Vie de Grillon

Part 3

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3º Que, lors de la suprême métamorphose, le beau costume nuptial de Grillon,--les ailes de moire noire et or du mâle, les ailes de soie lamée, bronze et orichalque, de la femelle,--n’aboutit à tant de splendeur qu’après une exposition de sept ou huit bonnes heures à l’éclatant soleil des jeunes mois.

Avril ou mai; époque où les créatures volantes ont à pourvoir au ravitaillement de la nichée; où les batraciens et les reptiles sortent affamés de l’engourdissement hivernal... Or, durant ce long temps de sept ou huit heures, c’est une tache blanche, puis encore très claire et déplorablement visible que fait Grillon au seuil de son domaine.

Que de fois cette petite chose engourdie, presque inerte, incapable de fuir ou de se terrer, a été saisie au seuil dudit domaine, dans une soleilleuse clairière de la gigantesque et fastueuse «forêt-prairie», par le bec corné d’un oiseau ou la langue bifide d’un lézard vert!... Et ceci juste au moment où, la récompense de sa vie laborieuse, obscure et silencieuse, Grillon allait la tenir du ciel sans mensonge de la chaleur nourricière et de la lumière qui simplifie tout!

* * * * *

La chaleur et la lumière ont donc, en une heure environ, coloré Grillon nouveau-né à sa brunâtre couleur réglementaire; elles l’ont même fait paraître déjà plus robuste et parfait, quoique le blanc «grossisse», comme disent dans mon pays les dames vieillies et adipeuses qui se soucient encore d’atours. En tout cas, son apparence, ailes à part, est déjà celle qu’il acquerra au temps de l’amour et de la mort. Entre Grillonneau dépourvu d’ailes et le bébé d’homme qui va jambes nues, le rapport pourrait être développé par un bon élève de première supérieure avec la plus suave facilité. Mais la question des métamorphoses dans le monde des insectes présente assez d’importance pour que je préfère exprimer en leurs temps et lieu, plutôt qu’en passant et en hâte, les réflexions qu’elles m’inspirent.

Voici Grillon vraiment né à la vie. Dès que le grain de riz couleur d’os gratté est devenu couleur grain de café rôti, les antennes s’agitent; le petit être, moins d’un quart d’heure plus tôt, semblait insensible aux impressions que je tentais sur lui à l’aide d’une brindille précautionneusement mise en contact avec son corps ou ses membres; maintenant, à la suite d’une nouvelle expérience du même genre, il bondit!

Un seul bond, et voici tout près de quarante centimètres entre son berceau et le lieu où il vient d’atterrir. Frémissements éperdus d’antennes. Première prise de contact avec l’aventure. Ses pattes ne flageolent plus, mais agissent déjà. Un temps de repos, d’ahurissement, ou plutôt, dirait-on, d’émerveillement,--d’émerveillement que valent à l’insecte prenant contact avec le monde, la vague sensation de sa nouvelle puissance et, probablement, une hésitation pleine de terreur.

Force pressentie et peur conçue, quel enivrement cette double sensation ne peut-elle provoquer en un bel objet animé jeté solitaire dans ce coin de notre monde qui est pour lui l’Infini?

J’approche, avec toute la délicatesse désirable, le bout de mon doigt d’une antenne. Je constate que celle-ci a reconnu cet abord suspect deux millimètres avant que ce doigt l’eût touchée. Déjà, elle s’incline. Elle le fait avec prudence et maladresse, dans un sens, dans l’autre, avec de touchantes hésitations, comme la main d’un nouveau-né qui veut saisir la lampe ou la lune et qui frémit de rage quand il voit qu’il ne peut s’emparer d’un objet si précieux lumineusement et si apparemment accessible. Enfin, l’antenne frôle mon doigt qui sent le tabac, le fusil, le chien, l’homme et autres choses terribles...

Un nouveau bond en avant. Puis, c’est la disparition de l’insecte déjà conscient de son devoir de vivre,--sa disparition entre deux feuilles mortes. Précaire défense! Mais, quand je parlerai des ennemis de Grillon, il me sera facile de montrer que, pour l’instant, elle lui suffit.

L’instinct du danger, de la menace et des moyens de salut existe donc déjà. Nous pouvons, vous dis-je, commencer à vivre.

* * * * *

Un peu de psychologie humaine me paraît, en ce point, nécessaire.

De quel âge datent nos plus lointains souvenirs, quand nous nous posons cette question dans l’adolescence ou la jeunesse, ou, pour plus généralement parler, dès le temps que nous sommes capables de procréer à notre tour de nouvelles graines d’hommes? Il y a évidemment beaucoup de différence selon les individus. Cependant, si l’on s’amusait à tenter de bien se connaître soi-même, je crois que c’est aux environs de la troisième année que l’on commencerait, en général, à voir s’éclairer l’ombre dont nous sortons. Personnellement, arrivé au milieu du chemin de la vie, j’ai dans mon album mémorial, sans qu’aucune illusion soit possible, des images qui datent de plus loin encore.

Ainsi, je suis certain de revoir _directement_ en moi,--directement, dis-je, et non pas parce que cela m’a été raconté plus tard,--les péripéties d’un effroyable drame auquel je fus mêlé vers l’âge de dix-huit mois... Ceci se passait près d’Agen, dans une belle prairie des «bords de Garonne»: d’effroyables animaux, qui étaient des canards dans l’espèce, surgirent des hautes herbes à mon approche, si bruyamment que j’en tombai sur mon séant; bien que trottinant avec assez de hardiesse depuis près d’un trimestre déjà, j’en demeurai un nouveau trimestre comme perclus et rempli d’une sainte épouvante à l’égard des mille embûches que peut nous fomenter ce monde.

Qu’étais-je, qu’avons-nous tous été avant le premier souvenir, en général burlesque, qui ait laissé en nous une empreinte durable? Nous étions probablement et à peu de chose près les larves de ce que nous devions devenir, et je ne risque ici cette métaphore que dans le sens où elle pourra éclairer le mystère des métamorphoses de l’insecte, mystère devant lequel je sens que je tremble déjà. Je veux dire que, si différente que paraisse de la nôtre l’évolution physique et intellectuelle de Grillon, l’abîme n’est cependant pas si infranchissable qu’il y pourrait paraître.

Grillon change deux fois de peau. Dans le courant d’une existence ordinaire, c’est à peu près autant de fois que nous changeons d’âme, d’esprit, de goûts, d’opinions et presque de personnalité. La théorie leibnizienne de la persistance dans l’être représente encore une de ces affirmations absolues et sans valeur auxquelles il est une excuse: que ceux qui en demeurent considérés comme responsables ont été trahis par leurs interprètes et leurs commentateurs, comme le sont si souvent les maîtres par leurs valets, lorsque ceux-ci, fussent-ils pleins de bonnes intentions, entendent à travers les cloisons des fragments de propos qu’ils dénaturent toujours avec une sorte d’allégresse, car les esprits les plus lourds sont ceux qui aiment à se dégourdir en d’effarantes acrobaties.--En vérité, à la condition que l’on réfléchisse soigneusement, presque amoureusement sur soi-même, on découvre dans le recul du passé deux, trois ou quatre êtres si différents qu’il faut beaucoup de bonne volonté au pèlerin rétrospectif pour se reconnaître à telle ou telle étape de son pourtant si court voyage. Je parle, bien entendu, des humains moyens et normaux, capables de grandeur et de faiblesse certes, mais que ne domine aucune de ces passions aux allures de péchés capitaux qui représentent, dans la société actuelle, le fondement et la raison d’exister des plus nuls.

Le petit bonhomme qu’un ébrouement imprévu de canards fit choir dans la prairie agenaise, demeura jusqu’à «l’âge de raison», comme on disait encore alors, un méfiant, un curieux, un taciturne et un ironiste; un mysticisme exalté le caractérisa vers l’époque de sa première communion; son adolescence fut si trouble et tendre qu’il s’en souvient infiniment moins que des jours de sa toute petite vie. A vingt ans, il n’exista pas de jeune brute plus orgueilleuse et plus féroce... Bien que j’aie changé encore, je ne veux pas m’adresser ici de compliments, n’étant nullement certain, d’ailleurs, de n’avoir pas déchu; mais il reste qu’il m’est souvent impossible de me retrouver dans ce que je fus, et, si je le dis ici, c’est que je crois qu’avec un peu de sincérité, la plupart des hommes, en considérant leur passé, feraient de même; ce que je suis devenu, peu importe; tant mieux pour moi si j’ai vraiment gardé de l’ironie, de la tendresse et de l’orgueil, serait-ce à la façon dont un herbier conserve,--précautionneusement desséchées,--des plantes rares.

* * * * *

Cette idée de métamorphoses, de trois vies successives, s’éclaire donc un peu dès à présent, du moins pour moi et pour quelques autres, non pas scientifiquement, certes, mais par une comparaison sentimentale et tout nûment subjective qu’il ne fallait pas négliger ici. Au-dessus d’un abîme qu’on a l’ambition de traverser, lançons toujours la corde, en cas qu’il soit impossible de bâtir le pont à toute épreuve. Admettons donc que les trois transformations de notre orthoptère rappellent, de près ou de loin, celles que subissent d’ordinaire, et plus ou moins consciemment, les hommes entre la naissance et l’aube de la vraie vie, de la jeunesse, de l’apogée,--car le reste, âge mûr et vieillesse, est un lamentable superflu dont Grillon n’a que faire. Ceci représentera non pas une explication prématurée et, d’ailleurs, peut-être vraie, mais une traduction, une transposition imaginée de la façon dont il n’est pas impossible que les choses se passent dans les sens, c’est-à-dire dans l’esprit et dans l’âme de mon personnage.

Avec cette différence que nos avatars intellectuels et moraux sont soumis à tous les hasards, influencés par notre bonne ou mauvaise fortune et que, de plus, la bonne fortune peut faire de nous un triste sire et la mauvaise un héros... ou réciproquement.

Pour Grillon, le programme est immuable; il n’a jamais besoin de se chercher, de se deviner ni de se découvrir; ses buts, en chacune des périodes de son existence, sont nettement définis, si nettement que l’observation même d’un enfant ne s’y trompe pas; lorsque, vers l’âge de dix ans, je tentais d’expliquer la vie de mes insectes favoris à aucun de mes camarades, je n’y allais pas par quatre chemins:

--En voilà un qui a changé de peau; c’est comme nous quand on nous a mis aux culottes. Ou bien encore c’est comme s’il venait de faire sa première communion. Et puis, il changera de peau une dernière fois, pour son mariage.

Trois vies, trois êtres, trois personnalités différentes. Grillon inquiet et vagabond; Grillon propriétaire et tranquille; Grillon aventurier, amoureux et poète... Les divisions que le cours de son histoire imposent à son chroniqueur ne diffèrent donc, somme toute, que métaphoriquement de celles que mon enfance lui assignait: d’abord, il faut que Grillon vive, ce qui n’est pas si commode, et c’est son _apprentissage de l’univers_, qui, selon qu’il l’aura effectué avec bonne chance ou avec guignon, décidera de ceci; pour récompense, il aura droit à _la vie_ calme et recueillie, laborieuse et fortunée qui devrait faire jalouser son sort par tant de nos semblables; s’il parcourt avec un égal bonheur ce deuxième stade vital, où les dangers sont pour lui atténués, mais n’en existent pas moins, il obtiendra de plein droit une récompense plus éclatante: _l’amour_...

Quant à _la mort_, comme je crois l’avoir déjà indiqué et comme j’espère le mieux marquer plus tard, elle n’est ici que le couronnement suprême d’une carrière bien parcourue; elle vient à son heure, sans surprise, et, si différente que soit notre mentalité de ce qui correspond à une mentalité chez ces petites créatures, il me paraît impossible que le néant, au terme de leur beau voyage, représente pour elles une chose sombre, funéraire, et enveloppée d’épouvantement.

Mais nous verrons qu’il n’est pas si facile à Grillon d’atteindre l’heure normale, acceptable et sans doute sereinement acceptée de sa belle mort.

V

Grillon, lorsque j’ai frôlé son antenne et suscité en lui la sensation du péril, s’est donc caché sous une feuille morte ou dans la fissure d’une souche, ou dans une craquelure de terrain. La nuit est déjà prochaine et fortes sont les chances pour qu’il ne bouge plus, avant l’aurore et la tiédeur, de ce gîte de hasard. Partons. Aussi bien, demain, ses frères de la même ponte ou ses cousins des pontes voisines auront à leur tour fait craquer l’écorce de la graine animale, et Grillon naissant sera légion dans les sentes herbues ou les clairières gazonnées de la forêt.

C’est là, pourvu que le temps soit chaud et soleilleux, qu’il le faudra rejoindre demain. S’il pleuvait ou bruinait, il ne bougerait non plus que s’il était captif encore de son œuf et continuerait de vivre où il s’est gîté provisoirement, dans un état de somnolence bougonne et presque végétative. Aussi bien, il ne mange pas encore, et n’a pas besoin de cela pour se sustenter, durer et même se développer, ainsi que je le prouverai ailleurs.

Mais le temps est clair, et, dès neuf heures, le soleil rayonne comme un vieux beau qui fait semblant d’oublier que le véritable été touche à son terme. Grillon n’a pas attendu mon arrivée pour repartir à la découverte. Il n’est point pour lui de minute à perdre: une de ses minutes n’équivaut-elle pas à des mois pour nous? Et le voici qui, innombrable par endroits, sautille, se dissimule, puis reprend son élan à tout hasard, puis se cache de nouveau avec une touchante maladresse. Gardons-nous de l’effrayer. Suivons-le, non pas de loin, mais sans faire de bruit ni bousculer le sable, le gravier ou les brindilles sèches; et nous le verrons à l’œuvre.

Il sied d’esquisser brièvement son portrait à cette heure, au lendemain de sa naissance; il est déjà à peu près aussi entièrement brun et mordoré qu’il le demeurera sa vie durant--(en dehors des heures qui suivront ses diverses métamorphoses); les femelles gardent, cependant, pendant une dizaine de jours un anneau blanc bien visible entre l’abdomen et le thorax; chez elles, il ne disparaîtra jamais complètement, et nous en retrouverons comme la trace sur leurs ailes inutiles et silencieuses lorsqu’elles endosseront la parure nuptiale.--Taille mise à part, Grillon est donc déjà, à peu de chose près, ce qu’il sera jusqu’à son épanouissement printanier. Sa figure en seau à charbon a déjà son inexpression définitive. Il saute avec plus de facilité qu’il ne le fera jamais; mais il ne faut pas croire que, même à l’aube de sa vie, ces espiègleries lui plaisent; il ne s’y livre qu’en cas de danger et notamment lorsque l’approche de la pointe d’un soulier humain l’invite à changer au plus tôt de domicile. En réalité, dès cet instant, il possède en lui ces sourdes hérédités bourgeoises et casanières, avec tendances à l’obésité, qui le caractériseront durant la majeure partie de son existence. Il semble toutefois profiter de son apparence et de sa couleur de puce (il n’est guère plus gros alors que la plus géante des puces) pour rappeler aussi cette bestiole par le bondissement frénétique, nigaud, hasardeux et maintes fois intempestif.

Mais, si rien ne menace Grillon ou, plutôt, si Grillon suppose que rien ne le menace, il aime mille fois mieux, dès ce moment, courir que procéder par sauts. Criquet et ses pareils marchent parfois, avec un dandinement qui fait penser à celui de l’avion qui «laboure»; Criquet s’avance alors en personnage entravé par des ailes, mais qui n’ignore pas qu’il peut, quitté le sol, faire succéder au bond une envolée. Grillon, qui n’escompte ni pour le présent ni pour l’avenir un si merveilleux privilège, préfère adapter tout de suite ses pattes, non pas à la marche, mais à la course; certes, sur ce point, sa cousine la courtilière le laissera bien loin derrière elle; au lendemain de sa naissance, il n’en est pas moins un très remarquable coureur à pattes; tandis qu’un saut l’essouffle et l’ahurit, cinq à six mètres de terrain couverts à grande allure ne semblent pas le fatiguer trop.

* * * * *

C’est donc d’un sextuple trépignement hâtif que Grillon procède sur les chemins du vaste univers. Promenade fiévreuse, agitée et qui, de prime abord, nous paraît dépourvue de toute méthode directrice; mais, sans doute, est-ce notre si difficilement guérissable anthropomorphisme qui est cause que nous la jugions ainsi; il s’agit pour Grillon d’apprendre la vie et de faire vite. Nous autres, nous sommes toujours tentés d’imaginer l’apprentissage du monde à travers les rideaux du berceau et le long du lent déroulement des mois humains. Pour lui, toute seconde gâchée est plus dangereuse que ne l’est pour nous une année perdue. Vivre! Il faut vivre... Et, pour seulement tenter de vivre, il faut d’abord comprendre, emmagasiner, expérimenter, réfléchir, peut-être même induire et déduire.

Grillon, à chaque instant, arrête sa course et paraît méditer, antennes et palpes frémissantes, devant des objets quelconques et dont nous ne saurions deviner tout de suite quel peut être l’intérêt pour lui. La nourriture, ai-je dit, ne l’inquiète pas encore. L’aliment qui lui est indispensable est donc strictement intellectuel. Une observation rapide suffit d’ailleurs à faire comprendre que la notion d’un maximum de sécurité est celle qu’il cherche à acquérir avant toute autre.

C’est au moment de supputer les instruments d’investigation qui lui ont été fournis par la nature pour aboutir à cette notion primitive et indispensable que je me sens tout à coup singulièrement désarmé.

D’homme à homme, la diversité des perceptions sensorielles est telle que, si nous nous trouvions pourvus soudain des sens de notre meilleur ami, nous risquerions probablement d’en perdre la raison, si grande serait pour nous la révolution accomplie dans les diverses apparences, qualités ou quantités sensibles qui nous sont au cours des ans devenues familières. Un individu de notre race pour les yeux duquel la gamme lumineuse est perceptible jusque dans l’ultra-violet existe, peut-être, parmi nos amis ou nos connaissances; et nous ne savons pas, si cultivés que nous soyons, et il ignore, même s’il est le plus savant des hommes,--faute de mots ou de mesure commune entre lui et nous,--qu’il constitue une intéressante monstruosité. Relativement sont nombreux, d’autre part, les gens qui voient le rouge sous l’aspect de la couleur que nous dénommons en général verte, et réciproquement; mais, de ceux-ci, combien vont du berceau à la tombe sans soupçonner cette anomalie, et n’est-ce point, presque toujours, un futile hasard qui oblige leurs proches à s’en rendre compte?

Descendons d’un échelon: devant les animaux domestiques par excellence, hôtes de nos foyers, chats ou chiens, ne sommes-nous pas souvent troublés, agacés, irrités, désemparés même par le sentiment de l’abîme qui, indubitablement, existe entre leur monde sensoriel et le nôtre?

Pourquoi ce chat, courtisan fastueux de nos divans et de nos fauteuils, ce chat d’ordinaire si superbe et si placide, ce chat soigné, gâté, cajolé, repu, rôde-t-il ce soir de façon inquiète, scrutant les coins d’ombre comme si ses pupilles de nyctalope y apercevaient des choses terrifiantes à la vision desquelles nos yeux demeurent inégaux?

Pourquoi ce bon chien, sous le seul prétexte que la lune s’est levée arrogante et pleine, aboie-t-il et gronde-t-il, se lève-t-il hargneusement, puis fiévreusement se recouche, non sans lancer parfois vers nous des regards implorants ou avertisseurs,--comme si tout n’était pas tranquille et sûr dans la maison où gîtent ses dieux?

Et encore ne s’agit-il là que d’animaux doublement voisins de nous, et par leur constitution et par une familiarité cent et cent fois séculaire, d’animaux dont les machines à enregistrer le monde se révèlent anatomiquement analogues aux nôtres et fonctionnent, à coup sûr, de la même façon. Nous savons, certes, que l’odorat chez le chien et la vision chez le chat sont plus affinés que chez nous, mais nous retrouvons dans toute la race des mammifères nos cinq sens classiques, et cela nous permet d’imaginer, sinon de concevoir de façon tout à fait méthodique et précise, ce que reflète le quintuple miroir intérieur de ces parents immédiats.

Je dois cependant, dès à présent, indiquer ma conviction que nous possédons, en dehors de nos cinq sens classiques, ou au delà d’eux si l’on préfère, ou même entre eux, bien d’autres sens destinés à demeurer mystérieux et en conséquence à peu près inutilisés par nous. A quoi d’ailleurs, nous servirait de discerner, de cataloguer et de cultiver ces possibilités encore ensevelies dans la subconscience ou l’inconscience de l’humanité? Tact, vue, ouïe, goût, odorat, ainsi en ont décidé, une fois pour toutes, les vieux instituteurs de notre sagesse et de notre psychologie; et nous serions bien bons de nous mettre martel en tête, puisque les cinq sens classiques, je dirai même canoniques, semblent suffire provisoirement,--depuis des siècles!--à la toute petite manière dont il nous plaît de démêler le grand imbroglio de l’univers?

* * * * *

L’abîme, déjà prodigieux d’homme à homme et de bipède à quadrupède, que ne devient-il pas entre un insecte et nous? A la vérité, cette facile métaphore d’abîme ne suffit plus. Il vaut mieux imaginer un mur d’ombre de toutes façons opaque, impénétrable, un mur qui interdit à l’exégète l’observation utile, l’expérience fondée, le jugement efficace, la valable conclusion. Seules me demeurent les possibilités hasardeuses, les hypothèses assises sur les nuages du songe, les transpositions à risquer avec l’unique excuse de m’intéresser à mon objet et de croire que, l’ayant si longtemps étudié, je le connais autant qu’il est possible à un homme.

Parmi les organes des sens que le menu scalpel, précautionneusement manié sous la loupe ou le microscope, permet d’inventorier chez Grillon, en est-il qui correspondent à ceux que l’anatomie a fait connaître dans l’humaine conformation? Oui.--Grillon les exerce-t-il d’une manière qui nous obligerait raisonnablement à nous retrouver parfois peu ou prou en lui? Les effets qui résultent pour lui de cet exercice, les reflets de son miroir, pourraient-ils se rapprocher en quelque manière de ce que nous observerions en nous dans les mêmes circonstances? Incontestablement, non.

Grillon possède le sens de la vue. Cela ne veut pas dire que sa vision ait rien de commun avec la nôtre ni qu’elle lui ait été donnée--ou qu’il l’ait conquise--en vue des mêmes fins que nous.

Grillon possède une perceptivité tactile d’une rare subtilité. Même devenu bourgeois et obèse, il demeure à ce point de vue un nerveux, voire un perpétuel hyperesthésié; et les gamins le savent bien: un brin d’herbe souple ou une paille de balai insinuée dans le gîte souterrain de Grillon l’en font sortir presque immédiatement: sa méfiance du risque et son goût du home ne résistent pas à son horreur des chatouilles. Détail que n’ignorent pas non plus certains de ses ennemis animaux, friands de sa chair ou jaloux de sa demeure.

L’existence d’un appareil auditif chez Grillon est déjà problématique. Quant au goût et à l’odorat, qu’on ne saurait pourtant lui contester, il n’est point d’organe qui rappelle en lui ceux qui sont tributaires de ces sens dans notre espèce. Cependant, lorsque vous marchez bruyamment ou parlez haut à cinq ou six mètres de la demeure de Grillon, il rentrera précipitamment chez lui s’il est en train de prendre l’air sur son seuil et il se sera tu au préalable s’il est mâle et si est venue la saison de son chant. Cependant encore, lorsque vous l’observez en captivité, il saura faire, entre un bout de sucre imbibé de vieil armagnac et un autre bout de sucre imbibé d’alcool à brûler, une différence qui prouve qu’il s’y connaît et que, sur ce point au moins, ses goûts ressemblent bien plus aux goûts d’un gourmet humain cultivé que ceux, par exemple, d’un Samoyède.