Vie de Grillon

Part 12

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D’ailleurs, la férocité des femelles humaines est encore une invention romantique, et des pires: quand nous relisons dans l’âge mûr, même signés des noms de Balzac ou d’Alphonse Daudet, certains livres qui prennent à tâche de nous montrer les méfaits conscients ou non d’une Marneffe ou d’une Sapho, et qui pour nous évoquent l’éternelle ennemie, la persistante Dalila, j’ai beau faire, j’ai beau lire d’aussi près que possible et même entre les lignes, je ne parviens pas à trouver qu’il y ait vraiment là de quoi se frapper.

Bien au contraire, mon esprit et mon cœur s’emplissent aussitôt, par réaction, de tous les souvenirs d’incomparables tendresses féminines que l’humanité mâle et moi-même avons éprouvées. Les femmes en ont pour trois cent mille ans et plus, avant d’avoir envie ou besoin de torturer et de dévorer leurs époux terrestres. En attendant, j’estime que, dans la civilisation actuelle, les femmes sont infiniment meilleures que les hommes, qu’elles ont, en général, beaucoup plus de bonté spontanée, de générosité et de foi. Est-ce clair? Vais-je pouvoir raconter maintenant comme Grillonne s’efforce de manger son mari et y réussit très souvent, sans faire soupçonner en moi des intentions louches, mauvaises et me susciter de belles ennemies? Je l’espère, je le crois.

Mais j’ai eu très peur.

* * * * *

Durant la pariade, Grillonne tourne maintes fois ce qui lui sert de visage vers ce qui sert de visage à Grillon, et, très véritablement, ce sont des baisers qu’elle sollicite ou offre. Palpes et antennes se frôlent et se mêlent, les crocs s’entre-mordillent doucement et il y a une incontestable langueur dans le geste de l’amante faisant presque totalement pivoter sa face sur l’axe de son col pour qu’un de ses yeux au moins se mire dans un œil du mâle et le reflète à sa manière. Toutes câlineries dont on peut dire sans ridicule, quand on les a vues, qu’elles sont très traditionnellement humaines et touchantes; c’est même la première fois qu’il me semble possible de jeter un pont entre le monde sentimental de mon personnage et le nôtre... Avec les préliminaires, cela dure parfois deux heures, et, avec le colossal bénéfice que perçoit Grillon au change de la monnaie du temps humain, cela équivaut à une lune de miel de fastueuse durée.

Grillon et Grillonne ne se jurent pas fidélité. Mais, pour mieux comprendre les raisons de la férocité de la femelle, mieux vaut isoler un couple, constituer un ménage, imposer la monogamie. Après une première pariade, Grillon parvient presque toujours à s’échapper et la femelle ne s’y oppose que faiblement comme si elle doutait,--en quoi elle ferait preuve de clairvoyance--que l’œuvre fût accomplie. Grillonne est moins impitoyable que la femelle de la mante religieuse ou de l’araignée qui, dès les premières caresses ne _manquent_, si j’ose dire, leur époux que bien par hasard. Regardons. Laissons faire... J’ai vu parfois Grillon proprement attrapé et déchiqueté après un premier essai, et la femelle, en quelque sorte veuve, ne pondre que des œufs sans avenir; le monsieur était, sans doute, un triste sire, qui déplaisait à la dame, et la dame ignorait, n’est-ce pas, qu’elle ne trouverait un autre conjoint que si je le voulais bien. Mais, normalement, c’est seulement après trois ou quatre accouplements, échelonnés sur une soixantaine d’heures, que le mâle est tenu pour un triste sire.

En liberté, il se peut que ce soit sa troisième ou quatrième femelle qui le considère comme tel et lui règle son compte. Tous les mâles, bien entendu, ne meurent pas ainsi, que j’y veille ou qu’eux, par fortune, parviennent dans les champs à subsister quelques heures de plus, vieux garçons bougons désormais et misogynes, et ne chantant plus que sans conviction.

Mais, dans la cage où j’observe le couple, la femelle est sans pitié, et si le mâle s’échappe encore quand elle croit sincèrement être mère, elle le poursuit, le rattrape sans peine, engage contre lui un combat dont l’issue paraît aussitôt fatale; nous voici loin des joutes courtoises et des duels généralement sans gravité que se livraient les mâles au hasard des rencontres sur les grands chemins de la forêt des herbes! Grillon, solidement saisi à l’extrémité de l’abdomen, après des manœuvres qui montrent que cette partie de lui-même particulièrement vulnérable--et peut-être jugée sans valeur à présent,--a été visée de préférence à toute autre, Grillon ne se défend pas, ne résiste que pour la forme, en galant homme qui a l’air d’admirer sa maîtresse jusque dans la peine qu’elle prend, pour le supprimer, quand elle estime qu’il y a lieu de le faire.

Grillonne estime en effet qu’il y a lieu de le faire, que cela est recommandable, moral. Elle annihile de l’inutilité, active une agonie, par ailleurs, et même loin d’elle, inévitable; elle aide à mourir avec une sorte d’onction et de piété le père de ses enfants, condamné à mort de toutes manières. N’a-t-il pas infusé en elle de la vie, et même sa vie tout entière? Le flambeau est transmis. Je vais dire tout à l’heure comment meurt Grillonne, et comment meurt Grillon quand Grillonne ne le mange pas. J’affirme qu’il n’y a pas grande différence pour Grillon, au point où il en est.

Et il résiste si peu, encore une fois, et elle le mange si tranquillement, si doucement...

III

L’œuvre de vie et de perpétuation accomplie, l’heure du repos définitif est toute prochaine. J’observe Grillon et Grillonne aux heures prévues de l’agonie: rien, dans leur aspect, ne laisse prévoir la nécessité de leur anéantissement. Elle, après la ponte, est redevenue agile et alerte pour quelques heures. Après l’accouplement, le mâle, quand il est rusé ou bien inspiré, s’est éloigné d’elle à toutes jambes et à grand renfort de bonds. On sait pourquoi. Mais ce désir de fuite et cette légitime crainte d’être plus ou moins endommagé n’indiquent-ils pas que ce condamné à mort tient à l’existence, qu’il ne se croit pas guetté encore par la sentence sans appel?

En tout cas, sa vie continue à être telle qu’il l’a vécue en sa plus superbe saison. Promenades, chansons, batailles. L’appétit, en liberté comme en captivité, demeure excellent... Et cependant la mort est là.

Elle est là, dans la splendeur éclatante de juillet et surtout d’août à son commencement, tapie comme un invisible monstre aux mille et mille doigts assassins, sur les champs fauchés, dénudés, comme si la sécheresse rousse et rase lui permettait de mieux viser ses innombrables proies.

En cage, les grillons et les grillonnes, s’ils ne se peuvent éviter, se distraient en s’entre-dévorant; et, bientôt dans la petite communauté si longtemps paisible, puis si joliment batailleuse, il n’y a plus,--spectacle navrant,--que des moribonds mutilés, qui se traînent en boitillant à la poursuite des camarades encore plus piteux qu’eux-mêmes; les femelles, rudes gaillardes encore, ont tôt fait de mettre ordre à cela, et Bacchantes, de déchirer leurs Orphées; puis elles se déchirent entre elles.

Dans les champs, avant de mourir, les grillons et les grillonnes se promènent, de façon désintéressée cette fois. Leurs gîtes sont définitivement abandonnés et accaparés aussitôt par des profiteurs capons, des intrus sans gloire qui se seraient bien gardés, eux, de s’y introduire en d’autres temps: petites limaces terrifiées par la canicule, infimes colimaçons blancs, hôtes ordinaires des fossés à présent taris, bestioles qui tentent tant bien que mal d’attendre sous la terre, à l’ombre, le retour de l’humidité indispensable à leur bonheur, cloportes, scolopendres,--toute une vie gluante et timide, amie du noir. Parfois une minuscule rainette trop précoce s’y installe, à l’affût du regain, des premières averses et des mousses reverdies. D’autres fois encore, c’est un jeune lézard gris, né loin des rocs ou d’un vieux mur, qui loue à peu de frais, en attendant mieux, l’ancienne demeure de Grillon. Celui-ci, en tout cas, semble désormais indifférent à ce gîte qu’il a construit avec tant de peine, si soigneusement entretenu, si héroïquement défendu; il n’y reviendra pas mourir.

Et peut-être l’a-t-il oublié déjà; ce qui est sûr, c’est qu’il agit comme s’il ne le reconnaissait plus, qu’il se refuse à y entrer quand je veux l’y contraindre en l’agaçant du bout du doigt... Quand la nouvelle génération de grillons naîtra, tous les anciens trous seront depuis beau temps inutilisables, déformés par leurs locataires de hasard, ou détruits, ou comblés... Le futur constructeur aura, comme jadis son père et sa mère, tout à apprendre; et nous nommerons avec quelque mépris instinct sa science vite acquise, immuable, précaire certes, mais cependant suffisante et, à ce titre, raisonnable et intelligente autant que celle dont nous nous enorgueillissons.

* * * * *

Donc, Grillon ayant fini d’aimer, et Grillonne allégée de ses œufs, se promènent sans but, jouissant une dernière fois de cette lumière qu’ils ont tant aimée, du soleil qui les gonflait d’orgueil et d’amour, de cette nuit aussi qui fut comme une immense cloche de cristal autour et au-dessus de leurs heures les plus belles. Soleil, ombre, tout cela se mélangeait pour notre héros comme du sucre et du miel à l’aliment herbacé généreusement fourni par la terre inépuisable. Et jamais celle-ci, pour peu que quelques gouttes de rosée la flattent, l’encensent, la parent, ne fut si riche en parfums qu’en cette saison de mort. Notre odorat humain participe lui-même à la sensuelle fête des foins mûrs; combien beau n’est-il pas, le poème qui vibre à présent dans les antennes de l’insecte, dans le froissement affaibli de ses ailes! Et quel est-il, sinon celui de la nature à son apogée, dans sa splendeur prodigue et son insolente illumination! La victoire est absolue, l’avenir préparé par les graines animales ou végétales... Je crois pouvoir dire dès à présent que, dans le poème silencieux par Grillon composé ou récité durant ces suprêmes instants, la crainte et la douleur sont absentes et que, pour la graine errante qu’il fut, s’impose, domine, éclate la certitude d’avoir connu le plus beau triomphe, puisqu’il s’agissait de vivre pour produire et de mûrir pour mourir.

Pour mourir... Mais l’idée de la mort existe-t-elle seulement dans le cerveau de l’insecte, du moins quand il s’agit de _la mort à son heure_?

Grillon s’est réalisé lui-même jusqu’à la perfection, selon des lois imprescriptibles; il n’est pas possible qu’il ne se considère pas, à sa manière, comme un rouage humble mais indispensable dans la grande machine de l’univers. En raisonnant,--une fois n’est pas coutume!--d’un point de vue humain, en imaginant selon nous, à l’usage de notre insecte, une philosophie approchant des nôtres, voici quelques idées qu’on pourrait lui prêter alors en toute raison:

_«J’ai mérité d’accomplir ma tâche jusqu’au bout... Maintenant, les herbes sont sèches, l’été exagère ses feux, je me sens las de manger, d’aimer et de courir à travers le monde: je vais m’endormir quelques semaines pour m’éveiller ensuite,--récompense de ma valeur,--non plus un, mais légion; non plus fatigué, mais léger, bondissant, tout neuf et plein d’un courage retrouvé devant les mille menaces de la terre et du ciel, menaces dont j’aurai raison, je l’espère, encore cette fois,--dussent la plupart des parcelles rajeunies de mon être succomber dans la grande bataille...»_

N’avons-nous pas l’impression que cette philosophie ou, si l’on préfère, cette religion naturelle, que cette métaphysique et de pareils espoirs correspondent, dans le cas de notre insecte, à une traduction de ce qui est, toute simple, et telle qu’il nous est rarement possible d’en donner de plus exactes, je veux dire de plus satisfaisantes, pour notre science et notre esprit?

* * * * *

Non, il ne me paraît pas possible que Grillon, possédât-il pour le reste des sens et une intelligence analogues aux nôtres, connût une signification à des mots comme ceux qui chez nous se prononcent mort, mortel, mourir... L’observation et l’expérience nous ont fait reconnaître en lui, au cours de cette histoire de sa vie, des sentiments incontestablement intelligibles et identifiables pour nous, qui les éprouvons aussi à notre manière: sentiments qui ne sont pas toujours, certes, de ceux que nous préférerions voir flamboyer aux cimes de l’âme humaine, mais qui ne nous en sont que plus familiers; comme un homme, Grillon aime son gîte, son labeur, le chant et il est crâne quand il aime, toutes vertus qu’on ne peut qu’admirer; pareil à certains hommes,--j’écris _certains_ dans le désir de ne pas me montrer trop sévère envers mes semblables, mes frères,--il succombe maintes fois à la tentation de divers péchés, pour la plupart capitaux: ainsi à la gourmandise, à la colère, voire même à l’orgueil et à la paresse; j’ajoute à son excuse qu’il est gourmand autant que tous les êtres dont l’estomac est bon, coléreux et orgueilleux comme la plupart des braves, et paresseux à la façon des gens qui ont beaucoup travaillé. Bref, entre lui et nous, de nombreux points de contact physiologiques existent et je ne pense point que personne puisse douter de ceci.

N’omettons donc pas de regarder ici Grillon mourir comme nous l’avons regardé, entre autres choses probablement plus graves selon lui, chercher sa demeure, l’aménager, se nourrir et se défendre.

Le mâle s’accouple trois ou quatre fois et il semble que le dernier accouplement soit le seul fécond, en tout cas le seul _valable_, puisque le mâle que j’isole après un seul accouplement vit à peu près aussi longtemps ensuite que s’il avait été absolument privé d’aimer. De même, la femelle qui n’a eu qu’un époux et qui en a été séparée aussitôt, pond des œufs qui neuf fois sur dix sont stériles. Mais, dans la grande cage, où les amours et les pontes ont été normales, choisissons un couple; choisissons-le parmi les plus gaillards de nos pensionnaires, parmi ceux qui sont pourvus de tous leurs membres, dont le crâne n’est pas trop bosselé, bref parmi les privilégiés des hasards de la guerre amoureuse et nuptiale... Rien ne paraît changé à la vie; elle continue... Le solitaire et la solitaire vont et viennent, mangent, font un peu de musique ou de toilette... Et puis, au bout d’un temps qui n’excède jamais soixante heures pour Grillon après le troisième ou quatrième accouplement, trente heures pour Grillonne après la suprême ponte, vous les voyez qui, soudainement, s’immobilisent.

(A rappeler que, si les deux éléments du couple n’avaient pas été logés chacun dans une cage, il ne se serait plus agi, même à pareille heure, de promenades ou de collations, de musique ou de toilette, mais d’un féroce duel où la femelle aurait trucidé son adversaire en quelques instants).

Grillon (ou Grillonne) s’immobilise, n’importe où, et toujours de la même façon subite, quelle que soit la couleur de l’heure fatale, qu’il fasse jour ou nuit, que je guette cette agonie à la clarté d’un beau soleil ou à la lueur d’une lampe; il ne chancelle pas, non: il s’affaisse peu à peu sur ses six pattes, jusqu’à ce qu’il touche le sol du bas du museau et de la pointe de l’abdomen; il ne chavirera et n’expirera ventre en l’air que si la pente du terrain et les lois de la pesanteur l’exigent; sinon, la fin se manifeste seulement par la cessation du remuement des antennes; insectes, celles-ci retombent, non pas en avant et comme vers l’avenir, mais en arrière, doucement, très doucement, jusqu’à ce qu’elles aient atteint l’appui que leur offre la surface plane du dos, ou le cran d’arrêt des pattes sauteuses.

Quelques secondes plus tôt, Grillon vivait, chantait encore, goûtait l’air et la lumière, savourait le monde. Je ne puis me décider à écrire ici qu’il est mort; ce mot me paraîtrait malencontreux, un peu «comme aux Romains qui», remarquait Montaigne, «avaient appris de l’amollir ou l’étendre en périphrases» et, au lieu de dire: _il est mort_, disaient: _il a vécu_. Je n’écrirai pas même _Grillon a vécu_, tant il paraît justifié de prétendre,--comme sans doute lui-même le croit,--qu’il va, tout simplement, pour quelques jours, se reposer de vivre.

* * * * *

Ecoutons encore Montaigne:

«La mort est moins à craindre que rien, s’il y avait quelque chose de moins que rien. Elle ne vous concerne ni mort ni vif: vif, parce que vous êtes; mort, parce que vous n’êtes plus... Pourquoi crains-tu ton dernier jour? Il ne confère pas plus à ta mort que chacun des autres. Le dernier pas ne fait pas la lassitude, il la déclare. Tous les jours vont à la mort: le dernier y arrive. Voilà les enseignements de notre mère Nature.»

O mon maître Michel Eyquem, laissez que je me sépare momentanément de vous. Certes, votre doctrine a butiné tout le miel de la sagesse antique, si facile, si pratique, si utilitaire, sans jamais l’être bassement, et qui fournirait tant de consolations à ceux qui voudraient (ou qui pourraient, hélas!) s’accommoder en notre temps de ses préceptes. Mais j’ai peur que les enseignements de notre mère Nature et ceux de la sagesse antique, qui est si souvent la vôtre, ne concordent pas tout à fait ici.

Car Grillon ne donne l’exemple d’un sage selon Montaigne que lorsqu’il meurt à son heure. S’il expire à la suite d’une blessure ou d’un accident, partiellement éventré ou décervelé, alors nous assistons à une agonie très longue, lugubre, odieuse, presque humaine. La face en seau à charbon, bien entendu, continuera à n’exprimer d’émotion aucune; mais, pour qui connaît le petit être, la souffrance, dans ses attitudes, dans les frissonnements éperdus de ses antennes et de ses palpes, dans les tressaillements de ses pattes ou de ses viscères, dans les contractions spasmodiques de ses ganglions nerveux, apparaîtra aussi éclatante que sur le visage d’un supplicié.

Où je serais tenté de rejoindre mon maître, c’est lorsqu’il nous prêche que nul des hommes ne meurt avant son heure, «que l’utilité de vivre n’est pas dans l’espace, mais dans l’usage qu’on en fait», et que tel a vécu longtemps,--Jésus ou Alexandre par exemple,--qui a peu vécu. Belles paroles, nobles pensées, mais qui sont néanmoins d’ordre moral et nullement biologique. Quels sont les hommes qui pourraient prononcer ces paroles ou concevoir ces pensées _en toute sincérité_, quand la certitude leur vient de l’instant fatal? Je ne dis point qu’il n’en existe pas, héros ou fous, mais ils ne représentent que des exceptions; ils sont des anomalies, des monstres, des prodiges.

La vérité humaine est plutôt dans la légende de la Mort et du Bûcheron, dans les vers de _la Jeune Captive_, ou dans la bouche du poète de celle-ci, murmurant, en touchant son front, devant l’échafaud abominable, la phrase déchirante: «Pourtant, il y avait quelque chose là!» Il faut bien l’avouer, puisqu’il n’est pas physiologiquement fatal que nous disparaissions après avoir aimé, puisque, moralement, il n’est pas non plus nécessaire que nous mourions dès lors que nous avons accompli un exploit ou produit un chef-d’œuvre, ici la sagesse antique, ou plutôt celle de Montaigne se trouve, me semble-t-il, en défaut, et elle a tort d’invoquer l’autorité de notre mère Nature.

Il est juste, il est raisonnable qu’un centenaire, eût-il été malheureux ou inutile tout le long de sa route, s’indigne à la pensée de mourir; il est _naturel_ que son anéantissement lui semble une iniquité, _parce que nulle heure proche ou lointaine ne lui a jamais été fixée par la Nature_.

Seul un être hypothétique, tel qu’un criminel vertueux, pourrait juger que, socialement, et à ce seul point de vue, sa disparition est légitime; mais la vérité sociale n’est-elle pas encore plus hypothétique qu’un criminel vertueux? Et, enfin, si le criminel vertueux se repentait sincèrement, n’estimerait-il pas, du même coup, que ce repentir sincère, définitif, lui rend tous ses droits à l’existence?

L’homme qui s’éteint comme une lampe où a brûlé toute l’huile, peut ne pas protester contre la mort, mais c’est parce qu’il ne la voit pas venir. Le plus fervent chrétien, le philosophe le plus sûr de ne pas périr tout entier, doivent logiquement regretter de quitter «trop tôt» la terre où ils ne savent pas si d’autres, après eux, propageront comme ils l’ont fait la vérité, c’est-à-dire leurs croyances salutaires ou les idées qu’ils tenaient pour généreuses. Il n’est donc pour l’homme, à généralement parler, qu’une acceptation naturelle du néant ou de l’immortalité; et cette acceptation est, si l’on peut dire, négative.

* * * * *

Il faut maintenant procéder à l’autopsie du menu cadavre. Quand il s’agit de dépouiller la réalité d’une créature vivante, l’expérience ne saurait s’arrêter à la mort de celle-ci. Cependant, quand j’ai disséqué pour la première fois Grillon mort de sa belle mort, je ne prévoyais guère l’importance qu’aurait pour moi, et peut-être aussi pour le lecteur, une opération dont rien ne m’indiquait le profit, que dictait seule la fantaisie si souvent errante ou superflue dont les plus grands et les moindres chercheurs demeurent heureusement les esclaves.

Alors, je constate que la boîte cranienne est presque absolument vide de liquide, que, par conséquent, les impressions de l’œil à facettes n’avaient guère plus de chance de parvenir au cerveau, que celui-ci, comme tout autre centre nerveux, s’est racorni et a sensiblement diminué de volume, que les intestins, au microscope, apparaissent criblés sur toute leur longueur d’un nombre considérable de trous en proportion équivalents à ce que seraient des perforations de plus d’un millimètre de diamètre sur des intestins humains; donc, durant les quelque trente heures ou les quelque soixante heures qui précèdent la belle mort de Grillonne et de Grillon, l’insecte n’est, selon toute vraisemblance, qu’une machine aux rouages usés et que nulle force n’anime plus; il bouge, bruit et paraît se nourrir encore; mais il n’y a là, en réalité, qu’impulsion de vitesse acquise et effet d’élan donné; de même se comporte le moteur à explosions, lorsqu’il tourne quelques secondes encore après que la décision du conducteur a étranglé les gaz et coupé l’allumage. Je ne dis d’ailleurs rien de tout cela pour flatter l’ombre sèche de Descartes.

La lampe s’est éteinte faute d’huile... Mais ce serait trop humainement expliquer la fin subite et incontestablement sans souffrances de l’insecte, que de le faire grâce à une pauvre métaphore qui n’a été ou ne sera réellement valable que pour quelques-uns d’entre nous. En ce point de mon objet, je rêve d’éclairer le réel d’une lumière plus lointaine, plus difficile à projeter, mais plus sensible et intelligible.

A la vérité, pour Grillon, la mort survenant à son heure est chose simplement inexistante; prononcé à propos de lui, ce mot n’a de sens que pour nous.

Déjà, après ce que nous a appris l’autopsie, les sentiments et les idées que j’ai prêtés à Grillon un peu plus haut, cette persuasion de ne s’endormir que pour quelques jours et cette foi en sa résurrection multipliée, peuvent apparaître moins fantaisistes et arbitraires; nous ne traduisons plus, nous ne transposons plus; ayant pris posture scientifique, nous décrivons les faits et énonçons les inductions auxquelles nous autorisent et nous inclinent les faits observés. Grillon est _vide_, ou à peu près, de tout ce qui lui permit de refléter son monde et de respecter jusqu’au bout le devoir de vivre; il y aurait également intérêt à analyser chimiquement le cadavre; je ne l’ai pas fait, cette expérience étant pour moi compliquée et difficile, et ne me paraissant pas indispensable à la vertu et à la suite de mes raisons; il y a lieu d’ailleurs de conclure de la disparition presque absolue du liquide facial et du racornissement des ganglions, de la mise hors d’usage de l’appareil digestif, à un appauvrissement considérable de la plupart des éléments du protoplasme dans ce petit système organisé prêt à redevenir matière inorganique.