Part 7
Dans les familles, les restaurants, les chemins de fer, les nègres chargés de quelque service, me paraissaient s’en acquitter toujours avec soin et bonne humeur. On peut surtout les observer à l’aise pendant qu’ils vous cirent les souliers. L’Amérique abandonne à chacun le soin de ses souliers. Il est de règle de ne les cirer ni dans les familles, ni dans les hôtels[8]. On les met le matin, tels qu’on les a ôtés le soir, et à la première occasion on se confie aux soins d’un de ces bons nègres qui répètent par les rues: Shine! shine! Ils vous offrent un siège, fauteuil commode et souvent royal, rappelant les espèces de trônes sur lesquels vous font monter les cireurs dans la bonne ville de Lyon, et qui sont bien différents, en dignité, de la pauvre caisse offerte comme piédestal par nos commissionnaires parisiens. Si vous désirez être complètement à l’abri, vous êtes invités à pénétrer en quelque sous-sol, ou le plus souvent en un rez-de-chaussée d’hôtel. Pendant l’opération, le client, d’ordinaire pressé, lit son journal ou se livre à quelque occupation urgente. De cela, je me gardai bien. Un homme qui se fait servir doit quelque attention au frère qui lui consacre un moment ses soins. Et quels soins! Ne vous imaginez pas qu’une boîte à cirage et une brosse en représentent les seuls instruments. Et d’abord l’homme noir qui se courbe vers vos bottes ne fait pas la tête d’un individu qui va fournir une corvée quelconque. Il vous considère comme un objet sur lequel son art et sa bonne volonté vont s’exercer. Primo: nettoyage complet avec une brosse qui emporterait plutôt le cuir lui-même que d’y laisser un atome de crotte. Après cela, cirage délicat, et preste repassage avec des brosses plus douces. Puis vernissage et polissage, au moyen de chiffons de laine et de flanelle, de rudesse graduellement amoindrie. Cela coûte dix cents, cinquante centimes. Le frère noir vous renvoie avec un bon sourire, et vous partez, ayant aux pieds deux miroirs étincelants. Un bon cirage dure une semaine... s’il ne pleut pas.
[8] Je m’en voudrais cependant de ne pas raconter que dans plusieurs maisons nous avons surpris nos amis à cirer nos souliers eux-mêmes, les domestiques n’en ayant pas l’habitude.
Dans les Pullman cars, aussitôt que le train s’approche de la station où vous avez à descendre, le nègre s’empare de votre chapeau, de votre pardessus, de votre parapluie même, il les effleure avec une époussette en chiendent devant laquelle ne saurait subsister aucune poussière. Puis il s’approche de votre personne qu’il invite à se lever et, depuis le col jusqu’aux souliers, la brosse avec une impétueuse bonhomie.
En sleeping, pendant que vous dormez, le nègre veille. Préalablement, il vous a fait votre lit. Le matin, il vous réveille, en vous tapant sur l’épaule. Si le voyageur ne lui adresse pas la parole, le nègre reste muet; si vous entamez une conversation, il répond volontiers. Après avoir satisfait à vos questions, il vous en pose à son tour: échange de bons procédés.
J’ai beaucoup regardé la figure des nègres. A côté de certains types lippus, aux traits plutôt empreints d’animalité, et qui font merveilleusement pendant à nos abrutis blancs, j’ai rencontré beaucoup de physionomies éclairées, marquées de tous les signes d’une intelligence ouverte, d’une énergique spiritualité. Mais surtout j’ai souvent rencontré une expression que je n’ai jamais observée au même point chez aucun blanc, expression de fidélité, de dévouement, à laquelle la couleur noire donne un cachet spécial et dont l’impression sur mon esprit a été extraordinaire.
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A New-York, un matin, pendant que je faisais une bonne causette avec Maurice, magnifique nègre qui venait dès l’aube me sourire et me demander si je n’avais besoin de rien, j’appris, non sans surprise, que nous étions collègues. Maurice était prédicateur, chef d’une congrégation, fondateur d’une école de théologie et, à ses heures, valet de chambre; sa congrégation étant trop pauvre pour lui assurer la vie matérielle, il gagnait sa subsistance en servant.
Le cumul de ces deux fonctions de serviteur et de prédicateur pourrait bien avoir plusieurs inconvénients. Le verbe indépendant lié à une situation de subalterne! Le loisir nécessaire à l’étude, pris par des occupations ménagères! La pensée elle-même, suivant intérieurement son cours, interrompue à chaque instant par un ordre ou un coup de téléphone!
Mais ces inconvénients qui, certes, ne sont pas minces, laissent entrevoir des avantages dont le poids pourrait faire baisser la balance en leur faveur. Après tout, le prédicateur doit chercher la matière de son enseignement dans la vie encore plus que dans les livres. Il lui est moins préjudiciable de manquer d’érudition que d’expérience. Or l’expérience n’est jamais gratuite. Elle se paie fort cher, chaque fois qu’elle a une réelle valeur. La plupart d’entre nous ne sont guère disposés à l’acheter son prix. Ils ne font donc directement que les expériences pour ainsi dire imposées par la nécessité. Les obstacles et les duretés de l’existence, ses douleurs inévitables, en nous coûtant de la peine, augmentent notre faculté d’aider les autres à vivre. Mais il est des expériences d’un genre un peu spécial et qui ne se font presque jamais que par procuration. Tous les prédicateurs sont, en somme, des bourgeois. Nous trouverions contraire à leur dignité qu’il en fût autrement. Et s’ils sortent du peuple, si leurs pères furent paysans, ouvriers, ou serviteurs, ils risquent de s’embourgeoiser. Or à toutes les époques, et à la nôtre surtout, une des grandes questions que nous avons à porter en chaire est la question sociale. Cette question, que vous la regardiez par en dessus, du côté des patrons, ou par en dessous, du côté des ouvriers et des serviteurs, vous ne la voyez que sous un de ses aspects, et donc vous la voyez mal. Pour bien la comprendre, il est nécessaire de se mettre à la fois à la place des uns et des autres. Mais se mettre à la place d’un autre est une de ces opérations que l’on peut bien tenter, ou même s’imaginer d’avoir mené à bonne fin, mais qui, en somme, est du domaine de l’impossible. La meilleure volonté y rencontre des résistances insurmontables. Si la place d’un autre ne devient en toute réalité votre place personnelle, vous ne vous êtes pas complètement mis dans sa situation et ne sauriez éprouver ce qu’il éprouve. Je prends maintenant un homme équitable, ne cherchant que ce qui est juste et droit, comme doit l’être celui qui se mêle de prêcher aux autres; un homme, en outre, qui aime ses semblables, en raison de leur qualité d’hommes, et non de leur classe particulière. Cet homme est domestique, tout le long du jour. Il doit obéir à ses maîtres et il le fait. Doué de clairvoyance, il considère le train de la maison et le juge à la fois avec bienveillance et pénétration. Mais son rôle lui impose le respect préalable et le silence. Le soir, il est libre; il est même un maître, revêtu d’une grande autorité. Il parle au nom de Dieu et de l’humanité; au nom de la sagesse condensée des traditions et de l’expérience vivante du présent. Il a la parole, il dispose du champ illimité de la pensée. Si cet homme a une âme, il est armé, comme nul autre, pour dire des choses pratiques que l’on puisse penser et s’assimiler. Il opère avec des réalités. On sent qu’il connaît le dessus et le dessous des questions, parce qu’il a vécu et vit journellement les deux. Et on ne dira jamais dans quelle forme de son activité il est le plus intéressant, si c’est en qualité de prédicateur valet de chambre, ou de valet de chambre prédicateur. Certes chacun de ces deux hommes a fort besoin de l’autre. Je suis convaincu que le monde avancerait mieux, si les grandes questions ne se débattaient pas, en général, comme par dessus un fossé, entre gens qui ne sont renseignés que sur un des côtés. La vie sociale aurait tout à gagner par la création de traits-d’union humains, en qui vit la compréhension cordiale et profonde, le jugement équitable sur la situation, les droits et les devoirs des deux partis en question. Nous avons généralement deux fractions sociales dont les intérêts semblent opposés: entre elles surgissent des intermédiaires qui, le plus souvent, sont ignorants de l’une des fractions, à moins qu’ils ne soient de simples excitateurs exploitant les deux antagonistes à leur profit. Je voudrais des hommes, aimant et appréciant les deux, et comprenant que les deux doivent ne faire dans le fond qu’un seul.
Une situation contradictoire comme celle du collègue noir que j’eus l’avantage de connaître, pour douloureuse et émotionnante qu’elle soit, peut donc se transformer en une source de progrès humain, à condition que celui qui la subit, s’élève au-dessus de ses avatars momentanés et, sous la livrée de domestique comme dans la chaire, demeure avant tout un homme.
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L’occasion de parler à des auditoires nègres, considérée par moi comme un privilège, me fut accordée à Philadelphie, par deux fois. C’étaient des assemblées où se mêlaient tous les âges. Sur les tribunes, une foule d’enfants. Les cantiques furent exécutés avec un entrain merveilleux. Ils adorent tous le chant, et plusieurs arrivent à un rare développement musical. Assis sur la plate-forme, où m’avaient accompagné plusieurs pasteurs nègres et John Wanamaker, je croyais rêver. Des petites têtes crépues qui chantaient de si bon cœur, mes regards se tournaient vers l’auditoire adulte. L’hymne montait, nourri, plein d’âme. Il y avait de la sympathie dans l’air, et du bon accueil. Rarement je me suis senti plus heureux de prêter ma voix à ces vieilles vérités que l’Évangile a frappées à l’ineffaçable effigie de l’universelle humanité. Il me paraissait grand d’une grandeur nouvelle, puisqu’il me servait, sur l’heure, de parfait trait d’union avec les hommes d’une race jusqu’alors inconnue pour moi et, dès le premier instant, l’étincelle heureuse, le courant de vie supérieure que produit le contact des cœurs, se produisirent avec une force toute spontanée. Mon discours terminé, je m’assis, et tous les regards se tournèrent vers John Wanamaker. «Puisque vous êtes parmi nous, lui dit le pasteur de l’Église, permettez-nous de vous exposer quelques desiderata.» Et il lui parla de services, que dans sa situation de négociant, occupant beaucoup de monde, il pourrait rendre à ses paroissiens, en leur offrant du travail et des places. Dans une partie du discours de ce pasteur, on sentait percer les sentiments pénibles qui remplissent le cœur des noirs devant certaines hostilités opiniâtres et certains préjugés de race.
John Wanamaker profita, avec une visible satisfaction, de l’excellente occasion qui s’offrait à lui d’exprimer sa sympathie aux frères noirs. «Quand vous aurez à faire à moi et à ceux, très nombreux en ce pays, qui pensent comme moi, et vous portent un grand intérêt, dites-vous bien ceci: il n’y a pas là de question de race, ni de face, ni de place, mais purement une question de grâce, c’est-à-dire d’aptitudes et de capacités. Vous serez toujours les bienvenus pour occuper une fonction. Mais le tout n’est pas d’avoir la place, il faut la bien remplir. Si, à l’essai, nous nous apercevons que vous avez demandé une situation où vous êtes incapables de vous maintenir avec succès, nous sommes obligés de vous renvoyer comme un vulgaire blanc. Dans ce cas, quelques-uns d’entre vous diront que c’est la couleur de leur face qui leur a fait perdre la place. Non, ils se trompent; ils avaient eu trop d’ambition. Étant montés trop haut, il leur faut redescendre. Nous vous sommes sympathiques, ayez confiance. Et s’il arrivait qu’une injustice se commît envers l’un de vous, soyez certains que nous découragerions celui qui, sous nos ordres et dans la limite de notre influence, aurait osé manquer, à l’égard de l’un des vôtres, de respect ou d’équité.»
De telles paroles sont l’expression même du sentiment le plus profond. A distance, sur la foi d’articles de journaux, relatant des faits particulièrement odieux, où le préjugé de race s’étale dans sa laideur entière, nous croyons que les noirs et les blancs, sur toute la surface des États-Unis, sont entièrement séparés et ne se mêlent ni ne se rencontrent, même dans les endroits publics, comme les théâtres, les concerts, les églises, les tramways, les chemins de fer et surtout les hôtels. Il y a à cela beaucoup d’exagération. Une foule d’Américains, non seulement ne méprisent ni ne haïssent les nègres, mais se dévouent à leur cause et leur prouvent leur sympathie par tous les moyens. Ces hommes ne se dissimulent pas les difficultés de ce qu’on appelle la question nègre. Mais ils ont un principe très juste en même temps que très judicieux: Plus les questions sont difficiles, plus il faut concentrer de bonne volonté sur leur solution.
Je m’estime heureux d’avoir rencontré un grand nombre de ces hommes, parmi lesquels je nommerai en particulier Mr Robert C. Ogden, de New-York.
Mr Ogden, associé de John Wanamaker, se trouve à la tête du grand magasin que ce dernier possède à New-York. Très absorbé par des affaires colossales, il n’en est pas moins constamment occupé d’œuvres sociales. C’est un de ces hommes, nombreux en Amérique, qui font le plus grand honneur à leur pays. Les affaires, pour eux, sont une fonction sociale. Si elles leur procurent la fortune, la fortune en leur main est un levier pour le bien. Mr Robert C. Ogden s’occupe beaucoup des nègres, en particulier de Hampdenschool, établissement créé et dirigé jadis par le général Armstrong, qui fut le père spirituel de Booker T. Washington. Pendant de longs moments, dans son cabinet de Broadway, Mr Ogden me renseigna sur l’œuvre éducative parmi les noirs, mettant entre mes mains une foule d’ouvrages qui traitent de la question. Non seulement on sent que, en sa qualité de Président du comité de Hampdenschool, il s’intéresse à la maison, personnellement, mais cet intérêt, visiblement, le touche aux entrailles mêmes. Quand il parle des noirs, ses yeux se mouillent. Et cependant c’est un homme fort, d’une taille plus qu’ordinaire et doué d’un grand sang-froid.
Par lui, je fus mis personnellement en rapports avec Booker T. Washington, l’un des hommes que j’étais le plus impatient de rencontrer, dont je me suis senti honoré de toucher la main et dont je me promets bien d’aller plus tard visiter l’école à Tusgegee, dans le Sud. Cette fois, je dus me borner à faire une conférence au profit de Hampdenschool. Organisée par Mr Ogden, cette conférence eut lieu dans la vaste maison, due comme tant d’autres à la générosité universellement connue de Mr Andrew Carnegie, et qui se nomme, en raison de cette origine, Carnegie-Hall.
On avait envoyé de Virginie huit élèves de l’école, entre 20 et 25 ans, afin de chanter devant le public, avant et après la conférence.
Comme on nous présenta les uns aux autres, quelques minutes avant le début, je leur dis, dans le cabinet où nous attendions l’heure de commencer: «Chers amis, si vous voulez me faire un immense plaisir, chantez-moi un morceau dès maintenant.» Immédiatement ils se rangèrent et entonnèrent un double quatuor. Alors il me sembla que le parquet vibrait et que le son magnifique de leurs voix me montait à travers les os et courait dans mes moelles. Jamais je n’ai entendu cette ampleur de basse sortir de poitrines humaines. C’était un orgue vivant.
Quelques instants plus tard, ils se firent entendre dans la grande salle, où ils donnèrent entre autres des mélodies telles que leurs pères en chantaient dans les plantations, du temps de l’esclavage. A travers la mélancolie de ces complaintes, la détresse humaine s’exprime en accents si douloureux et si vrais qu’on oublie presque la musique pour ne penser qu’aux situations dont elle est l’écho.
Je ne suis pas documenté pour aborder le problème nègre. C’est une grande montagne qui pèse sur la conscience des États-Unis. Mais ce qui me rassure, c’est qu’aucune question, quelle qu’elle soit, surgissant dans les limites de la destinée d’une nation, n’est au-dessus des forces de cette nation, si tant est qu’elle est abordée avec tous les moyens de bon sens, de clairvoyance pratique d’une part, et d’autre part, avec équité, bienveillance véritable et fraternelle bonté. Or, de ces qualités pratiques et de ces qualités de cœur, l’Amérique tient en réserve des provisions intarissables. Aucun obstacle, aucune difficulté, aucune fatalité du sang ne prévaudra contre elles.
En attendant, je m’estime heureux de connaître l’homme dont le nom, aujourd’hui, personnifie les espérances comme les charges des frères noirs, l’homme vers qui, de tous les points du territoire américain et du monde, vont les sympathies que nous leur vouons: j’ai nommé Booker T. Washington. Je noterai ici un fait mémorable entre tous et qui doit être conservé.
Le soir du 7 octobre 1904, nous étions réunis dans un banquet final, dernier acte du Congrès de la Paix, de Boston. Six cents convives de tous les États de la République, de tous les pays du monde, se trouvaient à table, dans une salle de fêtes. Nous étions assis, tous ceux qui devaient prendre la parole dans la soirée, à une table spéciale, d’où les orateurs seraient aisément aperçus. Booker Washington était à trois places de moi. Quand vint son tour de parler et qu’il se leva, toute l’immense salle, comme mue par un même sentiment spontané, se leva, afin de lui rendre un hommage unique, un hommage qui, à ce moment, par la qualité des délégués réunis là, devenait une manifestation universelle de toute la Terre civilisée et pacifique.
Booker Washington est un homme de taille moyenne, trapu, à la figure énergique. Quand il se lève pour parler, on sent qu’il porte sur ses épaules le fardeau de sa race. Sa parole est claironnante, chaude, et va droit au but. Il est éloquent, de cette éloquence supérieure qu’inspirent le courage, la sincérité, l’absolu dévouement à une cause. Images parlantes, geste sobre, modération persuasive. On sent que cet homme est une voix au service d’un principe.
Après certaines phrases où il met son énergie totale, quand il ferme la bouche, qu’il a puissante, décidée, on sent à quel point ce qu’il vient de dire est positif et inattaquable. Le geste de son large menton, joint à l’éclair de ses yeux, rappelle alors la parole magnifique de Luther: _Das Wort sie sollen lassen stahn!_
TRAVAIL, ARGENT, AFFAIRES
Le travail atteint en Amérique une intensité extraordinaire. On a travaillé beaucoup, un peu partout, depuis un siècle, et plus qu’on n’avait jamais travaillé dans l’histoire du monde. La construction seule des chemins de fer modernes a remué tant de terre, produit tant de fer et de matériel roulant, exigé l’extraction du sol de tant de houille, que l’ouvrage des dix siècles précédents ne suffirait pas à remplacer le labeur accompli. Dans cet effort de la civilisation, l’Amérique tient le record. Il faut ajouter que nulle part le travail n’est plus honoré que chez elle. Par lui, un homme peut arriver à tout. Et ce sont les hommes, fils de leurs œuvres, qui occupent la première place dans l’opinion générale.
Le travail a produit dans ce pays de grandes richesses, et en produit encore tous les jours, surtout là où un territoire encore neuf se transforme rapidement en une contrée peuplée et industrieuse. Et, certes, la richesse est estimée; l’argent est l’objet d’un respect général. Disons même que le désir d’en acquérir anime une grande partie de la population, et que l’orgueil des grosses bourses et la gloire de ceux qui les possèdent, dédaignent ceux qui n’ont pas su réussir. C’est là un des côtés sombres de l’Amérique, côté antidémocratique et non sans danger pour l’avenir. Mais c’est un inconvénient qui lui est commun avec d’autres nations et qu’elle rachète d’autre part par des qualités que toutes les nations sont loin de posséder. En général, si ce pays a des tares ou des défauts, nul ne les connaît mieux que lui-même, et c’est avec un scrupule et une persévérance rares qu’il s’attache à les combattre. Ainsi les excès auxquels peut conduire la puissance de l’argent y ont de fort sérieux contrepoids.
En premier lieu, par une excellente habitude qu’adoptent une quantité de gens arrivés aux grandes fortunes, la générosité s’efforce de payer la dette de la richesse. Une fois considéré par ses détenteurs comme un instrument de puissance pour le bien, cet instrument s’exerce de tant de façons, que tout homme juste est obligé de s’incliner avec respect. Les exemples sont nombreux, d’hommes qui administrent leurs biens comme un dépôt de confiance dû au travail de tous, et remis en leurs mains afin de servir à l’intérêt de tous. Ceux-là voient dans la fortune une fonction sociale qui engage au plus haut point leur responsabilité. Il suffit de la connaître un peu dans la personne de ses citoyens les plus riches pour ne plus pouvoir admettre que l’Amérique soit équitablement caractérisée, quand on l’a surnommée le pays du roi dollar. Si elle a ses accapareurs d’or, ses égoïstes gavés, ses corrupteurs qui prétendent gouverner en achetant les consciences, elle a aussi élevé à la hauteur d’un principe le devoir de bien employer son argent. Beaucoup de ses citoyens les plus en évidence par leur situation matérielle, vivent personnellement sans faste et ne se sentiraient pas le droit de faire, pour eux ou leurs enfants, des dépenses exagérées. Ils se savent, en un mot, responsables de l’emploi de leurs biens, soit devant Dieu, soit devant les hommes, et se trouvent par conséquent à l’abri de cette tentation funeste qui vient aux êtres sans «_self control_», du fait qu’ils peuvent se payer tout ce qu’ils désirent.
Mais ce qui, à mon avis, contrebalance encore, dans cette génération, l’influence néfaste et démoralisatrice des trop grandes fortunes accumulées dans les mains d’un seul, est le fait qu’en Amérique, tout le monde travaille, et les plus riches souvent plus que les autres. Quelques-uns d’entre eux se réduisent, par conscience, au rôle de véritables esclaves, au point que je ne voudrais pas changer avec eux. Mais c’est pour cela même qu’ils méritent d’être respectés et admirés. Il y a une forme très noble de l’abnégation, dans cette façon d’être l’esclave de son devoir d’homme riche.
Pour tout dire, l’oisiveté n’a pas encore acquis son droit de cité, ni surtout son droit au grand soleil. Dans les vieilles sociétés une certaine aristocratie, trop souvent dégénérée, a, depuis de longues générations, perdu l’habitude de travailler, et l’opinion publique y est si bien influencée par l’existence de cette haute et brillante collection d’oisifs, qu’elle considère comme un signe de noblesse le fait qu’on n’a pas besoin de travailler pour vivre. Plus une fortune est loin de sa source, le travail, plus elle est vieille, plus les générations, en passant, se sont habituées à la trouver dans leur berceau, et plus elle semble avoir de quartiers de noblesse. Il arrive ainsi que des classes, en somme parasites, se considèrent comme la fine fleur sociale. A l’abri de cette superstition, les inutiles ont beau jeu, et quiconque peut se créer une vie d’oisif se sent un peu de la race des privilégiés. A la longue, il se développe un état d’esprit démoralisant qui tend à considérer le travail comme une servitude et un amoindrissement de dignité.