Victor Hugo à vingt ans: Glanes romantiques
Part 4
Tu vois, d'après cela, mon ami, qu'avec de la conduite et des mœurs aussi douce (s) que celle (s) de Victor, il peut, par la suite, avoir une très belle existance (_sic_). Il paraît que son futur mariage est un mariage d'inclination et que Mlle Foucher est très bien élevée: or il faut laisser aller la chose et faire des vœux pour qu'ils soient heureux.
J'avais aussi prié Victor de s'informer, près de M. Foucher, s'il pensait que cette mission à Tulle ne serait pas un titre d'exception pour ma mise à la retraite quoique n'ayant pas atteint mes cinquante ans d'âge.
Voici un passage de sa lettre:
«Il est très vrai que MM. les colonels employés dans les conseils de recrutement ne sont pas considérés comme en activité, il est très vrai également que le désir d'éteindre les demi-soldes fait qu'on s'empresse de mettre à la retraite tous les officiers qui remplissent les conditions demandées, quelque jeunes qu'ils puissent d'ailleurs être encore. M. Foucher pense donc que ce qu'il y aurait de mieux à faire pour toi, ce serait de réclamer l'activité. Il m'a dit au reste que le Ministre était très satisfait de ton zèle et de tes services à Tulle, et qu'il se pourrait grâce à cette considération, que la règle général (_sic_) de mettre à la retraite tous les officiers qui peuvent y être mis, souffre une exception à ton égard. Je termine ces détails, mon meilleur oncle, en te priant si tu fais quelques démarches, de te servir de moi comme de toi-même. Je serai heureux de te rendre quelque petit service.»
Depuis la réception de cette lettre j'ai fait le voyage de Périgueux où M. le lieutenant-général Almeras[39] m'a reçu de la manière la plus amicale; il m'a beaucoup parlé de toi, et chargé de le rappeler à ton ancienne amitié. Il m'a tenu à peu près le même lengage (_sic_) que Victor, et fortement engagé à lui adresser une demande d'activité de service, pour S. E. le Ministre de la Guerre[40]; j'ai suivi ses conseils et la lui ai expédiée avant-hier. Maintenant il reste à savoir quel effet cela produira.
[Note 39: Le lieutenant général Almeras, après s'être signalé dans les Alpes, dans le Midi de la France, où son œuvre de pacification lui valait des félicitations du Conseil des Cinq-Cents et en Égypte avec Kléber, avait fait les campagnes d'Autriche et de Prusse. Nommé général au lendemain de la bataille de la Moskowa (7 septembre 1812), il avait reçu en 1814 de la Restauration la croix de Saint-Louis.]
[Note 40: Victor, duc de Bellune.]
Si M. de Lescale était de retour à Blois et qu'il fût disposé à écrire un mot à M. Perceval, il me ferait plaisir. Car tu sais que dans ces circonstances il vaut mieux avoir deux cordes à son arc qu'une seule.
Adieu, je t'embrasse de tout mon cœur, ainsi que ta femme et Goton, si elle est encore près de toi.
Tout à toi de cœur et d'amitié,
Le Colonel, Chev. L. Hugo.
Tulle, le 9 octobre 1822.
A Saint-Sulpice, où dix-huit mois auparavant avaient été récitées autour du cercueil de sa mère les dernières prières, le mariage de Victor Hugo était enfin célébré le 12 octobre 1822. L'acte de mariage fut ainsi rédigé:
Le 12 octobre 1822, après la publication des trois bans, en cette église, et d'un seul en celle de Blois vu la dispense des deux autres, les fiançailles faites le même jour, ont reçu la bénédiction nuptiale:
Victor-Marie Hugo, membre de l'Académie des Jeux-Floraux de Toulouse, âgé de vingt ans, demeurant de droit et de fait à Blois, diocèse d'Orléans[41], fils mineur de Joseph-Léopold-Sigisbert Hugo, maréchal des camps et armées du roi, chevalier de l'ordre royal et militaire de Saint-Louis, officier de la Légion d'honneur et commandant de l'ordre royal de Naples, et de défunte Sophie-Françoise Trébuchet, son épouse,
[Note 41: Le Blaisois et le Vendômois n'avaient été longtemps que des archidiaconés du diocèse de Chartres. Par bulle du 25 juin 1697 seulement, Innocent XII institua le diocèse de Blois, dont les promoteurs avaient été auprès de Louis XIV, le père La Chaise, son confesseur et Mme de Maintenon.
Le diocèse de Blois, illustré par l'épiscopat de Grégoire, fut supprimé par le Concordat et le département de Loir-et-Cher réuni au diocèse d'Orléans.
Rétabli par ordonnance royale du 10 octobre 1822, le diocèse de Blois risqua fort d'être supprimé en 1834, ainsi que les autres sièges non concordataires qui avaient bénéficié de cette ordonnance.]
D'une part;
Et Adèle-Julie Foucher, âgée de dix-neuf ans, demeurant de droit et de fait rue du Cherche-Midi, nº 39, de cette paroisse, fille mineure de Pierre Foucher, chef au Ministère de la Guerre, chevalier de la Légion d'honneur, et de Anne-Victoire Asseline, son épouse,
D'autre part;
Présents et témoins, Jean-Baptiste Biscarrat, Alfred-Victor, comte de Vigny; Jean-Baptiste Asseline, Jean-Jacques-Philippe-Marie Duvidal, lesquels ont signé avec les époux et leur père et mère.
_Victor-M. Hugo,--A.-J.-V.-M. Foucher,--comte Alfred de Vigny,--Fouché,--Biscarrat,--Eugène Hugo,--Duvidal, marquis de Montferrier,[42]--Asseline,--V.-A. Fouché,--A. Hugo,--Victor Fouché,--A. Asseline,--Deschamps,--Soumet,--Fessart,--Dumas, vicaire._
[Note 42: Abel Hugo devait épouser plus tard Mlle de Montferrier.]
Contrairement aux souvenirs de Victor Hugo, (_Victor Hugo raconté..._) les témoins de son mariage n'avaient donc point été M. Ancelot[43] et Alexandre Soumet[44], mais bien Jean-Baptiste Biscarrat[45], l'ancien maître d'étude d'Eugène et de Victor à la pension Cordier, demeuré par la suite leur ami et l'un des plus nobles poètes dont se puisse enorgueillir la Restauration, le comte Alfred de Vigny.
[Note 43: Jacques-Arsène-François-Polycarpe Ancelot (1794-1854). A cette époque, Ancelot avait connu, en 1819, un succès plus politique que littéraire avec son _Louis neuf_, tragédie qui lui valut une pension de Louis XVIII.
Il devait figurer de 1823 à 1824, parmi les rédacteurs, de composition si éclectique, de la _Muse française_ et collaborait déjà aux _Annales de la Littérature et des Arts_, le journal officiel de la _Société des Bonnes Lettres_, où il consacra en 1822, un article très élogieux à Alfred de Vigny.
Ancelot était un pseudo-classique dans toute la rigueur du terme. Il fit représenter le _Maire du Palais_, en 1823; un _Fiesque_ imité de Schiller, en 1824; _Olga_ ou l'_Orpheline moscovite_, en 1829; _Élisabeth d'Angleterre_, en 1829.
La Révolution de 1830 l'ayant privé de sa pension, il se tourna vers les petits théâtres, d'un rapport plus lucratif, qu'il inonda de ses vaudevilles, dépourvus de style, comme il convient, mais non sans esprit et sans gaîté.]
[Note 44: Alexandre Soumet, né à Castelnaudary, en 1788, mort en 1845. Après avoir d'abord chanté Napoléon et le Roi de Rome, il se réconcilia avec les Bourbons qui le nommèrent successivement bibliothécaire des châteaux de Saint-Cloud, de Rambouillet et de Compiègne.
Très favorable aux théories romantiques, qu'il n'osait suivre lui-même que très timidement, Alexandre Soumet fut un des premiers défenseurs de Victor Hugo à ses débuts et collabora aux _Lettres champenoises_, sorte de «centre droit» entre les Romantiques et les Classiques, où il consacra également un article élogieux à Alfred de Vigny (tome VII); au _Conservateur littéraire_, dans lequel il rendit compte des _Nouvelles Odes_ de Victor Hugo, au _Mercure du XIXe siècle_, et fit partie de la _Société des Bonnes Lettres_, où il devait lire, en 1826, sa _Jeanne d'Arc_.
Une élégie: _La Pauvre fille_, a plus contribué à rendre, un moment, son nom populaire, que ses tragédies: _Clytemnestre_ (1822), _Saül_ (1822), _Elisabeth de France_ (1823), _Jeanne d'Arc_ (1823), pour n'en citer que quelques-unes, qui lui ouvrirent, en 1834, les portes de l'Académie française.
Alexandre Soumet a laissé, à côté de son théâtre, un poème de longue haleine, témoignant d'un louable effort et où se trouvent de beaux vers, _la Divine Epopée_ (1840).
Cf. Léon Séché: _Études d'Histoire romantique_.--_Le Cénacle de la Muse française_ (_Mercure de France_, 1908, LXXII, pp. 385-417; LXXIII, pp. 24-57).]
[Note 45: Biscarrat, que ses contemporains et tous ceux qui se sont occupés des débuts du Romantisme semblent avoir appelé Félix, aurait signé de l'initiale S des articles nombreux et intéressants du _Conservateur littéraire_.
Alexandre Soumet ne paraît avoir collaboré qu'au tome III (1820-1821).
Dans ce même volume, Alfred de Vigny donna sur les _Œuvres_ complètes de Byron, un premier article qui ne fut jamais suivi d'un second.
Cf. Ch.-M. Des Granges: _La Presse littéraire sous la Restauration_.]
La noce eut lieu chez M. Foucher. Sa salle à manger s'étant trouvée trop étroite, l'on dîna dans la salle du Conseil de guerre. Là même, dix ans plus tôt, le général Lahorie, le mystérieux réfugié de la rue de Clichy et des Feuillantines, s'était entendu condamner à mort.
La lettre, qui, à moins de huit jours suivit, déborde de joie, de bonheur et de reconnaissance. Victor Hugo, cependant, malgré le rêve étoilé de ces oarystis semble avoir à cœur de ne point oublier ses frères et les recommande une fois de plus à la bonté et à la générosité du général.
Mon cher Papa,
C'est le plus reconnaissant des fils et le plus heureux des hommes qui t'écrit. Depuis le 12 de ce mois, je jouis du bonheur le plus doux et le plus complet et je n'y vois pas de terme dans l'avenir. C'est à toi, bon et cher papa, que je dois rapporter l'expression de ces pures et légitimes joies, c'est toi qui m'as fait ma félicité, reçois donc pour la centième fois l'assurance de toute ma tendre et profonde gratitude.
Si je ne t'ai pas écrit dans les premiers jours de mon bienheureux mariage, c'est que j'avais le cœur trop plein pour trouver des paroles, maintenant même tu m'excuseras, mon bon père, car je ne sais pas trop ce que j'écris. Je suis absorbé dans un sentiment profond d'amour, et pourvu que toute cette lettre en soit pleine, je ne doute pas que ton bon cœur ne soit content. Mon angélique Adèle se joint à moi, si elle osait, elle t'écrirait, mais maintenant que nous ne formons plus qu'un, mon cœur est devenu le sien pour toi.
Permets-moi, en terminant cette trop courte lettre, mon cher et excellent papa de te recommander les intérêts de mes frères, je ne doute pas que tu n'aies déjà décidé en leur faveur, mais c'est uniquement pour hâter l'exécution de cette décision que je t'en reparle.
Adieu donc, cher papa, je me sépare de toi avec regret; c'est pourtant une douceur pour moi que de t'assurer encore de l'amour respectueux et de l'inaltérable reconnaissance de tes heureux enfants.
Victor.
Paris, 19 octobre 1822.
Mes deux frères t'embrassent tendrement. Mon beau-père et ma belle-mère ont été très sensibles à ta lettre. Je crois que M. Foucher te répondra bientôt. Il s'occupe des intérêts de mon oncle Louis au ministère de la Guerre.
Un mois plus tard, le général Hugo et la comtesse de Salcano, son épouse, faisaient part en ces termes du mariage de Victor:
M.
Monsieur le général Léopold Hugo et Madame la comtesse A. de Salcano, son épouse, ont l'honneur de vous faire part du mariage, à Paris, de Monsieur Victor-Marie Hugo, leur fils et beau-fils, avec Mademoiselle Adèle-Julie-Victoire-Marie Foucher, fille de Monsieur le chevalier Foucher, chef de bureau au ministère de la Guerre, et de Madame Anne-Victoire Asseline, son épouse.
Saint-Lazare, près Blois, le 15 novembre 1822.
On n'aura pas l'honneur de recevoir.
Dorénavant, Mme Victor Hugo prendra une place presque égale à celle de son mari dans cette correspondance avec le général. A son tour, elle lui exprime son affection et sa reconnaissance. Confiante dans l'avenir, elle célèbre son amour et son bonheur.
La belle-mère n'a pas été l'obstacle que l'on pouvait craindre au mariage. Elle semble, au contraire, s'être entremise en faveur des amoureux pour en hâter la célébration. Ce n'est plus «l'épouse actuelle» du général, mais une alliée que l'on remercie, lui devant quelques jours fastes de plus.
Paris, 19 novembre 1822.
Mon cher Papa,
Tout ce que ta bonne lettre nous dit de tendre et de paternel a été accueilli ici par deux cœurs qui n'en font qu'un pour t'aimer. Je ne saurais te dire combien mon Adèle a été sensible à l'expression de ton affection qu'elle mérite si bien par celle qu'elle daigne porter à ton fils. Elle va t'exprimer elle-même tout ce qu'elle ressent pour toi. Veuille bien, je te prie, dire à notre belle-mère combien nous sommes reconnaissans de tout ce qu'elle a bien voulu faire pour hâter notre fortuné mariage.
J'ai montré ta lettre à mes frères. Abel va t'écrire. Ils me chargent de t'embrasser tendrement pour eux.
Maintenant permets-moi de t'embrasser pour moi et de céder le reste de cette lettre à ta fille.
Ton fils soumis et respectueux,
Victor.
Mon cher papa,
C'est la plus heureuse des femmes qui vous doit tout son bonheur que sans vous elle désirerait encore, c'est votre fille qui a mis sa destinée entre les mains du plus noble des hommes qui voudrait vous rendre sa reconnaissance. Dieu sait que ce n'est pas la gloire qui entoure son talent qui me le fait admirer, mais bien cette âme si pure, si élevée que vous connaissez à peine et à laquelle la mienne est consacrée. Il n'est rien de moi qui ne soit pour lui, pour mon Victor, pour votre digne fils.
Si notre belle-mère savait combien j'ai été sensible à tout ce qu'elle a bien voulu faire pour accélérer notre mariage, j'espère qu'elle voudrait bien recevoir mes remerciements. Je lui dois quelques jours de bonheur que sans elle je demanderais en vain.
J'ai vu, mon cher papa, s'écouler le plus beau jour de ma vie sans avoir connu l'auteur de ce beau jour. Nous espérons, et moi en particulier, comme une grâce, que la fin de cette année ne se passera pas sans que j'aie pu vous exprimer de vive voix tous les sentiments avec lesquels j'ai l'honneur d'être votre très respectueuse fille,
A. Hugo.
III
Un roman en partie double.--La folie d'Eugène Hugo.--«La recommandation de M. de Clermont-Tonnerre».--La maison de la rue du Foix, à Blois.--La grossesse d'Adèle Hugo.--Le pauvre Eugène.
L'antithèse n'existe pas seulement dans l'œuvre de Victor Hugo, et Baudelaire ne fut pas le premier, hélas!
admis au noir mystère Des rires effrénés mêlés aux sombres pleurs.
Le lendemain de ce beau jour, dont les jeunes époux clamaient orgueilleusement la joie, fut atrocement triste.
Eugène Hugo, exalté, «un peu fou» depuis des mois, prononça, au cours du dîner de noce des paroles incohérentes. Biscarrat en fut frappé, avertit Abel Hugo, et au sortir de table, ils l'emmenèrent et le firent rentrer chez lui, sans en parler à personne.
Le lendemain matin, on le trouva dans sa chambre, dont il avait allumé tous les flambeaux, vaticinant et tailladant les meubles à coups de sabre. Il était tout à fait fou.
Un drame intime, navrant dans sa simplicité, se cachait sous cette démence et l'expliquait.
«Cet Eugène, qui est mort enfin, après avoir survécu quatorze ou quinze ans à son âme, à son intelligence», mourut, plus discret qu'Arvers, sans trahir son secret. Mais, celui-là même qui écrivit le commencement de cette phrase, leur ami, le collaborateur d'Abel et de Victor au _Conservateur littéraire_, Gaspard de Pons[46], a soulevé une partie du voile qui le recouvrait.
[Note 46: Né en 1798, «Gaspard de Pons était venu, en 1819, d'Avallon, sa ville natale, à Paris, pour y entrer dans la garde. Il se lia, par son camarade Alfred de Vigny, avec M. Victor Hugo, dont il était l'aîné de deux ans, et dont il devint le collaborateur au _Conservateur littéraire_, puis à la _Muse française_». (Edmond Biré: _Victor Hugo avant 1830_, p. 343).
On lui doit: _Constant et Discrète_, poème en quatre chants, suivi de _Poésies diverses_ (1819), _Amour_, _A Elle_ (1824), _Inspirations poétiques_ (1825).
Il figurait, au dire de Jay, (_Conversion d'un Romantique_, 1830), au nombre des «étoiles de la Pléiade romantique».
Cf. Ch.-M. Des Granges: _La Presse littéraire sous la Restauration_.
Tous n'ont pas imité la discrétion de Gaspard de Pons. Évariste Boulay-Paty, dans son curieux Journal, publié en 1901, par les soins du Dr Dominique Caillé, dans les _Annales de la Société académique de Nantes_, écrivait, à la date du 14 mai 1830:
«Je m'en suis revenu avec Soulié, qui est venu passer une heure chez moi. Il m'a dit que Eugène Hugo avait tellement aimé Mme Victor Hugo que, deux ou trois jours après le mariage de son frère, il était devenu fou. C'était un jeune homme qui annonçait le plus beau talent. Fou par sève de chasteté! ô Charenton!»
Le Dr Patrigeon ne se montre guère moins affirmatif et commet, sur ce point, une erreur de date que corrigent le mariage et la correspondance de Victor:
«Cependant, un événement douloureux et imprévu avait mis, vers la fin de 1821, le général Hugo en présence de ses fils, Eugène, qui, dit-on, aimait éperdument Adèle Foucher, était devenu subitement fou, le jour du mariage de son frère. Le général dut venir à Paris, où la maladie d'Eugène le retint quelque temps.» (_Le père de Victor Hugo_, p. 15.)
Le _Matin_ n'est pas seul à tout dire.]
M. Edmond Biré a eu la chance de découvrir, sur les quais, un exemplaire des _Adieux poétiques_[47] du comte Gaspard de Pons, cette insigne rareté.
[Note 47: _Adieux poétiques_, par le comte Gaspard de Pons, Paris, Librairie nouvelle, 1860, 3 in-12.]
Dans une pièce intitulée _la Démence_ et où le poète s'adresse «A ce qui fut Eugène», on peut lire, entre autres, ces vers. Ils donnent la clef de la terrible énigme:
Peut-être dédaigné par l'Amour et la Muse, Un désespoir jaloux s'alluma dans ton cœur: Tu hais malgré toi ton rival, ton vainqueur... La mort de la pensée au plus affreux destin A seule, hélas! pu te soustraire:
Tu cessas bien à temps d'être toi, d'être frère, Le premier frère fut Caïn. Oui, certe, et dans ce mot ne vois pas un outrage; L'outrage serait lâche autant que solennel. Ton cœur fut assez chaud pour qu'un moment d'orage En toi pût allumer un foudre criminel...[48].
[Note 48: _Victor Hugo avant 1830_, pp. 273-274.]
Plus de deux mois, on avait caché ce triste accident au général Hugo, espérant quand même un mieux impossible. Les frères redoublaient de soins autour du malade et leurs ressources s'épuisaient.
Le 20 décembre enfin, Victor se décidait à faire appel à son père et lui adressait cette lettre désolée.
Mon cher Papa,
C'est auprès du lit d'Eugène malade et dangereusement malade que je t'écris. Le déplorable état de sa raison dont je t'avais si souvent entretenu empirait depuis plusieurs mois d'une manière qui nous alarmait tous profondément, sans que nous pussions y porter sérieusement remède, parce qu'ayant conservé le libre exercice de sa volonté, il se refusait obstinément à tous les secours et à tous les soins. Son amour pour la solitude poussé à un excès effrayant a hâté une crise qui sera peut-être salutaire, du moins il faut l'espérer, mais qui n'en est pas moins extrêmement grave et le laissera pour longtemps dans une position bien délicate. Abel et M. Foucher t'écriront plus de détails sur ce désolant sujet. Pour le moment je me hâte de te prier de vouloir bien nous envoyer de l'argent, tu comprendras aisément dans quelle gêne ce fatal événement m'a surpris. Abel est également pris au dépourvu et nous nous adressons à toi comme à un père que ses fils ont toujours trouvé dans leurs peines et pour qui les malheurs de ses enfants sont les premiers malheurs.
Du moins, dans cette cruelle position, avons-nous été heureux dans le hasard qui nous a fait prendre pour médecin une de tes anciennes connaissances, le docteur Fleury.
Adieu, bon et cher Papa, j'ai le cœur navré de la triste nouvelle que je t'apporte. Notre malade a passé une assez bonne nuit, il se trouve mieux ce matin, seulement son esprit, qui est tout à fait délirant depuis avant-hier, est en ce moment très égaré. On l'a saigné hier, on lui a donné l'émétique ce matin, et je suis auprès de lui en garde-malade. Adieu, adieu, la poste va partir et je n'ai que le temps de t'embrasser en te promettant de plus longues lettres d'Abel et de M. Foucher.
Ton fils tendre et respectueux,
Victor.
Ce 20 décembre 1822.
Le général Hugo ne tarda point à venir voir à Paris son fils malade, et, profitant d'un intervalle lucide, l'emmena à Blois, où il le soigna quelque temps chez lui.
Le répit fut court, Eugène dut, bientôt, être enfermé à nouveau. Dix ans et plus il survécut au naufrage de sa raison et en 1837[49] seulement, il s'éteignit, à Charenton.
[Note 49: Eugène Hugo est mort à Saint-Maurice (Charenton) le 5 mars 1837.]
Les tristesses de l'heure présente n'avaient point seules le don de préoccuper la famille Hugo. Outre le colonel, le général avait un autre frère officier, le major Francis[50]. Il les avait fait venir, jadis, l'un et l'autre en Espagne pour servir à leur avancement. La monarchie de Joseph tombée, eux aussi avaient connu la demi-solde et la non-activité. Et les yeux fixés sur l'avenir, ils s'adressaient au neveu bien en cours, lauréat de l'Académie française et membre de l'Académie de Toulouse, marié à la fille d'un chef de bureau à la guerre, lui demandant son appui, rêvant d'une mise en activité, d'un galon de plus ou de deux étoiles.
[Note 50: Le plus jeune frère du général, François-Juste Hugo, né le 3 août 1780.]
Victor Hugo d'être embarrassé. En dépit de l'affection portée par lui à l'oncle Francis, le servir, n'était-ce pas desservir son père?
Le crédit des amis puissants, très puissants, qu'il comptait au pouvoir, devant être conservé _vierge_ pour une occasion autrement importante, le rappel à l'activité du général Hugo, un mirage peut-être, mais si cher à tous.
Dans cette lettre Mme Hugo était devenue «ta brave femme».
Pour la première fois--et des mois encore, cette suscription demeurera isolée--elle est adressée à
Monsieur
Monsieur le général Comte Hugo
et scellée d'un cachet, embarrassé des pièces compliquées de l'armorial impérial, et timbré de la couronne comtale du général[51].
[Note 51: D'après ce cachet et l'_Armorial général_ de Riestap, les armes octroyées par Joseph, roi d'Espagne, au comte de Siguenza, étaient les suivantes:
_Écartelé au Ier d'azur, à l'épée en pal d'argent garnie d'or, accompagnée en chef de 2 étoiles d'argent: au 2e de gueules au pont de 3 arches d'argent maçonné de sable, soutenu d'une eau d'argent et brochant sur une forêt de même; au 3e de gueules à la couronne murale d'argent; au 4e d'azur au cheval effrayé d'or._
Nous sommes loin, comme on voit, avec cet écu encombré de toute la ferblanterie héraldique de l'Empire, de la belle simplicité du blason des Hugo, de Lorraine:
_D'azur à un chef d'argent, chargé de deux merlettes de sable_
que donne d'Hozier et qui est encore, en Allemagne, celui des Hugo de Spitzemberg.
Plus tard, quand il plut à quelques généalogistes--ces gens-là sont sans pitié--de rattacher le général Hugo et ses fils à Georges Hugo (fils de Jean Hugo, capitaine des troupes de René II, duc de Lorraine), le vicomte Victor Hugo, pair de France, fit, ou laissa, figurer ces armes, du XVIe siècle, au-dessous de son nom dans les annuaires de la noblesse, notamment dans l'_Armorial historique de la Noblesse de France_, de Henri J.-G. de Milleville (Paris, Amyot. S. D.), p. 127.
Cependant, dans l'intimité, le grand poète était, paraît-il, le premier à rire de ces prétentions nobiliaires, y compris le fameux et si décoratif évêque de Ptolémaïs et le chapitre-noble de Remiremont. Les thuriféraires seuls les prirent jamais au sérieux.]
Et, pour la seconde, des espérances de paternité semblaient sourire à l'heureux mari d'Adèle Foucher.
Mon cher Papa,