Vie de Grillon

Part 11

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Le décor est apparemment plat et sans perspective, à tous les coins de l’horizon, que contient dans son ensemble le double miroir savant et compliqué; les couleurs sont innombrables et juxtaposées, sans qu’aucune dénomination humaine d’elles soit raisonnablement possible; les formes sont comme tangibles et d’une amplitude que nous ne pouvons même pas imaginer. Alors, se produit le phénomène somptueux, pour un être plus vieux et plus _évolué_ que nous, de vivre les meilleurs jours de sa vie au milieu de la jeunesse renouvelée du monde, dans une atmosphère chaleureuse et humide, luxuriante, gorgée de sèves, saturée d’une lumière intimement mélangée à de l’ombre, lumière diffuse, violente et douce, qui éclaire actuellement sans doute les jours de la planète Vénus et qui aurait étourdi et flatté nos sens, si l’humanité avait existé sur la Terre durant la période secondaire. Je n’irai pas enfantinement mesurer la stature de Grillon et la hauteur de l’herbe où il se cache: nos sens, encore une fois, n’ont pas de communes mesures, et, à propos des herbes qui l’entourent, il serait vain de parler d’arbres dépassant d’une hauteur de plus de quatre-vingts mètres notre stature... Ce n’en est pas moins au centre d’un paysage et sous un climat infiniment jeunes, préhumains, que la vie de Grillon va s’achever, dans une telle perfection de l’être qu’il semblerait indécent que la nouveauté partiellement reconstituée de notre monde manquât d’y participer, de la provoquer ou de l’embellir encore.

J’ai la face dans l’herbe, qui dépasse mes épaules; mon nez s’appuie presque contre le sol, je vous dis... Et je rêve et divague peut-être... N’importe! Laissez-moi divaguer et rêver. Ces plantes diverses qui composent la denrée que nous appellerons «du foin» quand elles seront mortes, ont des noms dont certains sont jolis. Mais qu’un autre vous les énumère à nouveau; je ne me sens plus en cet instant le cœur et les ambitions d’un herboriste... Une vapeur embaumée emplit mon cerveau, un miroitement glauque s’appuie sur mes yeux et chatoie à leur surface, sans risquer de s’enfoncer jusqu’aux profondeurs sombres de l’esprit, un peu comme fait du liège sur de l’eau; la terre sent la terre, mais de façon si intense qu’une musique au-dessous de mes oreilles ou qui dépasse leurs facultés, semble se mélanger à cette odeur: et c’est comme si je percevais, moi aussi, le monde avec des antennes. Devant leur respectif domicile net et strict de bourgeois d’hier, le chanteur arrogant et la silencieuse amoureuse, rassurés par mon immobilité, ont recommencé à vivre comme si je n’existais pas. Mais est-ce que j’ai le droit de dire que j’existe, moi, être humain, moi, si jeune et si vieux à la fois devant le renouvellement annuel d’un monde?... O inanité, ô mensonge de ce que, nous autres hommes, nous appelons secondes ou siècles et contenons, sans nous donner d’entorses à l’imaginative, sous la dénomination générale de TEMPS!

II

Il est parti, les ailes arrondies, bruissantes, et plus jamais ne se retrouvera à l’aise dans son trou. Les premiers temps, il y reviendra peut-être «dormir» encore, de préférence vers l’aube, quand lui-même et ses rivaux se seront tus; on ne se guérit pas tout soudainement d’une vie rangée et sédentaire. Dès lors, comme on le comprend sans peine, l’observation de Grillon en liberté comporte quelques difficultés, même pour qui, à enfouir volontiers sa face dans l’herbe, ne redoute pas d’être traité de mangeur de foin. Mais, quand j’étais enfant,--cet âge sans pitié ignore aussi la fausse honte,--j’ai maintes fois suivi Grillon, le plus discrètement possible, à quatre pattes; mes souvenirs de ces années-là gardent une étonnante lumière et je réponds de l’exactitude de ce que je note aujourd’hui, bien que je l’aie vu surtout autrefois.

La proximité d’une maison de belle dame n’influe en rien sur les manières du nouvel aventurier. Il pourrait souvent attendre la fortune dans son lit ou se dire que tout bonheur que ses palpes n’atteignent pas, n’est qu’un rêve,--car souvent un gîte de femelle est à moins de vingt centimètres de celui du chanteur,--mais c’est rarement à sa voisine qu’il ira faire sa cour et offrir ses hommages.

Pour l’y décider, il faudrait un incident imprévu, comme la rencontre d’un rival, d’un étranger venu de loin avec lequel il se trouverait face à face; sinon, le sédentaire qu’il fut jusqu’ici, semble incontestablement préférer les voyages lointains et qui l’amènent parfois jusqu’à dix bons mètres de son domicile. Les femelles sans voix ne quittent guère les abords du leur, y rentrent à chaque fin de nuit et l’entretiennent jusqu’au terme de leur existence: ayant aimé, les mâles ne sont en effet bons qu’à mourir, tandis qu’à elles incombe encore le soin d’assurer la ponte, de prévoir tout ce qui peut être favorable à l’épanouissement de l’avenir enclos dans leurs flancs.

Grillon se promène donc en chantant, nuit et jour, et il a vraiment l’air très comique, très guerrier d’opérette, parce que ses ailes gonflées ressemblent à une cape que soulèverait une rapière romantique. Son arme, en réalité, il ne la porte pas derrière lui, malgré le bruit de traîneur de sabre qu’il fait sur les chemins de la forêt herbeuse, mais devant lui ses crocs, tandis qu’il progresse en chantant, sont presque toujours grands ouverts, comme s’il suffisait d’être poète ou amoureux pour devenir du même coup féroce.

Les batailles sont fréquentes et nul ne semble songer à les éviter, bien au contraire. Elles font partie de la fête; il semble que celle-ci, sans elles, diminuerait de charme et de valeur, que l’essentiel manquerait au programme. Sans que je veuille faire ici la moindre allusion humaine, je me vois forcé de constater qu’un grillon qui ne se bat pas, paraît très peu digne d’être aimé; le mythe d’Arès et d’Aphrodite, qui eut sa valeur à l’aurore de l’humanité, la garde au bout de l’évolution d’une race infiniment plus vieille que la nôtre.

Il est impayable de voir un de ces combats, surtout quand une femelle accourt au bruit et y assiste, pudiquement cachée à quelques mètres de ses adversaires, lustrant ses ailes qui ne sont que parure, crachant sur ses pattes antérieures pour débarbouiller son visage et ses antennes, tordant le cou de-ci, de-là, bref, faisant des mines en l’honneur du vainqueur, qu’elle ignore encore... Entre les galants chevaliers, il y a d’ailleurs plutôt joute que combat à mort; celui qui est parvenu à ouvrir le plus largement sa mâchoire, la resserre de son mieux sur la face du concurrent, laquelle en est un peu éraflée ou bosselée, et c’est tout... Le vaincu déguerpit,--il n’y a pas d’autres mots,--sans protestation ni murmure; le vainqueur, lui, chante de tout son cœur... La belle continue à minauder...

* * * * *

Que signifie, que représente le chant du mâle? Un appel d’amour, vous répondra-t-on couramment; un appel d’amour comme celui que font retentir sur les coteaux de mon pays les batraciens, d’autant plus odieusement bruyants, en cet endroit de la Terre, que les sources et flaques d’eau y sont assez espacées et qu’ils les surpeuplent dès qu’ils en découvrent. Mais «appel d’amour», même en langage humain, n’en demeure pas moins une traduction assez vulgaire de ce que doit être la chose. Le mot amour, dans nos parlers, a un sens tellement vague et dénaturé que la difficulté des transpositions sentimentales d’insecte à homme et d’homme à insecte s’accroît encore; les vocables que je possède se rebellent ou s’effarent, comme des écoliers pourtant dociles dont on exigerait un devoir dépassant leurs forces; il y a nuit et ombre des deux côtés, parce que l’animal ne sait plus depuis très longtemps ce qu’est l’amour tel que le font vivre, pleurer et rire les romans et les romances dans nos trop puériles cervelles, parce que, d’autre part, nous ignorons encore ce que peut être l’amour uniquement dévoué à la vie de l’espèce, l’amour dont on ne parle plus, l’amour dont la discussion ne se pose pas de ce seul fait qu’il est fonction de mort et de vie et que, si la race n’existait pas, chez l’homme comme chez Grillon du reste, il ne serait plus question de rien du tout.

Des peuplades primitives de notre très primaire humanité en sont encore à se défigurer pour s’embellir, à se barbouiller d’ocre, à s’inciser la peau rasée du crâne et à introduire dans la plaie provoquée ainsi des venins ou des poisons, pour faire là pousser et demeurer des monstruosités, des excroissances de chair qui vont jusqu’à figurer sur la tête de ces pauvres noirs des crêtes ténébreuses. Moralement, et surtout intellectuellement, en amour, nous en sommes au même point qu’eux. Nous encombrons cette réalité superbe d’ornements ridicules. L’art nègre est à la mode pour certains, dans la minute où j’écris ces lignes, mais je crois qu’un certain romantisme a été, en ce qui concerne les hommes et les femmes, le _dadaïsme_ et l’art nègre de la sentimentalité. Nous en subissons encore certaines influences, parfois sans nous en douter, parfois aussi, quand nous avons des lettres plus ou moins heureusement digérées et assimilées,--ce qui est le cas de la plupart des gens aujourd’hui,--parce que nous trouvons encore très bien porté qu’il en soit de la sorte.

Combien de gens, du monde le meilleur et le plus raffiné, estimeraient vraiment qu’ils aiment s’ils ne souffraient point, par exemple, ou ne faisaient semblant de souffrir? La crête artificielle sur la tête du nègre!... D’autres préfèrent torturer ou faire croire qu’ils torturent. Vanité des vanités. C’est qu’il faut prendre parti, l’amour, chez l’homme, en étant encore au point où est sa politique; le plus grave, c’est qu’il croit aimer réellement, alors qu’il se contente de jouer pour lui et pour les autres de piteuses comédies bourrées de vers ressassés et de phrases toutes faites;--vers et phrases qui font autorité, qu’on nous inculque dès le collège, sous prétexte de nous initier à la science du cœur humain telle que l’ont comprise les plus illustres auteurs, mais qui ne sauraient dater de plus de cinq mille ans, et qui n’expriment pas nécessairement des vérités éternelles.

Ainsi vieillesse et jeunesse, quand on parle d’amants et d’amantes, sont encore termes incertains et mal définis dans notre race; une femme de trente ans excitait la pitié de l’immense Balzac, alors que Pénélope et Hélène, à quarante ans et plus, s’imposaient encore, et sans que cela fît sourire Homère, au loyal désir des plus beaux parmi les jeunes hommes; actuellement, des dames qui eussent été grand’mères du temps de Balzac sont, si j’ose dire, homériques. De même du côté de nos mâles: en effet, au cours des siècles et d’après les documents littéraires qu’ils nous ont laissés, n’est-ce point tantôt Chérubin qui triomphe, tantôt un homme mûr ou blet qui a raison de Chérubin? L’humanité, au point de vue amour, demeure turbulente et indécise, sur cette question d’âge et sur mille autres, comme un enfant devant un jouet qui lui agrée justement; tantôt il le soigne et le protège, tantôt il le casse pour voir ce qui se passe à l’intérieur... Nous demeurons encore, en amour, et pour combien de siècles, à l’âge des caprices et des modes!

Il n’y a rien là qui puisse nous irriter ou nous réjouir. C’est le temps, si ce mot correspond à une réalité supra-humaine, qui fera de nous ce que nous méritons d’être plus tard, plus loin, après la sélection naturelle et l’évolution inévitable. Lui seul jugera si, pour l’espèce humaine comme pour les races d’insectes, il n’est pas superflu de distinguer le goût d’aimer du besoin voluptueux de se perpétuer en de neuves générations.

Moraliser à ce propos est d’ailleurs aussi vain que l’effort d’un vieux monsieur tentant de contribuer à la repopulation de son coin de Terre par ses bons conseils et son éloquence. Ces parcelles d’humanité que l’on contient sous les dénominations très nobles et suprêmement valables de familles ou de patries, ne durent elles-mêmes qu’autant qu’elles méritent leur durée; si elles succombent, c’est _justice_ au sens tristement humain de ce mot colossal, flottant, glacial, et qui me fait penser en tout à un iceberg capable d’endommager ou d’anéantir les plus beaux navires dans sa promenade déchaînée et sans yeux. Quand une race humaine diminue, c’est qu’elle est inutile au bon ordre de la planète Terre; et quand un individu humain, corps et âme, ne se survit point en des enfants bien portants ou dans des œuvres durables, ce n’est que par une incompréhensible indulgence de la Nature ou de Dieu qu’il a vécu.

* * * * *

En dépit de l’impossibilité que j’ai marquée d’exprimer en mots ce qu’est l’amour pour un insecte, en dépit du gouffre d’ombre qui sépare nos tâtonnements humains de son accomplissement à peu près définitif, en dépit de notre puérilité en face de son âge de centaines de milliers d’années pour nous numérables en dizaines de millions, en dépit de tout ce qu’on peut appeler (ce qui m’est ici indifférent) progrès ou décrépitude de sa part, il n’en demeure pas moins que beaucoup de traits que nous considérons comme les à-côtés ou même les bas-côtés de l’amour ont persisté dans la race actuelle de mon personnage, avec d’autres dont nous jugeons, provisoirement du moins, que l’amour humain peut s’enorgueillir.

La rivalité entre mâles et la férocité des femelles pour les mâles inutiles ont duré jusqu’à Grillon. Le désir d’être beau et fort, de le faire voir et savoir a également persisté jusqu’à lui. Cela suffit à la faible lumière que j’ambitionne en cet endroit. Des choses enfantines et qui n’ont plus de sens pour des vieillards, reviennent parfois se jouer avec ce qui leur reste de cervelle. Il en est des races comme des individus. Le superflu et l’inutile leur demeurent nécessaire, de si mauvais œil que Nature doive voir cela. Il se peut aussi que Nature ait des raisons à cette tolérance, raisons qui ne sont pas forcément obscures aux hommes, même quand ils tâchent de les discerner paradoxalement, c’est-à-dire contrairement aux méthodes ordinaires d’une élite devenue majorité.

Le chant est plus et mieux qu’un appel d’amour, il est un ornement sonore du mâle, le complément de l’ornement visible que sont les ailes qui le produisent,--les belles ailes de moire noire, relevées d’un trait jaune d’or, qu’il revêt quand il entend les voix mêlées de la mort et de l’amour. Qui dit fête, dit musique et parure. Au lieu d’appel d’amour, plus conforme à la réalité serait d’inscrire ici des mots comme manie des splendeurs, goût du vacarme sous toutes les formes sensorielles humainement concevables, envie de gaieté, de réjouissances, d’activité déployée sans raison immédiate, de jeu au sens noble que les enfants et les sportsmen donnent à ce terme.

Pour l’homme déjà, quand il se sent dans la plénitude de sa force, quand il est placé en face des raisons de briller qu’il a ou croit avoir, existe cette volonté de s’orner et de s’embellir que les animaux, créatures plus _évoluées_ que nous, manifestent encore. Nous soignons notre toilette pour une réjouissance ou une solennité comme le fait Grillon pour la solennité et la réjouissance suprêmes. Une noce ne va pas sans musique et chansons; Carnaval et Mi-Carême, dans la «Ville-la-plus-civilisée-du-Monde», donnaient aux âmes simples, avant la guerre, la fureur du déguisement somptueux ou grotesque, en tout cas voyant; des moralistes parlaient à ce propos de retour à la sauvagerie, voire à l’animalité; je crois qu’ils se trompaient; pour être d’accord avec moi-même, je dis qu’il y avait là pressentiment au moins autant que réminiscence.

D’un bout à l’autre de l’échelle animale, et chez les végétaux mêmes, le besoin de l’art pour l’art, de l’inutile mouvement et de l’éclat non motivé, c’est-à-dire de la fête et du jeu, existe. Les arbres aiment et jouent à leur manière, se parent de fleurs et de feuillage quand vient pour eux le moment de _penser_ à la reproduction. Les mâles, chez les oiseaux et les insectes, sont presque toujours des noceurs et des poseurs;--j’emploie à dessein ces derniers mots, que je n’aime pas, pour mieux montrer combien l’humanité me plaît telle qu’elle est et comme nous avons intérêt à faire durer sa jeunesse le plus possible... Pour ceux qui jugent comme moi, il est très rassurant que nos femelles soient destinées, de longs siècles encore, à se montrer plus coquettes et plus futiles que le commun des mâles. L’égalité esthétique et ornementale des sexes est un signe, je ne dis point de déchéance, mais de vieillesse de la race. Je suis sûr qu’Eve était infiniment plus belle et parée qu’Adam; le passage biblique où il est question d’elle, nous invite, en tout cas, à le supposer. Mais dès que la légende tourne à l’histoire et que notre race prend de l’âge, on voit déjà paraître, en fait de coquetterie et de futilité, bon nombre d’hommes qui sont femmes. Les deux sexes, en se lançant «un regard irrité», ne mourront certes pas «chacun de leur côté» comme disait à peu près Vigny, éloquent et si candide poète. Mais, ce que nous dénommons féminisme, n’en demeure pas moins réalisable et même probable; toute la question est de savoir si cette réalisation, ou cette probabilité est séduisante pour nous et pour nos compagnes. Et ceci est en dehors de mon sujet.

Grillonne sait de nos jours se vêtir convenablement, encore que moins fastueusement que son galant, pour l’époque des noces; mais elle a perdu le don du chant que certaines de ses cousines sauterelles (fort rares d’ailleurs) possèdent encore à l’égal des mâles. Et, ce qu’il y a d’infiniment curieux à signaler, c’est que ses ailes ne sont pas absolument rigides, figées, et qu’elle les remue parfois au soleil comme si ses lointaines aïeules en avaient tiré de la musique... Je me garderai de toute conclusion et même de toute réflexion à ce sujet; une réflexion risquerait d’être saugrenue et une conclusion d’être hasardeuse. Mais il me semble incontestable que, presque au bout de la destinée de sa race, Grillonne, comme la plupart des femelles animales, est allée au delà des ambitions de ses mères-grands. Les deux sexes ne meurent pas séparés en se lançant des regards furibonds, mais c’est le sexe fort qui est devenu celui du charme, de la séduction, de la parure et du plaisir.

Du plaisir. C’est d’un plaisir que Grillonne s’est privée, car la musique des insectes,--ceci, nous pouvons l’affirmer maintenant,--ne saurait être motivée uniquement par l’appel sexuel. André de Chénier a écrit, en pensant probablement à lui-même, ces vers de marbre embaumé:

Soit qu’il ait seulement, jeune et né pour l’amour, Souhaité de la gloire afin de voir, un jour, Quand son nom sera grand sur les doctes collines, Les yeux qui rendent faible et les bouches divines Chercher à le connaître et, l’entendant nommer, Lui parler, lui sourire et peut-être l’aimer...

Nous voici tout à l’opposé de ce que doit éprouver l’insecte bruisseur ou chanteur. Il y a chez le pur poète trace d’un de ces raffinements de la sentimentalité qui sont dans nos esprits ce que sont des joujoux précieux et inutiles entre les mains des enfants; le chant, chez Grillon, est infiniment plus désintéressé que, par exemple, chez nos poètes, sans que je veuille signifier par là, bien au contraire, que nos poètes ont tort; ils ont raison parce que notre espèce est jeune entre les espèces et que ceci est une vertu admirable. Quelle plus belle aventure pour un poète que de voir un heureux rythme se traduire en sourire de tendresse sur un visage d’amie! Nous en sommes au joujou. Grillon en est au jeu, au sport ou peut-être même à une chose pour laquelle les mots nous manquent. Son chant est l’expression d’une euphorie merveilleuse, une expansion et un épanouissement, et peut-être ne l’entend-il pas davantage que nous n’entendons normalement notre souffle ou les battements de notre cœur.

Ce ne sont pas là des affirmations gratuites; il suffit d’observer Grillon avec les plus ordinaires des yeux mortels pour se rendre compte que la réalité n’est pas autrement traduisible en notre langage. Il chante comme il mange ou comme il bouge. Il y a même là quelque chose d’un peu attristant; nous avons couramment traité notre personnage de chanteur, de musicien et de poète; nous cuvons mal, dès à présent, l’ivresse de ces métaphores imprudentes, comprenant que les agréments qui semblent combler sa vieillesse ne sont appréciables qu’à nos yeux.

Décidément, pour ma part, je m’estime satisfait de l’âge de mon espèce.

* * * * *

_De la férocité des femelles_, inscrirais-je volontiers en tête de ce nouveau paragraphe, si je ne tenais avant tout à éviter des airs de fabuliste, si mon seul souci n’était de rendre, tant bien que mal, la figure du réel. Il n’y a aucune intention satirique ou moralisatrice, aucune indication de ce que je souhaite pour mes pareils dans ce livre. Je voudrais qu’on m’y sentît, en ce qui les concerne, fataliste ou tout au moins stoïcien au sens qu’a ce mot, quand on l’applique au manuel d’Epictète; je voudrais que quelques-unes des pensées de Marc-Aurèle éclairassent ma conception de la relativité dans le domaine intellectuel et moral, aussi bien que dans le matériel et le biologique.

Comme il nous serait profitable de méditer au cours de la vie la distinction entre _les choses qui dépendent de nous et celles qui ne dépendent pas de nous_! Combien de fois, en essayant d’expliquer mon insecte, ne me suis-je pas répété et presque chanté les phrases inégalables de l’étonnant César: «Si les dieux m’avaient créé rossignol... mais je ne suis qu’empereur...» Empereur ou rossignol? Homme ou insecte? Nul besoin d’user littéralement d’allégorie, de symbole et de procédés de fabuliste pour signifier ou rappeler une infinie grandeur et une infinie faiblesse qui dénoncent l’inanité foncière de nos mesures.

J’estime même que les conseils tirés de ce qui peut nous apparaître comme la réalité et la vérité ne sont pas nécessairement profitables; si La Fontaine n’avait pas eu la vertu de faire sourdre un des plus purs jaillissements du style poétique français, je crois que, comme fabuliste, il me déplairait assez fort. Sous n’importe quelle forme, plaisantes ou sévères, les leçons et les prédications ne sont que jeux d’esprits puérils ou divertissements de cœurs aigris; ou encore exercices d’un bien triste métier; nul catéchisme ne vaut si nous ne le portons en nous-mêmes et mesuré à nos mérites ou à nos besoins; pour le reste, une fatalité domine notre vie et celle de notre race, et cette fatalité vaut qu’on lui fasse confiance; s’occuper de ses intentions dans le seul but d’en tenir compte, de ses ordres avec l’unique désir de les entendre, est la plus sage des sagesses... Mais, pardon! Ceci sera au commencement d’un autre livre et d’une autre série de méditations, et il dépend de moi, «_il est en moi_», de bien marquer quelle fut ici l’unique raison de cette imprévue bifurcation stoïcienne: mon soin, à rebours de la plupart des historiographes des bêtes, n’a même pas été de nous regarder et de nous comprendre à travers elles, mais de tâcher,--ce qui n’était pas si commode,--à les voir telles qu’il est probable ou possible qu’elles se voient.

J’ai peur également que, vers le terme du chemin suivi le long de ces pages, on ne se rappelle que j’ai tenté jadis de disséquer d’autres jolis insectes, humains ceux-ci, et qu’on n’imagine quelque rapport déplorable entre les réflexions qui me furent jadis inspirées par les caprices de Nouche, entre autres caprices, et mes sentiments de spectateur impartial, lorsque je note la férocité de Grillonne pour son mâle. Nous sommes en présence de deux mondes absolument fermés l’un à l’autre, c’est le cas de le répéter.