Part 11
»L’Église, comme une mère trop féconde, commença de s’affaiblir par le grand nombre de ses enfants. Les persécutions étant cessées, la ferveur et la foi diminuèrent dans le repos. Cependant Dieu, qui voulait maintenir son Église, conserva quelques personnes qui se séparèrent de leurs biens et de leurs familles par une mort volontaire, qui n’était ni moins réelle, ni moins sainte, ni moins miraculeuse que celle des premiers martyrs. De là les différents ordres monastiques sous la direction de saint Bernard et de saint Benoît. Les religieux étaient des anges, qui protégeaient les États et les Empires par leurs prières; des voûtes qui soutenaient la voûte de l’Église, des pénitents, qui apaisaient par des torrents de larmes la colère de Dieu, des étoiles brillantes, qui remplissent le monde de lumière. Les couvents et les rochers sont leur demeure; ils se renferment dans les montagnes comme entre des murs inaccessibles; ils se font des églises de tous les lieux où ils se rencontrent; ils se reposent sur les collines comme des colombes; ils se tiennent comme des aigles sur la cime des rochers; leur mort n’est ni moins heureuse ni moins admirable que leur vie, raconte saint Ephrem. Ils n’ont aucun soin de se construire des tombeaux; ils sont crucifiés au monde; plusieurs, étant attachés comme à la pointe des rochers escarpés, ont remis volontairement leur âme entre les mains de Dieu. Il y en a qui, se promenant avec leur simplicité ordinaire, sont morts dans les montagnes qui leur servaient de sépulcre. Quelques-uns, sachant que le moment de leur délivrance était arrivé, se mettaient de leurs propres mains dans le tombeau. Il s’en est trouvé qui en chantant les louanges de Dieu ont expiré dans l’effort de leur voix, la mort seule ayant terminé leur prière et fermé leur bouche. Ils attendent que la voix de l’archange les réveille de leur sommeil; alors ils refleuriront comme des lis d’une blancheur, d’un éclat et d’une beauté infinis.»
Après cette description admirable pour leur faire aimer la mort, Rancé ajoute: «Je ne doute pas, mes frères, que vos pensées ne vous portent du côté du désert; mais il faut modérer votre zèle. Les temps sont passés; les portes des solitudes sont fermées, la Thébaïde n’est plus ouverte.»
C’était vrai; mais les ordres religieux avaient rebâti dans leurs couvents la Thébaïde; ils avaient représenté dans leurs cloîtres les palmiers des sables. Les monastères étaient des pépinières où l’on élevait les plantes divines, où elles prenaient leur accroissement avant d’être transplantées. Ainsi, lorsqu’on descendait de la montagne et que l’on était près d’entrer dans Clairvaux, on reconnaissait Dieu de toutes parts. On trouvait au milieu du jour un silence pareil à celui du milieu de la nuit: le seul bruit qu’on y entendait était le son des différents ouvrages des mains ou celui de la voix des frères lorsqu’ils chantaient les louanges du Seigneur. La renommée seule de cette grande aphonie imprimait une telle révérence que les séculiers craignaient de dire une parole. Une forêt resserrait le monastère. Les viandes dont on se nourrissait n’avaient d’autre goût que celui que la faim leur donnait.
Rancé passe à l’explication des trois vœux de la vie monastique: chasteté, pauvreté et obéissance. Il dit que dans la pensée de saint Augustin une vierge chaste consacrée à Dieu a tout ce qui peut lui servir d’ornement, sans quoi la virginité lui aurait été honteuse, car que lui servirait d’avoir l’intégrité du corps si elle n’avait pas celle de l’âme? Le réformateur insiste sans s’embarrasser dans ses souvenirs. Quel avantage tirerait un religieux d’avoir abandonné les biens de la fortune s’il conservait d’autres affections et d’autres attaches? Notre cœur se trouve où est notre trésor, et nous sommes liés par les objets que nous aimons; et pourtant, mes frères, dit Rancé, si le religieux ne se prive des faux plaisirs, il se réserve les véritables ennuis qui les accompagnent; toute sa course ne sera qu’une continuité de chutes et de rechutes. Dans un voyage pour aller plus légèrement vers le ciel, il faut se décharger de tout ce qui peut empêcher de s’avancer dans le chemin. La pauvreté religieuse sépare le cœur, aussi bien que la chasteté, de tout ce qu’il y a de visible et d’invisible, s’il n’est point éternel.
Rancé recommande la charité comme la première des vertus. Un chrétien, dit saint Paul, n’est fait que pour aimer. Ce qui fait que l’amour de Dieu est si rare dans les hommes, c’est qu’ils sont emportés par d’autres amours. «Pour vous, dit le réformateur dans un langage admirable, pour vous, mes frères, Dieu vous a levé tous ces obstacles, et vous a préservés de ces sortes de tentations en vous retirant dans la solitude. Vous êtes à l’égard du monde, comme s’il n’était plus; il est effacé dans votre mémoire comme vous l’êtes dans la sienne; vous ignorez tout ce qui s’y passe, ses événements et ses révolutions les plus importantes ne viennent point jusqu’à vous; vous n’y pensez jamais que lorsque vous gémissez devant Dieu de ses misères; et les noms mêmes de ceux qui le gouvernent vous seraient inconnus, si vous ne les appreniez par les prières que vous adressez à Dieu pour la conservation de leurs personnes. Enfin, vous avez renoncé, en le quittant, à ses plaisirs, à ses affaires, à ses fortunes, à ses vanités, et vous avez mis tout d’un coup dessous vos pieds, ce que ceux qui l’aiment et qui le servent ont placé dans le fond de leur cœur.»
Tel est ce traité _De la sainteté et des devoirs de la vie monastique_, on y entend les accents pleins et majestueux de l’orgue. On se promène à travers une basilique dont les rosaces éclatent des rayons du soleil. Quel trésor d’imagination dans un traité qui paraissait si peu s’y prêter! Ici on ne se traîne pas sur ces adorations de femme reproduites aujourd’hui à tout propos sans les plus aimer. La lumière et l’ombre avaient bâti les édifices religieux plus que la main des hommes. Le travail de Rancé apprendra à ceux qui ne le connaissaient pas qu’il y a dans notre langue un bel ouvrage de plus.
Il se fit d’abord un profond silence, autant d’admiration que d’étonnement. Il ne fallut pas moins de deux années pour que les amours-propres et les passions se remissent du choc. Mais enfin on recouvra ses esprits, et le conflit s’engagea: il commença d’abord en Hollande, où la littérature française avait son écho; écho protestant, qui répétait mal le son, et ne le répétait qu’aigre et sec.
_Le véritable Motif de la conversion de l’abbé de la Trappe_, par Laroque, que j’ai déjà cité, est une réponse aux _Devoirs de la vie monastique_; il est en forme de dialogue, selon le goût du temps: Timocrate et Philandre s’entretiennent du livre de Rancé. Timocrate est un bonhomme, qui, par-ci par-là, a grande envie d’admirer le livre des Devoirs, mais Philandre le morigène; il prétend, lui, que l’ouvrage du solitaire de la Trappe ne vaut pas le diable. Sur chaque observation de Timocrate, Philandre s’écrie: «Ah! je ne savais pas cela. Je serai fort aise que vous examiniez un peu ce qu’il dit là-dessus, et vous m’obligerez de me montrer l’endroit.» Les deux interlocuteurs vont dîner, se donnent rendez-vous pour le lendemain au jardin des Tuileries, et la conversation continue. Timocrate accuse Rancé de dédaigner l’Écriture, de vouloir se montrer savant à propos de tout, de citer de l’Aristophane grec. «Je voudrais savoir, reprend Timocrate, quand il l’a lu, si c’était dans sa jeunesse et avant d’avoir quitté le monde ou après. J’ai peine à croire qu’il se ressouvienne si exactement d’une lecture faite il y a plus de trente ans: ainsi il y a plus d’apparence que c’est dans la retraite qu’il s’est diverti avec ce comique.» Petite chicane de mauvaise foi, néanmoins piquante. Le P. Mège combattit sérieusement le premier l’ouvrage de Rancé dans son _Commentaire sur la règle de saint Benoît_. Le livre _De la sainteté et des devoirs de la vie monastique_ était déjà à sa troisième édition, lorsqu’enfin, dans l’ombre des cloîtres, on entendit un bruit de papier et de poussière: c’était Mabillon qui s’élevait. Il n’avait pas blanchi sous ses in-folio, il ne regardait pas autour de lui les parchemins moisis des premiers jours de la monarchie, pour s’entendre dire qu’il avait perdu son âme et son temps à l’étude des choses passées. Le compilateur des _Vetera analecta_ se crut obligé de soutenir la cause des érudits, dont il était la gloire. Les deux savants champions, descendus dans la lice, étaient cuirassés de grec et de latin. Quand nous prétendons lutter contre ces savants, nous montrons ce qui nous manque «dans cette monarchie DOCTE ET CONQUÉRANTE», dit Bossuet. Le Père Mabillon procède méthodiquement; il ne laisse rien derrière lui; rechercheur expérimenté, il fouille partout: il ne fait pas un pas qu’il ne force un siècle à se lever. Intime confident des chroniques, il dit comme l’abbé Lacordaire: «Le temps tiendra la plume après moi.»
Il s’adresse aux jeunes religieux bénédictins de la congrégation de Saint-Maur:
«C’est à vous, mes très-chers frères, leur dit-il, que je me sens obligé d’offrir cet ouvrage; puisque c’est particulièrement pour vous qu’il a été entrepris et composé. Je vous prie de bien considérer que je ne prétends pas faire ici de nos monastères de pures académies de science: si le grand apôtre faisait gloire de n’en avoir point d’autre que celle de Jésus Christ crucifié, nous ne devons point aussi avoir d’autre but dans nos études: il est vrai, et saint Paul l’a dit, que la science sans la charité enfle, mais il est certain aussi qu’avec le secours de la grâce rien n’est plus propre à nous conduire à l’humilité, parce que rien ne nous fait mieux connaître notre néant, notre corruption et nos misères.»
L’illustre savant s’était mis à l’abri des reproches de Rancé par cette ingénieuse interprétation de l’étude. Jusque dans la manière dont il imprime son traité, il semble avoir contracté dans des lettres majuscules quelque chose du caractère monumental des inscriptions. Il écarte pour les théologiens scolastiques les questions de la puissance _obédiencielle_ et de la façon dont le feu matériel agit sur les damnés, puis il entre en matière: «Ce qui m’avait fait balancer d’abord, dit-il dans son avant-propos, sur la composition de mon ouvrage, c’est que le grand serviteur de Dieu qui fait aujourd’hui tant d’honneur à l’état monastique s’est expliqué d’une manière si noble et si relevée sur ce sujet, qu’il est malaisé de réussir après lui. L’on pourra cependant demeurer d’accord avec lui que si tous les solitaires étaient comme les siens, et si l’on était assuré d’avoir toujours des supérieurs aussi éclairés que lui, il ne serait pas beaucoup nécessaire que les solitaires s’appliquassent aux études, puisqu’en ce cas leur supérieur leur tiendrait lieu de livres. Mais il est difficile, pour ne pas dire impossible, que toutes les communautés aient cet avantage.»
Après cette sainte courtoisie, Mabillon continue: la raison et le savoir l’appelaient à triompher. Il affirme que les moines sont obligés de vaquer à l’étude, que les grands hommes qui ont fleuri parmi les moines sont une preuve que l’on cultivait les lettres chez eux, que les bibliothèques des monastères sont une autre preuve des études qui s’y faisaient. Il parle de l’institution de l’abbaye du Bec et des Chartreux. Il montre que les monastères de l’Orient s’occupaient aussi de lettres: témoin saint Basile, saint Chrysostome, saint Jérôme, Ruffin, Cassien et son compagnon Germain, Marc le solitaire, et saint Nil. Il rappelle le monastère de Lérins dans l’Occident, l’abbaye du mont Cassin, le monastère de Saint-Colomban, les écoles attachées aux cathédrales et aux monastères, les savants qui sortirent de ces écoles, le fameux Gerbert, Loup de Ferrières, Lanfranc, Anselme; il fait voir que les moines, occupés à transcrire les ouvrages des anciens, nous les ont conservés, que les religieux mêmes s’occupaient de les transcrire; que les conciles et les papes, loin de défendre les études aux moines, les ont, au contraire, obligés à ces études; il ne faut, pour la conviction de la France, que l’autorité de Charlemagne et de saint Louis.
L’érudition toujours sûre déborde dans le _Traité des études monastiques_. L’auteur descend aux plus petits préceptes: il apprend à reposer sa voix à propos dans les lectures; il insiste surtout sur la brièveté, quoique lui-même soit un peu long: un court _Hic jacet Sugerius abbas_ vaut mieux, dit-il, qu’une verbeuse inscription. Prononcez en français _incontinent après_, au lieu d’_incontinen après_; _saintes âmes_, au lieu de _saint âmes_.
«Ceux qui confèrent les manuscrits avec un imprimé, ajoute l’érudit, doivent, pour la facilité de ceux qui s’en serviront, marquer la page et le nombre de la ligne de l’imprimé où tombe la correction ou la diverse leçon; et afin qu’ils ne soient pas obligés de compter à chaque fois les lignes, ils pourront faire une échelle de carton ou de papier sur laquelle ils marqueront le nombre des lignes dans la même distance qu’elles sont dans l’imprimé.»
Merveilleux siècle où Mabillon, oubliant son sujet, se change en un pauvre pédagogue, où Bossuet, devenant un prêtre habitué de paroisse, fait le catéchisme aux petits enfants de son diocèse!
Il n’y a aucune éloquence dans le _Traité des études monastiques_ opposé aux sentiments de Rancé, mais une raison supérieure, une mansuétude touchante, je ne sais quoi qui gagne le cœur: «Écrivons donc, dit-il en finissant, et composons tant que nous voudrons, et travaillons pour les autres. Si nous ne sommes pénétrés de ces sentiments, nous travaillons en vain, et nous ne rapporterons de notre travail qu’une funeste condamnation. Tout passe, excepté la charité: _Quotidiè morimur, quotidiè commutamur, et tamen æternos nos esse credimus._»
Rancé prit feu en se sentant attaqué par Mabillon: sa réponse est aussi érudite que celle du bénédictin, mais elle est sophistique. Si le supérieur de la Trappe n’a pas raison, il se soutient par une éloquence qu’il tire de sa passion pour les souffrances. Il adresse sa réponse à ses frères trappistes, comme Mabillon avait dédié son ouvrage à ses jeunes confrères.
«Comme Dieu m’a chargé, mes frères, leur dit-il, de veiller incessamment à la garde de vos âmes, je me sens obligé de vous dire que depuis peu il paraît un livre qui attaque une vérité que nous vous avons enseignée comme une des plus importantes et des plus nécessaires pour maintenir la régularité dans les cloîtres. Le dessein de l’auteur est de prouver que l’étude des sciences est nécessaire à l’état monastique; je vous avoue que ce qui me fait le plus de peine dans l’obligation où je suis de vous expliquer mes pensées sur ce sujet, afin de vous préserver d’une opinion qui m’a paru si dangereuse, c’est que j’estime et que je considère celui qui a composé cet ouvrage, et qu’il s’attire une recommandation particulière par sa vertu comme par sa doctrine.»
Quelle différence de ce public compétent et choisi à celui auquel nous nous adressons maintenant!
Rancé reprend une à une les propositions de Mabillon, et les réfute à son tour par des exemples. Comme il y a nécessairement des parties faibles dans un grand ouvrage, l’abbé les saisit avec habileté: «On loue, mes frères, dit-il, on loue Marc, disciple, à ce que l’on dit, de saint Benoît, de ce qu’il faisait bien des vers! Quelle louange pour un moine! Je suis assuré que saint Benoît ne lui avait pas légué cette science par son testament, ni qu’il ne la lui avait pas enseignée par son exemple. Quelle qualité pour un solitaire d’être poète!
»Loup, abbé de Ferrières, a tort de prier le pape Benoît III de lui envoyer le livre de l’Orateur de Cicéron, les douze livres de Quintilien, le Commentaire de Donat sur Térence: n’aurait-il pas mieux fait de gémir dans le fond de son cloître de ses propres péchés comme de ceux du monde, et de soutenir ses frères qui dans ce siècle de fer avaient besoin d’être secourus et d’être consolés!»
Rancé se jette parmi les moines savants pour en rompre l’ordonnance; il ne s’aperçoit pas qu’il les fait aimer: il rit de Hubald, auteur de cent trente vers à la louange des _chauves_. Rancé avait raison; mais qu’est-ce que cela prouve, sinon chez Rancé un reste de la raillerie du monde?
Mabillon ne se tint pas pour vaincu; il répliqua dans ses _Réflexions_. Il amoncela de nouvelles preuves en faveur des études monastiques. Ces ouvrages de Mabillon ne sont point écrits avec emportement; une attention sage, pleine de modération et de retenue, une piété tendre, une science humble et modeste, une sainte politesse règnent partout. Il finit par ces paroles touchantes:
«J’ai tâché de garder toutes les règles de la modération; mais je n’oserais me flatter qu’il ne me soit rien échappé de contraire et que je n’aie trahi en cela mes intentions les plus pures et les plus droites. Que ne pouvez-vous voir mon cœur, mon révérend père (l’abbé de la Trappe)! car permettez-moi de vous adresser ces paroles à la fin de cet ouvrage, pour y connaître les dispositions où je suis et pour votre personne et pour votre maison. Je suis bien éloigné de désapprouver la conduite que vous y gardez envers vos religieux touchant les études; mais si vous les croyez assez forts pour s’en passer, n’ôtez pas aux autres un soutien dont ils ont besoin.
»Que si vous jugiez à propos de répliquer à ces réflexions, je vous prie de prendre bien ma pensée comme je me suis efforcé de prendre la vôtre; mais, au nom de Dieu, demeurons-en là dans les termes de notre contestation. J’espère que Dieu me fera la grâce de n’entrer jamais dans ces sortes de détails. Quelque chose qu’on puisse me dire et que je puisse apprendre, je n’en ferai jamais aucun autre usage que de les sacrifier à la paix et à la charité chrétienne. Écrivez donc, si vous voulez, contre l’abus que l’on peut faire de l’étude et de la science, mais épargnez en même temps l’une et l’autre, parce qu’elles sont bonnes en elles-mêmes et que l’on en peut faire un très-bon usage dans les communautés religieuses. C’est la charité qui, unissant les travaux des uns avec l’étude des autres par l’union de leurs cœurs, fait que ceux qui étudient participent au mérite du travail de leurs frères, et que ceux qui travaillent profitent des lumières de ceux qui étudient. Je souhaite de tout mon cœur que ce soit là notre partage aux uns et aux autres; heureux si ce pouvait être là le fruit de nos disputes, et si, nos sentiments étant partagés au sujet de la science, ils demeuraient réunis au moins dans l’esprit de charité. Pardonnez-moi, mon révérend père, car il faut finir par les paroles du saint docteur; pardonnez-moi si j’ai parlé avec quelque sorte de liberté, et soyez persuadé que je ne l’ai fait par aucun dessein de vous blesser: _non ad contumeliam tuam, sed ad defensionem meam_. Néanmoins, si je me suis trompé en cela même, je vous prie encore de me le pardonner.»
Ce ne sont pas là de ces modesties ostentatrices qui se glorifient. Mabillon parle à pleine ouverture de cœur; aucun arrière amour-propre ne corrompt la sincérité de ses aveux: tels sont les fruits de la religion. Il y a loin de cette douceur à cette amertume du savoir, telle qu’on la sent dans les contentions de Milton et de Saumaise et dans les jugements de Scaliger.
Les actions confirmèrent les paroles; et l’on trouve Mabillon à la Trappe, suivi et accompagné avec respect par Rancé. Le 4 juin 1693, Rancé écrit à l’abbé Nicaise: «Le P. Mabillon est venu ici depuis sept à huit jours seulement. L’entrevue s’est passée comme elle le devait; il est malaisé de trouver tout ensemble plus d’humilité et plus d’érudition que dans ce bon père.»
Bossuet, avec son bon sens, avait éclairé le point de la difficulté, en distinguant l’état de solitaire et l’état de cénobite.
La dispute ne s’éteignit pas là: les moines savants avaient pris les armes. D. Claude de Vert, sous le nom de frère Colombart, se jeta dans la mêlée. L’infatigable Rancé répondit toujours. Quatre lettres du P. Sainte-Marthe parurent, auxquelles Rancé répliqua par une courte lettre adressée à Santeuil, juge placé avec ses belles poésies latines sur la frontière des deux Parnasses.
Au surplus, l’éloignement pour les lettres qu’éprouvait Rancé s’est retrouvé chez plusieurs hommes et même des hommes de son temps; ils avaient appris à mépriser ce qu’ils avaient d’abord recherché. Boileau écrivait à Brienne: «C’est très-philosophiquement et non chrétiennement que les vers me paraissent une folie. C’est vainement que votre berger en soutane, je veux dire M. de Maucroix, déplore la perte du _Lutrin_. Si quelque raison me le fait jamais déchirer, ce ne sera pas la dévotion, mais le peu d’estime que j’en fais, aussi bien que de tous mes ouvrages. Vous me direz peut-être que je suis aujourd’hui dans un grand accès d’humilité; point du tout: jamais je ne fus plus orgueilleux; car, si je fais peu de cas de mes ouvrages, j’en fais encore bien moins de ceux de nos poètes d’aujourd’hui, dont je ne puis plus lire ni entendre pas un, fût-il à ma louange.»
Que dirait donc le critique, maintenant qu’il n’y a pas un de nous, long ou écourté qu’il soit, qui ne se pense assuré d’aller aux astres? Pour moi, tout épris que je puisse être de ma chétive personne, je sais bien que je ne dépasserai pas ma vie. On déterre dans des îles de Norvége quelques urnes gravées de caractères indéchiffrables. A qui appartiennent ces cendres? Les vents n’en savent rien.
Mabillon, né le 23 novembre 1632, à Saint-Pierre-Mont, village du diocèse de Reims, mourut sept ans après Rancé, le 27 décembre 1707. En apprenant cette mort, Clément XI dit «que Mabillon devait être inhumé dans le lieu le plus distingué, parce qu’on ne manquerait pas de demander où il avait été déposé: _Ubi posuistis eum?_»
Les restes du savant, après avoir été conservés au Musée des _monuments français_, ont été reportés, au mois de février 1819, à l’abbaye de Saint-Germain-des-Prés. Notre maître à tous, M. Augustin Thierry, a écrit ces paroles sur le premier monument de notre monarchie: découvrons-nous avec respect pour entrer dans le caveau funèbre: «Cette église fut le tombeau des princes mérovingiens; son pavé subsiste; et, dans l’enceinte de l’édifice, rebâti plusieurs fois, il garde encore la poussière des fils du conquérant de la Gaule. Si ces récits valent quelque chose, ils augmenteront le respect de notre âge pour l’antique abbaye royale, maintenant simple paroisse de Paris; et peut-être joindront-ils une émotion de plus aux pensées qu’inspire ce lieu de prières, consacré il y a treize cents ans.»
L’édit de Nantes fut révoqué en 1685 au mois d’août; les cent cinquante-huit articles avaient été successivement cancellés par des lois. A ce propos, l’abbé de Rancé écrivait: «C’est un prodige que le roi a fait contre l’extirpation de l’hérésie. Il fallait pour cela une puissance et un zèle qui ne fût pas moins grand que le sien. Le temple de Charenton détruit, et nul exercice de religion dans le royaume, c’est une espèce de miracle que nous n’eussions pas cru voir de nos jours.»
La renommée de l’abbaye de la Trappe avait franchi les mers; un missionnaire était arrivé de la Chine tout exprès pour voir le saint solitaire. Prêt à retourner aux Indes, Rancé lui écrivit; et M. de Chaumont, ainsi se nommait-il, emporta cette lettre comme une relique protectrice: «Je ne saurais penser qu’avec étonnement, dit Rancé, qu’étant près de faire naufrage, la Trappe vous ait été présente, et que contre toute votre attente vous ayez espéré vous y voir. Le moyen, après cela, de ne pas vous suivre jusqu’aux extrémités de la terre? Allez donc, monsieur, où Dieu vous a destiné; ne doutez pas qu’en lui gagnant des âmes vous ne sauviez la vôtre, et que vous ne soyez du nombre de ceux qu’il a promis de couvrir de sa protection par l’entremise de ses anges.»