Vers le cœur de l'Amérique

Part 8

Chapter 83,644 wordsPublic domain

De l’autre côté de l’Océan, toutes ces mouches qui ne font pas de miel, quelque diaprées que soient leurs ailes, sont médiocrement appréciées. Elles le sentent et se cachent. L’habitude d’avoir une vie occupée est si générale, que l’homme qui ne fait rien est un corps étranger, un déraciné. Les cités n’offrent pas assez de ressources à ceux qui ont besoin d’être amusés par des moyens raffinés, et ne se contentent pas des distractions simples auxquelles l’homme qui a travaillé est toujours disposé à trouver un grand charme. Ils sont condamnés à l’ennui, et l’ennui finit par les chasser de chez eux, pour aller se joindre, en quelque station cosmopolite du vieux monde, à la foule de ceux que l’oisiveté rassemble.

L’Amérique travaille, honore le travail et sait l’organiser. Chacun, en général, y connaît bien son métier et cherche à y apporter quelque ingénieuse combinaison de sa propre initiative. La routine y enlise moins les esprits. Un certain point d’honneur ne permet pas à l’homme qui s’est engagé pour un travail, de le quitter avant qu’il ne soit fait. Du haut en bas de l’échelle sociale, on a la dignité de sa fonction et la volonté de bien faire ce qu’on a entrepris.

Les difficultés, les commandes imprévues, au lieu d’effrayer, stimulent les industriels, les commerçants et même l’ouvrier ordinaire. Plutôt que d’avouer devant une commande qu’ils n’ont pas ce qu’il faut pour la réaliser, ils se livreront à des tours de force et des combinaisons de génie. De cette disposition aux entreprises hardies et aux travaux faits en dehors des conditions ordinaires, voici un échantillon typique autant que légendaire. Après la destruction de Chicago par l’incendie qui n’en laissa subsister qu’une mince partie, une fois le premier affolement passé, il y eut un extraordinaire déploiement d’énergie. Appel fut fait à toutes les réserves financières, à toutes les ressources de l’activité, pour rebâtir la cité aussi vite et aussi solidement que possible. Un jour, un citoyen se présenta dans les bureaux d’un entrepreneur de bâtiments:

--Il me faut une maison de tel et tel genre.

--Bien, et pour quelle époque?

--Pour telle date.

--Bien, nous avons à fournir ce jour-là quinze bâtiments, mais tous dans la matinée. Nous inscrivons le vôtre pour l’après-midi; vous pouvez y compter.

L’Amérique a ses écoles de travail, mais la meilleure, c’est elle-même; ce sont ses traditions, son entraînement pratique aux carrières. On n’arrive à rien, sans avoir mis la main à la pâte. Pour diriger un travail, il faut l’avoir appris soi-même. La biographie d’une multitude d’hommes arrivés aux grandes affaires commence par quelque besogne simple et modeste qu’ils s’ingéniaient à exécuter aussi bien que possible. Le plus grand honneur est d’avoir commencé avec rien. Le boy énergique qui ne demande qu’à bien faire n’a qu’à regarder autour de lui pour voir des hommes, exemples vivants de ce qu’il peut attendre de la vie, s’il ne ménage pas sa peine. Et c’est là une condition excellente pour encourager chacun à faire de son mieux. Une fois l’impression acquise qu’un jeune homme est un travailleur, toutes les portes lui sont ouvertes, et dès qu’il se montre être _the right man on the right place_, on ne lui marchande pas son traitement. Règle générale, le travail est bien rémunéré. Il n’est même pas admis qu’un homme donne sa peine pour rien. La parole biblique: «Le travailleur mérite son salaire» est une formule de dignité et non d’esprit mercenaire.

Je ne suis qu’un profane en tout ce qui concerne le commerce et l’industrie, mais j’ai la curiosité des enfants qui, les mains croisées sur le dos, regardent dans la rue le gagne-petit fondre des cuillers d’étain. Que d’usines j’ai visitées dans la vieille Europe, que de métiers j’ai vu exercer! Quand je suis amené à voir de près l’oisiveté de certaines vies, un ennui mortel s’empare de moi, tant le vide de toute cette vanité me navre. Mais je ne me lasse jamais de regarder le travailleur à son œuvre. Je ne sais quelle haute dignité, quelle majesté l’entoure à mes yeux.

Les travailleurs en Amérique m’ont, en général, semblé dans des conditions hygiéniques favorables. Le peu que le temps m’a permis d’observer dans les imprimeries, les manufactures, les entreprises de construction, me laisse une impression de propreté, de dignité. Une foule d’ingénieux procédés, relatifs non seulement à la mécanique, mais au travail de bureaux, d’emballage, à la manipulation des matières premières, indiquent que l’initiative et la réflexion ne perdent jamais leurs droits. Simplifier, rendre un travail plus facile, plus expéditif et plus propre, un outil plus maniable, une machine plus précise, est une tendance générale qui se remarque à chaque pas. A chaque instant, en se livrant aux mille observations suggérées par l’activité intelligente, l’histoire de l’œuf de Colomb vous revient en mémoire: On se dit:--Tiens, comme c’est simple et ingénieux en même temps! On s’étonne de ne l’avoir pas trouvé soi-même. Exemple: Les conducteurs de tramways ont à leur disposition une sonnerie d’une simplicité enfantine, pour marquer les places payées, même du bout de la voiture. Cela leur épargne du temps, des démarches et des erreurs; dès qu’ils touchent un cent, ils le marquent au compteur. A Paris, il faut retourner au compteur chaque fois qu’il s’agit de marquer.

La tradition en toutes choses est si importante que, dans ce pays nouveau, toutes ses traces deviennent précieuses. Dans les maisons industrielles, la tradition est représentée d’une façon très vivante par les portraits des fondateurs de maisons et de leurs directeurs successifs. Le bureau des patrons est une sorte de sanctuaire. On y est envahi par le grand sérieux des affaires. Sur les murs sont les ancêtres, pas bien anciens, naturellement, car ils remontent rarement au-delà de cent ans. Mais ces commerçants, ces industriels, ces ingénieurs ont tous des têtes d’une vénérabilité patriarcale. Leur figure respire la piété, l’honnêteté. Ces physionomies de braves gens énergiques et intelligents sont des pages impressives de l’histoire humaine. A regarder les traits de ces hommes, on comprend que leur trace soit restée sensible dans les affaires par eux créées. L’amour du travail, la probité, les sentiments de justice et d’humanité faisaient pour eux partie de la vie commerciale et industrielle. Ils exerçaient les affaires comme les chevaliers d’autrefois faisaient la guerre: avec leur âme, leur cœur; et leur maison, était bâtie avec un capital d’honneur et de loyauté qui est, certes, le plus précieux héritage légué à leurs successeurs. A longtemps rêver devant ces portraits d’anciens, on se surprend à se demander quel effet feront à côté d’eux les portraits de la génération actuelle. Et de tout cœur on souhaite aux fils de ressembler aux pères et de continuer, dans les formes nouvelles de la vie de ce temps, l’esprit qui animait leurs ancêtres.

REPOS

A certains moments de labeur intense, lorsque toutes les cordes de l’activité sont tendues, il se mêle à l’impression d’énergie et de puissance qui se dégage des cités cyclopéennes, une secrète angoisse, comparable à celle qui s’empare involontairement de nous, quand le train roule avec un maximum de vitesse. L’idée d’accidents, de catastrophes possibles se présente à l’esprit. On se demande, au point où en sont arrivées les choses, si cela peut continuer ainsi, et pendant combien de temps, et ce que, dans une pareille fournaise, pourrait devenir la société. Au-dessus d’un certain degré, l’activité devient anormale, et l’organisme humain se détraque.

Les bonnes machines sont pourvues de sifflets d’alarme qui avertissent leurs conducteurs que le danger approche, ou de manomètres qui signalent les pressions exagérées. Ces sortes de signaux existent aussi dans le mécanisme social. Pour ceux qui ont des oreilles pour entendre et des yeux pour voir, ils fonctionnent avec insistance. Les citoyens clairvoyants s’en aperçoivent fort bien et poussent leur cri d’alarme. Le déséquilibrement mental, la neurasthénie et l’incapacité de travail, résultat des surmenages et des trop constantes surexcitations, la fièvre de vitesse qui gagne les gens, à mesure que leur marche s’accélère, l’inquiétude provenant de la perpétuelle agitation, les préoccupations où vous plonge l’ardente et inlassable concurrence, le vertige des situations gigantesques trop rapidement acquises, tout cela trouble sérieusement la santé mentale et physique, et arrive à se traduire par une série de ruines ou d’excentricités. On sent que, sans la présence d’une masse formidable de lest, le bateau verrait sa marche compromise par les saccades d’une navigation précipitée et hasardeuse. Heureusement ce lest existe.

Il consiste d’abord dans un capital énorme de bon sens, capable de remettre sans cesse les choses au point; ensuite dans une grande sincérité à reconnaître les lacunes de la vie sociale et à les combler.

Au secours de ces forces de premier ordre, vient un certain calme, dont on voit se maintenir le régime salutaire au milieu des plus violentes bourrasques. On est rempli d’admiration, lorsqu’on voit la tranquillité d’âme avec laquelle une foule d’hommes se maintiennent au milieu des coups de feu du labeur le plus déconcertant par sa variété et sa quantité.

A ces qualités de fond s’ajoute une bonne hygiène. Le soin que les Américains prennent de leur santé physique les fortifie merveilleusement pour la lutte, et sauvegarde leur énergie cérébrale. Il n’y a aucune comparaison entre eux et nous, sous ce rapport. Non seulement ils ont les jeux en plein air, les sports universellement pratiqués à tous les âges et par tous les sexes, mais ils ont cette fontaine de Jouvence qui s’appelle l’hydrothérapie domestique. Sous ce rapport, ce qui, chez nous, est le luxe des riches est là-bas le pain quotidien de tous. L’Amérique se lave et se douche abondamment, et par l’effet d’un besoin national et d’une habitude devenue une seconde nature. Elle mange ferme le matin et ne se charge pas trop l’estomac le soir. Elle combat de son mieux l’alcool, la vie noctambule, l’air renfermé. Ce n’est pas à dire que ces trois pestes, qui se développent surtout dans les villes monstres, n’y soient connues comme chez nous. Mais elles sont tenues en échec par une lutte persévérante et l’opposition décidée des éléments sains de la nation, unis comme un rempart en face de ces ennemis du genre humain.

A cela s’ajoute que l’Amérique sait organiser le repos et lui maintenir des retraites inviolables. Il y a d’abord le repos de tous les jours, quand les bureaux se ferment et que l’existence familiale et confortable reprend ses droits. On se nettoie du souci des affaires, et à la maison il n’en est plus question. Là s’ouvre un autre monde capable de vous délasser. Pour une foule d’Américains qui se couchent de bonne heure, le soir, la famille, avec sa douceur calmante, corrige et répare les fatigues de la journée.

Et puis, ils ont leur dimanche. Le dimanche est, nous commençons à nous en apercevoir, une des institutions humanitaires les plus précieuses et dont il faut relever les ruines, partout où l’incurie et l’ineptie publiques l’ont laissé s’écrouler. C’est le jour de la liberté, du souvenir pieux, de l’idéal, de la réflexion calme, le jour où l’homme se rappelle qu’il n’est pas une bête de somme et que sa destinée ne se confine pas dans le chemin tournant d’un manège.

Une foule de citoyens américains s’associent, ce jour-là, à l’éducation religieuse et morale de la jeunesse, dans les écoles du dimanche. Une vie animée règne par les églises et se traduit en chants, prières, et toutes les formes d’une sociabilité fraternelle. L’homme couvert des poussières de la semaine, se retrempe et se réconforte aux sources pures d’une pensée sanctifiante et d’une espérance qui aide à supporter les peines et les fatigues. Et ses forces se renouvellent. Avec les éléments de sagesse, de patience, de considération qu’elle peut puiser dans son dimanche respecté, vivifié, rendu plus riche et plus secourable par tout ce que la piété de chaque génération y apporte de nouveau et de rafraîchissant, l’Amérique de la vie intérieure, de celle qui met la paix de l’âme et le contentement d’esprit au-dessus de tout, aura raison de son moi inférieur dévoré par la fièvre ardente des concurrences et par cette soif des richesses que toute nouvelle acquisition ne fait que rendre plus insatiable.

ÉCOLES

Ce que nous appelons l’école primaire se nomme en Amérique: public school. La première différence frappante, est que cette école est aux mains des femmes. L’instituteur existe certainement; mais il est rare et remplit le plus souvent les fonctions de directeur, lorsqu’une école est assez importante pour comporter plusieurs classes. On peut se demander quels résultats les dames obtiennent, comme respect et discipline, auprès des classes supérieures, où se trouvent des garçons de quatorze à quinze ans. L’expérience donne à cette question une réponse très satisfaisante. Non seulement les garçons déjà à la limite de l’adolescence, observent, sous une direction féminine, une discipline respectueuse, mais ils se montrent en règle générale plus malléables et plus dociles aux mains d’une institutrice qui connaît bien son métier, que sous la direction d’un instituteur.

Les écoles publiques sont coéducationnelles. Filles et garçons suivent les mêmes leçons. Elles sont largement fréquentées par des élèves de toutes les classes sociales. Les écoles privées, où se fait l’éducation des jeunes enfants, s’attachent ordinairement au programme primaire. Ces écoles, d’ailleurs, sont fort nombreuses. J’en ai vu une à Minneapolis qui m’a laissé une impression caractéristique. En entrant dans le hall principal du rez-de-chaussée, on est frappé par une panoplie d’instruments de musique suspendus au mur. Arrivé un instant avant l’ouverture, j’avais vu les enfants s’ébattre sur le gazon qui entoure l’école. Sur un coup de sonnette donné par la directrice, une vingtaine d’élèves accoururent, décrochèrent les instruments, surtout des violons, et se mirent à jouer une marche alerte. Au son de cette musique, toute la population de l’école entra et se dispersa dans les salles des divers étages. Une fois tout le monde assis, les jeunes musiciens mirent leurs instruments au clou et allèrent prendre leur place.

Généralement, la classe commence par une lecture destinée à recueillir et élever l’esprit. Fort souvent elle est empruntée aux livres saints. Les écoles possèdent quelquefois un grand hall où tous les élèves peuvent se rassembler. Dans ce cas, ils passent ensemble les premières minutes de la journée. Ils chantent, on leur fait une brève allocution souvent suivie d’une prière. Si une communication doit être faite aux enfants, on profite de ce moment-là.

Dans les classes supérieures, l’enseignement civique est l’objet de leçons spéciales où une part importante est abandonnée aux enfants. Ils sont invités à signaler ce qu’ils ont vu ou lu d’intéressant au point de vue du bien général de la cité qu’ils habitent ou du pays dans son ensemble. Généralement la séance est animée. La discussion est admise. Les enfants proposent même de temps à autre d’envoyer une adresse respectueuse à un citoyen qui vient de rendre un service à la société. A la façon vivante dont les élèves prennent part aux séances civiques, on reconnaît qu’ils sont, dès leur jeunesse, attentifs à la politique, dans le sens large et noble de ce terme. La République et ses destinées; les progrès de la civilisation matérielle ou morale, tout ce qui touche à l’esprit public ou aux intérêts de tous, occupe leur attention.

On s’aperçoit bien vite que la vie nationale du pays est homogène, malgré l’étendue du territoire et la diversité des habitants. Le fond des institutions n’est pas en question. L’idéal démocratique est l’idéal par tous accepté.

Chez nous, l’accord ne s’étant pas encore fait sur la question fondamentale, il y a division dans les esprits, en dépit de l’homogénéité de la population. Dans ces conditions, les questions qui touchent à la chose publique, excitent des animosités et des contradictions. Par amour de la paix, il faut garder le silence à l’école sur des faits d’une grande portée éducative. Les maîtres sembleraient, devant les élèves, prendre parti pour l’une ou l’autre fraction politique; ils doivent donc se contenter d’enseigner la France, en général, et demeurer ainsi dans l’abstraction. De pénibles expériences nous mettent tous les jours en face de ce fait qu’il y a plusieurs France. Certes, à force de bonne volonté obstinée et d’une vue plus large sur nos intérêts véritables, nous finirons par nous rencontrer sur un terrain commun. Ce jour-là, les maîtres pourront parler, devant les élèves, des hommes et des choses de la patrie, sans que personne les accuse de faire de la politique. Nous jouirons du privilège enviable que l’Amérique possède dès à présent.

L’école publique n’est nulle part plus intéressante que dans les États neufs et les villes en pleine formation. Dans un des larges établissements de Minneapolis, fréquenté par des centaines d’enfants, le directeur voulut bien, à un certain moment, rassembler tous les élèves. En rangs serrés, ils se posèrent le long d’un corridor, les grands collés au mur, les petits tout devant, à la façon des tuyaux d’orgue. J’avais devant moi de la graine de plusieurs nations. Leur origine se reconnaissait à leur chevelure. Scandinaves aux cheveux filasse, rappelant le lin tout blanc que leurs mères, dans les longues nuits septentrionales, filent sur leurs quenouilles; Irlandais couleur d’acajou, de carotte ou de feu; Italiens sombres ou châtains; Allemands blonds. Et toute la gamme des yeux, ces beaux yeux d’enfants que rien n’égale sur la terre en grâce et en vivacité. Je voyais en esprit leurs familles et les vaisseaux qui les avaient apportées, émigrants, de tous les coins de l’horizon, pour les réunir là.

A un signal du maître, ils entonnèrent l’hymne national américain. Je l’ai entendu souvent. Jamais il ne me produisit autant d’effet que ce jour-là. N’avais-je pas devant moi des rejetons de plusieurs peuples?

Et, cependant, une même ardente et patriotique conviction faisait vibrer toutes les voix, animait toutes les figures. Tous ces chers petits chantaient l’Amérique d’un cœur unanime. Dans leur chant, se transformant pour moi en symbole, je vis l’expression de faits puissants qui honorent grandement la terre hospitalière où ils se produisent. Je vis la contrée au cœur magnanime, vers laquelle accourent ceux pour qui leur propre patrie est souvent inhabitable, faute de pain. Venus des régions noires qu’habitent les privations et la misère, ils ont trouvé une place au champ du travail et au soleil de la dignité humaine. Leurs enfants ont des vêtements propres, une demeure et une bonne nourriture. Ces mines florissantes l’indiquent assez. La contrée d’adoption leur a été favorable, et ils lui sont reconnaissants. Au droit d’asile est venu se joindre le droit de cité, et ils ont conçu la légitime fierté d’être citoyens de la première République du monde.

L’Amérique est une bonne mère qui non seulement est aimée passionnément par ses propres enfants, mais se fait aussi adorer par ses enfants d’adoption. Dès la deuxième génération, tous ces nouveaux arrivés et leurs descendants, sont des Américains, des hommes nouveaux.

Quand on se demande par quels organes l’Amérique résout la grosse question de l’encadrement et de l’assimilation du flot sans cesse renouvelé des émigrants, qui constitue pour elle une ressource et un grave problème tout à la fois, on est de suite frappé de l’importance de l’école publique. C’est elle le principal, le grand organe de digestion et d’assimilation. L’école est l’estomac de l’Amérique. Là viennent se rencontrer les enfants de toutes les races. Elle les prend, les traite par l’esprit large, accueillant, à la fois libéral et discipliné, sévère et bienveillant, qui est comme le tempérament de sa démocratie puissante et pacifique. Une fois imbus de cet esprit, ils sont siens, car c’est un esprit qui élève l’homme, le dignifie, lui inspire la juste fierté et l’amour de l’ensemble auquel il appartient. Et quand alors il chante l’hymne national, où tant de simple et pieux amour du pays et de son histoire se mêle si naturellement à une foi religieuse sincère et tolérante, il exprime son âme elle-même. C’est vrai. Il s’est identifié avec le drapeau étoilé: il descend des Pilgrim fathers: Washington est son ancêtre, et Lincoln est de sa race. Cela s’exprime en trois mots qui se disent là-bas avec une ardeur de conviction particulière: Je suis Américain.

Un jour, à New-York, je demandai au petit Royal Anderson, neveu de ma charmante hôtesse, Miss Louise Sullivan: «Are you a kind boy?» Il me répondit: «I am an American.» Il eût fallu le voir se rengorger en disant cela.

HIGH SCHOOLS

Dans chaque centre d’une certaine importance existe une high school, elle aussi presque toujours coéducationnelle. Elle est le degré intermédiaire entre l’école primaire et l’Université. C’est là que se prépare aux carrières pratiques la majorité de la jeunesse. En général, ces écoles sont installées en pleine ville, à proximité de tous. Pas plus que l’école primaire, elles ne comportent d’internat. On y enseigne les sciences, la littérature, les arts. Le chant y tient sa place d’honneur, comme dans toutes les écoles de la République. Les bâtiments sont vastes, bien éclairés. Le long des corridors spéciaux sont suspendues une foule de photogravures excellentes, représentant les monuments de l’antiquité, les principaux chefs-d’œuvre de l’architecture en Europe, les tableaux célèbres des grands maîtres et des reproductions en plâtre des œuvres les plus remarquables de la sculpture. Parmi toutes ces choses destinées à former le goût artistique, se remarquent aussi régulièrement les portraits des grands citoyens américains, destinés à personnifier les aspirations et l’idéal du pays, à perpétuer la mémoire des grands faits historiques. Il n’est pas rare, aussi, d’y rencontrer le buste de Napoléon. Déjà je l’avais vu dans les bureaux des négociants, sur les étagères des salons et les frontons des bibliothèques. Maintenant je le retrouvais dans les cabinets des directeurs d’école et à travers les salles de classe. Décidément, il est populaire en Amérique, et il l’est principalement à titre de self-made man. On admire en lui sa prodigieuse activité, sa marche en avant à travers les obstacles, sa destinée colossale qui le mena d’une origine obscure à la situation d’arbitre du monde. Tout cela lui donne un relief extraordinaire aux yeux de ceux qui n’ont pas, comme nous, à liquider le passé néfaste que nous a légué son autoritarisme. Quand on songe quel rôle Napoléon et ses lois ont joué dans notre enseignement, et quelles traces sa main de tyran a laissées dans notre éducation secondaire masculine, on est surpris de voir sa figure dans les libres écoles d’un pays avec l’idéal duquel la férule napoléonienne présente un si terrible contraste.