Part 10
«Je vous dis, en parlant de M. Arnauld et de ces messieurs, que le pape était content d’eux, et qu’il avait reçu leur signature en la manière qu’ils l’avaient donnée; vous me répondîtes ce que déjà des personnes de piété m’avaient donné comme une chose constante qu’ils l’avaient surpris et que le pape avait fait comme ceux qui mettent la main devant leurs yeux, et font semblant de ne pas voir. Cependant, monsieur, il m’est tombé entre les mains, depuis quelques jours, l’arrêt qui a été donné contre M. l’évêque d’Angers, qui porte expressément que le pape, avec beaucoup de prudence, a voulu recevoir la signature de quelques particuliers avec une explication plus étendue pour les mettre à couvert de leurs scrupules et des peines portées par les constitutions. Tellement, monsieur, que non seulement il n’a pas fait semblant de ne pas voir qu’ils aient signé avec explication, mais même il l’a prouvé et s’en est contenté. Je suis bien heureux, monsieur, de n’avoir jugé personne. Où en serais-je réduit si j’avais condamné des gens que le pape reçoit dans le fait même pour lequel je les aurais condamnés? Et à quelle réparation ne serais-je point tenu si j’avais porté un jugement contre eux, et que j’eusse donné à d’autres de faire la même chose sur mon témoignage! car, dans le fond, j’aurais, contre le respect que je dois au pape et contre ses intentions, condamné ceux qu’il justifie, et considéré comme personnes qui sont dans l’erreur et dans la désobéissance celles dont il est satisfait et qu’il reçoit dans son sein et dans sa communion et par une conduite pleine de charité et de sagesse. Je vous assure, monsieur, qu’il ne m’arrivera pas de juger, et que je serai plus religieux que jamais dans les résolutions que j’ai prises sur ce sujet-là. Je vous parle sans passion et dans un désintéressement entier de tous les partis (car je n’en ai aucun et je suis incapable d’en avoir que celui de l’Église); mais dans la créance que c’est Jésus-Christ qui me met au cœur ce que je vous vas dire.
»Il est impossible que Dieu demande compte ni à vous ni à moi de ce que nous nous serons abstenus de juger, n’ayant pour cela ni caractère ni obligation; mais il se peut très-bien faire qu’une conduite opposée chargerait nos consciences, quelque bonnes que soient nos intentions, si ceux qui ont autorité ou qui ont obligation de juger se mécomptent pour y avoir apporté toute l’application, les soins et la diligence nécessaires. Ils peuvent espérer que Dieu, qui connaît le fond de leurs cœurs, leur fera miséricorde; mais pour ceux qui s’avancent et qui n’ont point de mission, si ce malheur leur arrive, ils ne peuvent attendre qu’une punition rigoureuse; car dès le moment qu’ils se sont ingérés et ont usurpé un droit qui ne leur appartenait point ils ont mérité que Dieu les abandonne à leurs propres ténèbres. Je vous assure, monsieur, soit que je pense que Jésus-Christ nous a déclaré qu’il châtierait d’un supplice éternel celui qui dirait à son frère une légère injure, ou que je me regarde comme étant sur le point d’être jugé moi-même, il n’y a rien dont je sois plus éloigné que de juger les autres.
»Voilà quelle doit être la disposition de tout homme qui ne sera point prévenu, qui regardera les choses dans leur vérité, sans intérêt et sans passion; mais le mal est que nous croyons n’en pas avoir, parce que nous n’en avons point de propre et de particulière. Cependant nous sommes souvent engagés dans celles des autres sans nous en apercevoir. Pour moi, je suis persuadé qu’en de telles manières, la voie la plus sure est de demeurer dans la soumission et dans le silence. C’est le moyen de m’attirer tous les partis et de ne plaire à personne? mais, pourvu que je plaise à Dieu et que je me tienne dans son ordre, je ne me mets point en peine de quelle manière les hommes expliqueront ma conduite. Véritablement je ne suis plus de ce monde, et je ne suis pas assez malheureux pour y rentrer après l’avoir quitté par le dessein que j’aurais de le contenter contre mon devoir et les mouvements de ma conscience. Vous connaîtrez sans doute, monsieur, qu’il est si difficile, lorsqu’on parle dans les causes, même les plus justes, de se tenir dans les règles de la modération et de la charité, que ceux-là sont heureux que Dieu a mis dans des états où rien ne les oblige ni de parler ni de se produire; et je vous confesse que je ne me lasse point d’admirer et de plaindre en même temps l’aveuglement de la plupart des hommes qui ne font non plus de difficulté de dire: Cet homme est schismatique, que s’ils disaient: Il a le teint pâle et le visage mauvais. Quand je vous dis, monsieur, que je ne vous parle que pour vous seul, ce n’est pas que je ne veuille bien que l’on sache quels sont mes sentiments et mes pensées sur ce point-là; mais je serais encore plus aise, comme c’est la vérité, que l’on ne s’imagine pas que je m’occupe des affaires qui ne me regardent point.
»Je ne saurais m’empêcher de vous dire encore qu’il n’y a rien de moins vrai que ce que l’on dit que je faisais pénitence d’avoir signé le _formulaire_, puisque je le signerai toutes les fois que mes supérieurs le désireront, et que je suis persuadé qu’en cela mon sentiment est le véritable. Mais je ne nie point que dans le nombre presque infini de crimes et de maux dont je me sens redevable à la justice divine, celui d’avoir imputé aux personnes qu’on appelle jansénistes des opinions et des erreurs dont j’ai reconnu dans la suite qu’ils n’étaient pas coupables, n’y puisse être compris. Étant dans le monde, avant que je pensasse sérieusement à mon salut, je me suis expliqué contre eux en toute rencontre, et me suis donné sur cela une entière liberté, croyant que je le pouvais faire sur la relation des gens qui avaient de la piété et de la doctrine. Cependant je me suis mécompté, et ce ne sera point une excuse pour moi au jugement de Dieu, d’avoir cru et d’avoir parlé sur le rapport et sur la foi des autres. Cela m’a fait prendre deux résolutions que j’espère de garder inviolablement avec la grâce de Dieu: une, de ne croire jamais le mal de personne, quelle que soit la piété de ceux qui le diront, à moins qu’ils ne me fassent voir une évidence; l’autre est de ne rien dire jamais à moins qu’avec l’évidence je n’y sois engagé par une nécessité indispensable; celui qui craint les jugements de Dieu et qui sait qu’il a mérité d’en être jugé avec rigueur, est bien malheureux quand il juge ses frères, puisque le plus grand de tous les moyens pour engager Jésus-Christ à nous juger dans sa miséricorde, est de nous abstenir de juger.
»Je croirais faire un mal si je soupçonnais leur foi (des jansénistes); ils sont dans la communion et dans le sein de l’Église, elle les regarde comme ses enfants; et par conséquent je ne puis et ne dois les regarder autrement que comme mes frères.
»Vous dites, monsieur, qu’ils sont suspects; mais Dieu me préserve de me conduire par mes soupçons. Je sais par ma propre expérience, et je l’éprouve tous les jours, jusqu’où va l’injustice et la violence de ceux qu’on appelle molinistes. Il n’y a point de calomnies dont ils n’essayent de ruiner ma réputation, point de bruits injurieux qu’ils ne répandent contre ma personne; comme ils ne sauraient attaquer mes mœurs, ils attaquent ma foi et ma croyance, et trouvent dans les règles de leur morale et dans la fausseté de leurs maximes qu’il leur est permis de dire contre moi tous les maux que l’envie et la passion leur peut suggérer. _Circumveniamus justum, quoniam inutilis est nobis et contrarius est operibus nostris._ Ma conduite n’est pas conforme à la leur; mes maximes sont exactes, les leurs sont relâchées; les voies dans lesquelles j’essaye de marcher sont étroites, celles qu’ils suivent sont larges et spacieuses: voilà mon crime; cela suffit, il faut m’opprimer et me détruire. _Opprimamus pauperem justum; gravis est nobis etiam ad vivendum, quoniam dissimilis est aliis vita illius._
»Comment voulez-vous, monsieur, que je leur donnasse quelque créance; et peuvent-ils passer pour autre chose dans mon esprit que pour des emportés et des injustes? En quel endroit de l’Écriture et des livres des saints Pères ces gens, si zélés pour la défense de la vérité, ont-ils lu qu’ils puissent en conscience imputer le plus grand de tous les crimes sous des imaginations toutes pures, et décrier par toutes sortes de voies publiques et secrètes des personnes qui servent Dieu dans la retraite et dans le silence, qui ne se mêlent ni des contestations ni des affaires, qui donnent de l’édification à l’Église, et dont la vie, de l’aveu même de ceux qui ne les aiment pas, est irrépréhensible? Jugez vous-même, monsieur, qu’est-ce qui se peut présenter plus naturellement lorsqu’il me revient quelque chose des soupçons que l’on forme contre les jansénistes, sinon que, puisque les molinistes ne font nul scrupule de m’imputer des excès dont je ne suis pas moins exempt que vous-même, quoique je n’aie jamais rien dit à leur désavantage et qu’ils n’aient aucun sujet de se plaindre de moi, il est très-possible qu’ils attribuent des erreurs imaginaires à des personnes qui n’ont pas eu pour eux les mêmes égards ni les mêmes ménagements, et contre lesquels ils ont depuis si long-temps une guerre toute déclarée?
»Pour vous parler franchement, monsieur, je ne suis rien moins que moliniste, quoique je sois parfaitement soumis à toutes les puissances ecclésiastiques. Je ne pense point comme eux pour ce qui regarde la grâce de Jésus-Christ, la prédestination de ses saints et la morale de son Évangile, et je suis persuadé que les jansénistes n’ont point de mauvaise doctrine. Ce serait une grande faiblesse de régler sa conduite sur les caprices et les imaginations du monde; et les gens de bien qui ne regardent que Dieu dans toutes les circonstances de leur vie ne se mettent guère en peine que l’on se scandalise de leur procédé lorsqu’il n’y a rien qui ne soit dans l’ordre et dans les règles. Le scandale ne retombe point sur eux, mais sur ceux qui veulent trouver des sujets d’en prendre des occasions qui ne sont point blâmables.
»Enfin, monsieur, j’ai vu, depuis que j’ai quitté le monde, les différents partis qui ont agité l’Église. J’ai vu de tous les côtés les intérêts et les passions qui les ont continués, et par la grâce de Dieu je n’y ai pris aucune part que celle de m’en affliger, d’en gémir devant Dieu et de le prier d’inspirer des sentiments de paix et de charité à ceux qui paraissent en avoir de tout contraires. J’ai vécu entre les uns et les autres dans un état de suspension, je me suis soumis à l’Église sans avoir de liaison avec personne, parce que j’ai cru qu’il n’y en avait point qui ne fût dangereuse et que le meilleur des partis était de n’en point avoir, mais de s’attacher simplement à Jésus-Christ et à ceux auxquels il a donné sa puissance et son autorité dans son Église.
»J’ai demeuré dans le repos et dans le silence; et comme je pense souvent à cette grande vérité, que Dieu jugera sans miséricorde ceux qui auront jugé leurs frères sans compassion, je me suis abstenu de m’expliquer et de condamner la conduite et les sentiments de personne, sachant que je ne le devais pas à moins que d’avoir des évidences et des certitudes que je n’ai jamais eues et d’y être engagé par de véritables nécessités. Je n’ai nul dessein de plaire aux hommes; je ne recherche ni leur approbation ni leur estime, et je sais trop que Dieu ne marque jamais plus clairement dans ceux qui sont à lui et qu’il ne rejette point les services qu’ils lui rendent, que quand il permet qu’on les persécute; et la seule peine que j’aie est de voir que ces gens-là engagent leurs consciences comme s’ils ne savaient pas que Dieu jugera les calomniateurs avec autant de rigueur et de sévérité que les homicides et les adultères.
»Il me reste, monsieur, une autre affaire, qui est d’empêcher qu’on ne croie que je favorise le parti des molinistes; car je vous avoue que la morale de la plupart de ceux qui en sont est si corrompue, les maximes si opposées à la sainteté de l’Évangile et à toutes les règles et instructions que Jésus-Christ nous a données ou par sa parole ou par le ministère de ses saints, qu’il n’y a guère de choses que je puisse moins souffrir que de voir qu’on se servît de mon nom pour autoriser des sentiments que je condamne de toute la plénitude de mon cœur. Ce qui me surprend dans ma douleur, c’est que, sur ce chapitre, tout le monde est muet, et que ceux même qui font profession d’avoir du zèle et de la piété gardent un profond silence, comme s’il y avait quelque chose de plus important dans l’Église que de conserver la pureté de la foi dans la conduite des âmes et dans la direction des mœurs. Pour moi qui n’ai jamais pris de chaleur contre personne parce que je me suis toujours préservé de toutes sortes de liaisons, quand je regarde les choses dans le désintéressement d’un homme qui ne veut avoir que Dieu et sa vérité devant les yeux, et que j’essaye de discerner ce qui fait qu’on est si échauffé de certaines matières et que sur les autres on n’a que de l’indifférence et de la froideur; rien ne se présente plus naturellement sinon que ce qui donne le mouvement à la plupart des hommes, c’est l’intérêt que d’un côté il y a à plaire et à gagner, et que de l’autre il n’y a rien qu’à perdre (j’entends de ceux qui sont théologiens et qui ne peuvent ignorer le fond et les conséquences des choses); et comme je n’ai rien à perdre ni à gagner en ce monde, et que j’ai réduit à l’éternité toute seule mes prétentions et mes espérances, ce sont des tempéraments et des retenues que je ne puis goûter ni comprendre. En vérité, si Dieu n’a pitié du monde et s’il n’empêche l’effet de l’application avec laquelle on travaille à détruire les maximes véritables pour en substituer d’autres en leur place qui ne le sont pas, les maux se multiplieront, et l’on verra dans peu une désolation presque générale.»
Je n’ai point abrégé cette lettre, trop longue pour nous; elle décide une question si vivante alors, maintenant si morte. Le jansénisme par son âpreté devait plaire à un solitaire. Tout cela nous paraîtra accablant aujourd’hui, car l’esprit humain n’a plus la force de se tenir debout. Rancé, influencé par Bossuet, changea d’opinion; il cessa de tolérer ce qu’il avait respecté. La permanence n’appartient qu’à Dieu. _Manet in æternum._
Dans l’année 1678, Rancé fit au maréchal de Bellefonds une déclaration de ses principes: Bellefonds était ce même maréchal puni à la guerre pour deux désobéissances heureuses, et auquel Bossuet écrivit une lettre sur la conversion de madame de La Vallière. La lettre de Rancé est devenue rare: il s’agissait de repousser les accusations qui s’élevaient contre les rigueurs de la Trappe:
«S’il n’est pas impossible, dit l’abbé au maréchal, de chanter les cantiques du Seigneur dans une terre étrangère, il faut croire cependant qu’il est difficile de garder fidèlement ses voies lorsqu’on est environné d’affaires et de plaisirs.
»Dieu n’a pas commandé à tous les hommes de quitter le monde; mais il n’y en a point à qui il n’ait défendu d’aimer le monde.
»Ma profession veut que je me regarde comme un vase brisé qui n’est plus bon qu’à être foulé aux pieds: et, dans la vérité, si les hommes me prennent par des endroits par où je ne suis pas tel qu’ils me croient, il y a en moi des iniquités qui ne sont _connues de personne_ et sur lesquelles on ne me dit mot; de sorte que je ne puis ne pas croire que les injustices qui me viennent du monde ne soient des justices secrètes et véritables de la part de Dieu, et ne pas considérer en cela les hommes comme des exécuteurs de ses vengeances.
»C’est la disposition dans laquelle je suis, et que je dois conserver, d’autant plus que les extrémités de ma vie sont proches: aux portes de l’éternité, il n’y a rien de plus puissant pour faire que Dieu me juge dans sa clémence que d’être jugé des hommes sans pitié.»
Dans l’année 1679 Bellefonds appela Rancé à Paris. Ces Bellefonds de Normandie étaient sortis des Bellefonds de Touraine. La marquise du Châtelet, fille du maréchal, vécut très-pauvre avec son mari à Vincennes, dont Bellefonds était gouverneur; il mourut dans le château où l’attendait le duc d’Enghien, qui n’avait point encore paru sur la terre.
Rancé était mandé par le maréchal pour voir madame de La Vallière; il se connaissait dans le mal dont elle était attaquée. Cinquante lettres de madame de La Vallière à Bellefonds sont imprimées à la suite de l’abrégé de la vie de la maîtresse de Louis XIV. L’auteur de cet abrégé est l’abbé Lequeux, éditeur de plusieurs opuscules de Bossuet. L’abbé devint convulsionnaire de Saint-Médard.
«Vivez cachée», dit Bossuet à madame de La Vallière, dans son discours sur sa profession; «prenez un si noble essor que vous ne trouviez le repos que dans l’essence éternelle.» «Enfin je quitte le monde», écrit madame de La Vallière elle-même; «c’est sans regret, mais non sans peine. Je crois, j’espère et j’aime.» Ce devait être une belle société que celle à qui ce beau langage était naturel. Dans sa lettre du 7 novembre 1675 au maréchal de Bellefonds, madame de La Vallière dit: «Je ne puis m’empêcher de vous faire part de la joie que j’ai eue de voir M. l’abbé de la Trappe: je suis toujours dans la confiance de la paix, et notre saint abbé m’a fort exhortée à y demeurer. Que vous êtes heureux, monsieur le maréchal, d’être dans l’état où il veut que vous soyez!» Bellefonds, aidé de Rancé et de la lassitude de Louis, appuyait la résolution de la fugitive. Le monde voyait une de ses victimes sous le froc, Rancé, encourager au cilice une autre victime.
Telle était l’aventure placée sur le chemin de la Maison-Dieu. Tous les souvenirs venaient du dedans et du dehors s’enfoncer dans ces solitudes; chaque pénitent menait avec lui ses fautes. Les repentis se promenaient dans des routes écartées, se rencontraient pour ne se retrouver jamais. Les âmes qui portaient des souvenirs disparaissaient comme ces vapeurs que j’ai vues dans mon enfance sur les côtes de la Bretagne; brouillards, assurait-on, produits par les volcans lointains de la Sicile. On rencontrait sur toutes les routes de la Trappe des fuyards du monde; Rancé à ses risques et périls les allait recueillir; il rapportait dans un pan de sa robe des cendres brûlantes, qu’il semait sur des friches. Aujourd’hui, on ne voit plus glisser dans les ombres ces chasses blanches, dont Charles Quint et Catherine de Médicis croyaient entendre les cors parmi les ruines du château de Lusignan, tandis qu’une fée envolée faisait son cri.
En descendant des hauteurs boisées où je cherchais les lares de Rancé, s’offraient des clochers de paille tordus par la fumée; des nuages abaissés filaient comme une vapeur blanche au plus bas des vallons. En approchant, ces nuées se métamorphosaient en personnes vêtues de laine écrue; je distinguais des faucheurs: madame de La Vallière ne se trouvait point parmi les herbes coupées.
Rancé s’était résolu à ne composer aucun ouvrage qui rappelât son existence. A soixante ans, accablé d’infirmités, il n’était pas tenté de retourner aux illusions de sa jeunesse, malgré les encouragements qu’il trouvait dans les cheveux blancs de son ami Bossuet. Comme il faisait souvent des conférences à ses frères, il lui restait une quantité de discours. Il se laissa entraîner à la prière d’un religieux malade qui le conjurait de rassembler ces discours. Ainsi se trouva formé peu à peu le traité qu’il intitula: _De la sainteté et des devoirs de la vie monastique_. On fit dans le couvent plusieurs copies de ce traité; une de ces copies tomba entre les mains de Bossuet: Bossuet, émerveillé, se hâta d’écrire à Rancé qu’il exigeait que son ouvrage fût rendu public et qu’il se chargeait de le faire imprimer. Dom Rigobert et l’abbé de Châtillon mêlèrent leurs sollicitations à celles du grand évêque. Rancé avait jeté l’ouvrage au feu, et on en avait retiré des cahiers à demi brûlés. Par une de ces lâchetés communes aux auteurs, Rancé avait repris les débris de l’incendie, et les avait retouchés; une des copies post-flammes était parvenue à Bossuet. «Comment, monseigneur, lui écrivait l’abbé de la Trappe, vous voulez que je me mette tous les ordres religieux à dos?--Vous avez beau, répondit Bossuet, vous fâcher, vous ne serez point le maître de votre manuscrit, et vous y penserez devant votre Dieu.» Rancé insista: Bossuet lui répondit: «Je répondrai pour vous, je prendrai votre défense, demeurez en repos.»
En effet, on voit à la tête des _éclaircissements_ sur le livre _Des devoirs de la vie monastique_, cette approbation de Bossuet: «Après avoir lu et examiné les _éclaircissements_, nous les avons approuvés d’autant plus volontiers que nous espérons que tous ceux qui les liront demeureront convaincus de la sainte et salutaire doctrine du livre _De la sainteté et des devoirs de la vie monastique_. A Meaux, le 10e jour de mai 1685.»
Quel est cet ouvrage que l’aigle de Meaux avait couvert de ses ailes? En vain Rancé ne voulait pas convenir que sa jeunesse lui était demeurée: il se disait et se croyait vieux, et la vie débordait en lui. Cependant ce qu’il avait prévu arriva. Une longue querelle survint après deux ou trois années de la publication du livre. La gravité de ces controverses n’a rien de semblable aux contestations littéraires d’aujourd’hui; cette partie des temps passés est curieuse à connaître. Bossuet ne s’était trompé ni sur le fond, ni sur le style de l’ouvrage. Voici l’analyse _De la sainteté des devoirs de la vie domestique_, je laisse parler Rancé:
«Les règles des observances religieuses ne doivent pas être considérées comme des inventions humaines. Saint Luc a dit: Vendez ce que vous avez et le donnez aux pauvres; après cela venez et me suivez. Si quelqu’un vient à moi et ne hait point son père et sa mère, et sa femme et ses enfants, et ses frères et ses sœurs, et même sa propre vie, il ne peut être mon disciple.
»Jean-Baptiste a mené dans le désert une vie de détachement, de pauvreté, de pénitence et de perfection, dont la sainteté a été transmise aux solitaires, ses successeurs et ses disciples.
»Saint Paul l’anachorète et Saint Antoine cherchèrent les premiers J.-C. dans les déserts de la basse Thébaïde; saint Pacôme parut dans la haute Thébaïde, reçut de Dieu la règle par laquelle il devait conduire ses nombreux disciples. Saint Macaire se retira dans le désert de Sethé, saint Antoine dans celui de Nitry, saint Sérapion dans les solitudes d’Arsinoé et de Memphis, saint Hilarion dans la Palestine; sources abondantes d’une multitude innombrable d’anachorètes et de cénobites qui remplirent l’Afrique, l’Asie et toutes les parties de l’Occident.