Victor Hugo à vingt ans: Glanes romantiques

Part 5

Chapter 53,825 wordsPublic domain

Je te prie d'avance d'excuser encore la brièveté de cette lettre. Francis me prie de t'écrire, pour te renouveler ses prières à l'égard du ministre de la Marine. Je conçois parfaitement, je ne puis même m'empêcher de partager ta manière de voir sur cette affaire qui pourrait entraver la tienne, la nôtre, celle de toute la famille, puisque ta mise en activité est certainement ce qui peut nous arriver à tous de plus heureux. Je sais bien que la recommandation de M. de Cl. T.[52] doit être conservée _vierge_ pour cette importante occasion. Cependant je t'avouerai, et tu le comprendras sans peine, que je n'ai pu refuser à mon oncle et à ma tante de te récrire à ce sujet. Ils sont tous deux si bons, si aimables, que je craindrais de les affliger. Écris-moi donc (si tu persistes dans un refus que je ne puis m'empêcher de trouver raisonnable), une lettre que je puisse leur montrer où tes motifs soient déduits de nouveau, et où il ne se trouve rien qui puisse les faire douter de la chaleur et du zèle que j'apporte à leurs intérêts. Je les sers en attendant de mon mieux auprès de M. de Cl..., et M. Foucher nous seconde dans ses bureaux. Quand tu seras employé, tes efforts unis aux nôtres feront certainement obtenir au major la place de lieutenant-colonel qu'il désire. Voilà la chance que ta lettre peut leur présenter.

[Note 52: M. de Clermont-Tonnerre, ministre de la Marine du cabinet Villèle; le portefeuille de la guerre lui fut confié en août 1824, lors du remaniement ministériel nécessité par la nouvelle disgrâce de Chateaubriand.]

Adieu, cher et excellent père. Il est impossible de dire avec quelle impatience nous attendons le printemps, afin de t'aller voir ainsi que ton excellente femme. Embrasse-la bien tendrement pour nous, et croyez tous deux à notre affectueux respect.

Victor.

Ce lundi 9 janvier.

Tout porte à croire que notre Léopold est revenu.--Chut!

Mille choses aimables à M. de Féraudy[53], auquel j'ai écrit, dis-lui que l'article sur ses fables a paru dans le numéro de la _Foudre_ du 30 novembre, lequel contenait aussi un article sur ses mémoires. Le troisième volume est plein d'intérêt, je vais en rendre compte dans l'_Oriflamme_.

[Note 53: M. de Féraudy, ancien major du génie, chevalier de Saint-Louis du 5 novembre 1814 (_Moniteur_ du 7 novembre), l'un des amis du général Hugo à Blois.

Ce grand-oncle de l'excellent sociétaire de la Comédie française venait de publier un troisième volume de fables: _Quelques fables ou Mes loisirs_. Blois, Aucher-Éloy, 1823, in-12 de IX-204 pages, faisant suite au recueil antérieurement paru sous ses initiales:

_Quelques fables ou Mes loisirs_, par Jh-Bmi de F..., ancien officier supérieur du Corps royal du Génie. Paris, chez Chauvin, 1820, in-16 oblong, de 102 pages.

Il existe une «nouvelle édition, revue, corrigée et augmentée d'une deuxième partie» de ce premier recueil, publiée sous le nom de l'auteur, en 1821, chez J.-G. Dentu, in-12, de XLI-161 pp.

Originaire de Provence, la famille de Féraudy est encore représentée aujourd'hui, dans le Loiret, par une de ses branches.]

Le Général Hugo avait quitté le château de Saint-Lazare, revendu le 16 janvier 1823 à M. Gay, médecin[54], et était allé s'installer, dans le bas de la ville, rue du Foix, dans la petite maison qu'y possédait sa seconde femme depuis 1816[55].

[Note 54: Acte passé devant Me Naudin, notaire.]

[Note 55: Mme veuve d'Almeg avait acheté cette maison des époux Hadou, par acte devant Me Vosdey, notaire à Blois, du 10 février 1816. Le général y joignait, le 29 juin 1823 (adjudication devant Me Pardessus, notaire), une petite maison voisine qui portait le nº 71, et qui après sa mort, fut vendue à sa veuve, moyennant 1.720 francs (acte devant Me Pardessus, notaire, du 25 juillet 1830.)]

C'est la petite maison si connue par la description qu'en donna le poète dans ses _Feuilles d'Automne_:

Et sorti de la ville, au midi, Cherchez un tertre vert, circulaire, arrondi, Que surmonte un grand arbre, un noyer, ce me semble, Comme au cimier d'un casque une plume qui tremble. Vous le reconnaîtrez, ami; car tout rêvant, Vous l'aurez vu de loin sans doute en arrivant.

Sur le tertre monté, que la plaine bleuâtre, Que la ville étagée en long amphithéâtre, Que l'église, ou la Loire et ses voiles aux vents, Et ses mille archipels plus que ses flots mouvants, Et de Chambord là-bas au loin les cent tourelles, Ne fassent pas voler votre pensée entre elles. Ne levez pas vos yeux si haut que l'horizon, Regardez à vos pieds.--

Louis, cette maison Qu'on voit bâtie en pierre et d'ardoises couverte, Blanche et carrée, au bas de la colline verte, Et qui, fermée à peine aux regards étrangers, S'épanouit charmante entre ses deux vergers: C'est là.--Regardez bien: c'est le toit de mon père. C'est ici qu'il s'en vint dormir après la guerre, Celui que tant de fois mes vers vous ont nommé, Que vous n'avez pas vu, qui vous aurait aimé!...

«Une maison à Blois! riante, quoiqu'en deuil. Élégante et petite, avec un lierre au seuil, Et qui fait soupirer le voyageur d'envie Comme un charmant asile à reposer sa vie, Tant sa neuve façade a de fraîches couleurs, Tant son front est caché dans l'herbe et dans les fleurs![56].»

[Note 56: _Les Feuilles d'Automne_.]

Elle portait alors le nº 73, devenu aujourd'hui le 65; «Grande-Rue du Foix,--elle est assez longue, en effet,--nº 73 à Blois», spécifient les adresses de Victor.

Dans cette maison conservée par sa veuve, et où elle est morte le 21 avril 1858 seulement[57], le 28 février 1902, M. Raphaël Périé, inspecteur d'Académie de Loir-et-Cher, un universitaire resté fidèle aux lettres[58], organisait une cérémonie enfantine, et elle fut charmante, pour commémorer et magnifier le centenaire de Victor Hugo[59].

[Note 57: Registres de l'état-civil de Blois.]

[Note 58: Outre de fort jolis vers publiés dans la _Revue de Paris_ on doit à M. Raphaël Périé, une très élégante adaptation, publiée chez Hachette, du _Roman de Berte aux grands pieds_ (Paris, 1900, in-12), et une intéressante étude sur _Victor Hugo poète civique_ (Paris, Gedalge, S. D. in-8º de 39 pp.).]

[Note 59: Un journal du cru, _L'Indépendant de Loir-et-Cher_, a rendu compte de cette cérémonie et publié la pièce de circonstance, plus qu'honorable, composée et récitée par un des grands élèves du _Collège Augustin Thierry_, de Blois, le fils du préfet, M. Heim.]

Un mieux semblait avoir suivi le transfert du malade dans la maison paternelle. La lettre de Victor adressée à son frère chez son père, l'encourage et le félicite.

Ta lettre, mon bon et cher Eugène, nous a causé une bien vive joie. Nous espérons que l'amélioration de ta santé continuera au gré de tous nos désirs et que tu auras bientôt retrouvé avec le calme de l'esprit cette force et cette vivacité d'imagination que nous admirions dans tes ouvrages.

Dis, répète à tous ceux qui t'entourent combien nous les aimons pour les soins qu'ils te donnent, dis à papa que le regret d'être éloigné de lui et de toi est rendu moins vif par la douceur de vous savoir ensemble, dis-lui que son nom est bien souvent prononcé ici comme un mot de bonheur, que les mois qui me séparent de votre retour vont nous sembler bien longs, dis-lui pour nous tout ce que ton cœur te dit pour lui, et ce sera bien.

Ton frère et ami,

Victor.

Écris-nous le plus souvent possible.

Suit une lettre plus longue pour le général. Elle nous fait faire plus ample connaissance avec l'oncle Francis et sa femme.

Les espérances de paternité du jeune homme n'ont point été déçues: Adèle Hugo est enceinte et se porte «aussi bien que sa situation le permet».

Et voici venir une autre espérance, outre la gratification de 500 francs accordée par Louis XVIII, et révélée par Edmond Biré[60] à Victor Hugo, pour l'_Ode sur la mort de S. A. R. Charles-Ferdinand d'Artois, duc de Berri, fils de France_, insérée dans la septième livraison du _Conservateur littéraire_[61], et la pension sur la cassette royale qui, si longtemps attendue, avait enfin permis aux fiancés de se marier, on fait espérer à Victor une pension de 3.000 francs, qui lui «aurait été accordée sur le ministère de l'Intérieur».

[Note 60: _Victor Hugo avant 1830_, p. 173.]

[Note 61: _Odes et Ballades_, Liv. Ier; ode VII.]

Entre temps, il est vrai, le _Moniteur_ avait publié, dans son numéro du 13 décembre 1822, l'_Ode sur Louis XVII_[62].

[Note 62: Ode lue à l'ouverture des séances de la Société des bonnes lettres (Seconde année). Le _Moniteur universel_, nº 347, vendredi 13 décembre 1822. _Odes et Ballades_, Liv. Ier; ode V.]

Vers la même époque, paraissait chez Persan, ce marquis ruiné qui se fit libraire et ne fit point fortune, la seconde édition des _Odes_, et Louis XVIII, flatté par tant de loyalisme, avait souscrit à vingt-cinq exemplaires pour ses bibliothèques particulières.

A PAPA

Mon cher papa,

Ton absence nous prive d'une des joies les plus vives que nous ayons éprouvées dans la félicité de notre union, celle de te voir. Il nous semble que maintenant le mois qui nous donnera un enfant sera bien heureux, surtout parce qu'il nous rendra notre père. Eugène reviendra aussi, et reviendra sûrement content et guéri.

Mon oncle Francis vient de passer quelques jours ici, et c'est ce qui nous a empêchés de t'écrire plus tôt. Nous avons fait connaissance avec notre tante qui paraît heureuse et semble spirituelle et aimable. Francis est aussi fort heureux; il a été plein d'affection et de tendresse pour nous, et a bien regretté que tu ne fusses plus à Paris.

Ma femme continue à se porter aussi bien que sa situation le permet, j'ai appris avec peine et joie tout à la fois que tu avais été souffrant et que tu étais guéri. Nous te prions de féliciter également ta femme sur le rétablissement de sa santé dont nous parle notre excellent Eugène.

M. Lebarbier m'a écrit: je lui répondrai; je n'ai encore rien de décisif à lui mander.

On m'avait parlé il y a qque tems d'une pension de 3.000 francs qui m'aurait été accordée sur le ministère de l'Intérieur. Je n'en entends plus parler. Si cette bonne nouvelle se confirme, je m'empresserai de te le mander, certain que notre bon père y prendra bien part.

Adieu, cher et excellent papa, tout le monde ici t'aime et t'embrasse comme ton fils tendre et respectueux.

Victor.

Ce mercredi 5 mars.

Nos hommages à notre belle-mère.

Nous n'avons rien inventé, pas même la crise de la librairie. Victor Hugo, dont les éditeurs devaient plus tard édifier la fortune, n'avait encore affaire qu'à de pauvres libraires qui ne payaient guère qu'en billets, et leurs billets l'étaient rarement.

Pour venir en aide au jeune ménage, M. Foucher avait avancé l'argent; bientôt il s'agit de le lui rembourser à son tour, il était assez gêné lui-même. Victor recourait alors, pour un nouveau prêt, à la bourse de son père et à son compte chez M. Katzenberger.

Mon cher Papa,

Je suis dans un grand embarras: je m'adresse à toi, sûr que tu me fourniras le moyen d'en sortir.

J'ai entre les mains un billet à ordre de 500 francs sur mon libraire qui devait être acquitté le 11 février dernier. A cette époque, extrêmement gêné par la stagnation du commerce au milieu des bruits de guerre, mon libraire me supplia d'accepter un à-compte de 200 francs, et de ne point user de la faculté que me donne la loi de faire protester son billet, démarche qui eût pu ruiner son crédit. Avec l'assentiment de M. Foucher, auquel devaient être remis les 500 francs, je consentis à cet arrangement, dans l'assurance que le paiement des 300 francs restants aurait lieu dans le mois.

Depuis cette époque l'embarras du crédit augmentant sans cesse n'a pas permis à mon libraire de retirer son billet. J'ai attendu aussi longtemps que j'ai pu; mais aujourd'hui M. Foucher étant absolument sans argent j'ai essayé en vain de faire escompter le malheureux billet. Ce qui aurait été facile il y a trois mois est impossible aujourd'hui, la crainte ayant absolument resserré (?) les capitaux. Je ne vois donc plus de recours qu'en toi, mon cher papa, je te prie de m'envoyer le plus tôt possible les 300 francs que mon libraire ne pourra peut-être pas me rembourser d'ici un ou deux mois, mais pour lesquels on n'aura pas moins une garantie suffisante dans le billet de 500 francs qui dort entre mes mains. Si tu n'avais pas cette somme, ne pourrais-tu me la faire avancer par M. Katzenberger. Je ne t'en dis pas davantage, cher papa, j'attends une prompte réponse comme une planche de salut dans l'embarras où nous nous trouvons.

Je déposerai le billet entre les mains de M. Katzenberger qui ainsi pourrait être tranquille. Je ne voudrais pas en venir à des poursuites judiciaires contre le pauvre libraire dont je ne suspecte pas la probité.

Adieu, cher et excellent papa, embrasse pour nous notre Eugène qui a écrit une lettre extrêmement remarquable à Félix Biscarrat et présente nos respects à notre belle-mère, en lui disant combien nous sommes touchés des soins qu'elle prend de notre frère.

Mon Adèle t'embrasse et moi aussi.

Ton fils soumis et respectueux,

Victor.

Ce samedi 15 mars.

Malgré les illusions du père et du fils, il ne semble pas que la santé d'Eugène s'améliorât beaucoup.

La _Correspondance_ possédée par la Bibliothèque de Blois nous fournit le texte d'une lettre d'Eugène à Abel. Elle dut ne pas être envoyée.

Elle trahit de façon lamentable l'état d'esprit du malade, même dans ses intervalles lucides.

On sent les vains efforts de l'intelligence pour se ressaisir. La pensée est exprimée avec une difficulté extrême, le style semble presque enfantin et les répétitions abondent.

M. de Féraudy et ses fables--il s'agissait, en plus, d'un acte manuscrit à présenter à l'Odéon--faisait l'objet de cette missive.

Mon cher Abel,

Un des amis de Papa, M. de Féraudy, et l'un des membres de la Société littéraire fondée à Blois, dont papa avait été élu Président, et dont tu avais été nommé membre Correspondant, ce monsieur, dis-je, ayant appris l'influence que tu pourrais avoir auprès de quelques journaux, a paru désirer que tu lui fisses insérer quelques-unes de ses fables dans les feuilles où tu travailles.

Ayant également entendu parler des facilités que tu parais avoir auprès du théâtre de l'Odéon, il te prie également de lui rendre le service de présenter au comité de ce théâtre un acte dont je t'enverrai le manuscrit.

Avec les titres dont je viens de te parler il était impossible que ce Monsieur pût s'attendre à quelque refus de ma part. Ami de Papa, et membre d'une Société littéraire dont je t'ai entendu te féliciter d'être membre, c'était sans doute te faire plaisir à toi-même que de me charger auprès de toi de sa commission.

Ce monsieur a déjà publié un recueil de fables dont le journal des _Débats_ a rendu compte il y a un an, il compte en publier un nouveau volume. Il est membre de la Société littéraire qui avait tenté de s'organiser à Blois, et dont toi et Victor faisiez partie; ses fables ne te laisseront aucun doute sur son esprit et son talent.

Après m'être acquitté de cette commission, il convient que je te manifeste mon étonnement de ce que tu ne nous as pas répondu. Cet oubli de ta part, justifie les reproches de négligence que je t'ai entendu faire par Papa.

En attendant une lettre de toi, je suis toujours avec attachement,

Ton frère affectionné, E. Hugo.

Blois, le 19 mars 1823.

A nouveau Adèle Hugo tient la plume. Elle n'ose encore s'exprimer librement vis-à-vis de ses beaux-parents--par la suite elle écrira des lettres charmantes d'abandon, de cœur et de simplicité.

Actuellement, elle est encore sous l'entière domination du génie de son mari. Il relit ses lettres et elle doit craindre un froncement de sourcil.

L'enfant qu'elle porte sera un garçon, elle l'appellera Léopold pour «faire la cour» à sa belle-mère, et ingénûment, ne prévoyant pas à quelle plaisanterie va donner lieu le plein de sa plume, la pauvre femme fait, fille respectueuse, «fortement saillir les rondeurs» de l'A de sa signature.

Mon cher papa,

Mon mari m'a laissé le soin de vous écrire; c'est pour moi une bien douce charge, d'autant plus que dans une réponse à ma lettre je saurai de vos nouvelles qui jusqu'ici nous ont fait craindre que votre santé et celle de notre belle-mère ne fussent moins bonnes que lors de votre départ d'ici. D'un autre côté, nous sommes convaincus que celle de notre frère est entièrement remise, d'ailleurs les soins de bons parens, et la vie d'ordre à laquelle il n'était point habitué sont certainement cause de son prompt rétablissement.

Nous avons eu le plaisir de voir dernièrement notre oncle Francisque et sa femme, ils sont restés à Paris beaucoup moins longtemps que nous ne l'aurions désiré, et ils ont été très fâchés de n'être pas venus à Paris un mois plus tôt, et nous que vous ne fussiez pas restés un mois plus tard, mais nous espérons qu'à votre premier voyage vous nous récompenserez de votre prompt départ.

Adieu, mon cher papa, embrassez pour moi notre belle-mère et dites-lui que pour lui faire la cour j'appellerai mon petit garçon Léopold.

Nous attendons une prompte réponse pour nous mettre hors d'inquiétude de toutes les santés auxquelles nous nous intéressons vivement, et je vous prie, cher papa, de me croire votre respectueuse fille.

A. Hugo.

Ce mardi.

Le génie n'est pas léger, et l'esprit, cette mousse des vins pétillants, lui semble peu familier. Comme la gaîté chez Rabelais, la plaisanterie était, chez Hugo, énorme. La signature de la jeune femme de prêter donc à ce thème:

Mon cher papa,

Je crois que c'est pour te donner une image de son ventre toujours croissant que mon Adèle a fait si fortement saillir les rondeurs de sa signature. Je vois avec un sentiment bien doux approcher l'heureuse époque qui nous réunira autour d'un berceau.

J'ai reçu ta note relative à M. Eloy et je m'occupe de son affaire en même temps que de celle de M. Lebarbier. Dès que j'aurai une décision favorable, je la leur transmettrai.

Adieu, cher papa, embrasse bien notre Eugène, présente nos respects à notre belle-mère et aime-nous toujours comme nous t'aimons.

Ton fils tendre et respectueux, Victor.

Les espérances étaient vaines d'un retour à la raison d'Eugène Hugo. L'on s'est bercé de cet espoir, mais, bientôt, il y fallut renoncer, et le pauvre dément n'a point tardé à quitter l'oasis de la rue du Foix pour être traité dans la maison de santé du Dr Esquirol[63].

[Note 63: Jean-Étienne-Dominique Esquirol, né à Toulouse en 1772, mort à Paris en 1840. Il continua et compléta les travaux de Pinel. Son principal ouvrage: _Des Maladies mentales considérées sous le rapport médical, hygiénique et médico-légal_ (Paris, J.-Baillière, 1838, 2 in-8º), est devenu classique. Il y a tracé, entre autres, un navrant tableau de la folie et de la déchéance de Théroigne de Méricourt.

Il devait, en 1825, se voir confier la direction de Charenton.]

Victor donne à son père des nouvelles du malheureux et lui confie ses impressions. En dépit des soins dont sont entourés les malades, il ne l'a «plus trouvé aussi bien». Il redoute, pour son frère, «la solitude et l'oisiveté». Puis, ce sont les phantasmasies du persécuté-persécuteur, entendant, dans le silence des nuits, assassiner des femmes, en des souterrains.

Le prix de la pension est très élevé et l'on n'a pas assez caché au malade qu'il se trouvait parmi des fous.

La fin de la lettre nous ramène aux éditeurs, sinon à la littérature. Le poète, par la faute d'Abel, qui, en croyant faire bien, l'a «poussé dans cette galère»[64], se trouve initié aux banqueroutes des libraires et aux ennuis concomitants. Il avertit son père du danger et lui conseille la prudence pour la vente proche du manuscrit de ses _Mémoires_.

[Note 64: _Victor Hugo raconté par un Témoin de sa Vie_ conte l'anecdote.

L'on doit à Abel Hugo, enlevé en 1855, comme l'avait été vingt ans plus tôt son père, par une attaque d'apoplexie, de nombreux comptes rendus critiques dans le _Conservateur littéraire_ et quatre nouvelles qui y furent publiées également: _El Viego_; _La naissance de Henri IV_; _Le combat de taureaux_; _Le carnaval de Venise_.

Dès 1817, il avait publié en collaboration avec André Malitourne et Ader: _Traité du Mélodrame_, par A. A. A.

Il fit paraître en 1822, in-8º, _la Vengeance de la Madone_, fragment traduit de l'italien.

Il donna lecture à la _Société des Bonnes lettres_ d'un important ouvrage qu'il entreprit et ne termina point:

_Le Génie du Théâtre espagnol, ou Traduction et analyses des meilleures pièces de Lopez de Véga; F. Calderon et autres auteurs dramatiques, depuis le milieu du_ XVIe _siècle jusqu'à la fin du_ XVIIIe.

Entré aux _Annales de la Littérature et des Arts_, après leur fusion avec le _Conservateur littéraire_ (août 1821) il entreprit, en 1823, la publication des _Tablettes romantiques_.

Il a laissé en outre:

_Romances historiques_, traduites de l'espagnol par A. Hugo. Cet ouvrage porte cette dédicace: A ma mère, morte le 27 juin 1821,

et avait été publié:

A Paris, chez Pélicier, libraire, place du Palais-Royal, 1822; in-12, de LV-302 pp.

C'est-à-dire, chez l'éditeur des _Odes et poésies diverses_, près de qui il avait été l'introducteur de son frère.

_L'Heure de la Mort._ Paris, 1822, in-8º.

_Les Français en Espagne._ A-propos, vaudeville en un acte (avec Alph. Vulpian). Paris, 1823, in-8º.

_Précis historique des Événements qui ont conduit Joseph Napoléon sur le trône d'Espagne_ (Introduction au tome II des Mémoires du général Hugo. Paris, Ladvocat, 1823, trois in-8º) signés Hugo (Abel) fils.

Il existe en outre, de ce précis un tirage à part à 60 exemplaires. Paris, 1823: in-8º.

_Pierre et Thomas Corneille._--(En collaboration avec Romieu et signé du pseudonyme de Monnières. Paris. 1823, in-8º.)

_Campagne d'Espagne en 1823._ Paris. Le Fuel, SD. (1824), 2 in-8º, de IV-442 et 399 pp.

_Les tombeaux de Saint-Denis_ ou description historique de cette abbaye célèbre, des monuments qui y sont renfermés et de son riche trésor; suivie du récit de la violation des tombeaux en 1793, de détails sur la restauration de l'église en 1806, et depuis en 1814; de notices sur les rois et les grands hommes qui y ont été enterrés et sur les cérémonies usitées aux obsèques des rois de France, et de la relation des funérailles de Louis XVIII. Paris, 1824, in-18.

_Vie anecdotique de Monsieur, comte d'Artois, aujourd'hui S. M. Charles X, roi de France et de Navarre, depuis sa naissance jusqu'à ce jour._ Paris, 1824, in-18.

_Histoire de l'empereur Napoléon_, par A. Hugo, illustrée de 31 vignettes, par Charlet. Paris, Perrotin, 1833, in-8º de 479 pp.

_Souvenirs sur Joseph Bonaparte, roi d'Espagne. Revue des Deux-Mondes_, 1er et 15 avril 1833.

_Le Conteur_, recueil de contes de tous les temps et de tous les pays paraissant mensuellement. Paris, 1833, in-12.

_France militaire_, histoire des armées françaises de terre et de mer de 1792 à 1833. Ouvrage rédigé par une Société de militaires, et de gens de lettres; etc., etc., revu et corrigé par A. Hugo, ancien officier d'état-major, membre de plusieurs sociétés savantes, auteur de l'_Histoire de Napoléon_. Paris, Delloye, 1833-1838, 5 in-8º.

_France pittoresque_ ou Description pittoresque, topographique et statistique des Départements et Colonies de la France, offrant en résumé pour chaque département et colonie, l'histoire, les antiquités, la topographie, etc., etc., par A. Hugo, ancien officier d'état-major, membre de plusieurs sociétés savantes et littéraires, auteur de l'_Histoire de Napoléon_. Paris. Delloye, 1835, 3 in-8º.