Vers le cœur de l'Amérique

Part 6

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La puissance par excellence, celle dont toutes les manifestations de la substance en activité, les plus amples déploiements de vigueur créatrice, les plus subtiles énergies comme les plus formidables explosions dévastatrices ne sont que de lointains symboles, c’est l’Esprit. La traduction humaine de l’Esprit c’est la Parole, le Verbe. Le Verbe est sacré. Que personne ne touche à sa liberté! Et le Verbe par excellence, la Parole, ce qu’il a été dit et pensé de meilleur dans le monde où nous sommes, c’est la Bible. En détail, à la naissance de chaque parcelle qui la compose, comme en son ensemble, ce Verbe a subi bien des assauts. On a lutté contre lui avec toutes les armes dont disposent la ruse et la violence. Mais ses plus grands ennemis n’ont pas été les antagonistes profanes, ce sont les amis maladroits, ceux qui essaient de le domestiquer dans leurs sacristies. La Bible est comme les aigles; il faut lui laisser le libre déploiement de ses ailes. Laissez le Verbe voler et sonner en liberté, et il vous délivrera. C’est le plus hardi, le plus neuf, le plus croyant de tous nos héritages, et en même temps le moins tyrannique et le moins intolérant.

Il y a dans ce livre des multitudes de morts qui sont vivants et qui aspirent à parler aux vivants qui sont morts. Il sera toujours le livre merveilleux de toutes les alliances par lesquelles nous sommes forts, anciennes alliances et alliances nouvelles.

Le meilleur souhait qu’on puisse faire à l’Amérique, c’est qu’elle reste capable de comprendre et d’aimer ce livre et son incommensurable Esprit, afin que, de la vieille et vivace souche des Prophètes et de l’Évangile, des rejetons toujours frais s’élancent à chaque génération qui refleurit.

Et puisque nous sommes sur ce chapitre de la Bible, laissez-moi tracer, en finissant, un parallèle entre deux façons fort différentes de se servir des Écritures.

Pour les uns, la Bible est un arsenal où sont conservées des armes pour assaillir le prochain. Depuis la hache de pierre et la flèche empoisonnée, jusqu’aux explosifs qui rappellent les torpilles, tous les engins de destruction s’y trouvent accumulés. Les sectes et les Églises ont largement puisé dans cette collection. En parcourant la Bible à ce point de vue-là, on pourrait indiquer les passages par lesquels on pourfendit telle doctrine, étrangla telle hérésie. Les champs de bataille, les places d’exécution et de massacres y sont marquées exactement.

Mais la Bible n’a pas été faite pour nous exterminer les uns les autres. Ceux qui l’emploient ainsi, commettent le crime d’abus que l’on peut toujours commettre, en détournant les meilleures choses de leur usage naturel.

Il existe fort heureusement une autre méthode considérant la Bible comme une provision de puissance réconfortante, de clarté d’âme et de tendresse. Pour elle, ces pages antiques rappellent des bienfaits sans nombre. Ici, les malheureux, depuis des siècles, sont venus se réfugier dans les hautes retraites. Là, les courages abattus ont trouvé de quoi se restaurer. Ailleurs, les cœurs torturés par le souvenir des fautes ont trouvé le pardon. Et le livre est riche non seulement de ses propres ressources, mais de tout l’immense capital du bien qu’il a fait.

Cette dernière façon de comprendre les Écritures est de plus en plus largement pratiquée aux États-Unis.

CHEZ LES QUAKERS

Parmi tous les éléments, si divers, de la population américaine, dont l’accueil demeure gravé dans mon souvenir, je dois une mention particulière à la «Société des Amis». C’est surtout à Philadelphie, la ville de Penn, que ses fils, encore aujourd’hui, sont nombreux. Peuple de rude et vigoureuse simplicité, plein de mépris pour le mensonge des conventions et les prescriptions formalistes, les Amis, de longue date, prêchent et cultivent la «Vie Simple». C’est leur idéal. Une vive sympathie les portait donc vers mes idées. Ils y reconnaissaient leur esprit et leurs aspirations séculaires. De mon côté, voici des années que j’avais le désir de les voir. Il m’était arrivé, le long de ma carrière, de fréquenter quelques personnes pratiquant la religion sous cette forme laïque, large et vraiment humaine, et la droiture de leur conscience, leur bonté sans phrases, m’avaient fait une impression extraordinaire. Rien ne conquiert mon âme comme l’absence de prétentions, de circonlocutions et de compliments. Les Quakers ont si bien rompu avec tout formalisme qu’on pourrait presque les trouver formalistes par excès de simplicité. Ainsi, n’est-il pas admis qu’on invite quelqu’un à leurs meetings. Je n’y fus donc en aucune façon invité. Et j’eusse été pour toujours privé du plaisir de m’y rendre, si j’avais attendu qu’on m’y engageât. Il se trouva, comme par hasard, quelqu’un qui me persuada que je devais y aller tout bonnement.

Donc, j’y allai, et personne ne parut y prendre garde.

Dans le local, rien que des bancs. Pas d’orgue, pas de chant, pas d’images. Les fenêtres sont placées de telle sorte qu’elles éclairent la salle très discrètement. Mais on ne peut pas voir ce qui se passe au dehors. Tous les Amis sont laïques, ils n’ont pas de pasteurs. Quand ils se réunissent, chacun prend place en silence, sans s’occuper des voisins. Personne ne regarde autour de soi. N’importe quel visiteur survient, nul ne paraît s’en soucier. Tout le monde reste dans une apparente indifférence. On dirait que les «Amis» ont pris aux vieux stoïciens leur: nil mirari.

L’assemblée commence par se taire. Ni lecture liturgique, ni chant; on ne dit rien, on pense. Les figures sont caractéristiques, sérieuses et bienveillantes. Un grand calme et une inspiration pacifique domine tout. Jamais je n’ai mieux compris ce que dit le silence d’une assemblée qui, tout entière, pense et se recueille. Si personne ne trouve un motif suffisant pour rompre ce silence, l’assemblée se retire comme elle était venue, une fois le temps raisonnable d’un meeting écoulé. Il ne viendrait à l’esprit d’aucun assistant de regretter qu’on n’ait point parlé. Les Arabes, dit-on, se méfient des gens loquaces et honorent les silencieux. Les Quakers, en ce point, sont Arabes.

Il me parut évident toutefois que pour moi, venir et repartir silencieusement, serait une faute contre les principes des «Amis», qui consistent à faire ce que l’Esprit nous engage à faire. L’Esprit m’incitait à leur parler. Comme j’avais bien des choses à leur dire, je me levai et parlai de mon banc. Un certain nombre d’hommes et de femmes me répondirent brièvement. Après le meeting, un grand nombre de personnes vinrent causer avec moi, me tutoyant selon leur habitude: «J’ai lu ton livre». «Je suis content de te rencontrer.»

Chez eux, les Amis sont absolument délicieux. Leur calme fait tant de bien aux âmes de ce temps agité. Je ne me suis pas lassé de contempler la bonne figure à la fois virile et pacifiée de quelques-uns d’entre eux. Un certain vieillard surtout me frappa par la profondeur et la beauté de ses yeux bleus. J’y sentais comme un reflet de la paix divine. Ne rien craindre, ne pas se tourmenter, ne pas se troubler ni se presser: agir avec bon sens, tranquillité et confiance en Dieu, voilà une grande partie de leurs principes. Un autre, c’est de respecter l’esprit en chaque homme. Personne n’a une semblable vénération pour la conscience, et ne montre plus de délicatesse à respecter son intégrité. Pas d’autoritarisme, pas de contrainte. Toute individualité est sacrée en son originalité. Jamais nous n’avons à nous substituer à la conscience d’un autre, pour amener des actes par lesquels il n’est que notre instrument.

On ne peut pas juger des «Amis» par leur nombre aujourd’hui assez limité, ni par leur surface et la place qu’ils prennent dans le monde. Comme ils sont modestes et méprisent la gloire bruyante, ils ne soignent pas la réclame. Il faut donc un certain temps pour se rendre compte de leur valeur comme principe actif dans la société présente.

De fait, par leur honnêteté, leur laborieuse simplicité, leur esprit de contentement et d’ordre, ils se sont créé, de longue date, une place extraordinaire. Plusieurs des plus grandes affaires du pays sont, de père en fils, entre leurs mains. Ce sont des hommes d’affaires scrupuleux et intelligents. Beaucoup d’entre eux ont de grandes fortunes, mais ils n’en font point étalage, et leur générosité discrète honore grandement leur caractère.

Plusieurs des meilleures écoles de Philadelphie et des environs sont entre leurs mains. Dans certaines de ces écoles se trouvent exclusivement des enfants d’Amis. Ailleurs, les Quakers sont éducateurs pour le compte du public.

Beaucoup de besogne et peu de bruit, telle semble être la devise de ces éducateurs. Leur calme est à lui seul une puissance éducative. Rien ne vaut un maître qui ne s’étonne de rien et garde la même humeur tout le long des jours, surtout si cette humeur est invariablement accommodante. Vous ne verrez pas ce personnel enseignant rivaliser de sourires et de chatteries pour la jeunesse. Pas du tout: ils sont tout simplement bons, d’une bonté égale. Une trop démonstrative bonté est un soleil qui alterne facilement avec les bourrasques. C’est parfois de la nervosité souriante, et des nerfs, en éducation, il n’en faut pas.

Bien souvent, en passant par ces tranquilles retraites de l’éducation, un regret s’éveillait en moi, de n’être pas enfant. J’eusse été heureux de partager la vie dont je voyais ici l’organisation, une vie normale, vraiment humaine, et pénétrée, sans ostentation aucune, d’un parfum spirituel qui rappelle les senteurs forestières plutôt que l’encens des sacristies. Ces braves gens ont la pudeur de la religion. Ils l’ont partout présente et nulle part affichée. Leur langage est aussi naturel, aussi exempt que possible de toute pieuse formalité.

Ils aiment les enfants qui sont l’avenir, et savent comment les traiter, sans les gâter ni les opprimer. Ils aiment les morts qui sont le souvenir, et savent les honorer sans empiéter sur les droits de la vie.

Tandis que dans le préau de «Friends select school», à Philadelphie, je voyais filles et garçons jouer et s’amuser, je me promenais dans un terrain voisin, le long d’un vieux mur ensoleillé, garni de buissons, où de petites fauvettes se lustraient les plumes. Là-haut, sur la tour de l’Hôtel de Ville de Philadelphie, la statue colossale de Penn semblait veiller sur la cité, ses parcs, ses deux fleuves, son port toujours en travail de vaisseaux. L’activité de la ville immense battait alentour dans ses vigoureuses artères. Tout à coup, de mon pied, je heurte une pierre de la taille d’une brique. Sur la pierre était un nom, un des grands noms des «Amis d’Amérique». Je regardai plus attentivement, et je vis d’autres pierres et d’autres noms, juste à la hauteur de l’herbe fauchée. C’était un vieux cimetière. Ils dormaient donc là, les os de ces vaillants pionniers, dont plusieurs avaient tant contribué à bâtir l’Amérique. Ils dormaient là, ces pacifiques qui, de tout temps, avaient subi des persécutions, parce qu’ils voulaient la paix obstinément. Je pensai à leur esprit de sacrifice, à leur foi tranquille, à cet héroïsme presque surhumain qui marque certains épisodes de leur vieille histoire, à leur patience invincible qui rendait leur résistance à toute tyrannie semblable à celle de l’irréductible caillou qu’aucun rouleau ne parvient à écraser. Les cris de joie des enfants vibraient dans mes oreilles, et la poussière des morts tressaillait sous mes pas. Je me sentis parcouru par une impression électrisante de belle et large vie où la fraîcheur matinale s’allie à la solidité traditionnelle. Et sur les tombes des chers anciens je priais pour leur postérité aux regards ouverts, aux joues florissantes, pendant que sur les ailes de la brise et les rayons du soleil m’arrivait un salut mystérieux du Père invisible en qui se joignent et se tiennent les générations.

HOTE D’ISRAEL

Pendant la dernière semaine de mon séjour à New-York, je reçus un mot du Rev. Dr Blum, rabbin, d’origine alsacienne, me demandant un rendez-vous. Nous nous vîmes le lendemain. C’était un vendredi.--Vous avez beaucoup d’amis en Israël, me dit M. Blum, et une quantité de ceux qui ont lu vos livres seraient contents de vous voir; viendriez-vous à la synagogue pour les rencontrer?

Je lui répondis que rien ne pourrait me faire un plus grand plaisir. Il courut informer le Dr Silvermann, le distingué rabbin de Tempel Emmanuel. Tous deux vinrent ensemble m’inviter à assister aux offices du lendemain, samedi.

Note fut prise du rendez-vous, et une grande joie spirituelle était par moi ressentie à l’idée d’aller célébrer un culte avec les descendants des vieux Prophètes, les fils de la race à qui le monde doit Jésus-Christ et les plus purs trésors de son patrimoine religieux. Je me rappelai tous les chers amis juifs de Paris, et particulièrement une maison qui m’est, entre toutes, près du cœur et où depuis des années, de par la volonté d’une bonne grand’mère qui n’est plus, j’ai été fraternellement associé aux solennités familiales de la fête de Pâques. Une telle invitation s’étendant à un _infidèle_ (pour parler en style orthodoxe), n’était, certes, conforme à aucune règle officielle, mais elle partait d’un si bon esprit, était acceptée avec un cœur si chaud, qu’il m’a toujours semblé qu’un peu d’avenir meilleur était en germe dans l’hospitalité exercée autour de cette table pascale où planent de si vieilles et si vénérables traditions. Je n’ai jamais pu oublier que Jésus a institué le repas de l’alliance nouvelle et mondiale, à la table même où il venait de manger le repas de l’ancienne alliance.

--Voyez, m’avaient dit ces amis, lors de mon départ, ce que font dans le domaine religieux, moral, social, éducationnel, les Juifs américains, et racontez-le-nous en revenant.

Déjà j’avais, au Congrès universel de la Paix de Boston, entendu les discours de rabbins, tels que le Rev. Dr Henry Berkowitz, qui resteront parmi les expressions les plus hautes des sentiments qui se manifestèrent en ces séances mémorables.

J’avais fait, à Pittsbourg, la connaissance du jeune rédacteur du «Jewish Criterion», organe des Juifs progressistes, le rabbin Léonard Levy. C’était à l’occasion d’un congrès des écoles du dimanche, de Pensylvanie. Le rabbin ayant, lui aussi, son école du dimanche, s’intéressait aux questions traitées. Non seulement il siégea sur l’estrade parmi les pasteurs et les organisateurs des réunions, mais un appel de fonds ayant été fait séance tenante pour certaines écoles du dimanche protestantes dans les campagnes, il donna une généreuse souscription personnelle. Le soir, dans sa synagogue de Rodeph Shalom, nous tenions un «peace meeting». Sur l’estrade, fraternellement réunis, siégeaient des représentants des divers cultes protestants et catholique. A Chicago, quelques jours plus tard, Sinaï Tempel, la vaste synagogue du rabbin Hirsch, avait eu une réunion analogue. Et nous avions tous senti que si jamais la paix devait habiter ce monde, il faudrait que les religions abdiquassent leurs vieilles querelles et le scandale de leurs exclusions antifraternelles, pour donner aux peuples l’exemple de leur entente cordiale et de leur conversion sincère à un sanctuaire supérieur où, de toutes les diversités, se crée l’Unité.

Tous ces souvenirs se réunissaient dans ma mémoire, pendant que j’attendais l’heure d’aller à Tempel Emmanuel, superbe lieu de réunion d’une grande Communauté juive libérale. A l’heure du service, le Président, Mr Seligmann, vieillard octogénaire, et plusieurs autres membres du comité se trouvaient réunis dans la sacristie, en présence du Dr Silvermann.

Nous montâmes sur l’estrade, et le service commença par les chants et prières liturgiques, présentation de la Thorah, etc. Je remarquai que personne ne gardait le chapeau sur la tête, et que la plus grande partie des chants et prières étaient en langue vulgaire.

Le Dr Silvermann fit un sermon sur la «Vie Simple», et la simplicité dans les croyances, comparant une dogmatique trop compliquée à l’armure de Saül, sous laquelle le jeune David étouffait en s’écriant: «Je ne peux pas marcher avec toutes ces choses.» Puis, abrégeant à dessein son allocution, il me présenta à ses auditeurs comme un hôte et me pria, le plus courtoisement du monde, de prendre sa place pour leur parler.

Un si cordial accueil fut fait à mon discours, et des sentiments d’une sympathie si fraternelle se manifestèrent ensuite, qu’il fut impossible de ne pas accepter une deuxième invitation, plus longuement préparée, et devant offrir à un plus grand nombre de membres de la Communauté, l’occasion de s’assembler[7].

[7] Une des personnes que je vis ce jour-là, est Mme veuve Simon Borg, enlevée, depuis, à l’affection de ses sept enfants. C’était une femme d’élite, consacrant sa vie à faire le bien. Dans les conversations que j’eus avec elle, je constatai tant de courage à supporter les misères de la vie, et tant de foi vaillante unie à une si large compréhension des croyances d’autrui, que je garderai d’elle le plus édifiant souvenir.

Hélas! il ne me restait plus de temps libre, et nous dûmes nous donner rendez-vous pour le dernier soir de mon séjour, vers les dix heures. Je faisais, ce soir-là, une conférence pour la branche française de l’Union chrétienne de Jeunes Gens. A l’issue de cette conférence, quand les rabbins Blum et Silvermann m’amenèrent à la synagogue, une foule de deux mille cinq cents auditeurs s’y pressaient. Ils venaient de passer une heure à entendre de la musique, et un rapport sur une «Fraternité, Brotherhood». C’est ainsi qu’on appelle en Amérique les «mutualités» à base religieuse.

Le public, au premier regard jeté autour de moi, me parut animé d’une sympathie absolue. C’était l’âme hospitalière du vieil Israël qui rayonnait sur toutes ces figures. Quand je songeai à tout ce que ce peuple a fait et souffert, une émotion intense s’empara de moi. L’antiquité prodigieuse de leur vieille tradition frappa ma pensée. Je m’inclinais en esprit devant plus de trois mille ans d’histoire, couronnés à l’horizon lointain par les pics géants du Prophétisme.

Je choisis un texte dans le Prophète Malachie, et pour rendre hommage à la pensée si large qui inspirait l’hospitalité religieuse dont je jouissais, je prononçai les paroles de ce texte en hébreu. La première était: «N’avons-nous pas tous un même père? N’est-ce pas un seul Dieu qui nous a créés?» La deuxième était: «Il ramènera le cœur des pères à leurs enfants, et le cœur des enfants à leurs pères».

Cette parole est la dernière de l’ancien Testament. Elle pourrait servir de formule à la vie normale dans tous les domaines humains. Les «_Pères_» c’est la tradition; les «_enfants_» ce sont les temps nouveaux. Il ne saurait y avoir ni cohésion historique, ni solidité véritable dans l’édifice national, social ou religieux, sans le concours harmonieux de ces deux forces du _Souvenir_ et de l’_Avenir_. Deux paroles constituent la mentalité supérieure où toutes les énergies salutaires se marient: «Rappelle-toi!» et «En avant!». J’essayai de tirer de cette grande parole quelques-unes des vérités qu’elle contient, et de faire voir en quels termes heureux elle décrit la respectueuse indépendance qui est l’inspiration même de toute liberté féconde. Et puis je terminai à peu près sur l’ordre d’idées que voici: «Nos Pères, les Pères de tout l’Occident religieux, c’est vous, ce sont vos Prophètes, avant-coureurs d’une marche si prodigieuse, que, malgré leur éloignement dans le vénérable passé, ils indiquent encore aujourd’hui les routes de l’Avenir. Nous autres, nous sommes les enfants. Si jamais le cœur des enfants se détournait des pères, ce serait l’ingratitude et le désastre. Aussi, quiconque sait ce que le monde religieux vous doit, ne prononce qu’avec vénération le nom d’Israël.

Mais si vous êtes les Pères, et si tout respect, tout filial honneur vous doit être rendu par nous, ne devez-vous pas aussi reconnaître vos enfants? Le vieux tronc d’Isaï est solidaire avec la famille nouvelle, dont la parole prophétique marqua d’avance les destinées, dans le passage si rayonnant d’avenir et d’espérance, où il est dit: «_Un rejeton sortira de la souche de Jessé_». Jamais je ne l’ai senti avec plus de force que ce soir. Nous avons tous à méditer sur l’esprit large et magnanime qui souffle à travers ce beau texte, afin de nous mettre à l’unisson de ses intentions. Alors nous ferons se rencontrer en une collaboration féconde, l’Ancien Testament et le Nouveau. Ils s’appellent et s’éclairent l’un l’autre et ne sont jamais plus grands que reliés sous la même couverture».

On a toujours raison de cultiver l’idéal et l’espérance, même au sein d’un milieu terre à terre qui vous traiterait d’utopiste. Quelques années auparavant, dans mon livre «_l’Ami_», sous le titre de «Haute Église», j’avais formulé le vœu que les diverses familles religieuses, tout en cultivant chacune sa province de croyances particulières, se rencontrassent sur le terrain d’une sereine et bienveillante hospitalité et qu’on s’invitât d’Église à Église comme de maison à maison. Que de sourires cette page naïve avait provoqués parmi les sages de ce monde! Le soir de Tempel Emmanuel, je compris que nous n’étions pas si loin qu’il pouvait sembler, de ces agapes spirituelles entre hommes de milieux religieux différents. Et je me promis de ne jamais négliger une occasion de rendre possibles ces rendez-vous mutuellement si bienfaisants.

Il était plus de onze heures du soir quand nous sortîmes de cette bonne maison, où les cœurs venaient de se sentir si près les uns des autres. Mais il n’y a pas d’heure tardive qui ne soit bonne encore pour bien faire. Les amis de la synagogue m’amenèrent donc à un de leurs cercles où un souper cordial nous réunit quelques moments encore. Autour de la table étaient assis des membres éminents de la synagogue. Le banquier Seligmann, Président; le docteur Silvermann et quelques-uns de ses collègues à l’Encyclopédie des sciences juives, qui sera un des plus intéressants monuments d’histoire édifiés par notre temps; M. Levysson, connu par ses libéralités aux universités et œuvres d’intérêt général; des professeurs, des instituteurs.

Des speechs furent échangés. Celui qui m’intéressa le plus fut fait par un instituteur, ayant son école dans _Eastend_, parmi la population juive très dense groupée là, et sans cesse grossie par les expulsions européennes. Cette population crée aux Israélites américains un problème colossal. Dans la réponse que M. Levysson fit à l’instituteur, je compris que la bonne volonté de ces hommes de bien était à la hauteur des devoirs les plus exorbitants. Ils se sentent responsables de ces milliers de frères infortunés, arrachés à leur pays natal, et cherchent non seulement à les empêcher de périr de misère dans les premiers moments de leur arrivée, mais à les soutenir moralement et matériellement, afin de leur ouvrir un horizon nouveau. Quelques jours auparavant, j’avais pu visiter Montefiore home, vaste maison pour incurables de tout âge, située au bord de Hudson-River. On y reçoit indistinctement les pauvres malheureux de toute confession, ainsi qu’à Sinaï-Hospital, fondation nouvelle, d’une étendue considérable, construite selon les règles les plus conformes à l’hygiène. Nous quittâmes le cercle vers une heure du matin, et je gardai de ma rencontre avec ces Israélites américains l’impression d’un milieu actif, intelligent, ouvert à toutes les grandes idées, ayant, sous la forme la plus heureuse, ressenti le souffle vivifiant du nouveau monde.

FRÈRES NOIRS

J’attendais avec une certaine impatience l’occasion de rencontrer des représentants de la race noire.

Un des premiers avec qui je fus en contact personnel, est le cocher qui me fit faire un tour dans Washington et me déclara qu’il avait lu «la Vie simple». Il ajouta de si bons sourires à ses paroles, que sa figure, illuminée par un éclair de ses dents blanches, me resta gravée dans le souvenir.