Vie de Rancé

Part 9

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A Port-Royal on voit un M. de La Pétissière, brave parmi les braves; le cardinal de Richelieu se reposait sur lui de sa sûreté: c’était un lion plutôt qu’un homme. _Le feu lui sortait par les yeux, et son seul regard effrayait ceux qui le regardaient._ Dieu se servit d’un malheur pour toucher d’une crainte salutaire son âme féroce et incapable de toute autre peur. Comme il avait eu une querelle avec un parent du cardinal, il eut plus de huit jours un cheval toujours sellé et prêt à monter pour aller se battre contre celui dont il croyait avoir été offensé. La fureur qui le transportait était telle, qu’encore qu’il fût le plus habile et le plus adroit du royaume, il reçut, après avoir blessé à mort son ennemi, un coup d’épée dans le bras, entre les deux os; la pointe demeura enfoncée sans qu’il pût jamais la retirer. Il se sauva en cet état à travers champs, portant dans son bras le bout de l’épée rompue. Il alla trouver un maréchal, qui eut besoin pour la retirer de se servir des grosses tenailles de sa forge.

A la Trappe passe Forbin de Janson, obligé de quitter la France pour avoir tué son adversaire en duel: il obtint ensuite sa grâce. Il se trouva à Marsaille, sous Catinat, reçut une blessure, fit vœu de se faire religieux et reçut l’habit des frères de la Trappe. Il fut envoyé au monastère de _Buon-Solazzo_ (Bonne-Consolation), et fonda une maison de trappistes sur les charmantes collines de la Toscane. Joseph Bernier, moine qui restait de l’ancienne Trappe, passa, à l’arrivée de Rancé, dans l’étroite observance; il demanda en expirant que son corps fût jeté à la voirie: cynisme de la religion, où se montre le cas que les chrétiens faisaient de la matière. Ces rigueurs se rattachent à un ordre de philosophie que notre esprit n’est pas plus capable de comprendre que nos mœurs de supporter. Timée, dans Diogène-Laërce, raconte que les Pythagoriciens mettaient leurs biens en commun, appelaient l’amitié égalité, ne mangeaient point de viande, étaient cinq ans sans parler, et rejetaient par humilité les cercueils de cyprès, parce que le sceptre de Jupiter était fait de ce bois.

Ces pécheurs de la Trappe et de Port-Royal se trouvèrent confondus avec des non-savants de toutes natures. A Port-Royal était le jeune Lindo, d’une bonté et d’une ouverture de cœur à l’égard de tout le monde qui ne se peut concevoir. «Je sentais pour lui, décrit l’ingénu Fontaine, une tendresse particulière; il était fort simple, et je l’étais aussi.»

De même parut à la Trappe frère Benoît, gentilhomme plein d’esprit, qui avait passé ses premiers jours à ne point penser. Rancé, qui tirait parti de l’innocence comme du repentir, a écrit sa vie, de même qu’un jardinier fait une petite croix sur des paquets de graines pour étiqueter un parfum.

M. Sainte-Beuve a extrait avec la patience du goût les passages de Port Royal, que je viens de citer; il ajoute: «C’est le côté par lequel Port-Royal touche à la Trappe et à M. de Rancé, quand, sous les autres aspects, il paraît toucher plus près aux bénédictins de Saint-Maur et à Mabillon; quand, par M. d’Andilly, il reste un peu à portée de la cour et presque figurant de loin ces riantes et romanesques retraites, imaginées en idée par mademoiselle de Montpensier, par madame de Motteville ou même par mademoiselle de Scudéri.»

La Trappe n’était pas riante; ses sites étaient désolés, et l’âpreté de ses mœurs se répétait dans l’âpreté du paysage. Mais la Trappe resta orthodoxe, et Port-Royal fut envahi par la liberté de l’esprit humain. Le terrible Pascal, hanté par son esprit géométrique, doutait sans cesse: il ne se tira de son malheur qu’en se précipitant dans la foi. Malgré le silence que la Trappe gardait, il fut question de la détruire, tant le monde était effrayé d’elle; elle n’échappa à sa ruine que par l’habileté de Rancé: Port-Royal fut moins heureux.

Parti de Paris dans la nuit du 27 octobre 1709, d’Argenson investit Port-Royal-des-Champs avec trois cents hommes; c’était trop pour enlever vingt-deux religieuses âgées et infirmes. Elles furent dispersées en différents lieux; et l’on refusa quelquefois la sépulture à ces brebis, esseulées du troupeau de la mère Angélique.

Enfin l’ordre de la démolition du couvent arriva le 25 janvier 1710, dix ans après la mort de Rancé. Cet ordre _fut exécuté avec fureur_, selon Duclos. Les cadavres étaient déterrés au bruit de ricaneries obscènes, tandis que dans l’église les chiens se repaissaient de chair décomposée. Les pierres tumulaires furent enlevées; on a trouvé à Magny celle d’Arnauld d’Andilly. La maison de M. de Sainte-Marthe devint une grange; les bestiaux paissent sur l’emplacement de l’église de Port-Royal-des-Champs: «La clématite, le lierre et la ronce, dit un voyageur, croissent sur cette masure, et un marsaule élève sa tige au milieu de l’endroit où était le chœur. Le silence est à peine interrompu par le gémissement du ramier solitaire. Ici Sacy venait répéter à Dieu la prière qu’il avait empruntée de Fulgence; là Nicole invita Arnauld à déposer la plume; dans cette allée écartée j’aperçois Pascal qui développe une nouvelle preuve de la divinité du christianisme; plus loin, avec Tillemont et Lancelot se promènent Racine, La Bruyère, Despréaux, qui sont venus visiter leurs amis. Échos de ces déserts, arbres antiques, que n’avez-vous pu conserver les entretiens de ces hommes célèbres!»

Et quel est le chrétien persuadé, le génie poétique qui s’adresse à ces illustres disparus, comme jadis à Sparte j’appelai en vain Léonidas? C’est l’ancien évêque de Blois, approbateur de la mort et quasi juge dans le procès de Louis XVI.

Louis-le-Grand, vous avez enseigné à votre peuple les exhumations; accoutumé à vous obéir, il a suivi vos exemples: au moment même où la tête de Marie-Antoinette tombait sur la place révolutionnaire, on brisait à Saint-Denis les cercueils: au bord d’un caveau ouvert, Louis XIV tout noir, que l’on reconnaissait à ses grands traits, attendait sa dernière destruction; représailles de la justice éternelle! «Eh bien, peuple royal de fantômes,» je me cite (je ne suis plus que le temps), «voudriez-vous revivre au prix d’une couronne? Le trône vous tente-t-il encore? Vous secouez vos têtes, et vous vous recouchez lentement dans vos cercueils.»

Rancé avait transporté avec lui au désert le passé, et y attira le présent et l’avenir. Le siècle de Louis XIV ne négligeait aucune grandeur; il s’associait aux victoires d’un reclus comme aux victoires d’un capitaine: Rocroi pour ce siècle était partout. Les querelles du jansénisme, les mysticités du quiétisme occupaient la ville et la cour depuis Bossuet et Fénelon jusqu’à mesdames de Maintenon et de Longueville, depuis le cardinal de Noailles jusqu’aux maréchaux amis et ennemis de Port-Royal, depuis les adversaires du protestantisme jusqu’aux esprits entêtés de l’hérésie. Par Rancé, le siècle de Louis XIV entra dans la solitude, et la solitude s’établit au sein du monde.

Dans ces premières années de la retraite de Rancé, on entendit peu parler du monastère, mais petit à petit sa renommée se répandit. On s’aperçut qu’il venait des parfums d’une terre inconnue; on se tournait, pour les respirer, vers les régions de cette Arabie heureuse. Attiré par les effluences célestes, on en remonta le cours: l’île de Cuba se décèle par l’odeur des vanilliers sur la côte des Florides. «Nous étions, dit Leguat, en présence de l’île d’Éden: l’air était rempli d’une odeur charmante qui venait de l’île et s’exhalait des citronniers et des orangers[16].»

[16] Voyage et Aventures de François Leguat, p. 48, tom. Ier.

LIVRE QUATRIÈME

Les calomnies publiées contre le monastère de la Trappe par les libertins, qui se moquaient des austérités, et par les jaloux, qui sentaient naître une autre immortalité pour Rancé, commençaient à s’accroître; on avait sans cesse devant les yeux les premières erreurs du solitaire, on s’obstinait à ne voir dans sa conversion que des motifs de vanité. Ses plus grands amis, l’abbé de Prières, visiteur de l’ordre, était lui-même épouvanté des réformes de la Trappe; il écrivait à l’abbé: «Vous aurez beaucoup d’admirateurs, mais peu d’imitateurs.»

Maubuisson, abbaye près de Pontoise, avait été bâtie par la reine Blanche, et l’on y voyait son tombeau: Rancé écrivit à la supérieure découragée de cette abbaye. Il écrivait à une autre femme, car tous les souffrants consultaient ce savant médecin qui avait essayé les remèdes sur lui-même: «Si l’ennui vous attaque, pensez que Jésus-Christ vous attend; toute votre course et sa durée ne vous paraîtront qu’une vapeur dans ce point auquel il faudra qu’elle finisse.»

Le 7 septembre 1672 Rancé présenta une requête au roi en faveur de la réforme; il commence par dire que les anciens solitaires, dont il ne mérite de porter ni le nom ni l’habit, n’ont point fait difficulté de sortir du fond de leurs déserts pour le service de Dieu; qu’à leur exemple il croirait manquer au plus saint de ses devoirs s’il se taisait; que malheureusement il ne va parler que pour se plaindre, et que celui qui lui ouvre la bouche, n’a mis sur ses lèvres que des paroles de douleur. De là passant à son sujet, il parle de l’ordre de Cîteaux, prêt à retomber dans les périls dont il est échappé, par le défaut de protection refusée à l’étroite observance établie par Louis XIII. Pendant que les solitaires ont vécu dans la perfection ils ont été considérés comme les anges tutélaires des monarchies; ils ont soutenu, par le pouvoir qu’ils avaient auprès de Dieu, la fortune de l’empire: une sainte recluse avait connu en esprit ce qui se passait à la journée de Lépante. «Votre Majesté, ajoute Rancé, ne sera point surprise qu’étant obligé par le devoir de ma profession de me présenter à tous les instants au pied des autels du Roi du ciel, j’aborde une fois dans ma vie le trône du roi de la terre.»

La cour de Rome, qu’avaient en vue les réformes trop austères de la Trappe, s’opposait aux exagérations de ses serviteurs; Rancé annonçait son habileté en réveillant la passion du pouvoir dans le cœur de Louis XIV.

Dans tous les bruits répandus, les uns dénonçaient Rancé pour sa doctrine, prétendant qu’elle n’était pas pure; les autres le taxaient d’hypocrisie, les autres lui reprochaient d’introduire dans l’ordre des voies nouvelles. Le roi, vers la fin d’octobre 1673, lui accorda pour juger la question les commissaires qu’il avait demandés, l’archevêque de Paris, le doyen de Notre-Dame, MM. de Caumartin, de Fieubet, de Voisin et de La Marquerie.

Ses adversaires faisaient en même temps des démarches à Rome contre lui. «Pour un moine, disait Rancé, il n’y a pas de réputation qui lui soit due. Il n’est que pour être homme d’opprobre et d’abjection.»

On popularisait ces sentiments hostiles en les répandant dans des vers qui ne valaient pas ceux de notre grand chansonnier, mais qui marquaient déjà la trace par où la France devait arriver à une immortalité qui n’appartient qu’à elle. On trouve cette allure qui nous a amenés des chanteurs de François Ier à Béranger:

Je suis revenu de la Trappe, Cette maudite trappe à fou; Et si jamais le diable m’y attrape, Je veux qu’on me casse le cou. Ce maudit trou n’est qu’une trappe, Ce maudit trou N’est qu’une trappe à fou.

Les commissaires nommés par le cabinet s’étant assemblés, Rancé fut mandé à Paris, en 1675. Ils avaient tout réglé selon les intentions du serviteur de Dieu; mais un abbé de la commune observance déclara que si l’on suivait les avis des commissaires, les abbés étrangers ne viendraient pas au chapitre général de Cîteaux. Le roi s’arrêta: tout se tenait alors, un mouvement dans le clergé pouvait entraîner un dérangement dans les affaires. Louis XIV le savait, et rien n’était si prudent que ce roi absolu élevé aux incartades de la Fronde.

Rancé purgea sa bibliothèque; il répondit à l’évêque de Pamiers et à M. Deslions qui, dans le dessein de le décourager, lui disaient qu’il était encore loin des austérités des premiers chrétiens: «Il est vrai que le pain de tourbe dont vous me parlez était fort en usage parmi les moines.»

En 1676, il contracta une maladie habituelle, avec laquelle il mourut, mais qui ne l’empêcha pas de travailler. Après avoir passé trois mois à l’infirmerie, il revint à la communauté. Ainsi s’écoula sa vie jusqu’en 1689, qu’il fut saisi d’une grosse fièvre. Aussitôt que le mal lui laissait quelque relâche, il reprenait ses occupations suivies de rechutes: «La vie d’un pécheur comme moi dure toujours trop», disait-il.

Mademoiselle, grand hurluberlu, qui se trouvait partout avec son imagination, écrivit à Rancé et lui demanda quelques religieux. Il lui répondit: «Je suis fort persuadé, mademoiselle, que votre altesse royale ne doute point que je n’eusse une extrême joie de pouvoir lui nommer un religieux tel qu’elle le désire, mais j’en ai perdu huit depuis un an, qui sont allés à Dieu. Il y en a d’autres qui sont près de les suivre; et quoique nous soyons encore un nombre considérable, nous ne vivons plus ni les uns ni les autres que dans la vue et le désir de la mort.»

A cette époque mourut un religieux qui n’avait pas plus de vingt-trois ans, et qui, dans son attirail de décédé, dit à Rancé: «J’ai bien de la joie de me voir dans l’habit de mon départ.» Il souriait lorsqu’il allait mourir, comme les anciens barbares. On croyait entendre cet oiseau sans nom qui console le voyageur dans le vallon de Cachemir.

C’est sur ce fond de la Trappe que venaient se jouer les scènes extérieures. Les silhouettes du monde se dessinaient autour des ombres, le long des étangs et dans les futaies. Le contraste était plus frappant qu’à Port-Royal, car on n’apercevait pas M. d’Andilly marchant une serpe à la main, le long des espaliers, mais quelque vieux moine courbé allant, une bêche sur l’épaule, creuser une fosse dans le cimetière. C’étaient ces scènes de bergeries que l’on voit dans les tableaux des grands peintres.

Une des premières personnes du monde avec laquelle Rancé eut des rapports fut mademoiselle d’Alençon, autrement madame de Guise, fille de Gaston et cousine germaine de Louis XIV. Mademoiselle d’Alençon, bossue, épousa le dernier duc de Guise, dont elle eut un fils qui mourut vite. «Le mérite, dit Mademoiselle dans ses Mémoires, qu’avaient autrefois en France les Lorrains du temps du Balafré et de tous ces illustres messieurs de Guise, n’avait pas continué dans tout ce qui était resté du même nom.»

Le duc de Guise, mari de mademoiselle d’Alençon, n’avait qu’un pliant devant sa femme: il ne mangeait qu’au bout de la table, encore fallait-il qu’on lui eût permis de s’asseoir.

M. Boistard, capitaine employé à Saint-Cyr, a bien voulu me communiquer un recueil manuscrit contenant vingt-sept lettres de l’abbé de Rancé à madame de Guise. La lettre écrite du 3 mars 1692 parle de la mort d’un solitaire de la Trappe. Ces lettres parlent aussi de Jacques II: «On est inexorable, dit Rancé, pour ceux qui n’ont pas la fortune de leur côté.» Rancé affirme, dans la lettre du 7 septembre 1693, «que le propre d’un chrétien est d’être sans souvenir, sans mémoire et sans ressentiment.» Quand on a, un siècle plus tard, vu passer 1793, il est difficile d’être sans souvenir.

Louis XIV avait de l’affection pour madame de Guise, bien qu’il s’emportât contre elle lorsqu’elle s’enfuit à la Trappe sur le bruit que le prince d’Orange allait descendre en France. Quand elle allait à l’abbaye, elle y passait plusieurs jours. Madame de Guise mourut à Versailles le 17 mars 1696; elle avait vendu à Louis XIV le palais d’Orléans, aujourd’hui le palais du Luxembourg. Elle fut enterrée non à Saint-Denis, mais aux Carmélites. L’oraison funèbre de madame de Guise fut prononcée à Alençon par le P. Dorothée, capucin: c’est toute la pompe que la religion livrée à elle seule accordait aux grands.

Immédiatement avec madame de Guise, parut à la Trappe le duc de Saint-Simon. Il faudrait presque révoquer en doute ce qu’il raconte de la manière dont il parvint à faire croquer par Rigaut le portrait de Rancé, si Maupeou n’avait rapporté les mêmes détails. Le père de Saint-Simon tenait son titre de Louis XIII; il avait acheté une terre voisine de la Trappe; il menait souvent son fils à l’abbaye. Saint-Simon serait très-croyable dans ce qu’il rapporte s’il pouvait s’occuper d’autre chose que de lui. A force de vanter son nom, de déprécier celui des autres, on serait tenté de croire qu’il avait des doutes sur sa race. Il semble n’abaisser ses voisins que pour se mettre en sûreté. Louis XIV l’accusait de ne songer qu’à démolir les rangs, qu’à se constituer le grand-maître des généalogies. Il attaquait le parlement, et le parlement rappela à Saint-Simon qu’il avait vu commencer sa noblesse. C’est un caquetage éternel de tabourets dans les Mémoires de Saint-Simon. Dans ce caquetage viendraient se perdre les qualités incorrectes du style de l’auteur, mais heureusement il avait un tour à lui; il écrivait à la diable pour l’immortalité.

Le duc de Penthièvre parut plus tard à la Trappe: Saint-Simon ne se put guérir de l’âcreté de son humeur dans une solitude où le petit-fils du comte de Toulouse perfectionna sa vertu: le fiel et le miel se composent quelquefois sous les mêmes arbres. Pieux et mélancolique, le duc de Penthièvre fit augmenter, s’il ne bâtit pas entièrement, l’abbatiale où il aimait se retirer, en prévision du martyre de sa fille. La princesse de Lamballe, enfant, venait s’amuser à la maison-Dieu; elle fut massacrée après la dévastation du monastère. Sa vie s’envola comme ce passereau d’une barque du Rhône, qui, blessé à mort, fait pencher en se débattant l’esquif trop chargé.

Pellisson fréquentait la Trappe. Il s’était flatté de faire consentir le roi à certain arrangement. Rancé insistait pour que sa communauté eût le droit de choisir un prieur. «Je ne doute pas, mandait-il à Pellisson, que vous ne voyiez mieux que moi tout ce que je ne vous dis pas sur cette matière, parce que vos connaissances sont plus étendues et vont beaucoup plus loin que les miennes.»

Pellisson abjura le protestantisme en 1670, à Chartres, entre les mains de l’évêque de Comminges, et s’attacha ensuite à Bossuet. Pellisson est célèbre pour avoir élevé une araignée: il demeura ferme dans le procès de Fouquet, si bien débrouillé par M. Monmerqué. Il écrivit, en défense de son ancien patron, trois mémoires sur lesquels on pourrait encore jeter les yeux avec fruit. Louis XIV le ménagea; il s’aperçut que la conquête lui ferait honneur et ne serait pas difficile; mais, comme l’ancien commis des finances mourut sans confession, on le soupçonna toujours. Rancé le défendit toujours: la célébrité adoucissait sa foi. Rancé avait peut-être vu Pellisson chez le cardinal de Richelieu lors de la création de l’Académie. Pellisson avait aimé mademoiselle de Scudéry; il n’était pas beau, elle ne perdit point sa bonne réputation.

Bossuet, camarade de collége de Rancé, visita son condisciple; il se leva sur la Trappe comme le soleil sur une forêt sauvage. L’aigle de Meaux se transporta huit fois à cette aire. Ces différents vols vont toucher à des faits dont la mémoire est restée. En 1682 Louis XIV s’établit à Versailles. En 1685 Bossuet composa à la Trappe l’avertissement du Catéchisme de Meaux. En 1686 l’orateur mit fin à ses Oraisons funèbres par le chef-d’œuvre qu’il prononça devant le cercueil du grand Condé. En 1696 s’en alla à Dieu Sobieski, ancien mousquetaire de Louis-le-Grand. Sobieski entra dans Vienne par la brèche qu’avait ouverte le canon des Turcs. Les Polonais sauvèrent l’Europe, qui laisse exterminer aujourd’hui la Pologne. L’histoire n’est pas plus reconnaissante que les hommes.

La Trappe était le lieu où Bossuet se plaisait le mieux: les hommes éclatants ont un penchant pour les lieux obscurs. Devenu familier avec le chemin du Perche, Bossuet écrivait à une religieuse malade: «J’espère bien vous rendre à mon retour de la Trappe, une plus longue visite», paroles qui n’ont d’autre mérite que d’être jetées à la poste en passant et d’être signées: _Bossuet._

Bossuet trouvait un charme dans la manière dont les compagnons de Rancé célébraient l’office divin: «Le chant des Psaumes, dit l’abbé Ledieu, qui venait seul troubler le silence de cette vaste solitude, les longues pauses de Complies, le son doux, tendre et perçant du _Salve Regina_, inspiraient au prélat une sorte de mélancolie religieuse.» A la Trappe il me semblait en effet, pendant ces silences, ouïr passer le monde avec le souffle du vent. Je me rappelais ces garnisons perdues aux extrémités du monde et qui font entendre aux échos des airs inconnus, comme pour attirer la patrie: ces garnisons meurent, et le bruit finit.

Bossuet assistait aux offices du jour et de la nuit. Avant Vêpres, l’évêque et le réformateur prenaient l’air. On m’a montré près de la _grotte de Saint-Bernard_ une chaussée embarrassée de broussailles qui séparait autrefois deux étangs. J’ai osé profaner, avec les pas qui me servirent à rêver René, la digue où Bossuet et Rancé s’entretenaient des choses divines. Sur la levée dépouillée, je croyais voir se dessiner les ombres jumelles du plus grand des orateurs et du premier des nouveaux solitaires.

Bossuet reçut le viatique le lundi saint de l’année 1704: il y avait quatre ans que Rancé n’existait plus. Bossuet se plaignait d’être importuné de sa mémoire, sa garde lui soutenait la tête: «Cela serait bon, disait-il, si ma tête pouvait se tenir.» Dans un de ces moment, l’abbé Ledieu lui prononça le mot de gloire; Bossuet reprit: «Cessez ces discours; demandez pour moi pardon à Dieu.»

Le 12 avril 1704, les pieds et les mains du moribond s’engourdirent. Un peu avant quatre heures et demie du matin il expira: c’était l’heure où son ami Rancé priait aux approches du jour. L’aigle qui s’était en passant reposé un moment dans ce monde reprit son vol vers l’aire sublime dont il ne devait plus descendre: il n’est resté de ce sublime génie qu’une pierre.

Rancé eut d’abord la pensée de se démettre de son abbaye; il consulta Bossuet au mois de décembre 1682. Bossuet lui répondit d’attendre. Dans cette année le père d’un jeune mousquetaire réfugié à la Trappe se plaignit de la captation dont on avait usé envers son fils, il ne reçut de l’abbé que ces mots: «Vous le quitterez bientôt.»

En ce temps-là mourut l’abbé de Prières. J’en ai souvent parlé. Il fit écrire à Rancé par un prêtre: «L’abbé de Prières m’ordonna dans les derniers moments de sa vie de vous donner avis de sa mort en vous témoignant l’estime qu’il a conservée pour vous jusqu’au dernier soupir.»

Ces honnêtes gens se léguaient leur estime.

De toutes les accusations portées contre Rancé aucune ne s’appuyait sur une apparence de vérité, excepté celle de jansénisme. On a une lettre de lui, adressée en 1676 à M. de Brancas; elle s’exprime ainsi: