vit de ses principes immortels.
Il ne faut pas séparer des ouvrages de Rancé les instructions de saint Dorothée traduites du grec pour les instructions des pères de la Trappe. Saint Dorothée se convertit à la vue d’un tableau, comme Énée retrouva les souvenirs de Troie dans les palais de Carthage. Ce tableau représentait les divers tourments des pécheurs aux enfers: une dame d’une majesté et d’une beauté extraordinaires se montra tout à coup auprès de Dorothée, lui expliqua le tableau et disparut. On voit comme les souvenirs de Virgile s’étaient empreints jusque dans les imaginations de l’Orient, si toutefois l’Orient n’était pas à la source de ces souvenirs. Les instructions de saint Dorothée sur les jugements, sur les accusations de soi-même, sur le souvenir des injures, sur les habitudes, sont écrites dans la traduction de Rancé avec onction et intérêt. Un jour, selon une de ces histoires, un des frères vint trouver son abbé dans le désert et lui dit: «Ayez pitié de moi, mon père, parce que je dérobe et que je mange ensuite ce que j’ai dérobé.--Et pourquoi? dit saint Dorothée, est-ce que vous avez faim?--Oui, mon père, répondit-il; ce que l’on donne à la table commune ne me suffit pas.» On doubla pitance du solitaire, et il dérobait toujours. Ce pauvre frère savait que le larcin est un péché, il en pleurait, et toutefois il se laissait entraîner.
D’Andilly n’avait laissé à Rancé que l’histoire de Dorothée à traduire: c’était un mauvais grec d’Asie du troisième siècle, difficile à entendre, et dont il n’existait qu’une paraphrase infidèle. J’ai vu entre Jaffa et Gaza le désert qu’avait habité Dorothée: il n’y avait point les soixante-dix palmiers et les douze fontaines.
Une suite de souffrances renouvelées obligèrent enfin Rancé de se démettre de son abbaye. On était si abattu sous la majesté de Louis XIV, que des solitaires mêmes ne se pouvaient empêcher de faire entendre le langage de la flatterie usité à Versailles. Ce n’était pas chose si aisée qu’on se l’imagine que de faire agréer la démission d’un trappiste; derrière cette démission se reproduisait la question de l’_abbé commendataire_ ou de l’_abbé régulier_. La sainteté inspirait à Rancé une adresse particulière sitôt que se renouvelaient des contestations: le chef de l’ordre de Cîteaux en appelait-il au pape, Rancé en appelait au roi. Louis XIV évoquait l’affaire à son conseil, et, sans donner gain de cause à l’une des parties, rétablissait l’équilibre. La cour se partageait; elle prenait un vif intérêt à ces démêlés du cloître; un grand saint avait autant de crédit qu’un grand seigneur; une gravité commune faisait que l’austérité de la religion communiquait de l’importance aux affaires du monde, et que les affaires du monde donnaient une vivacité utile aux intérêts de la religion.
Rancé avait consenti à se charger de la conduite spirituelle de l’abbaye des Clairets, monastère de femmes dépendant de la Trappe. Il était gouverné par Eugénie-Françoise d’Étampes de Valence, d’une plus illustre famille que celle de cette duchesse d’Étampes appelée la plus savante des belles et la plus belle des savantes. On voit dans des lettres du temps qu’on allait à cette abbaye par Nogent-le-Rotrou.
L’abbesse des Clairets était d’une morgue presque ridicule, même dans ces temps d’aristocratie. Elle disait de dom Zozime qu’il ne méritait pas seulement d’être son laquais, parce que ce n’était que le fils d’un bourgeois de Bellème.
La visite de Rancé aux Clairets est du 16 février 1690; on possède encore, avec la carte de sa visite, les discours d’ouverture et de clôture. L’abbesse avait fait sonner la grosse cloche de l’abbaye aussitôt que Rancé parut dans le voisinage; cloche dont le son se perdit comme mille autres dans les bois qui n’existent plus; on trouve on ne sait quel charme dans ces accents qui annonçaient à des échos, muets depuis long-temps, le passage d’un homme sur la terre. L’abbesse s’était jetée à genoux devant le père à l’entrée de l’église. La carte de visite laissée dans le monastère faisait du bruit. Rancé avait dit que la lecture de l’Ancien Testament ne convenait pas à des religieuses: «Que voulez-vous, disait-il, que des filles obligées à une chasteté consommée lisent le Cantique des Cantiques, l’histoire de Suzanne, celle de Juda, de Thamar, de Judith, d’Ammon, de la violence faite à la femme du lévite dans Gabaon, le Lévitique, Ruth?»
Lorsque Rancé s’énonçait, les religieux croyaient entendre très-sensiblement les anges chanter leurs mélodies. Sa parole était aussi persuasive que son caractère était inflexible. Elle fut pourtant écoutée presque sans fruit aux Clairets; car il détruisait par sa voix l’effet qu’il produisait par sa parole: c’est pourquoi l’on trouve une lettre rude qu’il écrivit à une religieuse de ce monastère. «Je vous avoue que j’ai été tout à la fois surpris de vous voir dans les dispositions et les pensées auxquelles je ne me serais point du tout attendu; car enfin qu’est-ce que Dieu pourrait faire davantage pour vous assurer contre la crainte de la mort, que de vous appeler dans un état qui doit vous donner de l’éloignement et du mépris pour la vie?»
Fait pour le monde, l’abbé s’en séparait par la pénitence; mais au milieu de toutes ces douleurs de femme, il ne s’apercevait pas qu’en voulant faire retourner l’humanité aux rigueurs de l’Orient, il se trompait de siècle et de climat. Il n’avait pas de corbeaux pour nourrir ses anachorètes, de palmiers pour couronner leur tête, de lions pour creuser la fosse des Thaïs. Sa morale tombait dans ces méprises de notre poésie qui ne parle que de la cruauté des tigres, dans des forêts où nous n’apercevons que des chevreuils.
Rancé retourna à la Trappe par un orage; les tonnerres accompagnaient majestueusement les faibles pas d’un vieillard. Les beaux temps du christianisme étaient finis: on croit entendre se refermer les portes d’un temple abandonné.
L’abbesse d’une abbaye de Paris ayant lu l’ouvrage _De la Sainteté et des devoirs de la vie monastique_, ne voulut plus consentir qu’on introduisît la musique dans son couvent: elle en écrivit à Rancé; l’abbé répondit: «La musique ne convient point à une règle aussi sainte et aussi pure que la vôtre; est-il possible que vos sœurs soient si aveugles et aient les yeux tellement fermés qu’elles ne s’aperçoivent pas qu’elles introduiraient un abus dont elles doivent avoir un entier éloignement!»
Rancé était de l’avis des magistrats de Sparte: ils mirent à l’amende Terpandre pour avoir ajouté deux cordes à sa lyre. Les nonnes persistèrent; le monde rit de ces discordes, qui pensèrent renverser une grande communauté. Le ciel mit fin aux divisions, comme Virgile nous apprend que l’on apaise le combat des abeilles: un peu de poussière jetée en l’air fit cesser la mêlée. Il survint aux religieuses qui voulaient chanter, des rhumes: elles reconnurent que la main de Dieu s’appesantissait sur elles. Rancé du reste avait raison: la musique tient le milieu entre la nature matérielle et la nature intellectuelle; elle peut dépouiller l’amour de son enveloppe terrestre ou donner un corps à l’ange: selon les dispositions de celui qui écoute, ses accords sont des pensées ou des caresses. A peine les poètes chrétiens de l’antiquité ont-ils permis qu’on fît entendre cette mélodie après eux, lorsqu’ils avaient réuni leur vie aux faisceaux des lyres brisées.
Des médailles et des portraits de l’abbé de Rancé s’étant répandus, donnèrent naissance à de nouvelles calomnies; on le traita de superbe qui voulait éterniser sa mémoire. On fit courir des médailles portant d’un côté ces mots: _Restaurator monachorum_; et de l’autre un moine mal fait avec cette devise: _Labor improbus._
Le P. Lami, un des commensaux de la Trappe, était demi-philosophe; il différait de Rancé sur beaucoup de sujets; il passait pour être l’homme de son ordre qui écrivait le mieux en français: il avait développé avec clarté les idées de Descartes. Au sujet des _Études monastiques_, il eut une discussion avec Rancé devant madame de Guise, et Mabillon raconte que Lami l’emporta sur Rancé[17]. Un ordre de Louis XIV imposa silence aux partis.
[17] Premier volume des Œuvres posthumes de Mabillon.