Victor Hugo à vingt ans: Glanes romantiques
Part 6
_France historique et monumentale._ Histoire générale de France depuis les temps les plus reculés jusqu'à nos jours, par A. Hugo, auteur de l'_Histoire de Napoléon_ et de la _France pittoresque_. Paris, Delloye, 1836-1843, 5 in-8º.]
Mon cher Papa,
J'ai remis hier à Eugène ta lettre qui l'a touché autant qu'affligé. Sa douleur de ne pouvoir te revoir à Blois n'a été un peu calmée que par l'espérance que je lui ai donnée de te revoir à Paris dans deux mois, ce tems lui a paru bien long. Je vais te dire aussi, cher papa, que je ne l'ai plus trouvé aussi bien. On a pour les malades chez M. Esquirol des soins infinis, mais ce qui est le plus funeste à Eugène, c'est la solitude et l'oisiveté, auxquelles il est entièrement livré dans cette maison. Quelques mots qui lui sont échappés m'ont montré que dans l'incandescence de sa tête il prenait cette _prison_ en horreur, il m'a dit à voix basse qu'_on y assassinait des femmes dans les souterrains et qu'il avait entendu leurs cris_. Tu vois, cher papa, que ce séjour lui est plus pernicieux qu'utile. D'un autre côté la pension (dont M. Esquirol doit t'informer) est énorme, elle est de 400 francs par mois. D'ailleurs le docteur Fleury pense que la promenade et l'exercice sont absolument nécessaires au malade. Je te transmets tous ces détails, mon cher papa, sans te donner d'avis. Tu sais mieux que moi ce qu'il faut faire. Je crois néanmoins devoir te dire qu'il existe, m'a-t-on assuré, des maisons du même genre, où les malades ne sont pas moins bien que là, et paient moins cher. Il paraît qu'on n'a point assez caché à Eugène qu'il fût parmi des _fous_, aussi est-il très affecté de cette idée que j'ai néanmoins combattue hier avec succès.
Je t'écris à la hâte, bon et cher papa, au milieu de tous les ennuis que me donne la banqueroute de mon libraire, garde-toi un peu, pour la vente de tes _Mémoires_, de l'extrême confiance de notre bon Abel.
C'est lui qui m'a, bien involontairement il est vrai, _poussé dans cette galère_.
Adieu, cher et excellent papa; nous t'embrassons tous ici bien tendrement.
Ton fils dévoué et respectueux, Victor.
24 mai 1823.
Mes hommages à ta femme, dont nous attendons des nouvelles.
Eugène ne demeura guère, en effet, chez le Dr Esquirol, et après un court séjour au Val-de-Grâce, ne tarda point à être transféré à Saint-Maurice, c'est-à-dire à Charenton.
Il devait y trouver, comme directeur, le second frère de Royer-Collard[65], qui fut professeur de médecine légale à la Faculté de médecine de Paris, et médecin de Louis XVIII.
[Note 65: Antoine-Athanase Royer-Collard, né à Sempis en 1768, mort en 1825. Il était, depuis 1806, médecin de l'asile de Charenton.]
La grossesse d'Adèle Hugo semble pénible et, revenant au frère malade, Victor après avoir merveilleusement dépeint l'aspect du triste fou, d'ajouter cette phrase où apparaissent déjà derrière le poète, l'homme de tête et le réformateur.
«Je crains que les moyens dont la société use envers les malades, la captivité et l'oisiveté, ne fassent qu'alimenter une mélancolie dont le seul remède, ce me semble, serait le mouvement et la distraction.»
N'est-elle point à retenir, si on songe, surtout, aux vingt et un ans de son auteur?
La pension du ministère de l'Intérieur ne semble pas devoir se faire longtemps attendre.
Quant aux biens en Espagne et aux cédules hypothécaires, Victor Hugo se tient, pour des démarches, à la disposition de son père. Mais, le moment ne lui paraît pas favorable.
Cette affaire semble moins dépendre de M. de Chateaubriand que de M. de Martignac[66], et celui-ci est l'homme de M. de Villèle[67].
[Note 66: Jean-Baptiste-Sylvère Gay, vicomte de Martignac, né à Bordeaux en 1778, mort à Paris en 1832. Il était alors conseiller d'État et devait plus tard, rallié à une politique plus modérée, se voir confier le ministère de l'Intérieur, à la chute de M. de Villèle (janvier 1828).]
[Note 67: Jean-Baptiste-Séraphin-Joseph, comte de Villèle, né à Toulouse en 1773, mort en 1854. Membre de la Chambre introuvable de 1815, il entra, ultra-royaliste, au Ministère en 1821, pour prendre bientôt la présidence du Conseil. Les élections de novembre 1827, la dissolution de la Chambre n'ayant pas amené le résultat qu'il espérait, provoquèrent sa démission.]
Mon cher Papa,
Eugène, après un séjour de quelques semaines au Val-de-Grâce, vient d'être transféré à Saint-Maurice, maison dépendant de l'hospice de Charenton, dirigé par M. le docteur Royer-Collard. La translation et le traitement ont lieu aux frais du gouvernement: il te sera néanmoins facile d'améliorer sa position moyennant une pension plus ou moins modique; on nous assure que cet usage est généralement suivi pour les malades d'un certain rang. Au reste, le docteur Fleury a dû écrire à l'un de ses amis qui sera chargé d'Eugène dans cette maison, et M. Girard, directeur de l'école vétérinaire d'Alfort, a promis à M. Foucher, qui le connaît très particulièrement, de recommander également les soins les plus empressés pour notre pauvre et cher malade et _d'en faire son affaire_.
M. Foucher, Abel et moi, comptons t'écrire incessamment de nouveaux détails sur ces objets, ainsi que sur la santé toujours douloureusement affectée de notre infortuné frère. Les souffrances de mon Adèle, qui augmentent à mesure que son terme approche, ne m'ont point encore permis d'aller le voir dans son nouveau domicile; je ne puis donc t'en donner des nouvelles aussi fraîches que je le désirerais. Au reste l'état de sa raison, comme j'ai eu occasion de l'observer dans mes fréquentes visites chez le docteur Esquirol et au Val-de-Grâce, ne subit que des variations insensibles. Toujours dominé d'une idée funeste, celle d'un danger imminent; tous ses discours, comme tous ses mouvements, comme tous ses regards trahissent cette invincible préoccupation, et je crains que les moyens dont la société use envers les malades, la captivité et l'oisiveté, ne fassent qu'alimenter une mélancolie dont le seul remède, ce me semble, serait le mouvement et la distraction. Ce qu'il y a de cruel, c'est que l'exécution de ce remède est à peu près impossible, parce qu'elle est dangereuse.
Je t'envoie ci-incluse une lettre de M. Esquirol, qui n'éclaircit rien, et n'ajoute rien à mes idées personnelles, à mes observations particulières sur notre Eugène; je crois t'avoir déjà écrit la plupart de ce qu'écrit le docteur, auquel j'avais déjà exposé tous les faits qu'il présente. Il est vrai que le malade a fait chez lui un bien court séjour. Mais je pense que cette maison lui était plus nuisible qu'utile. M. Katzenberger a envoyé chez M. Foucher les 400 francs que demande le docteur Esquirol pour un mois de pension, et M. Foucher a prévenu ce dernier qu'ils sont à sa disposition.
Je suis heureux, cher papa, de reposer tes idées sur des sujets moins tristes en t'entretenant aujourd'hui de l'heureux événement qui doit en amener un autre également heureux pour nous, ton retour.
Ma bien-aimée Adèle accouche dans cinq semaines environ. Viens le plus tôt qu'il te sera commode. Il me sera bien doux que mon enfant reçoive de toi son nom, et c'est pour moi un sujet de joie immense de penser qu'il m'était réservé, à moi le plus jeune de tes fils, de te donner le premier le titre de grand-père. J'aime cet enfant d'avance, parce qu'il sera un lien de plus entre mon père et moi.
Je te remercie de la proposition que tu me fais relativement à M. de Chateaubriand; mais la position intérieure du ministère rend singulièrement délicates les communications actuelles entre MM. de Chateaubriand et de Corbière[68]. Tu comprendras ce que je ne peux dire ici qu'à demi-mot. Au reste, les espérances dont on me berce si longtemps ont acquis depuis deux jours un caractère assez _positif_. Si elles se réalisaient enfin, je m'empresserais de t'en faire part. Quant aux biens d'Espagne, je ne doute pas qu'une réclamation de toi en fût parfaitement accueillie, et je la présenterai moi-même au ministère des Affaires étrangères. Seulement j'appréhende que la décision de cette affaire ne dépende moins de mon illustre ami que de M. de Martignac, qui est l'homme de M. de Villèle.
[Note 68: Jacques-Joseph-Guillaume-Pierre, comte de Corbière, né à Amanlis, près Rennes, 1768, mort en 1858.
Député d'Ille-et Vilaine, après avoir été président au Conseil royal de l'Instruction publique, il se vit appeler, en décembre 1821, par M. de Villèle, au ministère de l'Intérieur, et se retira avec lui, en 1828.]
Adieu, bon et cher papa, mon Adèle désire que je lui cède le reste de ce papier. J'avais pourtant encore bien des choses à te dire, mais il faut obéir à une prière si naturelle et me borner à t'embrasser avec autant de tendresse que de respect.
Ton fils, Victor.
Gentilly, 27 juin 1823.
J'ajoute un mot à ce que dit mon Victor pour vous réitérer la prière de hâter votre arrivée le plus tôt que vos affaires vous le permettront, j'entends par affaires vos commodités, et celles de notre excellente belle-mère à la santé de laquelle nous nous intéressons bien vivement et que je désire embrasser en même temps que mon petit enfant; nous comptons tous, mon cher papa, que vous serez à Paris à la fin de juillet; s'il en était autrement, j'en aurais beaucoup de chagrin, car son grand père doit le voir un des premiers, ainsi, cher papa, nous vous attendons dans cinq semaines au plus tard.
Votre respectueuse fille, A. Hugo.
La santé d'Eugène est loin de s'améliorer. Il fait de la mélancolie et on a peine à le faire manger. Victor--il signe ce billet V.-M. H.--donne à son père ces mauvaises nouvelles, en recommandant à son bon accueil le jeune Adolphe Trébuchet, son cousin germain, qui vient à Blois, et désirerait sans doute visiter Chambord.
Outre l'intérêt artistique de Chambord l'on pense si le _Simple discours_ de Paul-Louis Courier et ses deux mois de prison légitimaient cette curiosité[69].
[Note 69: _Le simple discours de Paul Louis, vigneron de La Chavonnière, aux membres du conseil de Véretz, département d'Indre-et-Loire, à l'occasion de l'acquisition de Chambord_, parut chez Bobée, 1821, in-8º, de 28 pp.
Le 28 août, Courier était traduit sous l'inculpation d'outrage aux mœurs,--il avait rappelé dans son _Discours_ certains scandales des mœurs royales et représenté les cours comme le centre de toutes les corruptions,--devant la cour d'assises de la Seine, se voyait déclarer coupable et condamner à deux mois de prison.
Ce fut l'occasion d'un nouveau pamphlet, plus âpre encore:
_Procès de Paul-Louis Courier, vigneron de La Chavonnière, condamné le 28 août 1821, à l'occasion de son Discours sur la souscription de Chambord_ (Paris, Chantpie, in-8º de 80 pp.).
Mais, cette fois, on n'osa poursuivre.]
Mon cher papa,
C'est mon bon petit cousin Adolphe Trébuchet, qui te remettra cette lettre où tu trouveras le reçu de M. Esquirol. Nous n'avons encore pu voir notre pauvre Eugène à Saint-Maurice; il faut une permission et il est assez difficile de l'obtenir.
Abel a du reste obtenu en attendant de ses nouvelles qui sont loin malheureusement d'être satisfaisantes; il est toujours plongé dans la même mélancolie; il a pendant quelque temps refusé toute nourriture; mais enfin la nature a parlé, il a consenti à manger. Le traitement qu'il subit n'exige pas encore à ce qu'il paraît un supplément de pension, quand cela sera nécessaire, on nous en avertira.
Ces détails me navrent, cher papa, et il me faut toute la joie de ton prochain retour pour ne pas me livrer en ce moment au désespoir.
M. Foucher et Abel vont bientôt t'écrire, moi-même je me hâterai de te transmettre tout ce que l'état de notre cher malade offrira de nouveau.
Adieu, cher papa, il est inutile de te recommander cet Adolphe que nous aimons tous comme un frère; je crois qu'il désire vivement voir Chambord, et ce sera pour lui comme pour toi un plaisir de passer quelques jours à Blois, si l'urgence de son voyage le lui permet.
Je t'embrasse tendrement pour moi et mon Adèle, présente nos hommages empressés à notre belle-mère, qui, nous l'espérons, est rétablie.
Ton fils soumis et respectueux, V.-M. H.
Ce 1er juillet 1823.
IV
Léopold Hugo.--Sa naissance.--Des ennuis de nourrice.--_La Muse française._--Le petit Léopold à Blois.--Le cri de la mère.--Sa mort.--_A l'ombre d'un Enfant._
Le général Hugo n'a pu arriver à Paris à temps pour être un des premiers à voir son petit-fils. La grossesse d'Adèle Hugo a été difficile, l'accouchement laborieux. Le petit Léopold est venu au monde presque mourant.
La mère a dû renoncer à la joie qu'elle se faisait de le nourrir et l'enfant a été mis en nourrice dans le quartier.
Victor se fait des illusions et sur la «remplaçante», et sur la santé du petit être.
Mon cher papa,
Si je ne t'ai point encore annoncé moi-même l'événement qui te donne un être de plus à aimer, c'est que j'ai voulu épargner à ton cœur de père les inquiétudes, les anxiétés, les angoisses qui m'ont tourmenté depuis huit jours. La couche de ma femme a été très laborieuse, les suites jusqu'à ce jour ont été douloureuses; l'enfant est venu au monde presque mourant, il est resté fort délicat. Le lait de la mère affaibli par la grande quantité d'eau dont elle était incommodée et échauffé par les souffrances de la grossesse et de l'enfantement, n'a pu convenir à une créature aussi faible. Nous avons été contraints, après des essais qui ont presque mis ton petit-fils en danger, de songer à le faire nourrir par une étrangère. Tu peux te figurer combien j'ai eu de peine à y déterminer mon Adèle qui se faisait une si grande joie des fatigues de l'allaitement. Ce qui y a pu seulement la décider, ce n'est pas le péril que sa propre santé eût couru réellement, mais celui qui eût menacé l'enfant. Elle a donc sacrifié courageusement à l'intérêt de son fils son droit de mère, et nous avons mis l'enfant en nourrice. Nous avons été assez heureux pour trouver dans ce cas urgent une fort belle nourrice habitant notre quartier, et quoique ces femmes soient fort chères à Paris, l'instante nécessité et la facilité d'avoir à chaque instant des nouvelles de ton Léopold m'ont fait accepter cette charge avec joie.
Maintenant enfin, après tant d'inquiétudes et d'indécision, je puis te donner de bonnes nouvelles. Mon Adèle bien-aimée se rétablit à vue d'œil, nous avons l'espoir que le lait sera bientôt passé. L'enfant fortifié par une nourrice saine et abondante va très bien et promet de devenir un jour grand-père comme toi.
Tu vois, bon et cher papa, que je t'ai dérobé ta part dans des anxiétés que tu aurais certainement ressenties aussi cruellement que moi. Voilà la cause d'un silence que tu approuveras peut-être après l'avoir blâmé. Ta joie à présent peut être sans mélange comme la nôtre, qui s'accroît encore bien vivement par l'idée de te savoir bientôt dans nos bras.
Adieu, notre excellent père, viens vite, remercie-moi, je t'ai donné une fille qui t'aime comme moi, nous te donnons maintenant un fils qui t'aimera comme nous. Et qu'y a-t-il de consolant dans la vie si ce n'est le lien d'amour qui joint les parents aux enfants?
Ton fils soumis et respectueux, Victor.
24 juillet.
Embrasse bien pour nous notre belle-mère que nous attendons avec toi.
Depuis quinze jours que je suis garde-malade, je n'ai pu m'occuper de notre cher Eugène comme je l'aurais voulu, mais tu vas venir: puis-je ne pas voir son avenir sous des couleurs moins sombres?
Les yeux du père et de la mère n'ont point tardé à se dessiller. La femme à laquelle ils avaient confié leur enfant, la croyant bonne et douce, leur semble, maintenant, d'un caractère méchant et faux.
Ils ont hâte de le lui retirer. Victor demande au général de lui trouver à Blois ou dans les environs une nourrice dont le lait n'ait pas plus de quatre ou cinq mois.
Ils lui confieront le petit Léopold. Éloigné de ses parents, il sera au moins soumis à l'affectueuse surveillance du général et de sa femme.
Mon cher papa,
Je me félicitais de n'avoir plus que d'excellentes nouvelles à te mander, lorsqu'un événement imprévu m'oblige à recourir à tes conseils et à ton assistance. La nourrice à laquelle il a fallu confier notre enfant ne peut nous convenir. Cette femme nous trompe, elle paraît être d'un caractère méchant et faux: elle a abusé de la nécessité où nous étions de placer cet enfant; nous l'avons d'abord crue bonne et douce, maintenant nous n'avons que trop de raisons pour lui retirer notre pauvre petit Léopold le plus tôt possible. Nous désirerions donc, mon Adèle et moi, après avoir pris la résolution de le retirer à cette femme, que tu nous rendes le service de nous trouver à Blois ou dans les environs une nourrice dont le lait n'ait pas plus de quatre ou cinq mois, et dont la vie et le caractère présentent des garanties suffisantes. D'ailleurs nous serions tous deux tranquilles, sachant notre Léopold sous tes yeux, et sous ceux de ta femme. C'est ce qui nous a décidés à le placer à Blois plutôt que partout ailleurs.
Il est inutile cher et excellent père, de te recommander une prompte réponse, la santé de ton petit-fils pourrait être altérée du moindre retard. Je ne te demande pas pardon de tous les soins que nous te donnons, je sais qu'ils sont doux à ton cœur bon et paternel.
Adieu, cher papa, Eugène va mieux _physiquement_: tout le monde ici t'embrasse aussi tendrement que ton fils qui t'aime. Hâte ton arrivée, réponds-moi vite, et crois mon amour aussi respectueux qu'inaltérable.
Victor.
29 juillet.
Je te fais envoyer la _Muse française_[70], recueil littéraire à la rédaction duquel je participe. Je te remettrai à Paris la deuxième édition de _Han d'Islande_[71].
[Note 70: La _Muse française_ parut de juillet 1823 à juin 1824, chez Ambroise Tardieu, éditeur, rue du Battoir-Saint-André, nº 12, en douze livraisons formant 2 volumes in-8º, avec, en épigraphe, cette citation de Virgile:
Jam redit et virgo, . . . . . . . Jam nova progenies cœlo dimittitur alto.
Eugène Hatin a omis de citer ce recueil dans sa _Bibliographie historique et critique de la presse périodique française_ (1866).
M. Ch.-M. Des Granges a copieusement comblé cette lacune et donné, dans sa _Presse littéraire sous la Restauration_, un fac-simile, non seulement du titre, mais de la page contenant la première strophe de l'ode. A mon Père:
«Quoi! toujours une lyre et jamais une épée!»] ]
[Note 71: Paris, Lecointe et Durey, libraires, quai des Augustins, nº 49, 1823, 4 vol. in-12.
C'est l'exemplaire portant la dédicace du fils au père sur lequel nous avons eu la chance de pouvoir mettre la main, à Blois.]
Il est urgent que la nourrice que tu aurais la bonté de nous procurer, s'il est possible, ait promptement l'enfant, que je ne vois pas sans inquiétude entre les mains de cette femme. Tâche de l'amener avec toi, et en tout cas, réponds-moi courrier par courrier, car mon Adèle est très inquiète et n'a plus d'espérance qu'en toi qu'elle sait si _bon_ et qu'elle aime tant.
Le général n'a point perdu de temps. Il a été assez heureux pour pouvoir mettre la main sur une nourrice qu'il expédiait aussitôt à son fils. Elle arrivait à Paris le 2 août. Le lendemain, Victor, exprimait abondamment sa reconnaissance et celle d'Adèle Hugo.
Mon cher papa,
Pour pouvoir t'exprimer la joie et la reconnaissance dont nous pénètrent (_sic_) ta lettre, il faudrait qu'il fût possible en même tems de dire tout ce qu'il y a de sentiments tendres et de touchante bonté dans ton cœur paternel. Ainsi tu veux entrer plus encore que moi dans mes devoirs de père, et en effet le premier sourire comme le premier regard de ce pauvre petit Léopold te sera dû. Je voudrais épancher ici tout ce que ta fille et moi ressentons d'amour pour toi, mon excellent père, mais il faudrait répéter ici tout ce qui remplit nos entretiens depuis deux jours, et je me borne à ce qui n'excède pas les limites de ce papier.
A la réception de ta lettre, mon cœur était trop plein, et je voulais te répondre sur-le-champ. Mais un avis sage l'a emporté sur mon impatience, et j'ai attendu que ce que tu avais si bien préparé fût exécuté, pour pouvoir, en t'exprimant notre vive reconnaissance, te donner en même tems des nouvelles de ton Léopold, de la nourrice et de mon Adèle.
La nourrice est arrivée hier matin bien portante et gaie; elle nous a remis ta lettre et tes instructions ont été suivies de tout point. Tout le monde a été enchanté et d'elle et de son nourrisson. Nous avons dans la même matinée retiré ton pauvre enfant de chez sa marâtre, et il a parfaitement commencé toutes ses fonctions. Je ne sais si c'est illusion personnelle, mais nous le trouvons déjà mieux ce matin.
Adieu, bon et bien cher papa, exprime, de grâce, à ta femme toute notre vive et sincère gratitude, il nous tarde de la lui exprimer nous-mêmes, et nous t'embrassons tendrement en attendant cet heureux jour.
Ton fils reconnaissant et respectueux, Victor.
3 août.
Tu trouveras inclus le mot que je te prie de communiquer au père nourricier. Adieu, adieu.
La santé d'Eugène continue à se soutenir physiquement, mais il est toujours d'une malpropreté désolante. Le Val-de-Grâce n'a envoyé avec lui à Charenton qu'une partie de son linge; nous nous occupons de rassembler le reste pour le lui faire porter. Ce qui me contrarie vivement, c'est l'extrême difficulté de voir notre pauvre frère à Saint-Maurice.
Les nouvelles d'Eugène ne sont guère bonnes, comme on voit. Et d'après ce mot, la jeune maman est loin encore d'être rétablie.
Mon cher papa,
Quoique très faible encore, je ne puis laisser échapper l'occasion de vous exprimer toute ma reconnaissance qui ne pourra jamais être trop grande pour vos bontés et celles de notre belle-mère. Croyez que nous sommes profondément touchés de tout ce qui fait notre bonheur aujourd'hui, car depuis que nous avons cette nourrice j'espère élever mon petit Léopold qui vous devra une seconde vie et combien nous serons heureux de pouvoir visiter en même temps et notre enfant et vous, mes chers parens. Adieu, papa, embrassez la grand'maman de mon petit Léopold pour moi.
Adèle.
Sa belle-fille embrasse bien «la grand'maman de son petit Léopold»; pour le général, cela ne suffit pas, paraît-il, Victor n'a point assez oublié sa mère, pour que la dame Thomas y Saëtoni, veuve d'Almeg, ne demeure point pour lui l'étrangère. Sa reconnaissance envers elle, ne semble pas aux yeux de son mari, d'un lyrisme suffisant. Il ne lui écrit pas directement pour la remercier et le général a dû, à ce sujet, adresser quelques observations à Victor.
Et celui-ci, on le sent embarrassé, de répondre du ministère de la Guerre, où il est allé, sans doute, soumettre à M. Foucher cette correspondance.
Ministère de la Guerre
Mon cher papa,
Ta lettre m'a causé un véritable chagrin, et il me tarde que tu aies reçu celle-ci pour m'en sentir un peu soulagé. Comment donc as-tu pu supposer un seul instant que tout mon cœur ne fût pas plein de reconnaissance pour les bontés dont ta femme a comblé notre Eugène et notre Léopold? Il faudrait que je ne fusse ni frère ni père pour ne pas sentir le prix de ce qu'elle a fait pour eux, cher papa, et par conséquent pour moi. Si c'est à toi principalement que se sont adressés mes remerciements, c'est que notre père est pour nous la source de tout amour et de toute tendresse, c'est que j'ai pensé qu'il te serait doux de porter à ta femme l'hommage tendre et profond de ma gratitude filiale, et que dans ta bouche cet hommage même aurait bien plus de prix que dans la mienne.