Part 5
Dès lors, les usuelles barrières établies entre les sens humains tombent d’elles-mêmes. Leurs dénominations trop tranchées et nettes ne représentent plus qu’une commodité ou un pis-aller de langage. Nous possédons cinq fissures sur l’infini, mais divers «inter-sens», même mieux connus et utilisés, ne combleraient pas les abîmes soupçonnés entre ces fissures; faute d’être des dieux, il nous faut accepter notre impuissance organique à l’universelle réceptivité. Mais on prévoit dès à présent les conséquences de ce que je viens d’exposer: étant donné que les ondulations constituent une gamme sans commencement ni fin, dont telle infime partie s’appelle pour nous région de la sonorité, ou telle autre pays du visible, un être qui verrait la chaleur ou qui goûterait le son est-il absurde? Non.--Il suffirait de toutes petites différences dans la disposition ou la nature des organes récepteurs pour rendre réelles de semblables possibilités. La vibration et l’ondulation lumineuse,--définies et chiffrées,--qui produisent le vert sur la plupart des rétines humaines produisent le rouge sur quelques autres. Jusqu’où ne risquent pas d’aller des divergences de cette sorte entre des êtres d’espèces différentes, éloignées?
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Une certitude se laisse ici surprendre, à savoir qu’il faut faire abstraction de nos sens humains, oublier la façon dont ils s’exercent, et même leurs noms, s’il est possible, quand on se propose de rendre compte avec quelque vraisemblance de la façon dont un insecte s’instruit de l’univers en le reflétant.
Je ne veux plus discuter; il me tarde trop de faire en paix des suppositions, me sentant désormais aussi incapable que quiconque au monde de les justifier mieux que je ne l’ai fait dans les pages qui précèdent celles-ci. Tout m’incline à croire que Grillon, en tant que reflet du monde, est plutôt, humainement parlant, une confusion harmonieuse de sensations qu’un système sensoriel nettement divisible en cinq parties ou plus, ou moins. J’ai _a priori_ et, presque insolemment, situé le siège du goût dans les palpes; nulle raison, à présent, bien au contraire, de ne l’y point maintenir, mais non sans faire remarquer que lesdites palpes ne bornent pas à cela leur activité et qu’il y a toutes chances pour qu’elles goûtent non seulement l’objet où elles laissent traîner leur savante et calculée mollesse, mais aussi une friandise lointaine, ce qui représente un subodorat ou une gustativité exercée à distance, sans fil ni contact.
Cependant, les antennes effectuent, elles aussi, des mouvements plus ou moins compliqués, mais qui sont en étroite connexité, presque en harmonie avec ceux des palpes; de ceci la plus vulgaire et la plus courte expérience en convaincrait le plus sceptique ou le plus indifférent. Décrivons sommairement les antennes, organe essentiel de la réceptivité sensorielle des insectes: deux filaments d’un centimètre et demi de longueur chacun, dans le cas de Grillon, et d’un diamètre à peu près égal à celui d’un fil à faufiler; l’appareil s’ajuste à la boîte cranienne ou, pour mieux dire ici, à la pellicule faciale par un joint de ce système que les mécaniciens appellent «à rotule». Les deux paires de palpes qui entourent la gueule, au bas du «seau à charbon» sont ajustées de la même manière, à cela près que leurs joints à rotule semblent moins parfaits et «fignolés». Le côté intérieur et convexe de ces diverses rotules plonge dans le liquide facial. Nul nerf entre elles et le cerveau. Mais nous en savons déjà suffisamment long pour comprendre que, même à défaut de liquide facial, l’éther, présent en tout et même dans le néant, suffirait scientifiquement pour expliquer la transmission au cerveau des impressions reçues du monde.
Quelle est la nature des impressions enregistrées par les antennes et les palpes? Elle est complexe, considérée de notre point de vue, et c’est là-dessus qu’il faut que j’insiste dans mon désir d’être clair. Elle est complexe, c’est-à-dire que l’insecte reçoit en bouquet, combinées et fusionnées, des sensations que nous sommes habitués à ne connaître en nous que distinctes. Je fais résonner un gong aux environs de Grillon: les antennes bougent, les palpes aussi, mais celles-ci seulement quand le fracas est considérable; j’enflamme un bout de magnésium, les palpes restent à peu près immobiles et les antennes s’agitent avec une sorte de frénésie; je replace la friandise ou la charogne à proximité de mon pensionnaire; alors les deux éléments du double système récepteur présentent des mouvements modérés et une intensité approximativement égale, comme du reste dans le cas où on provoque un abaissement ou une élévation brusque de température dans la demeure du sujet.
Qu’en conclure, sinon que les palpes et les antennes constituent à elles seules un système sensoriel synthétique, à fins multiples. Harpagon avait son Maître Jacques, Grillon se contente d’une bonne à tout faire pour l’organisation et l’entretien de son domaine intérieur: d’une bonne à tout faire, l’antenne, aidée d’une doublure, d’un «extra», la palpe.
L’antenne écoute, l’antenne voit, l’antenne flaire, l’antenne goûte, l’antenne odore, tantôt seule, tantôt plus ou moins secondée par la palpe. Cette simplification doit-elle être tenue pour une supériorité quand nous considérons ce qui se passe chez nous? Il serait prétentieux et assez vain de répondre arrogamment par oui ou par non, même en apportant de savants arguments à l’appui de la thèse ou de l’antithèse. Mais j’incline à croire que, qui dit simplification dit progrès, aussi bien chez les êtres créés par la nature que dans les machines dues à l’industrie humaine; la complication du reptile antique, armé de trois yeux, pourvu d’oreilles, muni de quatre pattes et même de cinq pattes,--car la queue était très souvent une sorte de patte accessoire, de béquille qui lui servait à soutenir sa lourde démarche,--pouvons-nous l’admirer en pensant au serpent si clairvoyant avec ses deux yeux, si sensible au moindre bruit malgré l’absence de pavillons auriculaires, si agile et si fort quoique privé de membres?
De même, dans les êtres mécaniques créés par l’homme, simplification est synonyme de progrès. Qu’on veuille bien comparer à ce point de vue les automobiles d’il y a vingt-cinq ans aux automobiles actuels.
Qu’on me permette aussi de rappeler à ce propos une idée que j’ai rapidement indiquée au début de ce livre: étant donnée la brièveté d’une génération d’insecte quand on la compare à la durée d’une génération humaine, il faut admettre, relativement et raisonnablement parlant, que les races des insectes sont infiniment plus vieilles que nous sur la terre, et qu’elles y ont atteint, depuis des siècles et des siècles, le point extrême de leur évolution... Alors, me fera-t-on remarquer, l’instinct ne serait plus une forme embryonnaire de l’intelligence, mais l’intelligence elle-même retombée en enfance au delà de son suprême progrès, momifiée, devenue rigide et à jamais invariable? Pourquoi pas, puisque l’intelligence ne serait plus, dans cette hypothèse, indispensable à la vie, et que la nature ne semble guère se soucier que de poursuivre son œuvre de vie à peu de frais?
Et puis, intelligence, instinct, des mots encore! J’aime mieux reprendre une fois de plus une comparaison qui me paraît frappante: aux débuts de l’automobile, il fallait, entre autres choses, qu’une intelligence dosât l’admission d’air et de gaz dans le carburateur, surveillât la respiration du monstre mécanique... A présent, le monstre accomplit cette fonction automatiquement, j’allais écrire instinctivement; or, il ne s’en porte et ne s’en comporte que mieux.
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Avec quelle curiosité mêlée d’envie je pense à cette sensibilité simple et harmonieuse de Grillon et aux voluptés esthétiques que nous en retirerions, s’il nous était donné de nous en pourvoir à notre gré! Au lieu de percevoir le monde sensible sous des modes étroits et bornés, en tableaux fragmentaires, incohérents, aussi imparfaits que ceux des puériles lanternes magiques, et qu’il faut qu’un labeur mental rapproche et relie quand on veut qu’ils acquièrent quelque valeur, nous n’aurions qu’à contempler en nous, savamment ordonné et même ouvré à chaque seconde de la vie ou du rêve, l’ensemble de notre univers. En admettant même que Grillon ne possède pas plus de sens que nous et que lesdits sens--comme d’ailleurs il y paraît--soient des équivalents de nos sens classiques, il est incontestable qu’ils profitent heureusement de leur intime fusion: ainsi, cinq pauvres diables, qui meurent à peu près de faim en menant une existence solitaire et égoïste, réalisent un bien-être relatif en mettant leurs humbles ressources en commun.
L’homme, qui corrige les infirmités de ses sens particuliers à l’aide d’organes artificiels supplémentaires, la myopie et la presbytie avec des bésicles, la surdité avec des microphones, n’arrivera-t-il pas un jour à créer l’appareil (il ne sera peut-être d’abord qu’un jouet comme à l’ordinaire en pareil cas, mais son utilité pratique apparaîtra bientôt considérable), l’appareil grâce auquel il pourra synthétiser des impressions de natures diverses? Cela n’est ni inconcevable ni impossible... Mais, jusqu’ici, ce rêve de jeter des ponts entre nos différents domaines sensoriels n’a guère intéressé que des poètes, des musiciens, des artistes et des théoriciens de l’art. Inutile de citer certains vers fameux de Baudelaire ou d’Arthur Rimbaud qui, d’ailleurs, quels que soient leurs mérites littéraires, ne jettent guère de clarté sur la question et sont beaucoup moins affirmatifs que ne le pensent la plupart de leurs commentateurs. La brute géniale qui s’appela Richard Wagner entendait que les drames lyriques fussent émouvants, non seulement au point de vue musical, mais aussi au triple point de vue poétique, pictural et sculptural; et l’on sait avec quelle activité bilieuse et tatillonne ce magistral barbare s’occupait des décors, des attitudes de ses interprètes... Du drame intégral tel qu’il le concevait, trois autres sens étaient cependant écartés, comme s’il s’était agi de personnages pauvres ou indignes et qu’on n’invite pas aux belles fêtes: le tact, l’odorat et le goût. Plus récemment, des esthètes remarquèrent ces omissions et elles leur parurent regrettables. Je me souviens personnellement d’avoir assisté à des concerts de parfums: mais, assez enclin aux migraines, j’en supportai assez mal le charme... Je me souviens aussi d’une représentation intime où, durant qu’un jeune homme clamait des choses qui devaient être des vers et que des instruments bruissaient dans la pièce voisine, une dame vêtue à l’antique et armée de divers vaporisateurs faisait fonctionner tantôt celui-ci, tantôt celui-là en se promenant dans l’assistance. Aucune absurdité à cela, en principe, sinon que le tact et le goût demeuraient encore à l’écart dans cette si passionnante tentative; et je m’étonnai notamment qu’on n’eût pas disposé devant chacun de nous un plateau chargé de divers mets ou friandises, avec l’indication des minutes précises où nous devrions savourer telle bouchée de ceci ou telle gorgée de cela,--moi qui n’ai jamais écouté la musique de Claude Debussy sans désirer m’asseoir au banquet des anges et celle d’Alfred Bruneau sans éprouver l’envie sincère d’une bonne potée de soupe aux choux.
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Me voici au terme de ma première étape. La façon dont la sensibilité de mon personnage lui permet de faire son apprentissage de l’univers, il m’a bien fallu la suggérer, puisqu’elle était inexprimable. Il reste à m’excuser d’une bizarrerie et d’une lacune que l’on pourrait avoir remarquées; j’ai écrit plus haut: l’antenne _voit_; et je n’ai point parlé des yeux.
C’est que les antennes, durant les premiers jours de Grillon, suffisent à lui donner, par les vibrations lumineuses qu’elles enregistrent tout aussi bien que les vibrations sonores par exemple, les notions d’ombre, de clarté et même de couleurs. Je ne hasarde rien ici; l’instrument étonnant que sera, plus tard, l’œil à facettes de l’insecte Grillon n’est visiblement _pas fini_, _pas au point_, durant les premiers jours d’inquiétude et de vagabondage. Il contient une sorte de buée partout répandue et due, m’ont dit des spécialistes (mais je n’affirme rien), à la présence d’un liquide de nature albuminoïde, au moins aussi opaque à la plupart des rayons que le blanc d’œuf figé; et ce liquide ne s’élimine guère de façon complète avant que Grillon ait à peu près réalisé sa croissance.
Je me permets également de rappeler une autre possibilité notée plus haut: il n’est pas sûr que les yeux de Grillon, en dépit du nom que nous leur donnons et de leur place qui, sur sa face, correspond à peu près à celles qu’ont les yeux sur nos figures, il n’est pas sûr que ces yeux d’insecte, dont le système est si peu semblable au système des yeux humains, aient même rôle et soient établis en vue du même office. Ce n’est pas ici que la preuve est à faire ou la présomption à établir en faveur de ce que j’avance. Je n’ai provisoirement qu’à inscrire en cet endroit: «Les organes que nous appelons yeux, faute de mieux, chez tous les insectes, et particulièrement chez Grillon, ne sont d’aucune utilité pour lui dans l’époque où il commence et poursuit son apprentissage de l’Univers. Ceci pour deux raisons, dont l’une suffirait: à savoir que ces yeux sont encore pour ainsi dire inexistants, et vraisemblablement aveugles; quant à l’autre des deux raisons...»
De celle-ci, nous nous en occuperons au moment voulu, lorsque Grillon, après bien des angoisses, aura conquis son droit à la vie et jouira de celle-ci paisiblement, en pensant à des choses pour son plaisir, en reflétant d’une manière désintéressée des miracles, dans le fond de son gîte, à l’ombre, ou sur le bord de son gîte, au soleil.
DEUXIÈME LIVRE
Les Œuvres et les Jours
I
PREMIER MONOLOGUE DE GRILLON.
_«Derrière moi, il n’y avait que de l’ombre très noire. Il y a eu tout à coup, devant moi, une ombre vaguement éclairée et prodigieusement inconnue; elle se ponctue peu à peu maintenant de points lumineux ou sombres, dont l’intérêt croît à mesure que je sens qu’ils s’affirment, et se précisent comme pour moi tout seul. Cette fois, plus de doute: le miracle passionnant qui se propose à moi est bien celui qui a nom vie, et dont j’ai déjà la compréhension parce que mon instinct me rend compte de son prix et de ses difficultés. Tout se passe comme si mon heure était venue de jouir d’une récréation enfin accordée entre deux néants._
_«Je vis, c’est-à-dire d’abord que je puis bouger; essayons. Ceci est infiniment pénible... Les bonnes choses qui s’appellent chaleur et lumière sont longues à dissoudre l’armure rigide qui m’étreint et m’immobilise encore. Mais je sais qu’il n’y a qu’à prendre patience. Essayons de nouveau... Ça y est! Je crois que je viens de sauter... Qu’un danger me menace, je possède donc déjà une arme; je ne suis plus tout à fait nu, ni tout à fait pauvre; une monnaie, si mesquine soit-elle, est déjà tombée dans ma besace; j’ai commencé à me constituer l’indispensable capital. L’enveloppe de mon œuf, qui, dilatée, me servit de berceau, est dès cet instant très loin derrière moi, dans un passé méprisable; en revanche, le monde où je m’avance,--à mesure qu’il s’éclaire ou que ma vie l’éclaire,--apparaît d’instant en instant plus passionnant, plus terrible et plus merveilleux.»_
* * * * *
... Dans le même moment, ils sont bien quelque cinq milliers de petits êtres de sang ou de race identique à penser de la sorte, à chanter silencieusement un poème lyrique analogue sur une surface de pelouse gazonnée où un retraité banlieusard désespérerait de pouvoir faire construire un pavillon de dimensions décentes.
Y aurait-il eu deux cents œufs sur la feuille morte où j’ai vu Grillon se délivrer de sa coque amollie, moins de dix minutes après que le premier est éclos, ceux des autres qui étaient reconnus bons pour tâter de la vie, c’est-à-dire presque tous, ont suivi moutonnièrement son exemple et franchi le bastingage qui sépare la nef trop béate où vogue Panurge de l’Océan meurtrier, mais plein d’attraits inconnus et de promesses d’aventures.
Infiniment peu de déchet. Grillonne, en captivité, c’est-à-dire dans les seules conditions où sa ponte peut être quantitativement évaluée de manière précise, produit une somme de deux cents à trois cents œufs. Dans la cage où nul danger ne les menace, où nul accident ne survient, il n’est guère d’œufs mort-nés que dans la proportion de trois ou quatre au plus sur cent. Pour les œufs pondus en liberté, les risques sont évidemment bien plus considérables; et peut-être la mère vagabonde est-elle plus rageusement et courageusement féconde que celle qu’a rendue trop confiante l’abri de tout repos où elle s’est accoutumée à vivre, et où elle n’a plus de raison de croire que sa progéniture ne vivra pas à son tour.
Je note également que Grillonne, en liberté, pond très rarement à l’endroit même où elle a établi son gîte, vécu, aimé, conçu. L’expérience est simple. Je me munis d’un très petit pinceau, d’un peu de blanc d’argent; je fais sortir de leurs domiciles les hôtes des terriers sur un lambeau de prairie limité et dont j’ai établi le plan; quand l’hôte du terrier n’est pas une hôtesse, je le rends immédiatement à son trou, non sans me reprocher de l’avoir effrayé ou ahuri sans utilité; si c’est une femelle, je lui inflige au corselet une marque que je reproduis sur mon plan, à côté du point qui indique sa demeure: une barre, deux barres, trois barres, un rond, un triangle, un trait horizontal ou deux, ou trois... En mélangeant convenablement au blanc d’argent de l’essence de térébenthine, la marque sera visible au moins deux mois. C’est plus qu’il ne faut.
Car alors, les chants des mâles se seront tus un à un et les femelles, elles aussi, seront mortes. Avec un peu de patience, en observant «à quatre pattes», touffe par touffe, le lambeau de prairie dont j’ai établi le plan, puis les alentours, je retrouverai, desséchées, la plupart des dépouilles maternelles... J’ai tenté cette expérience une vingtaine de fois; je n’ai jamais rencontré aucun de ces facilement identifiables menus cadavres à moins de sept mètres à vol d’oiseau (ou, pour mieux dire ici, à vol de mouche) de l’endroit que la bestiole avait élu pour contempler le songe de la vie.
Beaucoup d’hypothèses sont permises à qui désire expliquer ce vagabondage de la femelle près de produire et de mourir.
Les agriculteurs ne sèment guère plus de deux années de suite dans le même champ les mêmes graines, n’y cultivent pas les mêmes plantes: elles y viendraient mal. Il y a si peu de différence entre la graine animale et l’œuf végétal que de pareilles considérations sont peut-être valables pour Grillonne. Ce qui est sûr, c’est qu’après avoir repéré des terrains herbus où, une année, il y avait par mètre carré jusqu’à dix terriers de Grillon, je les ai trouvés déserts, ensuite, deux ou trois années à la file.
Mais je crois surtout que Grillonne, amoureuse de soleil aussi longtemps qu’elle jouit d’une demeure sûre, sait à sa manière que ses fils ne seront de taille à se bâtir une maison que de longs jours après l’éclosion de ses œufs. Aussi va-t-elle les pondre de préférence à l’ombre et à l’abri, à la lisière d’une haie, dans un fossé, près d’un tas de feuilles mortes; si un bois ou un bosquet est proche, elle fera tous ses efforts pour se traîner jusque-là. En fait, c’est dans les bois et les fossés que Grillon enfant déclanche ses sauts devant les bouts de nos souliers, tandis que c’est dans les prés que nous observerons la demeure d’où nous le dénicherons plus tard.
Il faut dire aussi que les trous abandonnés par le mâle avant de mourir et avant la ponte par la femelle, deviennent immédiatement des repaires d’affreux profiteurs qui s’y installent comme chez eux et gardent un petit air «habité» à la demeure... Ces gens dépourvus de scrupules et de délicatesse sont bien connus de nous; nous donnerons leurs fiches signalétiques. Mais si Grillonneau naissait près d’un trou tout fait, qui sait s’il ne préférerait pas, mû par une atavique impulsion, s’y enfouir tout de suite? Or, cela serait inconcevable: il a auparavant à grandir et à s’instruire; en outre, cela serait souvent funeste pour lui, car l’intrus pourrait être d’espèce vorace et, dans ce cas, Grillon n’y couperait pas... Pour qui connaît les minutieuses prévoyances de l’instinct chez l’insecte, il n’est nullement fantaisiste de supposer que c’est dans l’intérêt de sa descendance, dans un but de préservation physique et aussi d’hygiène intellectuelle ou morale, que Grillonne fait de son mieux pour placer le berceau de ses descendants aussi loin que possible des lieux où elle aura vécu avec la génération de ses époux et de ses sœurs.
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PREMIÈRE PRIÈRE DE GRILLON:
_«Ma voix silencieuse est dès cet instant à l’étroit en moi-même; comme j’ai senti la douceur de l’air m’envahir en fluant le long de mes antennes, de même j’éprouve à présent je ne sais quel reflux qui veut déborder hors de moi, non plus de tel ou tel de mes organes, mais de toute ma frêle personne, vers la terre et vers le ciel également bienfaisants et beaux._
_«Je m’adresse à la Générosité sans bornes qui m’a donné la faveur de naître, c’est-à-dire à vous, maman Nature, et à vous, papa Bon-Dieu, qui n’êtes pour moi qu’une Toute-Puissance en deux personnes. Mon Dieu, car je préfère vous dénommer ainsi, tout de même,--je suis si petit et si seul que votre aide doit m’être accordée plus qu’aux autres de vos créatures. Abaissez votre regard vers moi. J’ai peur. A peine l’émerveillement des dons offerts a-t-il resplendi à l’intérieur de mon être, que mon bonheur est amoindri par la crainte d’avoir à le perdre prématurément. Je te bénis, Lumière; je te bénis, Chaleur; je vous bénis, sons et odeurs innombrables... O Maître de la Lumière et des autres trésors sans prix, accorde-moi de jouir d’eux depuis l’automne commençant jusqu’à juillet à son déclin... Permets-moi de contempler déjà le but ineffable de ma carrière, le but qu’atteignent seuls les élus de ma race..._
_«Je l’implore, du premier gîte précaire que j’ai gagné d’un bond à l’approche de ce qui m’a paru être le premier danger. Vois, je ne bouge plus; vois, je me tiens coi et demeurerai coi de longues heures, si forte que soit ma curiosité de repartir à l’aventure et mon envie de commencer à fonder l’avenir. Vois, je connais déjà que _savoir_, en notre parler d’êtres instinctifs, signifie avoir appris et pressentir tout ensemble: je n’ignore déjà plus l’immense valeur de ma prudence; je ne mériterais pas de vivre si je ne la possédais au point de vouloir, dès à présent, garder intacte cette richesse acquise par des milliards d’ancêtres, pour la léguer intacte à ceux de ma race qui naîtront de moi.»_
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Ainsi s’exprime Grillon, autant qu’en puisse rendre compte ma traduction fatalement traîtresse, ainsi prie-t-il au fond de la fissure de terrain, sous le toit de feuilles mortes, dans l’abri improvisé où un mouvement trop brusque de moi, sinon quelque autre risque, l’a invité à se dissimuler. Ce n’est point par jeu que j’ai inscrit plus haut le beau mot de prière; celle-ci, chez Grillon aussi bien que chez l’homme, succède à la gratitude comme à la fleur délicieuse le fruit qui pèsera quelque peu à la branche,--si amoureusement que la branche le porte et en fasse l’offrande au soleil.
La prière, c’est la musique adorable et tragique qui résonne dans tout cœur d’insecte ou d’être humain reconnaissant quand, à la compréhension des bienfaits reçus ou à venir, se mêle l’angoisse, pour le favorisé, de ne point mériter les réalités ou de se juger indigne des promesses.