Part 4
L’odorat? Tout se passe comme si ce sens était aussi développé chez Grillon que chez nous; je place sur une table la cage où je l’élève; j’en ouvre la porte; à cinquante ou soixante centimètres de ladite porte, j’ai disposé le traditionnel morceau de sucre imbibé d’armagnac, un peu plus loin une mie de pain, dans une soucoupe où demeurait une goutte de café, ailleurs une petite touffe de trèfle frais et, enfin, une appétissante feuille de cœur de laitue. Aussitôt, notre bonhomme qui savourait paisiblement la tiédeur d’un rayon de soleil, en somnolant ou en pensant à des choses, s’émeut, fait frétiller ses antennes, agite ses palpes, tortille le cou dans la mesure où cela lui est possible, bref, flaire le vent. Et le voici qui bientôt se met en marche, sans précipitation, sans crainte non plus,--car il faut noter que Grillon, en captivité, ne tarde guère à n’attacher qu’une importance très médiocre aux gestes, aux bruits et aux visages humains. Il gagne la porte de sa cage et se dirige imperturbablement vers le morceau de sucre, le «renifle», hésite..., mais déjà, son flair l’a averti que cette aubaine n’était pas la seule qui lui fût offerte dans le voisinage; il se remet en route, visite successivement la mie de pain dans la soucoupe qui embaume le café, dont il est également très friand, puis la touffe de trèfle, puis la laitue... Après quoi il ne lui reste plus qu’à choisir dans cette diversité de succulentes pâtures. Il n’imite guère, d’ailleurs, l’âne de Buridan et son choix est vite fait; car ce paysan a un penchant incontestable pour les produits, même nocifs, de la civilisation humaine, et faute de pouvoir tout absorber, il commence par la friandise qui l’allèche le plus, c’est-à-dire, hélas, quatre-vingt-dix-neuf fois sur cent par le café ou par le sucre alcoolisé...
Après quoi, non pas titubant mais légèrement alourdi, il regagne sa cage et sa place favorite,--la plus soleilleuse, la plus lumineuse; son appétit est satisfait; un immense bien-être et les brumes dorées d’une heureuse ivresse doivent alors caresser et bercer cette petite vie. Ses antennes ne s’agitent plus de manière intéressée, avide; elles bougent mollement, comme s’il s’agissait pour elles de battre la mesure dans le précieux concert dont leur propriétaire jouit et qui est celui même des ondulations de la chaleur et de la clarté. Poète et musicien à sa manière, Grillon, à coup sûr, compose en de pareils moments un grand hymne silencieux à la beauté et à la bonté de l’existence.
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Autres preuves de la sensibilité olfactive très aiguë de Grillon.
Je mets dans sa cage des fleurs qui sont, pour nous aussi, à peu près sans odeur: pâquerettes ou pensées sauvages, coucous, boutons d’or. Il les examine et ne s’en inquiète plus: ce n’est pas bon à manger, n’est-ce pas? Mais tentons la même expérience avec des roses, des lilas, des œillets, des glycines, avec des fleurs dont les parfums flattent vivement et délicieusement nos narines à nous; aussitôt, Grillon témoigne d’un véritable affolement; il va et vient d’un bout à l’autre de sa cage, grimpe le long de la toile métallique qui l’aère, bondit contre la toiture vitrée et file dare-dare dès que j’ouvre la porte. Il est donc à peu près hors de doute que le parfum des fleurs lui est désagréable ou pernicieux. En fait, si je ne prenais pas mon pensionnaire en pitié, si je ne débarrassais pas sa demeure de ces fleurs fortement odorantes, il ne mangerait plus et, les premières minutes d’excitation, de colère ou de souffrance passées, il s’alanguirait et dépérirait promptement.
Il est encore à observer que Grillon, en liberté, n’établit jamais son terrier aux environs d’un massif de roses ou de violettes, ni sous l’ombrage d’une glycine, si agréable que soit là le gazon, si favorable que soit le terrain, si bien exposé que soit le site. Certes, lorsqu’il s’installe, l’épanouissement des belles et douces fleurs détestées demeure lointain encore; les roses d’automne agonisent; les feuilles elles-mêmes tombent à la poussière ou à la boue; mais ce pressentiment, cette pré-connaissance d’une atmosphère qui serait plus tard, par son arome trop fort, désobligeante pour l’insecte, ne représente qu’un des plus petits miracles de son instinct.
Si Grillon est hostile à des odeurs qui nous sont précieuses, rendons-lui cette justice qu’il en déteste aussi dont nous avons le légitime dégoût, notamment celles de la corruption cadavérique, de la pourriture végétale, des ordures. Ses ordures personnelles, il va les déposer soigneusement à l’entrée de son trou, à l’extrémité de la petite plate-forme bien nette où il aime à prendre le bon air et le soleil. Placez sur cette plate-forme une saleté ou une menue charogne, restez là quelques minutes sans bouger et vous verrez bientôt Grillon sortir, exécuter des virevoltes à une allure furibonde autour de l’objet nauséeux, s’escrimer à le repousser des pattes loin de sa demeure; si le morceau est trop gros, il essayera de l’enterrer; s’il est impuissant à s’en débarrasser de l’une ou de l’autre manière, il préférera, en fin de compte, abandonner sa maison à jamais, ce qui, comme nous le verrons ailleurs, ne peut être pour lui qu’un crève-cœur infini, un geste désespéré, et presque l’acceptation de la mort avant l’heure.
De même, dans la cage où il est captif, introduisons un de ses congénères mort récemment,--ou plutôt fraîchement tué, car Grillon, à l’abri des périls de la liberté ignore les maladies et ne devance jamais l’appel de la grande ombre; aussitôt, l’hôte ou les hôtes du lieu se mettent à la besogne et se débarrassent de ce macabre voisinage par les moyens que la nature a mis à leur disposition: ils mangent le cadavre; ils le mangent très visiblement sans enthousiasme, sans goût, patiemment, méthodiquement, jusqu’à ce qu’il ne demeure plus du défunt que le masque en forme de seau à charbon, les pattes et les ailes imputrescibles... Les vainqueurs, dans la saison des amours, sont ainsi maintes fois obligés d’achever,--et c’est le mot propre,--un rival mortellement blessé; mais, dans ce cas-là, il ne faut imaginer chez l’insecte aucune gloutonnerie, aucune gourmandise; il s’acquitte d’une corvée hygiénique, sans hâte et sans plaisir, simplement parce qu’il le faut et qu’il sait que cette peine en somme minime en épargnera de plus cruelles à ceux de ses organes sensoriels qui lui tiennent lieu de narines.
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Ce qui, de ces diverses observations, est à retenir pour le moment, c’est que Grillon entend, goûte et odore. Par où, comment? Là recommencent pour nous les difficultés d’interprétation et de traduction.
Les yeux, eux, existent, et l’hypothèse--dont le fardeau est si lourd à supporter quand on est bien décidé à ne pas se jouer d’elle ou à jongler fantaisistement avec elle,--l’hypothèse n’aura à intervenir en ce qui les concerne que pour tenter d’établir comment la lumière agit sur eux et en eux.
Le tact? Il est généralisé sur la majeure partie du corps, comme chez l’homme. Ne nous y attardons pas. Les ailes, quand elles ont atteint leur complet développement, sont seules absolument insensibles: des vêtements savamment accrochés à mi-corps comme pour protéger du froid ou des blessures possibles le dos et les flancs trop vulnérables et délicats.
Le goût? La manducation s’effectue au moyen de crocs cornés, pourvus de ressorts terribles mais nullement innervés; point de langue, ni de papilles gustatives, ni rien qui paraisse en tenir lieu dans l’orifice buccal ou le long du tube digestif. Restent les palpes, appendices articulés minutieusement, dirigés par des muscles dont la mécanique est savante, mais qui ne sont reliés, eux non plus, par aucun nerf, avec le cerveau ou un autre centre nerveux. Pourtant, Grillon est, nous le savons, non seulement gourmand, mais gourmet. Cela suppose, exige même en lui un siège du goût. Situons-le provisoirement dans les palpes, si impuissantes qu’elles nous paraissent encore _humainement_ à s’acquitter de leur fonction.
L’odorat? Point de papilles olfactives, point de nerfs pouvant être considérés avec quelque vraisemblance comme chargés de ce ministère.
L’ouïe, enfin? Ici, la question semble, dès l’abord plus complexe. Des deux côtés de la figure de l’insecte (toujours en admettant qu’on puisse attribuer une figure à un seau à charbon), au niveau des yeux et immédiatement au-dessous de l’endroit où le ganglion cérébral est logé, la dissection et le microscope révèlent un double bouquet de fibrilles nerveuses, cinq fibrilles de chaque côté de la figure, qui tendent vers le cerveau tout comme les volumineux nerfs optiques, mais, tandis que ceux-ci, par l’autre bout, se rapprochent des yeux, les fibrilles que leur place pouvait nous faire assez logiquement considérer comme auditives, sont, si je puis dire, sans fenêtres sur le monde extérieur; à quelques centièmes de millimètres de leurs extrémités, qui flottent dans le liquide facial, la noire cloison pelliculaire de la «figure» ou des «joues» ne présente aucun amincissement, aucune membrane tympanique, aucun appareil récepteur.
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Je crois, sans rien oser affirmer, que nous nous trouvons effectivement ici en présence d’instruments auditifs, mais d’instruments auditifs tombés en désuétude. L’homme aussi possède des organes déchus et, entre autres, un troisième œil, un œil atrophié, situé à l’arrière de son chef et caché dans des replis de muscles et de chair où il demeurerait aveugle, même si la boîte opaque du crâne ne s’interposait entre le monde et lui.
On dénomme glande pinéale cet organe curieusement inutile. Chez les reptiles actuels, sa parenté, ou même, pour mieux dire, sa ressemblance toute fraternelle avec un œil apte à la vision, s’accuse davantage encore que chez les oiseaux ou les mammifères; chez ces mêmes reptiles, l’ossification cranienne est bien moins complète en face de lui que partout ailleurs; certains, le caméléon notamment, présentent en cet endroit les vagues vestiges d’une orbite; chez l’hattéria de la Nouvelle-Zélande, la glande va jusqu’à crever la peau, à s’encastrer en elle, et l’on ne saurait affirmer qu’elle est absolument insensible à la lumière; on peut voir aussi, toujours au même endroit, mais sur la peau même de la nuque des très vieux lézards verts de nos pays tempérés une tache dont la teinte varie du vert sombre au bleu brun, et qui représente un ovale contenant dans son orbe un point circulaire d’un diamètre d’un demi-millimètre environ, également bleu brun ou vert sombre; bref, un œil enfantinement schématisé. Coïncidence? Souvenir de l’antique espèce réellement commémoré et fantomatiquement ressuscité chez les descendants, lorsque leur propre et individuel déclin les rapproche de l’enfance de leur race? Je me garderai bien de décider et même d’opiner pour ou contre. Ce qui est sûr, c’est que, dans la faune saurienne, si fastueusement riche, du jurassique et du crétacé, nombreux sont les types fossiles dont le crâne présente à l’arrière, non plus de vagues vestiges d’orbite, mais un trou, une orbite véritable, dans laquelle (il s’impose presque de l’assurer) vivait, bougeait et agissait, aussi longtemps que vécurent, bougèrent et agirent les monstres secondaires ou même tertiaires, un œil, un troisième œil, moins clairvoyant peut-être que ceux de la face, mais qui n’en avait pas moins son utilité, qui veillait tandis que se reposaient les autres, comme le fait le lampion à l’arrière de l’automobile arrêté au bord d’un trottoir, phares éteints ou baissés.
Ceci connu, rappelons que beaucoup, parmi les effarants sauriens des vieux âges, furent munis d’oreilles externes aussi remuantes, aussi studieusement braquées vers les sonorités éparses que celles de nos chiens-loups ou des lapins de ces siècles-ci. Actuellement, les oreilles, chez la gent reptilienne se sont réduites, effacées, sont «rentrées à l’intérieur», toute chose que l’œil postérieur avait, depuis des millénaires, achevé de faire.
Que les deux bouquets de fibrilles que l’on constate où j’ai dit chez Grillon et chez bien d’autres insectes soient des vestiges de nerfs auditifs, cela demeure donc fort vraisemblable; il n’est pas invraisemblable non plus que certains insectes aient possédé d’apparentes oreilles, vers l’aube des temps où cette race exista,--encore que nulle empreinte fossile n’en ait conservé la trace; ceci, du reste, à cause de l’évidente fragilité d’un pavillon auriculaire d’insecte, ne saurait rien prouver contre la probabilité que je viens d’indiquer.
Pourquoi le troisième œil de reptile a-t-il été mis en retrait d’emploi? Pourquoi a-t-on fendu l’oreille aux oreilles des insectes? Toujours en vertu du principe déjà énoncé que la Nature, avare ou sage, a l’horreur de l’inutile, du superflu, et qu’elle semble, quand il s’agit, non pas tant de créer que de perpétuer une de ses œuvres, mue avant tout par une velléité de simplification et même de moindre effort. La future tortue et le futur lézard avaient, dans le combat pour la vie, celle-là grâce à sa carapace, celui-ci grâce à son agilité et à son habileté à profiter du moindre gîte, des armes et des ressources qui les dispensaient d’un œil défensif à l’arrière, d’une vigie destinée à prévoir et à parer le coup de poignard dans le dos; quant aux dinosauriens, leur monstruosité même les condamnait, comme s’ils n’avaient pas été à l’échelle des dimensions de notre planète restreinte; dès l’époque tertiaire, ils étaient aussi balourds, absurdes et déplacés à la surface de ce monde, dans ses marécages, ses fleuves et ses océans, que le furent, dans la grande guerre, les dreadnoughts et autres monstres marins excessifs sur qui toutes les nations s’étaient pourtant extasiées et qu’elles s’efforçaient de construire en aussi grand nombre que possible... Ce sont justement les dinosauriens qui ont conservé l’œil pinéal, ou troisième œil, le plus longtemps de toutes les espèces qui naquirent au monde et y évoluèrent. La nature, décidée à laisser tomber,--comme on dit familièrement,--cette partie assez malheureuse de son œuvre, n’y a pour ainsi dire plus touché, s’en est désintéressée, toujours en conséquence de son principe de moindre effort.
Nous voici bien loin de Grillon, semblerait-il. Non pas. Cette digression me paraît, pour l’instant, éclairer suffisamment le mystère qui m’intimidait moi-même tout à l’heure. Contrairement à ce que le prophète hébreu reprochait d’un ton si véhément à certains de ses contemporains, Grillon n’a pas d’oreilles et il entend, il n’a pas de langue et il savoure, et son absence de nez ne l’empêche en rien d’avoir le nez fin.
C’est tout simplement qu’il n’avait pas besoin de ces organes encombrants et complexes pour percevoir aussi bien que nous le monde des sons, des goûts et des odeurs, pour en jouir même, peut-être, beaucoup mieux que nous et d’une façon en somme plus parfaite, plus savante ou artistique que celle qui est la nôtre.--Mais... alors...? me dira-t-on...
VI
Alors, voici. Je pose d’abord que le soi-disant quintuple appareil enregistreur de l’homme n’est connu de lui que grosso modo; que les dissertations ou les réflexions auxquelles nous pouvons nous livrer sur ce sujet souffrent sans remède possible de termes consacrés trop précis et trop étroits, qui tout ensemble expriment à l’excès et n’expriment pas assez. Il faudrait être de mauvaise foi pour nier absolument certains cas de télépathie, d’extériorisation de la sensibilité, pour mettre en doute des possibilités de double vue, pour se refuser absolument à accepter la validité des pressentiments qui nous flattent ou nous accablent à certains détours de l’existence. Je sais bien que des spéculations charlatanesques et presque toujours stupides ont comme encombré de désagréable façon pour l’élite et même pour la foule les abords de ces émouvants demi-mystères, de ces vérités possibles, sommeillant encore dans les limbes de notre compréhension et de notre entendement. Mais que nous n’admettions pas la possibilité en nous de sens autres que nos cinq sens, cela ne tient qu’à une routine scientifique ou à une timidité d’induction presque morbide, que renforcent une pénurie d’expressions et une pauvreté de systématisation auxquelles nul sage ne s’est avisé de remédier depuis quelque cinq mille ans que les instituteurs de sagesse ont pensé, parlé ou écrit sur cette question. Je n’ai d’autre ambition que de signaler un «filon» intéressant aux sages actuels; je pense qu’ils pourraient y acquérir sans trop de peine quelque gloire valable; et, s’ils s’étaient mis au travail plus tôt, peut-être que l’humble annaliste de Grillon n’aurait pas à prendre ici, respectueux comme il entend l’être de sa langue, la responsabilité de quelques barbarismes, de quelques termes neufs auxquels il ne se résignera d’ailleurs qu’en dernier recours.
Télépathie, extériorisation de la sensibilité, double vue, etc., sont des termes mal conçus, mal fondés, mal appropriés, qui ont à la fois le tort d’être justement suspects et le mérite désolant de correspondre, psychologiquement et physiologiquement, à quelques obscures réalités humaines. La science classique et officielle ne connaît et ne veut connaître que cinq sens dûment catalogués. Elle admet pourtant, en dehors d’une conscience depuis longtemps classique et officielle, une subconscience et même un inconscient plus neufs, certes, mais qui n’en sont pas moins classiques et officiels; je dirais même, si j’étais mauvais, que notre temps les a mis à toutes les sauces... Pour le reste, que les instituteurs de sagesse considèrent notre monde intérieur comme un reflet du monde extérieur sur lui, ou comme une fusion intime de l’un et de l’autre, ou comme une illusion provoquée en celui-ci par celui-là, ou comme une plaisanterie parfois sinistre infligée par celui-là à celui-ci, ils s’en tiennent obstinément, en ce qui concerne les moyens de correspondance ou de contact entre ces deux mondes, aux organes visibles et tangibles, aux agents de liaisons que sont les sens anatomiquement, physiologiquement ou--raffinement suprême!--psycho-physiologiquement étudiés selon les méthodes courantes.
Faites-leur observer qu’il est d’expérience notoire qu’un aveugle-né ou un être humain depuis longtemps privé de la vue a la sensation de l’obstacle à distance, qu’il peut même, à l’odeur de l’heure et au goût de l’air, reconnaître presque aussi sûrement qu’un voyant les lignes du décor ou la couleur du temps, ils sortiront de leur arsenal diverses explications qui ressemblent à des machines compliquées et puériles, mais qu’il n’est besoin que de décrire et du fonctionnement effectif desquelles ils paraissent peu se soucier; ainsi les lois de l’association des images émotives, vérités incontestables, mais qui n’ont été à peu près convenablement signalées que par des gens à côté,--esthéticiens, poètes ou musiciens sans travail,--fourniront aux instituteurs de sagesse, dans le cas de l’aveugle qui prévoit et voit, la pauvre explication qui leur suffit. C’est plus facile et moins compromettant que de créer des mots nouveaux.
Pourtant, la sensation de l’obstacle qu’éprouve l’aveugle à distance, les phénomènes de double-vue, de télépathie, etc., ne seraient-ils pas immédiatement plus acceptables si l’on préférait, quand on tente de les élucider, commencer par trouver des mots qui les catalogueraient et les étiquèteraient du moins, au lieu de verser dans des interprétations hasardeuses et sans intérêt? Une science est une langue bien faite. Une langue bien faite doit avant tout posséder ou pouvoir créer les mots dont elle a besoin. Pour essayer de me faire comprendre, je me vois obligé d’inventer en hâte les termes _d’infra-sens_, _d’inter-sens_, et _de super-sens_. Trois barbarismes d’un coup! N’étant pas philosophe de mon métier, je n’en suis pas plus fier pour cela et je ne compte que sur mes observations de Grillon pour justifier par la suite la vilaine audace de ces termes.
Une question, avant de clore ce paragraphe: depuis cinq cents ans, ou depuis cinq mille ans, les instituteurs de sagesse ne conçoivent la possibilité de communications entre le monde extérieur et le miroir intérieur de la créature que si les organes récepteurs de celle-ci sont reliés à l’appareil enregistreur, au ganglion cardinal, par des fils, par des nerfs: n’y a-t-il pas lieu de croire que lesdits instituteurs de sagesse auraient ri comme des fous, si un imprudent avait prophétisé par-devant eux, il y a moins d’un demi-siècle, la possibilité de la télégraphie sans fil?
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Pourtant, en ce qui concerne au moins un des sens humains, la vue, on a bien été obligé d’admettre comme agent de liaison, entre l’objet lumineux, coloré, et l’organe récepteur, un fluide hypothétique: l’éther. Pour les autres sens, cela va tout seul: ce sont des particules presque impondérables de la matière odorante qui vont frapper les papilles olfactives; en ce qui concerne le goût, le contact de la matière et de l’organe est encore plus direct; pour la sensation tactile ordinaire, il en est de même; le son se propage à l’aide de fluides loyaux et bien connus, air ou eau en général, et aussi bien à travers les objets solides; mais l’explication de la sensation tactile calorique présente déjà d’autres difficultés et, puisque la chaleur solaire traverse le vide interplanétaire, il nous redevient ici nécessaire de croire à l’éther, faute de quoi nous devrions nous résigner à tenir l’automne et le printemps, l’hiver et l’été pour des illusions animales et végétales, et la pierre elle-même serait vaine d’imaginer que l’astre-roi de notre système s’occupe d’elle jusqu’à la réchauffer parfois.
Ces formes de l’énergie universelle qui sont dénommées énergie solaire (lumineuse ou calorique), énergie électrique, ondes hertziennes et bien d’autres encore que la science a classées, et une infinie quantité d’autres qui nous seront à jamais obscures, ont donc pour véhicule l’hypothétique éther; hypothétique mais indispensable, puisque sans lui la certitude physico-chimique actuelle serait à peu près démonétisée. Il a la négative vertu de pouvoir être mis, lui aussi, à toutes les sauces, comme la subconscience et l’inconscient; grâce à ce privilège, il envahit l’espace sans bornes, la matière et même l’immatérialité, le vide absolu qui, s’il est un obstacle au son, par exemple, n’est opaque ni aux ondes hertziennes ni à la lumière, ni à la pesanteur. Il faut l’imaginer comme un magasin illimité d’ondulations produites par les vibrations moléculaires de la matière, et qui se transforment en sensations chez la créature, mais seulement dans la mesure où celle-ci possède des organes capables de réceptivité. Ondulations et vibrations dont il a été possible de calculer en bien des cas et avec une précision rigoureuse l’étendue et l’intensité, qu’on a définies numériquement, chiffrées, qui diffèrent quantitativement, mais non pas qualitativement.