Part 8
Et, cette fois aussi, c’est du beau sport! Egalité absolue, connaissance et usage des mêmes ruses, frénétiques poursuites, offensives et contre-offensives perpétuelles, essais de fascination et d’épouvantement de part et d’autre, ébrouement furieux d’ailes, procédés d’intimidation multiples et savants, jusqu’à ce qu’une faim devenue frénétique impose le corps à corps final et fasse rouler les deux matrones ennemies, accrochées irréparablement l’une à l’autre. Match sans résultat, dirions-nous en langage humain, car l’heure de la mort a sonné dès lors pour les deux ogresses; il ne s’agit plus que de savoir laquelle des deux aura prélevé, en fin de compte, le plus de nourriture sur son adversaire et aura, en conséquence, la consolation de ne trépasser qu’un peu plus tard,--satisfaction d’ordre à coup sûr strictement moral.
Je pense alors, toujours un peu puérilement, que Grillon est vengé, et je m’en réjouis. Mais je ne peux m’empêcher d’éprouver un désagréable frisson en pensant que, après les diverses guerres mémorables qu’a subies l’humanité, il ne fut pas rare de voir les vainqueurs désignés et reconnus s’entre-dévorer, à la façon de mes mantes religieuses, fortes pourtant, et grasses et riches de tout l’espoir d’avenir que l’une et l’autre contenaient.
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On ne saurait se rendre compte de la vie d’un être sans bien connaître les dangers qui la menacent et qui en font le prix. C’est pourquoi je n’ai pas hésité à m’attarder sur les ennemis principaux de mon personnage et sur les moyens parfois ingénieux dont ils usent contre lui. Mais Grillon n’a pas à se méfier, bien entendu, des seuls pièges de courte vie que lui tendent d’autres êtres animés. De même qu’une tuile peut tomber sur la tête d’un paisible promeneur ou une tortue sur le cerveau illustre d’Eschyle, de même Grillon peut entrer dans la mort noire du fait d’un sabot innocent de berger ou de ruminant qui se sera par hasard appuyé sur lui. Mais je n’ai pas à insister là-dessus, quelle que soit la rigueur que je souhaite à la conclusion où je tends.
Signalons encore que Grillon, comme la plupart des insectes qui ne vivent pas en société, semble ignorer la maladie; certes, quand, en avril, une grêle abondante transforme pour un temps la surface du sol en glacier, calamité météorologique assez fréquente en Gascogne, j’ai observé maintes fois que Grillon, recueilli par moi à moitié étouffé et congelé, meurt en dépit de mes soins; tout de même, il serait excessif de prononcer ici un mot comme pneumonie.
J’ai noté également qu’un grillon dont le gîte a été fortuitement inondé par l’urine d’un quelconque ruminant,--cheval, mulet, bœuf ou vache, hôtes fréquents des prairies,--sort aussitôt de son trou «comme s’il y avait le feu», pour employer l’expression d’un vieux paysan à qui, un jour, je faisais remarquer le fait. J’ai renouvelé souvent l’expérience, à l’aide d’urines préalablement recueillies. Qu’on me fasse grâce de détails en pareil sujet!... Mais, que l’infect liquide provînt de la vessie d’un mammifère herbivore, carnivore ou omnivore, le résultat fut toujours le même. Grillon apparaissait très vite, comme affolé, tentant de s’essuyer aux menues herbes; autant qu’il y ait jamais réussi ou que j’en aie pris soin moi-même avec un peu d’ouate hydrophile, Grillon ne s’est jamais remis d’un pareil coup que dans les cas où il n’avait pas été sérieusement inondé. Transporté dans une de mes cliniques, il y demeurait immobile, sans prendre de nourriture, témoignant d’une apathie complète; et il mourait dans la semaine.
L’effet physiologique exact, pour Grillon, d’un bain d’urine? Je l’ignore. Cela ressemble à une suppression totale de la sensibilité et notamment de la sensibilité gustative, puisque la mort a lieu par inanition, quelles que soient les friandises que l’on offre au malade. Mais, sur ce point, je me borne à signaler le fait; je n’affirme ici qu’une des nombreuses causes (rare celle-ci, certes, et probablement peu soupçonnée) qui peuvent faire Grillon en liberté mourir à l’improviste.
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Maintenant, concluons.
J’ai évalué (approximativement, bien entendu) à trente pour cent le nombre des grillons à naître ou nés qui sont détruits par les fourmis. J’aurais pu, à la fin des alinéas précédents, et à propos des divers autres ennemis de Grillon que j’ai passés en revue, énoncer chaque fois une nouvelle évaluation approximative du même genre. Je m’en suis gardé comme d’un refrain sinistre et qui aurait risqué de lasser encore par sa monotonie. J’aime mieux faire cette évaluation en bloc et déclarer, après mûre réflexion et des années d’expériences, que, sur cent grillons, il n’en est pas, en moyenne, la moitié d’un qui meure de sa belle mort...
Heureusement, Grillonne pond de deux cents à deux cent cinquante œufs en cage et un peu plus (de ceci, je n’en suis pas sûr, mais je le soupçonne) en liberté. Donc, un couple de la génération de l’an passé sera remplacé au début de la saison des amours, cette année-ci, par un trio, ou presque... Mais quelques mâles, non contents des coupes sombres pratiquées par leurs ennemis dans leurs rangs, jugeront encore bon de s’endommager entre eux. C’est pourquoi, chaque an, malgré la fécondité considérable des femelles, il n’y aura pas sensiblement plus ou moins de grillons sur la terre qu’il n’en existait l’an précédent.
Si d’autres ennemis et d’autres dangers survenaient au cours des siècles, il est probable que Grillonne pondrait davantage ou que sa race apprendrait à mieux encore se dissimuler ou défendre. Mais il est sûr que, pour quelques myriades d’années humaines, nous nous trouvons en présence d’un équilibre parfaitement stable dans l’évolution de cette race très avancée et que, malgré les épreuves terribles auxquelles chacune de ses générations est soumise, Maman Nature et Papa Bon Dieu, les surveillants de la Balance, estiment que tout va bien ainsi.
IV
AUTRE MONOLOGUE DE GRILLON:
_«Je dois maintenant, non pas redoubler de prudence, mais me gourmander perpétuellement afin de demeurer au moins aussi prudent que je l’ai été jusqu’ici. Je suis distrait, ravi; beaucoup des miens, je le sens, ont dû déjà payer cher des distractions et des ravissements de ce genre._
_«D’abord, les trésors sans prix que m’a offerts la vie, se sont augmentés d’un nouveau trésor dont l’absence ou la suppression, à présent que je le connais et que j’en ai joui, déprécierait tous les autres. Ce fut très singulier: j’allais au hasard, à travers l’émerveillement perpétuel des herbes, des couleurs, des tiédeurs, des odeurs, sans autre souci que de me garer au moindre bruit, comme il sied à un grillon pieusement respectueux de sa vie et de l’avenir de sa race; tout à coup ma face a heurté plus fortement qu’à l’ordinaire un brin d’herbe. L’ai-je mordue, à tout hasard, pour lui apprendre à mieux respecter une autre fois ma promenade, ou ai-je ainsi agi pour une raison différente et qui m’était encore obscure? Je ne sais. Mais je sais qu’à peine mes crocs s’étaient refermés sur le brin d’herbe, une volupté que je n’avais jamais éprouvée jusque-là s’est insinuée dans tout mon être, plus moelleuse que tout ce qu’on frôle en marchant de très doux, plus éblouissante que la lumière, plus bienfaisante que la chaleur, plus puissante en moi que les plus vifs parfums du sol et des plantes,--oui, puissante au point de me faire oublier le danger souvent, trop souvent... Ce n’était plus la beauté et la bonté répandues autour de moi qui me faisaient l’aumône, c’était comme si la bonté et la beauté du monde se fussent données pleinement à moi, en se réduisant à ma mesure; elles ne me souriaient plus au passage, elles communiaient avec mon bonheur._
_«Alors, j’ai mâché longtemps le brin d’herbe, très longtemps, et je me suis étonné soudain de le voir devant moi abîmé, meurtri, saccagé, et peut-être en ai-je été un instant épouvanté, comme si j’avais épuisé avec trop de gloutonnerie les délices qu’il m’avait offertes. Mais bien vite, j’ai compris que je m’étais enrichi de sa diminution ou de son anéantissement et que les innombrables brins d’herbe de ce monde contiennent pour moi les mêmes vertus. Quand j’ai mordu et mâché le brin d’herbe, je crois devenir aussi puissant et éternel que le monde qui m’abrite; je suis beau et fort; je conçois contre le danger des ruses dont l’ingéniosité m’éblouit moi-même, et je sens, dans mes mâchoires à l’énergie décuplée, frémir une rage qui me ferait tenir tête à des brigands devant lesquels hier encore j’aurais fui..._
_«Merci, mon Dieu, d’avoir répandu,--tu ne le fais probablement pas pour tous les autres êtres,--le souverain miracle de la nourriture au-devant de mon moindre désir et de chacun de mes pas.»_
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Je crois, en effet, avoir dit que Grillon ne mange pas durant les premiers jours qui suivent son éclosion. Et, pourtant, il grandit et se développe. Sur ce point, ma certitude a été facilement acquise: je mets une dizaine de grillons nouveau-nés dans une boîte en fer blanc couverte d’un vitrage, et j’expose celle-ci au midi, «au bon du soleil», comme on dit chez nous; j’installe à côté d’elle une autre boîte pareille et peuplée d’un nombre égal de grillonneaux; mais, dans celle-ci, je renouvellerai journellement la provende traditionnelle des grillons: herbes des champs, feuilles de laitue, plus les aliments de luxe, sucre et mie de pain, qu’un geôlier de mon espèce n’a pas le cœur de leur refuser.
Au bout d’un temps qui ne saurait varier beaucoup de quinze jours à trois semaines (quinze jours, si beau qu’ait été le temps, trois semaines s’il s’est montré maussade) les grillons de l’une et l’autre cage se sont également développés, jusqu’à atteindre le quart environ de l’importance qu’ils auront adultes; je constate aussi que les grillons de la cage ravitaillée n’ont touché à aucun des mets par moi servis, fût-ce du bout des mandibules, et qu’il n’y a trace d’excréments, même au microscope, nulle part.
Cependant, deux autres cages, de bois, celles-ci, et couvertes d’un toit de singalette, c’est-à-dire infiniment moins pénétrables que les premières à la lumière et à la chaleur, ont été placées par mes soins dans un recoin de grenier froid, à l’abri de tout soleil. Là aussi, il en est une que je ravitaille chaque jour. Au bout d’une vingtaine de fois vingt-quatre heures, les quelque vingt grillons que j’ai installés dans ces régions défavorisées ne semblent pas se porter mal, certes, à cela près qu’ils présentent, dans la cage ravitaillée comme dans celle où a été observé le plus strict des jeûnes, une corpulence nettement inférieure.
Ces hôtes des recoins sombres et froids d’un grenier ne sont pas seulement, en effet, quatre fois moindres, par la taille et le poids, qu’un adulte: ils atteignent à peine la moitié de l’importance qu’ont déjà leurs jumeaux favorisés d’un climat lumineux et ensoleillé.
J’ajoute que si les grillons du grenier et ceux de la véranda ou de la serre sont alors placés dans une cage unique, et chaude et claire, et bien pourvue d’aliments, les déshérités ont tôt fait de rattraper le temps perdu; l’instant est venu, pour mes deux clans de pensionnaires, d’ajouter la satisfaction de la faim aux bienfaits que Nature leur a prodigués déjà, et les chétifs, les retardataires, en sont quittes pour mettre les bouchées doubles.
Au bout de quinze jours, les quarante grillonneaux, venus dix par dix, dans la même cage, de quatre cages diverses, sont tous d’égale taille et font honneur à leur nourricier.
Que conclure de tout ceci, à moins que mes yeux n’aient failli, ou que je n’aie omis quelque cinquante fois de suite une des conditions essentielles de l’expérience? Il faut conclure que Grillon, au sortir de l’œuf, peut se passer de manger pour croître et que, de cette croissance où il aspire, comme toute créature qui naît pour mourir, la lumière et la chaleur sont les facteurs cardinaux durant les quinze ou vingt premiers jours de son existence.
Le fait peut sembler extraordinaire, mais l’expérience est si facile que je m’en voudrais de ne pas conseiller de la tenter à quiconque s’étonnerait. Deux boîtes de conserves couvertes d’un bout de vitre et percées de trous pour laisser passer l’air; deux minuscules caisses de bois, deux boîtes de dominos par exemple, dont on remplacera le couvercle à tiroir par la clôture d’un tissu qui, lui aussi, permette aux captifs de respirer à leur aise; du soleil et de la clarté d’une part, de l’ombre et une température égale d’autre part; trois semaines de patience et d’attente pour l’observateur; et quiconque jugerait miraculeux qu’un être naissant puisse se développer sans nourriture estimera que cet humble miracle est constatable expérimentalement.
Donc, Grillon se nourrit uniquement de chaleur et de lumière dans son jeune âge, comme disaient les antiques poètes que fait de rosée la cigale en ses derniers jours. Personnellement, je sais bien que la cigale ne mange rien, ne boit même pas de rosée et qu’elle n’a plus souci que d’aimer, quand elle a conquis pour un temps si court et si plein de risques sa forme ailée et suprême.
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Mais ceci me rappelle que le Grillon et la Cigale sont devenus, dans ma France d’oc, des emblèmes poétiques; que les félibres provençaux, à la manière de leurs ancêtres les troubadours, épinglent volontiers _la cigalo d’or à soun capèu_; qu’en Languedoc et en Gascogne, bon nombre de poètes du terroir aiment à se réclamer de mon personnage; qu’ils ont même inventé à propos de _Grilh_ (ou Grelh) c’est-à-dire de Grillon, une devise que, de tout mon cœur, je souhaite aux vrais poètes d’aimer sincèrement: _per canta me rescoundi_, je me cache pour chanter.
A quoi, pour le reste, peuvent servir des expériences aussi menues que celles que j’ai accomplies et décrites à propos du jeûne résolu, absolu de Grillon en bas âge? Vaut-il la peine d’apporter tant de soins à des études dont l’humanité ne semble guère devoir profiter, surtout en des heures graves et troubles? Oui, j’ai peut-être tort, après tout... Mais je ne sens pas en moi l’âme d’un conducteur de foules, et je n’ai, d’autre part, jamais eu de goût pour la philosophie officielle ou salonnière; je suis en outre assez las, depuis quelque temps, de me heurter à la monotonie irrémédiable que réserve à ses curieux, la psychologie des insectes humains.
Et mon expérience minime garde de la valeur, du moins à mes yeux; car je contribue par elle à joindre d’un nouveau lien deux insectes presque légendaires, l’un et l’autre devenus de naïfs symboles de musique, de chant et de poésie--en me portant, moi le premier, garant de l’alimentation immatérielle des grillons commençant de vivre, alors qu’étaient déjà renommées pour la même cause les cigales près de mourir.
V
C’est à l’âge d’un mois et demi ou de deux mois,--comptons même quelques jours de plus si l’automne, à son début, a été par trop pleurard,--que Grillon conquiert, sinon son apparence dernière, du moins sa taille définitive. Il est déjà le brun lourdaud qu’il restera jusqu’à la fin de ses jours; son ventre toujours trop bien rempli l’oblige de mettre un frein à cette manie de courir comme un rat empoisonné qu’il avait lorsqu’il se nourrissait uniquement de soleil et de lumière. Depuis beau temps, il a quitté la haie originelle ou le bosquet natal et gagné la prairie voisine ou les talus herbeux de la plus prochaine route, parce que, là, les herbes lui semblent plus qu’ailleurs tendres, délectables, et que la satisfaction de son heureux appétit, surtout durant la période de sa croissance, est, de tous les biens du monde, celui qui lui paraît le plus précieux.
Bientôt, on peut remarquer que ses divagations et ses promenades ne s’effectuent plus que dans un cercle très restreint, entre telle touffe d’herbe et tel caillou éloignés l’un de l’autre d’un mètre ou de deux au plus. Sage, il a déjà limité son horizon, borné son univers; il répugnera désormais aux gîtes dans lesquels il réfugiait jusque-là, au hasard des chemins, sa terreur ou sa lassitude; deux ou trois asiles connus lui suffisent; je l’ai marqué au blanc d’argent pour être sûr de ne pas le confondre avec un de ses frères et, s’il n’est pas en promenade, je le trouverai, à coup sûr, durant une bonne semaine, sous la touffe d’herbe ou à l’abri du caillou--et non ailleurs. Cette semaine-là, c’est comme la préface du livre de son destin essentiel, l’aube décisive de sa vocation,--l’introduction à la vie casanière...
Aux heures les plus tièdes ou les plus claires du jour, on le voit aller et venir, lentement, prudemment, dans le pays élu. Il observe. Les endroits où le soleil frappe dur et bien, retiennent incontestablement son attention plus que les autres. Il goûte un brin d’herbe, en connaisseur qu’il est déjà, flaire le sol du bout de ses antennes, semble en humer l’odeur de l’extrémité de ses palpes. Et puis, de ses pattes griffues, le voici qui commence non pas à fouir le sol, pour vrai dire, comme il le fera bientôt, mais qui l’égratigne, le tâte. S’exerce-t-il? Etudie-t-il la nature du terrain? Mystère. Nulle part il n’insiste.
Tout à coup, cela devient sérieux. Depuis deux ou trois jours, je constate que Grillon quitte, aux heures de la promenade, l’un ou l’autre de ses refuges pour gagner sans hésitation le même endroit de prairie. Et, enfin, il se met à l’ouvrage, avec une frénésie presque comique chez ce bonhomme précocement ventru. Il a élu l’emplacement de sa demeure! Et ses pattes antérieures de s’agiter avec la même ardeur fiévreuse que font celles d’un bon chien qui, ayant découvert un trou de taupe ou reniflant un gîte de mulot, veut à toutes forces montrer au maître son zèle éperdu, et comme il sait y faire! Allons-y des pattes, allons-y de la gueule! Déjà Grillon disparaît presque dans le trou qu’il a creusé... Souvent, il en ressort comme un diablotin de sa boîte, portant une brindille de racine ou un gravier parfois énorme entre ses crocs élargis férocement; puis, de nouveau, il plonge, et l’on ne voit plus que ses pattes de derrière, outils puissants, à la fois râteaux et balais, qui déblaient, déblaient, déblaient, tandis que la première paire de pattes, aidée des crocs, cisaille, pioche, fore et que les pattes intermédiaires se bornent à refouler assez maladroitement vers l’arrière une partie des décombres accumulés.
Je m’explique assez bien sa hâte. Dans le calme de la prée, le seul mouvement normal qui existe est celui, familier à tous les êtres du ras du sol, que produit le vent en caressant l’herbe; le menu geyser de poussière plus ou moins dorée ou colorée que soulève Grillon à l’œuvre risque donc d’être remarqué à distance par ses ennemis de la saison, lézards, rainettes ou mantes. C’est peut-être pour cela qu’il n’a point de trêve jusqu’à ce que son gîte ait atteint vingt ou trente millimètres en profondeur, c’est-à-dire plus qu’il ne lui en faut pour se dissimuler. Je l’observe qui, après quelque travail pénible, racine coriace à trancher, gravier colossal et pénible à évacuer, vient se rendre compte du progrès de son œuvre; dès que la pointe de ses antennes bien allongées n’effleure plus qu’à peine l’orifice, il sait que sa demeure d’élection a atteint le «métrage de sécurité». Alors, sa fièvre laborieuse tombe brusquement... Surtout si le temps est beau, il ne travaillera plus désormais avec hâte. La prudence et le calcul présideront seuls aux embellissements de son immeuble, et il faudrait de bien persistantes pluies pour l’inciter à poursuivre son œuvre rageusement.
Quelquefois, j’ai essayé avec une cruauté qui m’était fort pénible, de profiter d’une sortie de Grillon à cinq ou six centimètres de son trou ébauché, pour endommager légèrement son travail, d’un coup d’ongle ou d’une pincée de terre lancée sur l’orifice; quand il rejoint son chantier après la courte récréation, c’est, de sa part, alors, un véritable affolement, et je l’ai vu parfois, comme désespéré, regagner pour une nuit encore un de ses gîtes provisoires, touffe d’herbe ou caillou. Mais, si quelque pirate de sa race ou d’une autre race n’a point mis à profit son labeur de la veille, c’est bien le bonhomme marqué de blanc par mes soins que je retrouverai le lendemain dans le chantier où j’ai créé délibérément du désordre. Et le désordre sera largement réparé. Et le trou, si peu profond qu’il soit encore, vous aura un petit aspect habité bien plaisant à voir, avec son auvent où l’herbe est déjà taillée à point, comme une tonnelle de jardin bourgeois, ni trop ni peu, et avec sa plate-forme lisse et accueillante à toutes les tiédeurs, à tous les rayons, conçue comme ce que l’on a inventé de mieux jusqu’ici en fait de chaudières solaires.
J’ajoute qu’il faut _saboter_ l’ouvrage de Grillon au moins cinq ou six jours de suite pour qu’il soit sérieusement écœuré et aille tenter de fixer son domicile ailleurs.
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AUTRE PRIÈRE DE GRILLON:
_«Mon Dieu, comme la terre sent bon et comme je vais être bien là, débarrassé de la plupart de mes inquiétudes! Mon repas est à portée de ma bouche, mon soleil n’est nulle part plus bienveillant qu’au seuil de ma maison. Et mes ennemis ont mauvais jeu, quand je compare ma destinée d’aujourd’hui à celle que je subissais hier encore. Aussi ma silencieuse prière est-elle à présent mieux qu’un cri de détresse; grâce à toi qui m’as jusqu’ici soutenu, gardé, favorisé, je peux gonfler ma faiblesse et l’alléger au point qu’elle montera jusqu’à ton ciel sous la forme ailée de la joie._
_«Comme la terre sent bon, quand on l’a soi-même creusée selon son goût et à sa taille! Il est ici des parfums si véhéments et doux qu’ils n’ont plus besoin d’être goûtés ou mangés; des bonheurs si supérieurs aux bonheurs venus de dehors qu’on les peut éprouver sans remuer les antennes, comme s’ils prenaient leur source en nous ou si nous étions noyés en toi. La pluie est une très mauvaise chose, mais tu nous as si bien conseillé pour le choix de notre terrain que c’est presque une volupté encore de la sentir passer et nous fuir comme au réveil un mauvais rêve. Le soleil est la merveille des merveilles, et, toujours grâce à tes conseils, dès que tu en disposes, j’en profite. J’entrevois même dès ce jour un bien nouveau, le sommeil,--non pas tel qu’il peut exister chez d’autres êtres--mais une inertie aux mérites sans pareils, dont je jouis quand je suis las ou que je n’ai rien à faire de mieux, au bord de mon trou ou au fond de mon trou; selon qu’il fait chaud ou froid..._
_«Alors, rien ne bouge plus en moi. Mes antennes elles-mêmes ne remuent que si le vent les frôle. _Le-concert-de-tous-les-biens_ paraît lui-même s’anéantir comme pour m’émouvoir plus fort dans peu de temps, quand je l’aurai retrouvé mieux que neuf et plus passionnant qu’il ne m’avait jamais paru. Mais, jusque dans cette somnolence, ô toi qui m’as tiré du néant et m’as conduit en ce point heureux de ma vie, je te bénis et je te loue.»_
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L’étude minutieuse de la façon dont Grillon construit sa demeure, les variations de méthode entre individus, les différences de profondeur ou de direction qu’offre la galerie selon la nature du terrain, etc., tout cela ne serait que prétexte à des comptes rendus pédantesques d’expériences.