Vers le cœur de l'Amérique

Part 9

Chapter 93,705 wordsPublic domain

A côté de la High school, l’Amérique possède une multitude d’établissements, comparables, dans leur programme, à nos lycées et collèges, mais n’en ayant en aucune façon l’organisation ni l’esprit. Ces écoles sont très souvent en dehors des villes, au bord des lacs, au penchant des collines, ou en plein bois. Elles ont des internats, mais qui n’ont pas la rigide monotonie des nôtres, ni la plupart de leurs inconvénients. Le dortoir a presque partout disparu, ainsi que les trop vastes et trop lugubres réfectoires. On préfère bâtir plusieurs maisons de dimensions ordinaires que d’édifier de massives casernes. Chambres à coucher et salles à manger ont un aspect familial. Et sitôt sorti des maisons, les élèves se trouvent au large. Point de préaux enfumés, point de murs. L’affreuse cour, pleine de poussière et garnie de gravier, où poussent quelques arbres étiques, symboles du régime, heureusement à son déclin parmi nous aussi, n’existe pas. On n’a pas l’impression de se trouver au milieu de détenus. Grilles, fenêtres garnies de barreaux, parloirs mornes, où des visiteurs viennent parler bas aux prisonniers, réglements pédants, sinistres roulements de tambour, tout cet ensemble que nous devons au grand homme dont le chapeau et la redingote sont si populaires en Amérique, n’a aucune place dans les mœurs scolaires des États-Unis. A chaque instant du jour, un élève, désireux de quitter la maison, pourrait s’échapper sans tambour ni trompette. Les récréations se prennent sur des prairies sans clôture aucune. La clef des champs est dans la poche d’un chacun. Tout cela manque absolument de contrainte, mais non de discipline et de surveillance. Le caractère et la conduite des enfants sont l’objet d’une vigilance latente, il est vrai, mais constante et effective. La pureté sexuelle des élèves et le respect de leur propre corps, la tenue consciencieuse dans le travail et la sincérité des paroles et des actes préoccupent les maîtres autant et plus que l’instruction elle-même. Si la figure d’un élève témoigne que son état réclame l’infirmerie morale, l’auscultation et la mise en observation ne se font pas attendre. Sans les persécuter, on sait les suivre. Et surtout des efforts constants sont faits pour les amener à se gouverner et se surveiller eux-mêmes. On estime, à juste titre, qu’une moralité provenant seulement de la constante présence du maître, pèche par la base et n’attend que l’occasion favorable pour devenir de l’immoralité. Que tout enfant soit quelqu’un, comprenne sa dignité, se charge de la responsabilité de ses actes et préside sa République intérieure, voilà le but vers lequel l’éducation est dirigée. C’est l’éducation pour la liberté par la discipline personnelle, l’éducation du «_self control_.»

Dès que le self control commence à s’exercer, la discipline devient facile. Chacun la maintient en ce qui le concerne. Les tristes moyens coërcitifs, par lesquels on affaiblit le ressort de la volonté, sont considérés comme allant complètement à l’encontre du but de l’éducation.

Chaque école a son infirmerie, presque toujours située dans un gracieux pavillon isolé. Une ou plusieurs nurses y président au soin de jeunes patients, qui n’ont pas l’air malheureux.

La mine des écoliers américains, filles et garçons, est en général prospère. On s’en rend compte surtout, lorsqu’ils sont réunis tous ensemble dans les grandes salles où se tiennent les meetings du matin. C’est un plaisir de promener son regard sur ces figures qui respirent la santé et la bonne humeur. Leur hygiène, d’ailleurs, est bien entendue. Jamais de trop longues séances sans un peu de distraction, de jeux ou de gymnastique. Lorsque se prennent les grands exercices en plein air, les enfants se douchent généralement en rentrant au logis, ce qui les empêche de s’endormir en classe ou de se refroidir. Dans les écoles, il y a souvent une interruption de cinq ou dix minutes pendant lesquelles les enfants se dégourdissent sur place. Un piano, posé dans le corridor, donne le signal des mouvements, et au même instant, dans toutes les classes et sans quitter leurs tables, les élèves exécutent, sous la direction du maître, une série de mouvements bien combinés qui rétablissent une bonne circulation, les émoustillent et leur permettent ensuite de rester tranquilles.

UNIVERSITÉS

Parmi les Universités situées dans les grandes villes, j’ai vu particulièrement celles de New-York, Philadelphie, Boston, Chicago, Minneapolis, Toronto au Canada; mais, par une combinaison très heureuse, une partie importante de la vie universitaire s’est depuis fort longtemps réfugiée dans le silence et l’air pur des campagnes. Au nombre des établissements de ce dernier genre que j’ai visités et où j’ai séjourné, il faut citer: Harward, Oberlin, Mount Holyoke College, Vassar.

Harward est très connu comme grande Université pour la jeunesse masculine. Aux portes de Boston, ville déjà traditionnelle, pleine de souvenirs studieux et d’un esprit tourné vers les lettres, les sciences et les arts, Harward est en outre richement doté par des amis anciens et nouveaux. Une foule d’illustrations américaines en sont sorties. Le Président Roosevelt y a fait ses études. Harward avec Yale, sa rivale en jeux sportifs et en travaux savants, sont des foyers dont le rayonnement s’aperçoit de loin. Oberlin est moins connu en France. Et cependant l’Université de l’État d’Ohio porte le nom d’un Français illustre, Oberlin, le grand pasteur qui vivait au Ban-de-la-Roche, à la limite du XVIIIe et du XIXe siècle. Ce pasteur alsacien fut le pionnier d’une piété vivante et originale. Il se servait du pic et de tous les outils routiers et champêtres, aussi bien que du langage ordinaire, pour donner un corps à la doctrine de l’Évangile, et il traduisait la Bible en actes pratiques, en civilisation, en institutions sociales. Cet homme a frappé l’esprit d’un peuple qui a défriché, bâti, civilisé plus que nul autre. Ils en ont fait un de leurs modèles vénérés, et son nom demeure attaché à l’une de leurs Universités. Oberlin-College est situé en pleine campagne, au milieu d’une contrée verdoyante, légèrement ondulée. Une toute petite ville est à côté de l’Université et porte le même nom.

Le long de larges avenues sont situées les maisons des professeurs, comme à Harward et toutes les Universités du même genre. Une série de bâtiments spéciaux, répandus sur un vaste «campus», gazonné et planté d’arbres superbes, renferment les laboratoires, les salles de cours et d’études, les collections, la bibliothèque, le Musée d’Art et le Conservatoire de Musique. Sauf certaines parties de la médecine, qui ont besoin des grandes villes et de la proximité de leurs hôpitaux, toutes les branches du savoir humain y sont enseignées. L’Université est coéducationnelle. Le nombre d’étudiantes est sensiblement égal à celui des étudiants. Au centre des nombreux bâtiments, tapissés de lierre, qui constituent l’ensemble universitaire, une église s’élève où, tous les matins, la population entière de cette jeunesse, s’assemble avec ses maîtres, afin de commencer la journée par une lecture édifiante. Le Conservatoire de Musique, très suivi, fournit des éléments artistiques de premier ordre et contient une salle pour les auditions, dans laquelle se construit en ce moment même un des plus grands orgues des États-Unis. Les étudiants forment des sociétés musicales et chorales, actives tout le long de l’année. Ils sont, en outre, groupés en sociétés de tout genre, où ils poursuivent ensemble la culture scientifique et la culture morale. La presque totalité d’entre eux se rattache en outre aux diverses organisations gymnastiques et athlétiques. Ainsi l’Université est une sorte de ruche bourdonnante en pleine heureuse solitude. C’est un monde, rappelant par son isolement studieux et son travail recueilli, les bois sacrés des muses. Une atmosphère de paix y environne les études qui, par le perpétuel contact d’un grand nombre de jeunes personnes et de jeunes gens laborieux, atteignent un degré d’intensité considérable, sans que la vie physique y perde ses droits. On sent qu’il règne beaucoup de contentement et un salubre esprit ambiant. Toute cette jeunesse porte sur sa figure l’indice d’une existence normale et équilibrée. En somme, elle passe là d’heureuses années. J’ai pu m’en convaincre, non seulement par le train journalier, observé dans les diverses Universités, et par le ton dominant qui y règne, mais encore par les souvenirs que la vie universitaire laisse au cœur de ceux qui l’ont partagée. Partout j’ai rencontré des hommes et des femmes qui en parlent avec émotion et gratitude. Oberlin est un centre plus populaire que Harward ou Yale. Tout ce jeune monde a son avenir à créer et ne doit compter que sur soi-même.

Les étudiants et les étudiantes demeurent dans des maisons séparées, rattachées à l’Université et situées à proximité des cours.

Il n’y a ni cuisines ni salles à manger dans les maisons des étudiants. Les repas sont pris en commun dans celles où sont installées les étudiantes. Les tables sont par groupes de douze à vingt, et il y règne une aimable cordialité. J’ai toujours joui, très spécialement, du coup d’œil d’ensemble sur ces tables, où la présence des deux sexes mettait une note originale dont l’effet sur leur éducation mutuelle est salutaire à tous.

Si jeunes qu’elles soient, comparativement à nos vieilles Universités européennes, les Universités américaines ont leur histoire, pieusement recueillie. On dirait que l’Amérique est d’autant plus ménagère de ses souvenirs, que la région en est moins étendue. Partout, dans les Universités comme dans les écoles primaires, sont conservés, sur des plaques commémoratives, les noms et les traits des fondateurs de laboratoires, de bibliothèques, de musées universitaires, ainsi que les noms des anciens élèves qui se sont distingués dans le monde. Au premier rang figurent les actes de dévouement et d’héroïsme.

Westpoint on Hudson, principale école de guerre des États-Unis, consacre particulièrement le souvenir des morts héroïques. Westpoint est un nid d’aigle assis sur les rochers qui tombent à pic dans le fleuve. Une fois arrivé là-haut, on découvre un plateau très étendu où se trouvent d’immenses casernes, des salles d’étude et de cours et un champ de manœuvres sur lequel, au moment même où nous arrivions, marchait, drapeaux déployés et musique en tête, toute la population de l’école. Ces jeunes gens ont une tenue superbe. La moitié au moins de leur temps se passe aux exercices physiques. Beaucoup d’entre eux, excellents cavaliers, s’entraînent à un jeu spécial consistant à taper sur des boules du haut de leur cheval. Armés de maillets à long manche, ils s’élancent à travers la plaine gazonnée, et l’adresse avec laquelle ils évoluent est, à certains moments, stupéfiante.

Parmi les immenses bâtiments de Westpoint il en est un destiné aux souvenirs guerriers, c’est le Memorial-Hall. Pas un fils de l’Amérique ne tombe sur le champ d’honneur sans que son nom ne soit gravé là. Les généraux ont leurs bustes ou leurs portraits. Des tableaux consacrent certains faits militaires particuliers. Dans ce bâtiment sont de vastes salles où se célèbrent les anniversaires. A certains jours, la population de l’école s’augmente d’hôtes qu’un lien quelconque rattache à l’armée. Ces jours-là sont les grandes dates du sentiment patriotique, un sentiment qui, pour être plus visiblement exprimé dans les fastes de Wespoint, n’en existe pas moins vivace et vibrant à travers toutes les écoles américaines.

MOUNT HOLYOKE-COLLEGE

Tel est le nom de la première université de femmes, fondée aux États-Unis et dans le monde, aux environs de 1837. Collège, en Amérique, veut toujours dire Université. L’Université du «Chêne sacré» est située dans une jolie campagne ondulée, ayant à l’horizon la Montagne du Chêne sacré et faisant partie de l’État de Massachusetts. On y arrive par un tramway de route, en une demi-heure, depuis le chemin de fer. Un petit village est situé dans le voisinage. Autrement, solitude complète et grand air.

L’ancienne Université tenait en un seul et colossal bâtiment qui a complètement brûlé en 1896. Par cet incendie qui détruisit tout, l’école sembla un moment anéantie dans son principe même. Mais les affections des anciens élèves lui avaient, à travers la République, créé de trop solides appuis, pour qu’elle pût rester ensevelie sous la cendre. On releva donc ces murs, mais d’après un autre plan. Vingt édifices divers remplacèrent l’ancien massif de constructions. Maintenant Holyoke College vous salue de loin, du sourire de ses maisons couvertes de lierre. Ici est la bibliothèque, là le musée de sculpture et de peinture, là encore la gymnastique et les bains. Plus loin, la magnifique église, capable de contenir les deux mille habitants de l’Université; les serres, l’infirmerie, les laboratoires, les salles de cours, les maisons d’habitation, l’observatoire d’astronomie. Ce dernier me fut expliqué par un astronome féminin qui y passe tout son temps et y fait des cours à certaines heures, tant de jour que de nuit. Quelques bâtiments isolés, très gracieux, servent de logement à ceux des professeurs qui préfèrent la solitude. Il n’y a que des femmes. J’assistai à une leçon de chimie et à la manipulation, par une vingtaine d’étudiantes, d’une certaine quantité de levure de bière. Toutes étaient engoncées dans des tabliers blancs, de la tête aux pieds. Le sérieux, avec lequel elles regardaient leurs tubes et notaient leurs proportions, leur donnait un air d’alchimistes cherchant quelque pierre philosophale. La chimie est là-bas une carrière fort agréable et lucrative pour les femmes, qui se placent couramment dans certaines industries. A la serre, je vis plusieurs jeunes personnes occupées à étudier les fleurs, pendant que d’autres les soignaient. Au musée, une quantité d’élèves faisaient du dessin, de la peinture à l’huile, de la sculpture, des travaux relatifs à l’architecture et la décoration des maisons.

Plusieurs centaines d’élèves accoururent pour écouter ma conférence française. J’eus le plaisir de constater qu’elles comprenaient fort bien notre langue. Leur professeur principal est une jeune personne très distinguée, qui a passé plusieurs années à Paris, et suivi avec assiduité, les cours de Mr Gaston Paris, dont le portrait orne sa chambre. Dans ma conférence anglaise du soir, j’eus devant moi la population de Holyoke tout entière, public gracieux, intelligent, à qui c’est un régal de parler et qui vous soutient et vous inspire par sa bonne sympathie.

Au dîner, j’avais été invité dans la maison de la directrice. Elle y demeure au milieu d’une centaine d’étudiantes. Il y avait six ou sept tables dressées. Les dames servaient elles-mêmes. C’était absolument charmant. J’appris, en m’intéressant à ce détail, que toutes les jeunes personnes s’entraînaient aux travaux pratiques, et qu’une très importante partie du travail de la maison était fait par les étudiantes.

Le personnel de service se trouve ainsi réduit à un minimum. Les études n’y perdent rien. Un peu de travail physique est un délassement et rétablit l’équilibre mental. La bourse y gagne. La pension coûte moins cher, en raison même de cette organisation très pratique. J’eus ainsi le plaisir de voir les corridors de la maison balayés par des jeunes filles fort distinguées et qui, pour tenir un balai, m’en paraissaient un peu plus jolies.

La veille, on m’avait raconté qu’une certaine quantité de courageuses jeunes personnes qui faisaient là leurs études, avaient gagné, comme dames de compagnie, femmes de chambre ou dans d’autres emplois lucratifs, l’argent nécessaire à leurs études. Plusieurs sont actuellement professeurs, qui ont amassé par des leçons particulières le nécessaire pour demeurer à l’Université et y acquérir leurs grades.

Je me trouvais à Holyoke, le soir du jour où le Président Roosevelt fut réélu. L’Université, calme à la surface, était en ébullition intérieure. Dans ma conférence, je fis une allusion au fait passionnant du jour. Le résultat de l’élection était encore inconnu; je l’envisageai comme certain. Ce fut une explosion de joie dans la salle, mille mouchoirs s’agitèrent avec frénésie, et des trépignements généreux se firent entendre à travers tout l’auditoire. Le lendemain, à la première heure, le résultat une fois acquis, l’ivresse ne connut plus de bornes. Pendant deux heures, on entendit des chants patriotiques, des sérénades, des cris spéciaux qui servent là-bas aux étudiants des deux sexes à manifester leur contentement. Ces cris, où les femmes rendent souvent des points aux hommes, ont une énergie que je qualifierai de sauvage, et je me suis assuré qu’ils venaient bien des anciens Peaux-rouges.

Les femmes ne votent pas aux États-Unis. Pour se dédommager de cette lacune dans la loi, les jeunes filles de Holyoke avaient décidé qu’elles feraient une élection privée, le jour avant l’élection publique. Elles observèrent minutieusement les usages; firent une campagne électorale avec articles dans le journal de l’Université, meetings et affiches. Au jour dit, le vote fut soumis aux plus strictes formalités et même, pour copier fidèlement les mœurs ambiantes, ces demoiselles désignèrent quelques policemen, ou plus exactement police women «_for hindering bribery_.» Le résultat de l’élection fut une formidable majorité en faveur de Roosevelt. Quelques jours plus tard, à la Maison Blanche, je racontai ces incidents amusants au Président, qui en rit de bon cœur.

Avant de quitter Holyoke, j’assistai à la pose de la première pierre d’un nouvel et important édifice dont, d’ailleurs, les murs s’élevaient déjà considérablement. Par les chemins qui circulent entre les beaux platanes et les bandes de gazon, je vis s’avancer vers l’église où se célébrait la cérémonie, une longue théorie, toute l’Université et ses hôtes, en costume des grands jours: hermines, toques, robes de docteur. Un chœur, composé de deux cents jeunes filles en surplis blanc, précédait le cortège. La Présidente, assistée de quelques hauts membres d’Universités voisines, fit un speech, et des chœurs merveilleux furent chantés. Le reste du jour fut consacré aux réjouissances générales. Des réjouissances, il y en a souvent. Elles font partie du programme. Les jeux en plein air, l’exercice journalier, une bonne hygiène, une vie normale et pas trop de tracas d’examens, font à ces jeunes et studieuses personnes une vie, en somme, très heureuse.

DOCTORAT HONORIS CAUSA

Parmi les marques de bonne amitié dont le souvenir nous demeure précieux, il est impossible d’oublier celle qui nous vint du Temple-College de Philadelphie et du Dr Conwell, son éminent directeur. Avant de conter comment le doctorat nous fut conféré, présentons M. le Docteur Conwell.

Le Docteur Conwell est de haute stature, maigre, brun, nerveux. Un nez aquilin marque sa figure expressive, où des yeux à la fois bons et pénétrants allument leur flamme sombre. Il a passé une partie de sa vie à voyager autour du monde, exerçant, pendant quelque temps, le périlleux métier de correspondant de guerre en Extrême-Orient. Quand il eut amassé toutes ses expériences, il subit une transformation intérieure d’où son esprit sortit, animé de convictions religieuses ardentes. Il se fit alors prédicateur et professeur, et transporta toute la belle fougue de l’ancien globe-trotter sur le champ de l’action religieuse et sociale. Armé de connaissances pratiques très étendues et d’une vaste érudition, doué d’un tempérament de fer et en même temps d’une souplesse d’intelligence qui le rend large, tolérant, de relations cordiales, il fit profiter son œuvre de toutes ces qualités éminentes. Après de longues années d’un labeur qui ne cesse jamais, et dont une partie est consacrée à faire des conférences sur tous les points de l’immense territoire des États-Unis, on lui doit: l’érection du plus large temple de Philadelphie, appartenant à la dénomination baptiste; la création d’une université complète ayant un caractère populaire.

Le temple contient plus de trois mille places assises. Mais le Dr Conwell, au courant de tous les moyens de la civilisation, y a fait installer un appareil téléphonique perfectionné qui permet au prédicateur de se faire entendre bien au-delà de la salle où il prêche. Cette installation eut d’abord un but purement humanitaire. Il s’agissait de rendre possible aux malades d’un hôpital voisin, la participation aux offices, sans aucun dérangement pour eux. Une demi-douzaine de récepteurs suspendus en face de la tribune recueillent et transmettent non seulement la voix du prédicateur, mais la musique de l’orgue, les chants des chœurs et de la communauté. Les malades, de leur lit, peuvent, en se fixant sur la tête un casque téléphonique, suivre tous les incidents du culte public. Une fois l’installation faite, ses services s’étendirent bien au-delà du rayon prévu. Tout abonné au téléphone peut, à condition de prévenir la veille, se faire mettre en contact avec le Temple pour la durée du service religieux. On voit d’ici le merveilleux usage qu’un arrangement semblable comporte.

La première fois que je vis le Dr Conwell, c’est en chaire, un dimanche vers les dix heures du soir. Il prêchait, en attendant que je vienne d’un lointain quartier de Philadelphie, pour saluer sa communauté. Son sermon était dirigé contre un certain nombre de crimes sociaux qui consistent à offenser, à dépouiller, à voler Dieu dans la personne des hommes. Il énumérait, avec sévérité, des cas où, par suite de bas intérêts ou d’égoïsme sauvage, nous en arrivons, en pleine civilisation, à priver des enfants et des hommes de leur droit à la vie, à la liberté, à la clarté intellectuelle, au développement moral. Et à chacun de ces cas il s’écriait avec une passion qui prêtait à sa parole un éclat vengeur: «You rob God!» vous volez Dieu!

Il m’invita plusieurs fois à prendre la parole devant son immense auditoire. Nous eûmes de longues conversations, et je fus mis au courant de l’œuvre magnifique qui s’accomplissait là, ainsi que dans l’université bâtie porte à porte et intitulée Temple-College. Cette université a des centaines d’étudiants, un corps de professeurs, hommes et femmes, très remarquable, et son but spécial est de rendre les études accessibles à quiconque a des capacités. Toute une vaste section ne fonctionne que le soir. Là, des ouvriers, des employés, préalablement entraînés par des études personnelles, viennent suivre des cours. Après avoir suivi ces cours pendant de longues années, ils peuvent acquérir des grades universitaires. Temple-College est une ruche immense et bienveillante où le peuple intelligent peut s’initier à la vie intellectuelle. C’est de cette université qu’on voulait me faire docteur, étendant cette même marque de politesse à mon compagnon de voyage. La qualité et le but d’une semblable œuvre, nous faisaient d’autant mieux apprécier une offre qui fut acceptée avec empressement. La réception fut fixée au 23 novembre. Ce jour-là, entourés de tout le corps de professeurs, nous entrâmes dans la salle bondée d’un public sympathique. Non seulement on désirait nous offrir un témoignage personnel, mais ce témoignage s’adressait à la France elle-même, par dessus notre tête. On nous le fit voir surabondamment. En premier lieu, toute la vaste salle avec ses larges tribunes était littéralement drapée aux couleurs de France mêlées aux couleurs américaines. Puis, comme premier article du programme de la séance, la _Marseillaise_ fut chantée par un quatuor d’une vigueur entraînante. Ensuite, tous les discours contenaient des allusions à la République sœur. Un de ces discours fut prononcé par le maire de Philadelphie, qui profita, en outre, de l’occasion pour déclarer qu’il était lui-même un ancien étudiant de Temple-College. Sa belle carrière avait été ouverte par cette bonne maison où il était possible de faire ses études, le soir, tout en gagnant sa vie le jour.