Vie de Grillon

Part 9

Chapter 93,850 wordsPublic domain

Pédantesques et vains, car les expériences sont ici à la portée de tous. Une caisse en bois de vingt à quarante centimètres de longueur et de largeur, d’à peu près autant de hauteur; deux ou trois orifices pratiqués dans les cloisons verticales et contre lesquels on cloue de la toile métallique,--ceci pour ventiler l’heureuse prison; un morceau de prairie automnale et rase découpé sur une quinzaine de centimètres de profondeur et d’une superficie telle qu’il épouse strictement le fond de la caisse; une vitre en guise de couvercle; vous disposez en pente la prairie factice pour que Grillon ait la chère illusion d’un talus; vous arrosez l’herbe de temps en temps,--légèrement,--pour qu’elle vive et se développe... Chargez n’importe quel naturaliste parisien de vous procurer de jeunes grillons, en septembre ou même encore en octobre; ajoutez, à la pitance suffisante que fournira l’herbe bien soignée, quelques feuilles de laitue ou quelques miettes de pain, si vous tenez à gâter vos pensionnaires... C’est tout, et, comme l’on voit, c’est très simple... J’ajoute que certains êtres humains de sexe et d’âge différents, mais tous un peu désœuvrés et vaguement neurasthéniques, à qui j’avais fait cadeau de cages de ce genre, par moi aménagées et peuplées, m’ont juré durant des quinze jours que l’observation des mœurs de mes insectes était autrement passionnante que le bridge. Si mes lecteurs ou lectrices n’ont pas oublié déjà ce qu’il advient d’une semblable colonie quand on y introduit une ou plusieurs mantes religieuses, la distraction que je leur indique leur paraîtra plus intéressante encore...

Je n’ai plus qu’à exposer aussi brièvement que possible ce qui m’a paru particulièrement pittoresque ou plaisant, significatif ou singulier, dans la façon dont Grillon entreprend la construction de sa demeure, dont il l’aménage et dont il en use, quand elle est finie.

* * * * *

§ 1.--... «Quand elle est finie...» Je m’exprime mal, car Grillon ne considère jamais sa demeure comme terminée et s’efforce constamment de la rendre plus confortable et plus sûre. Les trente premiers millimètres de galerie, creusés avec la précipitation que j’ai dite, ont à peu près partout la même apparence et les commencements de terriers s’enfoncent presque tous selon une pente identique, assez raide d’ailleurs. Mais, ensuite, la question se complique pour Grillon. Il faut réfléchir et observer durant des jours et des jours avant de décider du sens dans lequel il convient que la galerie tourne, et si elle doit virer brusquement ou non, et s’il vaut mieux exagérer ou atténuer son inclinaison en profondeur. Qu’on ne croie pas, en constatant les différences de profondeur, de direction, les diversités souvent très curieuses dans la disposition de la plate-forme que rien, dans tout cela, provienne du hasard ou de la fantaisie de l’insecte. Celui-ci agit en raison de considérations très précises dont la réalisation pratique exige une science instinctive incontestable et aussi un évident labeur de réflexion.

§ 2.--Les trois principes essentiels auxquels Grillon tente toujours de se conformer pour le mieux, dépendent uniquement de sa triple préférence pour un abri aussi sûr que possible, aussi peu humide que possible, aussi ensoleillé que possible.

Un terrain à la fois friable et très perméable l’engage à ne pas trop se méfier de l’humidité; et c’est pour cela que les terriers que j’ai observés dans les sables landais sont relativement courts et peu profonds. En revanche, ils présentent en coupe horizontale des courbes assez considérables. Ceci suppléerait à cela s’il s’agissait pour Grillon, non plus de garer sa peau des infiltrations pluviales, mais de parer à l’effusion de son propre sang.

La plate-forme sera étroite et encaissée si le trou s’ouvre bien au midi,--ce qui est l’idéal de Grillon. La galerie, toujours en angle plus ou moins aigu avec l’horizon, sera d’autant plus poursuivie en droite ligne que Grillon aura su commencer son trou bien en face du soleil dans sa force et à son apogée; de la sorte, il savourera presque jusqu’au fond de sa demeure la bienfaisance de l’astre, volupté qu’il semble accepter même au prix de quelques risques de plus.

Ceci dit, on peut étudier tous les terriers de grillons du monde; je suis certain que, pour les édifier selon les goûts de la race dans l’endroit que l’individu a choisi, un architecte doublé d’un minéralogiste et triplé d’un astronome ne ferait pas de meilleure besogne que Grillon.

§ 3.--Si un accident détruit de fond en comble le domicile de Grillon, son attitude en face de cette déplorable affaire dépend de son âge. N’a-t-il point encore mué pour la première fois? Presque toujours, il se remet héroïquement à l’œuvre, si mauvaise que soit la saison et si amollie de pluie ou durcie de gel que soit la terre. A-t-il changé de peau pour la deuxième fois? Il préférera, la plupart du temps au renouvellement d’un effort déjà tardif, se résigner à un gîte de fortune, comme ceux--touffe d’herbe ou caillou,--dont il usait à la manière d’hôtelleries avant de choisir son emplacement... Enfin, s’il a conquis sa parure nuptiale, la question est toute tranchée; certes, c’était exquis, qu’on fût mâle ou femelle, de posséder un beau gîte bien à soi, sur la terrasse duquel on pouvait ou prodiguer son lyrisme, galants appels aux bien-aimées, insolents défis aux rivaux quand on était du sexe fort, ou savourer silencieusement un concert aussi flatteur, quand on appartenait à l’autre sexe; mais, tout bien pesé, la plupart de nos heures étaient déjà vagabondes, le fond de notre trou, ne nous voyant plus, nous croyait déjà morts et nous semblait, à nous, respirer un relent de cave et de tombe, tant nous nous sentions amoureux de soleil, de plein air et d’aventures; nous ne revenions plus, de temps en temps, chez nous, que pour nous installer arrogamment sur le seuil, en chantant sur un ton ou en prenant une attitude qui signifiaient à nos rivaux ou rivales: «Attention! je suis chez moi... et vous allez voir ce que vous allez voir, si vous avez l’air d’en douter!...»

Menues satisfactions d’amour-propre qui, désormais, ne pèsent guère dans la balance! Contrairement à ce que ferait un homme sur le tard de sa vie, Grillon, en son suprême âge, qu’on ait détruit son gîte si cher ou qu’on l’en ait chassé, s’en moque... Il a désormais mieux à faire qu’à bâtir; il a à créer.

§ 4.--Jusqu’ici, il ne s’est agi que de la demeure de Grillon en liberté. Capturé tout petit et placé dans une cage comme celle que j’ai décrite un peu plus haut, il ébauchera un terrier quand il aura atteint sa taille définitive. Mais il ne se livrera à ce travail qu’avec une certaine nonchalance, pour satisfaire à une aspiration héréditaire, et non plus sous l’aiguillon véhément de la nécessité. Un des miracles qui m’ont le plus frappé à propos de Grillon installé dans une cage, c’est la conscience qu’il manifeste aussitôt de la sécurité à lui promise par cette situation nouvelle. Que tous les ennemis qui le menaçaient dans l’herbe des champs ne risquent plus de s’attaquer à lui en pareil lieu, peut-être le sait-il dès qu’il a fait le tour de ce domaine; en tout cas, il agit comme s’il en était sûr. Nulle timidité dans ses promenades, nulle méfiance durant ses repas; bientôt, qu’il ait été capturé jeune, adulte ou sur la fin de ses jours, _il connaîtra mes mains_, grosses bêtes inoffensives, et se laissera saisir par elles sans plus de crainte qu’il n’en éprouverait si, par exemple, il était en plein air, un peu rudoyé par le vent.

C’est pourquoi, en captivité, quand on lui fabrique un terrier, comme je l’ai fait lors de l’expérience cruelle de sa cohabitation avec les mantes religieuses, certes, il en use, parce qu’il arrive des champs et n’a pas encore l’habitude du lieu; les mantes introduites, il y restera volontiers, pressentant trop justement le terrible danger qui le menace; mais si la cage ne contenait pas d’ogres, on le verrait bientôt, lui et ses frères, délaisser ces terriers et leur plate-forme, n’y pas rentrer de longtemps, sauf en cas de très vive alerte, estimant sans doute qu’il vaut mieux ne pas brouter toujours à la même place, que rien n’aiguise l’appétit comme de changer de restaurant, et qu’il n’est pas de meilleure posture pour se chauffer le ventre au soleil que celle qui consiste à s’aller accrocher aux si commodes fils de la toile métallique.

Et alors, vous pouvez boucher son terrier, qu’il soit son œuvre ou la vôtre; il viendra une fois ou deux rôder à l’entour, ne tentera rien, n’insistera pas, même si le dégât est facilement réparable. Il se moque profondément d’un habitacle qui ne représente plus pour lui qu’un luxe superflu, dénué de tout intérêt.

VI

C’est dire à quel point Grillon sait s’adapter à des conditions de vie autres que celles qui représentent les traditions imprescriptibles de sa race. Lui qui, libre, doit avoir perpétuellement présents en lui le sentiment du danger et le souci de sa défense, se montre le moins timide des insectes dès qu’il se sent en sécurité. Confiants dans la bonté du sorcier qui leur dispense, en plus de cette sécurité, des friandises comme on n’en saurait rencontrer à tout bout de champ dans les champs, les grillons captifs se laissent vivre en hôtes d’une merveilleuse Thélème... Bien entendu, cette paix bénie ne les dégoûte pas de se battre entre eux; de ceci, ils ne s’en privent jamais, et, même au sortir de l’œuf, leurs dents, encore insoucieuses de brouter, se montrent avides déjà de mordre; d’ailleurs, ce ne sont là que des houspillades sans gravité, et qui tiennent plus du sport que de la guerre. Ce qui est sûr, c’est que, dans le monde clos où ils vivent par mes soins, la crainte véritable, l’oppression du danger semble être pour jamais abolie.

J’imagine (et cette imagination, pour quiconque connaît Grillon, prend des airs de certitude), j’imagine que cet immense et perpétuel effroi qu’il a éprouvé à l’état libre, ou que ses ancêtres libres ont éprouvé, ne doit plus exister dans la mémoire instinctive du captif que d’une façon pour ainsi dire légendaire; oui, un peu comme tant de faits pourtant bien naturels qui terrifièrent l’humanité primitive, demeurent dans le patrimoine mémorial des civilisés, ennoblis du titre de légendes, revêtus de toute la poésie verbale et rythmique où se peuvent hausser nos esprits.

Qu’est, à proprement parler, ce qu’entend par _civilisation_ le vulgaire? Le vulgaire, ou, pour mieux dire, le commun des hommes, ou pour mieux dire encore, la plupart des hommes,--tout cela, afin que M. Georges Duhamel, qui a choisi ce mot pour titre à une fort belle œuvre,--ne me soupçonne pas de le confondre avec le _vulgum pecus_; car il a pris le mot de civilisation dans le même sens que moi; il l’a fait ironiquement et par antiphrase, certes, mais, pour lui et pour moi, cela revient au même... Et le sens que j’attribue ici à _civilisation_ correspond à peu près uniquement à _sécurité_ et à _bien-être_.

Sécurité et bien-être qui apaisent vite et presque du jour au lendemain mon héros encagé, qui le font probablement _sourire_ (car c’est là le seul mot que je vois pour traduire probablement la chose) d’un nombre comme infini de géants, d’ogres et de mauvais génies auxquels il pense avoir le droit de ne croire plus! Mais peut-être cette délivrance du danger est-elle payée très cher par ceux de sa race, comme elle le fut dans la race humaine; peut-être, parce qu’il n’a plus peur des génies malfaisants, sourit-il avec le même mépris de ceux qui furent aimables et beaux, comme nous faisons nous-mêmes des fées et des nymphes; et peut-être lui arrivera-t-il de croire que le soleil lui-même est un mythe puéril, pour cette simple raison que, sachant son amour de la chaleur, je place sa cage, dans les jours froids, non loin d’un fourneau.

* * * * *

Ah! ceci n’est que l’histoire toute nue d’un insecte qui m’amuse et que j’aime, et ma grande crainte, durant que j’écris cette histoire, est, avec celle d’atteindre au pédantisme par trop de scrupule ou de minutie, celle d’avoir l’air de composer une fable à l’usage de mes semblables. Les Muses qui me sont les plus chères puissent-elles m’avoir jusqu’ici préservé et me préserver jusqu’au bout de donner naïvement dans l’un ou l’autre de ces pièges!

Et pourtant, pourtant...--ceci n’est même plus de l’histoire, ceci ne représente plus que des mots lancés en l’air, en plein dans le domaine du rêve!...--qui pourrait affirmer, quand nous sourions des vaines terreurs de nos ancêtres, que notre sécurité et notre bien-être relatifs de civilisés ne sont pas les résultats d’un encagement où l’encageur est destiné à rester aussi obscur pour nous que nous le sommes pour Grillon nous-mêmes?

Voilà d’ailleurs qui dépasse notre sujet; et les conclusions de certains raisonnements par analogie risquent de troubler à l’excès les imaginatifs.

* * * * *

Retenons donc tout simplement l’extraordinaire facilité de Grillon à vivre captif,--grandeur ou faiblesse bien plus rare qu’on ne pourrait le supposer chez la plupart des insectes,--et non seulement à vivre captif, mais à s’adapter à la captivité, à s’y accommoder, et même à s’en accommoder, à se familiariser et à s’apprivoiser, bref, à se _civiliser_. Et cela nous permettra une digression, que j’estime nécessaire, au sujet de Cricri, le cousin domestique de Grillon, plus ordinairement appelé Grillon des foyers.

Il y a tout lieu de supposer que la divergence, l’éclosion d’une nouvelle branche sur le tronc jusque-là unique de la race grillonne, s’est produite à une époque assez récente, comme celle qui a fait deux êtres distincts du chien et du loup. Epoque assez récente, puisque, dans les deux cas, il y a toute vraisemblance pour qu’elle ait également été celle où l’homme commença de savoir faire du feu dans des gîtes à peu près stables. Parmi les chiens-loups, il en fut qui eurent peur de l’homme et du feu et devinrent ses ennemis loups, d’autres qui trouvèrent que son foyer et les restes de sa nourriture avaient bien leur charme et devinrent ses amis chiens. De même, dans la race des grillons qui pullulaient au seuil de la caverne préhistorique, il y en eut qui, plus faibles, plus lâches ou plus malins, préférèrent la chaleur moins éblouissante, mais quotidienne et régulière qu’entretenaient les premiers hommes dans l’ombre, à celle qui régnait, aléatoire et variable, sous le dôme excessif du ciel.

Je n’aime pas à provoquer des monstres et à imiter, même très petitement, l’effroyable docteur Moreau. J’ai en outre l’horreur d’expériences comme celles que je vais décrire, parce que j’ai l’impression, quand je les effectue, que, pour le vain plaisir d’affirmer une futile vérité, je me mêle odieusement de grandes et profondes choses qui ne me regardent en rien...

Voici, pourtant.

Un petit paysan m’avait dit, me voyant «tuter» un grillon, c’est-à-dire tenter de le faire sortir de son trou en l’agaçant du bout d’une herbe fine et flexible:

--Si vous voulez qu’il chante bientôt, il n’y à qu’à le mettre en boîte près du feu.

Effectivement, ce Grillon, qui se trouvait être un mâle, placé dans un angle de ces immenses cheminées rustiques où le feu ne s’éteint jamais, vivant dans une atmosphère torride, brûla les étapes, et chanta en fin de janvier... Introduit alors dans une cage où la plupart des gens de sa génération venaient à peine d’accomplir leur seconde métamorphose, il fut considéré sans doute par eux comme un phénomène inquiétant, puisque, trois jours après, je le trouvai dévoré à moitié... Trois de ses compagnons s’acharnaient encore sur sa dépouille, rageusement.

L’humanité a fait brûler des sorciers ou des sorcières pour des motifs moindres.

Mauvaisement encouragé par ce premier résultat, j’ai pris, en août 1913, dans une de mes cages, deux brindilles de laitue desséchée supportant une centaine d’œufs nouvellement pondus; je les ai confiés à une boîte de bois et ai installé celle-ci tout près du fourneau, dans la cuisine... La période d’incubation dans les conditions ordinaires est de vingt à vingt-cinq jours. Dans la boîte installée le jour près du fourneau, et la nuit, dans l’âtre, à une température qui devait parfois dépasser 40° et qui ne descendait guère au-dessous de 20° centigrades, ma couvée a mis tout juste treize jours à éclore!

Je note que le nombre des œufs qui ne «valurent rien», comme disent mes paysans en parlant des œufs clairs de leurs poules, fut infiniment plus considérable qu’il n’arrive d’ordinaire. Pour une centaine d’œufs, une cinquantaine seulement de grillonneaux; mais ils ne différaient en rien, ni par la taille, ni par la robustesse, des grillons nés normalement.

Sur lesdits cinquante grillonneaux, j’en prélevai au hasard une vingtaine qui, dès lors, vécurent dans une cage exposée en plein air... La précipitation factice de leur venue au monde n’influença nullement leur santé ni leur vie; la dernière femelle mourut à la veille de la déclaration de guerre, ce qui était déjà arrivé à la plupart de ses sœurs ayant vécu et grandi en liberté.

En revanche, ce fut auprès du fourneau que j’établis la demeure des trente autres grillonneaux... Je pris d’abord la précaution, à cause de la température torride du lieu, de renouveler très souvent leur pitance, mais je ne tardai pas à m’apercevoir que la laitue desséchée et racornie, dont ils eussent fait fi ailleurs, leur semblait dans leur gîte surchauffé un aliment acceptable et _même plus sain que tout autre_. Véritable prodige d’adaptation lucide et rapide! Les quelques décès que j’ai constatés dans cette atmosphère anormalement chaude, je crois pouvoir affirmer qu’ils furent dus à une sorte de dysenterie provoquée par une absorption exagérée de laitue fraîche, verte et aqueuse; aux méfaits d’une vie vraiment trop civilisée et factice, cette fois, d’un régime de surmenage et de suractivité imposés, s’était ajoutée tout naturellement la possibilité de la maladie, phénomène inconnu de Grillon libre, et inconnu aussi dans les monastères édifiés par mes soins où il est permis à ce brun moinillon d’observer l’obédience aux immuables règles de l’annuelle cérémonie solaire.

Dès le début de mars, mes grillons _accélérés_, qui n’avaient pas beaucoup chanté et guère plus aimé sans doute, commencèrent de mourir, en avance de quatre mois sur leur génération! Peu d’œufs dans la cage; mais, néanmoins, il y en avait. J’aurais dû alors, je le confesse, en distraire quelques-uns pour voir ce qu’il adviendrait d’eux dans des conditions normales. J’ai eu vaguement, un instant, je le confesse, l’orgueil un tantinet prométhéen d’espérer que, par mon artifice, une nouvelle génération de grillons des champs naîtrait, pour la première fois depuis des siècles et des siècles, avant que la génération précédente fût retournée au néant. J’ai donc laissé tous les œufs dans la boîte installée à demeure près du fourneau... et j’ai trouvé un jour ladite boîte ébouillantée à la suite d’un très banal incident culinaire.

Un jeune savant de mes amis, que mes menues études intéressaient, me conseillait de renouveler l’expérience au plus tôt, dès qu’auraient pondu mes grillonnes normales. Il m’indiquait qu’il serait également curieux de tenter l’expérience en sens contraire, d’observer si une basse température ne retarderait pas l’éclosion des œufs et des dates ordinaires des successives métamorphoses. Effectivement, je trouverais singulier que l’horloge de cette petite vie ne fût pas retardée par le froid à peu près dans la même mesure qu’elle est avancée par la chaleur.

Mais la guerre est venue en la saison même où il eût fallu recueillir des œufs de grillonnes normales...

* * * * *

... Et puis, je n’aime pas beaucoup, je le répète, à me livrer à des expériences de ce genre; et, enfin, sur ce point, j’en sais autant qu’il me paraît nécessaire ici, puisqu’il s’agit simplement d’éclairer au mieux la façon dont la branche Cricri s’est détachée du tronc principal de la race. Cricri est plus petit que Grillon, plus agile et plus déluré, ses yeux sont plus gros et bombés, comme ceux des êtres qui vivent dans l’ombre; il est de couleur grisâtre et blafarde, sans doute pour la même raison; à part cela, il n’y a guère entre eux plus de différence qu’entre deux cousins germains dont l’un habiterait les champs alors que l’autre, plus ambitieux ou croyant mieux vivre, se serait mis «en place» à la ville.

La durée de leur existence est à peu près la même,--plus courte peut-être de quelques jours pour Cricri; les métamorphoses successives ont lieu au bout de laps de temps identiques; les moirures des ailes grisâtres de Cricri mâle et adulte reproduisent exactement les moirures des ailes tête-de-nègre, bordées de jaune à leur attache, de Grillon; les ailes des femelles de Cricri comportent les mêmes signes et les mêmes dessins que celles de Grillonne.

Quant au chant, je défie l’oreille la plus exercée de démêler s’il provient d’une paire d’ailes masculines grises ou brunes; il est simplement probable que Cricri a plus de voix. Le seul fossé sérieux qui sépare Cricri et Grillon, c’est que, la vie de celui-là n’étant pas soumise à la marche des saisons, il naît, aime et meurt à n’importe quelle époque de l’an; sa vie, je le répète, n’en est pas moins limitée pour cela; mais il n’est plus pour l’éclosion de date rituelle; il y a également lieu de croire que le temps d’éclosion d’une même ponte varie selon que la grillonne grise a déposé certains de ses œufs très près de l’âtre et d’autres un peu plus loin.

Ainsi, Cricri ne voit pas plus que Grillon ses propres enfants naître et grandir; mais les fils de ses cousins plus ou moins éloignés peuvent le voir adulte dès leur naissance. En fait, le chant du Grillon de l’âtre résonne en toutes saisons, et, lorsqu’une pierre d’un vieux four tombe ou qu’on répare un foyer, on découvre souvent un gîte où des cricris de tout âge habitaient _en commun_... Il en est de naissants, il en est dont les bouts d’ailes n’attestent que la première ou la deuxième métamorphose, il en est de nuptiaux... Et, devant le cataclysme, c’est un grouillement éperdu de bestioles, aux tailles diverses, qui se hâtent en bondissant à la recherche de la première lézarde qui soit dans le parquet, entre deux carreaux, à l’angle d’une cloison, et qui, lorsqu’un gîte se présente, n’hésitent pas à s’y enfouir en masse, mâles et femelles, grands et petits.

Que nous voici loin de l’individualisme féroce de notre héros champêtre! Je ne veux plus ici décrire que ce que mon imagination et mes sentiments me dicteront, assuré de me mieux rapprocher du vrai de la sorte. Et je dis: le grillon domestique et le grillon des champs furent il y a très longtemps pour nous, et encore plus longtemps pour eux, des frères. Les plus faibles furent forcés de se tirer d’affaire en inventant des gîtes que leurs pattes avaient la paresse de construire, en usant d’un soleil factice, le vrai soleil ne suffisant plus à leur médiocre complexion. L’accommodation à leur nouveau milieu,--c’est-à-dire leur domestication, la nécessité d’utiliser pour vivre les demeures humaines, leurs feux et leurs détritus alimentaires,--dut être réalisée très vite, si l’on en juge par la facilité qu’éprouve un homme à modifier par la chaleur et l’obscurité la progression de la vie du grillon des champs au cours d’une seule génération. La nature n’a pas travaillé autrement que moi-même quand je logeais mes grillons paysans sur le fourneau et dans l’âtre; mais elle travaillait plus soigneusement et moins vite; et puis cela la regardait; c’est son métier de donner des facilités de vivre à divers lots d’individus par trop mal venus d’une espèce; mais c’est un sacrilège de notre part, même sous des prétextes scientifiques, de détourner des êtres normaux de la voie que les efforts de milliards d’ancêtres leur ont méritée ou imposée.