Vie de Grillon

Part 10

Chapter 103,740 wordsPublic domain

Que le grillon domestique soit un dégénéré au sens où les divers parlers humains de l’heure emploient ce mot, c’est l’évidence même. Il est _au bout des possibilités d’une espèce_ et incapable en outre de remonter le courant du fleuve fatal. Un grillon des champs élevé dans la chaleur d’un fourneau peut devenir une sorte de grillon domestique artificiel; en revanche, installez Cricri dans la cage de Grillon, dans la cage herbue, en pleine lumière, vous verrez le petit misérable, un instant ébloui, puis grisé, se livrer à des ébats joyeux, s’empiffrer d’herbe fraîche... et mourir au bout d’un jour ou deux, de dysenterie.

Il vaut toujours mieux ne pas considérer le soleil comme un mythe, ou comme une illusion née dans la cervelle des simples, même lorsque l’on est d’une race si fort civilisée et avancée que le fourneau semble suffire, tandis que l’astre en vient à être comme disqualifié du titre d’objet d’expérience.

VII

GRILLON ME PARLE:

_Tu m’as déjà prêté ton langage en divers endroits, lorsqu’il te paraissait par trop difficile de procéder autrement pour essayer de me faire entrevoir et comprendre à travers tes mots. Peut-être souris-tu toi-même de l’inanité d’un tel effort? Tu n’aurais pas raison. Tenter l’impossible, c’est du moins, même et surtout quand on succombe à la tâche, indiquer à d’autres un chemin..._

_Tu m’as prêté ton langage; laisse que j’en use encore une fois. Certes, tu me connais et, en parlant de ma vie et de ses travaux, tu as bien fait, me semble-t-il, de t’étendre longuement sur mes ennemis, parce que la vie sans menace de la mort est plus que jamais l’ombre d’un rêve. Et peut-être ai-je maudit souvent la prison dorée où tu me privais de tant de précieuses peurs. Je t’approuve également de n’avoir pas caché ta façon de penser à propos de mes cousins renégats, qui ont préféré à notre pénible liberté et à notre rustique manteau de bure, l’existence servile et la livrée des laquais._

_Mais, ma vie intérieure? Comment pourrais-tu en exprimer la silencieuse musique, et comment pourrais-je, moi, dans ton parler, trouver des mots qui en rendraient compte? J’admets que tu imagines assez facilement le caractère et la qualité de cette vie toute en méditations, de cette rêverie ininterrompue durant des mois, de ces sensations offertes en bloc et savourées comme un énorme bouquet chatoyant et complexe. Mais, au delà, il n’y a plus pour toi que mystère et ombre._

_Tu désespères tellement en face de l’inexpressible que,--je te vois venir!--tu serais bien capable de ne point parler de mes yeux, de ces yeux qui ne me servent guère à me diriger et qui ne représentent qu’un luxe offert à moi par maman Nature. Pourtant tu t’es vanté de pouvoir fournir ici quelques précisions... Je les attends, tes précisions, ou plutôt je les devine: tu as étudié, avec ce ridicule œil de cuivre et de verre qui supplée, selon toi, à la faiblesse du tien, mon système visuel; tu as découvert ainsi des milliers de facettes sur la pellicule externe de mon œil à moi, sur cette pellicule qui est d’ailleurs opaque à la plupart des couleurs que tu nommes et translucide à d’autres couleurs pour lesquelles il n’est pas d’appellations dans le spectre imaginé par tes savants; après cela, il t’est facile de calculer, je te l’accorde, le point où convergent les rayons que laissent filtrer les facettes; mais alors tu constateras avec un bien légitime ahurissement que ce foyer, comme tu dis, est situé très en avant de tout organe récepteur, qu’il faut admettre une nouvelle dispersion des rayons avant qu’ils soient transmis par mes nerfs à mon ganglion cérébral... En conséquence, imagine ce que tu voudras: quelque chose de pareil aux taches lumineuses que produit sur une eau sombre un diamant jaune placé un peu au-dessus d’elle au soleil; n’oublie pas que les couleurs ainsi réfractées n’ont pour la plupart aucun nom dans ton langage; ajoute à cela que mon esprit se refuse à considérer autrement que comme des absurdités la possibilité visuelle d’une ligne courbe ou le fait de percevoir visuellement la distance; que nous ne pouvons comprendre ce que le mot perspective signifie... Imagine encore,--pourquoi pas?--quelque chose comme un de ces tableaux cubistes, dont vous êtes quelques-uns à sourire, mais qui seraient peut-être jugés d’un réalisme aigu dans le monde des insectes, si nous nous intéressions à la peinture et si vos cubistes pouvaient exprimer l’infra-rouge ou l’ultra-violet._

_Voilà tout ce que ta connaissance des lois de l’optique te permet de donner comme précisions sur la façon dont mes yeux reflètent le monde..._

_Y a-t-il vraiment de quoi te déclarer enchanté?... Non, n’est-ce pas? Et puis... tes yeux, mes yeux... le même mot pour ces objets si différents... Car, qu’y a-t-il de commun entre un organe presque essentiel pour toi et les deux gentils kaléidoscopes incrustés dans ma tête comme des pierres fines dans la matière d’un beau coffret, entre tes conducteurs, tes informateurs et ces deux jouets superflus que la Nature, qui m’a déjà privé de mes inutiles oreilles, m’aura enlevés peut-être, si ma race existe encore dans quelques myriades d’années?_

_Mes yeux, tes yeux; ton odorat, mon odorat; ma gourmandise et ta gourmandise, ta poésie et ma poésie... Toi qui vas prononcer à propos de moi les mots chanter, aimer et mourir, fais-toi plus humble et plus prudent encore._

TROISIÈME LIVRE

Le Chant, l’Amour, la Mort.

I

Ce livre est celui dont j’ai le mieux caressé la méditation, que j’ai le plus fervemment conçu. J’écrivais, vers ma vingtième année:

«Si Dieu m’accordait une existence analogue à celle de Sylvestre Bonnard, le membre bien connu de l’Institut, qui, après son «crime», s’en fut à la campagne achever ses jours dans l’étude des menus ouvrages de la nature, je voudrais écrire un gros livre sur le grillon des champs...»

Je ne suis pas membre de l’Institut; je ne puis non plus me qualifier encore de vieillard. J’ai donc devancé la date que je m’étais fixée pour devenir le biographe de mon ami à six pattes. On ne sait ni qui vit ni qui meurt, dit-on volontiers en Gascogne ma patrie... Et je crois avoir indiqué déjà que l’étude des insectes humains, depuis quelques années, m’écœurait un peu, en dépit de ma bonne humeur naturelle et d’un optimisme que je veux incorrigible.

Renonçant à un gros ouvrage tard venu, pourvu de plus de méthode peut-être, mais non point nourri de plus d’expérience, je souhaite seulement que l’on m’accorde que mon livre est à la taille de son sujet, qu’il est, comme lui, sans prétentions.

J’ai commencé de le rédiger au début du dernier automne, tandis que Grillon venait de naître, que septembre engourdissait le ciel et la mer, que l’air commençait à sentir la fumée de bois vert, les champignons et les pommes de pins pourrissantes de la belle forêt landaise où je me trouvais alors.--En cet endroit de mon travail, l’an poursuit son printemps, la fête de Mai est inaugurée, Grillon a pris son costume amoureux et funéraire dans les prairies d’Ile-de-France. C’est là que me tient momentanément la vie; c’est là que je vais, une fois de plus, me pencher sur mon personnage avec une joie et une amitié renouvelées, avec l’émotion aussi qui convient quand il s’agit de véritables adieux à un être et à une œuvre.

* * * * *

«_J’aime Chelle et ses cressonnières_...» a écrit Victor Hugo, dans les Chansons des Rues et des Bois, et ce vers rime, si je ne me trompe, avec un autre où il est question des bas blancs des _meunières_ du pays. Je n’ai jamais, hélas! vu pour ma part, à Chelles ou dans les environs, de meunières en bas blancs, étant venu trop tard dans une banlieue à laquelle le progrès a imposé son vandalisme; mais l’endroit ne m’en paraît pas moins charmant et ne m’en reste pas moins cher pour toutes sortes de raisons.

Il y a là, au milieu d’un immense jardin, une bâtisse pareille à certaines vieilles maisons où mon enfance s’écoula et qu’elle aimait «comme des personnes»,--j’emploie les termes dont je me servais alors. L’immense jardin qui entoure la personnalité fière et un tantinet délabrée de celle-ci, est lui-même un personnage. Il dut être autrefois soigné, ratissé, glorieux; mais, comme on a décidé depuis longtemps de le vendre à quelque société qui le découpera en lots et édifiera sur son emplacement des villas en carton-pâte ou en papier mâché, on le laisse, en attendant, vivre superbement sa vie.

Au printemps, c’est miracle de voir avec quelle fougue somptueuse et vaine s’y épanouit la descendance de végétaux légumineux autrefois appréciés à la table du propriétaire, maintenant redevenus comestiblement inutilisables. Les asperges sont arrogamment arborescentes, les carottes reprennent la mine de leurs sœurs sauvages, celles des prés, des garrigues, des talus; les oignons ont volume de grains de maïs; les choux, au lieu de se pelotonner douillettement sur eux-mêmes, s’élancent vers le ciel comme un chant lyrique et désintéressé. Les vignes sont rampantes et n’ont plus besoin de produire de fruits, assurées de vivre et de persister par la prolongation de leurs branches retombées au contact du sol nourricier, incomparable éducateur de surgeons; les cerisiers ne portent plus que des guignes presque aussi peu charnues que le fruit de l’aubépin, appelé dans mon pays pain des oiseaux. Quant à ceux-ci, ils font rage, dès l’aube, dans les bosquets qui entourent la maison, dans les arbres qu’on n’émonde plus, dont les branches déchaînées chatouillent la toiture et taquinent les fenêtres. Les vitrages, d’où le mastic desséché a chu presque totalement, vibrent au fracas des chantres ailés; il semblerait même, parfois, que, pour porter notre agacement à son comble et faire nos dents grincer, un mauvais plaisant promène en l’appuyant une pointe d’acier contre le verre, si peu sont aimables, quoi qu’en disent les chansons, celles des passereaux, surtout quand ils s’y évertuent trop près de nos oreilles.

Endroit admirable pour rééditer personnellement et revivre, si c’était là mon goût, des tristesses sœurs de celle d’Olympio; paysage retrouvé chaque an quelques heures, et devant la rapide vieillesse duquel on éprouve soi-même la quantité déjà pesante des jours vécus. Un bassin s’est tari; on voit sur sa vase des squelettes de poissons; on aimerait à croire que ce sont ceux mêmes des cyprins qui, l’an passé, y nageaient encore, si l’on n’était pas sûr qu’il n’y a là que les débris des fritures dévorées récemment par les clients de l’hôtel voisin, puantes reliques dont une servante s’est débarrassée sournoisement et paresseusement en les jetant là.--Ainsi de tout ce qui se rapporte au souvenir; le cultiver avec trop de soin et de présomption, savourer son amertume ou sa cruelle douceur comme des biens qui nous sont dus, c’est souvent le profaner; nous ne sommes jamais de taille à juger notre passé; ce serait quelque chose comme nous mettre au-dessus de notre rang que de nous contempler tels que nous fûmes; pensons plutôt à demain; la leçon ou, pour familièrement parler, la «douche» me paraît autrement salubre en pareil cas, surtout pour qui veut garder le paisible courage sans lequel la vie d’un homme ne mérite plus d’être continuée.

Jours d’autrefois, fugues écolières, rires frais, soleil ou nuit sur des cheveux féminins et tout autour de robes claires, je vous bénis, peut-être, mais je préfère vous renier... Qu’une seule lâcheté me soit permise: celle de ne pas fuir devant le retour des ombres amicales. O Emile Despax, Charles Dumas, Louis Loviot, et tant d’autres vivant encore, mais aussi lointains et plus morts que les chers morts, vous avez connu, vous aussi, le lieu dont je parle, la vieille maison bruissante et tintante, et son Paradou violent!... Que de tombes, déjà, le long de la voie sacrée du souvenir!

* * * * *

... Puisque les oiseaux t’ont réveillé dès l’aurore, va te coucher, commencement d’une fin, ruine qui s’ébauche, écolier de l’Ecole des Vieillards...

* * * * *

Dérision! Ce n’est pas seulement vers ma jeunesse, c’est vers mon enfance que va me ramener cette nuit-ci.

Sa sœur d’hier était encore dépourvue de chants ou d’appels, quoique douce et chaude; à peine une petite chevêche encore mal convaincue de l’approche du temps d’aimer fit-elle entendre quelques minutes son grelottant et lugubre appel; les fenêtres étant restées ouvertes, deux chauves-souris tourbillonnèrent autour de la lampe avec beaucoup de ces petits cris qui doivent presque à coup sûr représenter un véritable langage embryonnaire (la chauve-souris captive vous dit des sottises et vous fait des grimaces, tout comme un singe), mais que beaucoup d’oreilles humaines, même des plus fines, ne perçoivent pas, parce qu’ils sont à la limite d’acuité des vibrations sonores pouvant impressionner normalement le tympan... Après cela, ce fut tout à fait le silence animal; plus rien sous le ciel,--le vent n’existant pas,--qu’un bruit d’eau courante et d’herbes froissées par l’eau.

Mais, aujourd’hui, ce murmure ne sera pas seul à animer perpétuellement l’ombre. Pour la première fois cette année, Grillon s’est fait entendre de moi, tout à coup. Peut-être avait-il déjà essayé sa musique dans la journée, musique dont les accents encore débiles avaient été étouffés par les rumeurs de l’humaine vie; à présent, sous le ciel splendide et sombre, ils retentissent avec la pureté des choses très neuves; cela frémit et cela jaillit, cela tient de la source et du jet d’eau, et puis cela monte à l’infini, comme si le jet d’eau s’animait, devenait sensible, conscient ou divin, et visait définitivement le ciel après s’être pourvu d’invisibles ailes.

C’est le chant du premier grillon. On dirait qu’une minuscule fée des herbes se promène à travers ses domaines, sur son char fait d’un sabot volé à la paysanne du lieu et traîné par des mulots, se promène en frappant de sa magique baguette un petit tambour de cristal pour annoncer son passage. Et, de même que la flamme d’une humble chandelle emplit toute une vaste pièce, le solo de ce musicien,--de l’autre côté de la rivière, dans le grand pré qui va jusqu’à l’église d’un village dont je n’ai jamais su le nom,--se gonfle, élargit ses ondes, lance sa note unique à travers, nous semble-t-il, l’immensité intégrale du ciel. Un prodigieux frémissement, issu de l’insecte né à l’amour, circule et prend, pour qui sait entendre et comprendre, une importance comme miraculeuse; lorsqu’une branche bouge ou qu’une feuille tremble près de ma fenêtre ouverte, je jurerais que ce n’est pas le vent, ou l’aile d’un pinson au sommeil agité qui en est cause, mais le frémissement prolongé du son produit par la fée en promenade, le chant annonciateur pour qui la distance n’existe pas,--n’existe pas plus que pour une idée humaine venue à son heure et qui se propage, s’épanouit à la même époque d’un bout à l’autre du monde, sans que les plus savants connaissent comment ni pourquoi.

* * * * *

La grande idée de l’amour est éclose dans l’ombre et le secret de la forêt des herbes. Le solo devient duo, puis trio, très vite, en quelques minutes; l’émulation sonore précède, entre mâles, la rivalité et le combat; les exécutants du concert vont être, dès ce soir, innombrables; alors, au lieu de la note unique répétée environ chaque demi-seconde, c’est une sorte de grésillement musical qui va durer jusqu’à la mort momentanée de la race, qui atteint son maximum d’intensité aux heures chaudes et lumineuses, mais qui, pour nos oreilles, acquiert sa plus forte et précieuse valeur au retour de la nuit.

Le silence lui prête une vie et une vertu singulières; on a l’impression que le sol parle avec le ciel et que celui-ci lui répond en son langage, qu’une correspondance passionnée, frénétique, s’est pour quelques semaines établie entre eux.

Le bel imagier qu’est Abel Bonnard a écrit, en faisant parler mes personnages:

Humbles, nous obsédons cependant les étoiles...

C’est vrai, à cela près que le mot obséder est trop fort et presque injurieux pour Grillon: je ne parviens pas à éprouver que son chant agace (car obséder ne veut plus guère dire autre chose en français) le ciel du seul fait qu’il a l’air d’y parvenir. Bien au contraire, une harmonie paraît se créer entre le grésillement terrestre et la scintillation éthérée; celle-ci et celui-là semblent n’être plus que le reflet humainement auditif et visuel d’une grande chose, intermédiaire ou partout répandue, que nos sens sont incapables d’atteindre elle-même.

* * * * *

Je me garderai de décrire longuement l’appareil musical.

D’autres l’ont fait avec une minutie qui eût été louable, si n’importe quel enfant attentif n’était à même d’observer cet appareil et d’en comprendre le fonctionnement. Je me bornerai à signaler que, pour chaque individu, la note est la même du commencement à la fin; qu’elle varie très peu d’individu à individu, comme qualité, sinon comme intensité; qu’il existe pourtant des grillons virtuoses et qui savent mieux que leurs congénères mettre ou non la sourdine ou la pédale forte à certains moments; que l’augmentation de l’intensité sonore est produite par le resserrement des cuisses sauteuses contre les ailes l’une sur l’autre frottées; qu’il n’est pas vrai, comme on l’a dit, que la rosée serve à Grillon de colophane. Il est parfaitement exact que Grillon chante plus fort, et, si l’on veut, avec plus de verve, lorsque les feuilles de laitue que je lui sers en captivité sont fraîches, juteuses et arrosées d’eau bien claire; mais l’enthousiasme poétique qu’il manifeste alors, ressemble à celui d’un homme qui devient bavard après un bon repas, et il n’a pas eu plus besoin d’humecter ses ailes que nous de nous barbouiller de vin les mains et la figure. Comment expliquerait-on, s’il en était ainsi, que le Grillon du foyer, vivant dans une atmosphère torride, parmi les cendres et les poussières, fît résonner son instrument aussi bruyamment, et plus peut-être, que son cousin des prairies? A la vérité, Cricri et Grillon ne chantent pas, si leurs ailes sont sèches; en essuyer le dessous avec un peu d’ouate hydrophile ou le dessécher avec du chlorure de calcium rend l’insecte aphone pour quelque temps; mais c’est de lui-même qu’il tire sa colophane.

En effet, sur le dos de l’insecte mâle parfait, au point de jonction du corselet et de l’abdomen, sont deux toutes petites glandes qui sécrètent une humeur incolore, à la réaction nettement acide. Ces glandes n’existant pas chez la femelle sans voix, il me paraît incontestable que ce sont elles qui fournissent à Cricri et à Grillon mâles l’humidité nécessaire à la sonorité de leurs ailes. A certains moments d’exaltation et de rage, quand deux rivaux, par exemple, se trouvent face à face aux abords d’une belle, le chant s’enfle, les glandes sécrètent avec plus d’abondance leur liqueur; j’ai dit que celle-ci est acide; elle est, en conséquence, plus ou moins corrosive, et c’est ce qui explique que les ailes des mâles, au déclin de leur vie, soient très souvent amincies, échancrées, frangées. Le chant s’en ressent, et ces pauvres ténors enroués sont très mal vus de leurs anciennes admiratrices. Ce sont eux qu’elles dévorent de préférence; ils se laissent faire, comme s’ils comprenaient que c’est encore ce qui peut leur arriver de mieux, au point où ils en sont.

Voilà tout ce que j’avais à apporter de nouveau à propos des organes du chant.

* * * * *

Et maintenant, celui-ci _est_; toutes les fées des herbes frappent sur leur tambour. Oui, c’est bien mon enfance qui s’attache à moi comme à une proie facile, bousculant les images de jeunesse, d’amour et de mort, dont je déplorais tout à l’heure, sans beaucoup de conviction, que cette maison fût peuplée.

Le collège de Villeneuve-d’Agen était alors une immense et pittoresque masure qui dominait le Lot; à quatre heures, en cette saison, mon grand-père Cassan venait m’y chercher, quand j’avais huit ou neuf ans. Eugène Cassan, élevé chez les Pères Dominicains de Toulouse, pensait en latin, parlait volontiers en langue d’oc, adorait les bêtes,--toutes vertus que je m’honore de tenir de lui. Ruiné par un père délicieux et chimérique, qui rêvait de drainer la fortune du monde et aimait en outre à jouer du violon sur son toit par les nuits de lune,--pour évoquer les Elémentals,--il avait estimé que tout était bien en ce monde, parce que, dans le même moment, une tante à lui trépassait en lui laissant, à trois lieues de son castel natal, une boulangerie dont il prit crânement la suite. Toujours je le reverrai lisant les _Géorgiques_ ou les _Tusculanes_, ses livres préférés, près de son tour, et inquiet des réparations que réclamait celui-ci, pour cette seule raison qu’elles risquaient de troubler le ménage des grillons familiers dont le concert berçait son labeur et scandait les mètres de Virgile ou les périodes cicéroniennes. Sur la belle rivière encaissée, le soleil luisait, doux et fort; le bruit de l’eau, au-dessus du barrage tout proche, retentissait orgueilleusement et suffisait à combler le silence.

--On va faire un tour sur la rive, me disait grand-père, mais d’un air qui promettait toute une fête...

Moi, je lui demandais, n’osant en croire encore mes oreilles:

--Vrai?... Tu crois qu’_ils_ ont commencé à chanter?

Aucun autre mot n’était nécessaire. Nous nous comprenions.

Qu’ils me semblaient longs, les quelque cent mètres qu’il fallait accomplir en amont du barrage pour que le fracas de l’eau n’étouffât plus les premiers chants de mes amis!

Ce soir, comme aux soirs de mon enfance, le chant _est_, la belle et définitive aventure est inaugurée pour Grillon. Demain, dès que le soleil aura chauffé le sol, ce casanier va se transformer. Installé arrogamment sur la plate-forme de sa demeure, il mène grand vacarme, au vu et au su de tous, et même des oiseaux qui, cependant, ont d’autant plus faim qu’un puéril pépiement abonde dans les nids... Les femelles voisines savent à quoi s’en tenir, et les voici qui mettent les antennes dehors. Plus de repos au fond du gîte sûr! L’heure des randonnées hasardeuses a sonné avec le premier bruissement musical des ailes, de ces ailes qui n’ont pas pour but de conquérir l’air et l’azur, mais qui, comme dans le chant de Schiller, n’en signifient pas moins l’essor, puisque c’est vers l’amour et la bataille qu’elles entraînent la race qui les a conquises.

* * * * *

Il s’agit de chanteurs infatigables et d’un opéra composé par le suprême Maëstro. Les décors seront dignes des acteurs et de l’auteur. O cher François-René de Chateaubriand, qui t’extasias, peut-être en rêve, sur la splendeur des forêts vierges, dans un nouveau monde déjà bien vieux pour le commun des hommes, sinon pour toi, il n’était pas besoin à ton amour des magnificences d’aller, avec le vain espoir de changer de cœur, au delà des mers, sous un autre ciel. Le ciel «est aussi en bas», a dit le Juif batave, précis à l’égal d’un rouage de montre et clairvoyant comme les verres de lunettes qu’il polissait par métier. Je me couche dans le pré, j’enfouis mon visage dans le foin déjà haut, je me réduis à la taille de mon héros, je m’imagine des yeux à facettes, et aussitôt un infini de songe et de féerie est réalisé.