Vers le cœur de l'Amérique

Part 10

Chapter 103,670 wordsPublic domain

Aux applaudissements sans cesse renouvelés d’une foule enthousiaste, chaque allusion à la France se transformait en manifestation générale. «Dites bien, et répétez-le, nous enjoignaient tour à tour les orateurs qui se succédaient à la tribune, dites à vos concitoyens en quelle vive amitié nous tenons leur pays, et combien nous désirons qu’il soit fort, prospère, animé de l’esprit qui fait les puissantes démocraties.»

Puis on nous remit des insignes, des toques et des parchemins, afin que de cette heure il nous restât un symbole aux écrins du souvenir.

UN PÉNITENCIER QUAKER

Je venais de voir, aux environs de Philadelphie, dans une jolie contrée où les champs et les fermes alternent avec des restes de forêts, une magnifique école coéducationnelle dirigée par les «Amis». Maintenant, me dit frère Joseph Elkinton, négociant, et speaker dans les meetings quakers, venez, que je vous montre une autre maison, celle-là pour enfants et jeunes gens égarés.

Nous partîmes, cahotés, par de mauvais chemins de traverse, et bientôt gagnâmes une sorte de cité, bâtie sur une colline à large dos, et composée d’une vingtaine de maisons. C’était là.

Je n’en croyais pas mes yeux. Pour une maison de correction, cet établissement manquait complètement de physionomie. D’abord, pas de murs, pas même une palissade, pas même un fil de fer! On entre et on sort comme on veut. Sur une question à ce sujet, le quaker Elkinton me répondit avec un sourire malicieux: «_c’est pour empêcher les évasions_.» Il paraît que rien n’empêche les gens de s’en aller, comme d’être libres de le faire à toute heure. Cette absence de barrières, de portes, de verrous, de gardiens farouches, me fit beaucoup songer. Et je finis par trouver qu’elle était parfaitement en accord avec les principes de ces «Amis», si humains en toutes choses. En effet, quoiqu’ils soient de vrais croyants, ayant la foi qui transporte les montagnes, ils n’ont pas construit, autour de leur cité spirituelle, de ces murs qui s’appellent des credos. Ils ne voudraient pas qu’un mur empêchât l’esprit de souffler ou le soleil de rayonner. Et la même raison qui fait qu’ils n’ont pas la fibre ecclésiastique, les arrête devant les mesures coercitives, même quand il s’agit de jeunes mauvais drôles. Ah! que je comprends ces choses, et que cette foi en la liberté me semble belle!

En approchant des maisons, situées sur les deux rangs, le long d’une large avenue avec, au bout, un bâtiment directeur, je remarquai qu’elles étaient toutes tapissées de lierre. Non de lierre comme nous le connaissons ici et qui ne supporte pas les hivers rigoureux de l’Amérique, mais d’un lierre qui perd ses feuilles en automne. Avant de tomber, elles prennent de belles tonalités, variant entre le rose pâle et le pourpre intense. Toutes les maisons en étaient garnies. On eût dit les feux d’un beau couchant, caressant leurs pierres, leurs embrasures de portes et de fenêtres. C’était si gracieux, que ce souriant endroit paraissait un séjour privilégié où l’on récompense la vertu, plutôt qu’un lieu sévère où le vice doit être corrigé. Plus d’une âme imbue des principes classiques de la _poigne_, eût senti là son mépris s’éveiller.

Joseph Elkinton me montra un bâtiment en construction, où des charpentiers étaient en train de poser des poutres. Ceci, dit-il, est une nouvelle demeure. Ceux qui la construisent sont les aînés de la maison. Ils travaillent sous la direction de quelques hommes du métier. Le système, ici, est de faire faire tous les travaux par les intéressés eux-mêmes.

Nous commençâmes la visite à travers une série de constructions; nous vîmes des ateliers et des écoles. L’école ne fonctionne que le matin, sauf pour les petits, qui la fréquentent l’après-midi également. Les ateliers ouvrent l’après-midi. Nous regardâmes faire des souliers, des vêtements, des meubles, puis imprimer un journal, laver du linge. Sur une table, des gamins repassaient des chemises avec des fers chauffés à l’électricité. Le même fer, en contact avec un courant, fonctionne indéfiniment: point d’émanations gazeuses; point de taches de charbon. Toute cette population d’enfants n’avait pas l’air de contrainte que jusqu’ici j’avais toujours remarqué dans les maisons analogues. Nous en vîmes d’autres qui revenaient du labour, marchant en rang comme des soldats, mais leur expression de figure était celle de garçons contents de leur sort. Frère Joseph me dit que le principe fondamental de la maison était de _restaurer en chacun le sentiment de la dignité humaine_. Jamais on ne leur parle de leur passé. Il est considéré comme oublié et pardonné. On préfère faire vibrer en eux la fibre héroïque, que de les attendrir et les amollir ou de les décourager par le sentiment trop vif et trop persistant de leurs fautes.

Nous visitâmes leurs habitations, propres, visiblement respectées, sans aucune de ces traces de dégradation qui montrent qu’un homme manque de respect à sa propre maison.

Sur la table dressée pour le dîner, verres et vaisselle d’une propreté immaculée, et des serviettes, s’il vous plaît, pliées avec une certaine coquetterie. Tout rappelle que ceux qui s’asseoiront à ces petites tables de six, sont considérés comme des individualités et non comme de simples numéros.

Pendant que nous parcourions le bâtiment de gymnastique, contenant les piscines de bain, un carillon se mit à sonner dans la tour de l’horloge.--Est-il mécanique? dis-je à Elkinton.--Non, c’est un des jeunes pensionnaires qui le fait sonner. Il est habile musicien, et nous pensons que les mélodies apaisantes ou joyeuses peuvent agir favorablement sur l’esprit des enfants, aux heures surtout où ils se reposent et peuvent écouter tranquillement.

Une fois le tour complet fait, nous pûmes voir, dans le bureau du directeur, les albums nombreux et fort curieux où sont représentées toutes les générations qui ont passé par l’école. Chaque enfant a une courte biographie en deux parties: avant et pendant son entrée à la maison. Au-dessus des détails biographiques sont deux photographies. L’une représente l’élève tel qu’il est entré. Elle se fait toujours à la première heure et, en général, les figures sont pâles et sournoises, ou contraintes et dissimulées. L’autre photographie montre le même élève, tel qu’il était au jour de la sortie. Entre ces deux images il y a souvent des différences frappantes. Pour une minorité qui semble n’avoir pas profité, il y a un nombre énorme de physionomies accusant une transformation complète.

J’eus un long entretien avec le directeur et plusieurs de ses principaux collaborateurs. Tous sont quakers, quoiqu’il n’y ait pas un seul enfant quaker parmi ces pauvres jeunes habitants du refuge. Tous m’ont frappé par la foi en l’homme, en l’enfant. Ils sont bien moins obstinés à mettre en relief la corruption native des gens qu’à découvrir en chacun quelque vestige de l’image de Dieu. Ils aiment ces enfants, sans avoir vis-à-vis d’eux l’air protecteur des justes qui consentent à toucher aux injustes. Ceux-là sont de vrais disciples du Maître qui prenait sur lui les péchés des autres. Ils se frappent la poitrine, parce que des enfants sont tombés, victimes souvent de notre état social vicieux. Et ils les aiment à cause de leur malheur. Par l’effet d’une curiosité très naturelle, je demandai s’il n’y avait pas là quelques jeunes Français. Un garçonnet leva la main.--D’où es-tu?--De Vincennes.--Et moi, lui répondis-je, je suis de Fontenay-sous-Bois. Et nous échangeâmes une poignée de mains en signe de bon voisinage.

Ces quakers sont de braves gens; leur mépris austère des formules et des conventions, leur simplicité rude et bienveillante m’a gagné le cœur!

Je les récompensai de tant de bienfaits spirituels, procurés par leur fraternelle compagnie et le spectacle de leur mâle activité, en m’appropriant une jolie inscription fixée au mur dans le cabinet du directeur. Sans autre forme de procès, je la mis dans ma poche.

Et qu’était-ce donc? Un credo dont la lecture m’avait touché jusqu’aux larmes, intitulé: _The school teachers creed_. Il commence ainsi: «I believe in boys and girls!» «Je crois aux jeunes garçons et aux jeunes filles!» La voilà, la foi en l’homme, sans laquelle toute notre foi s’écroule dans le néant et le pessimisme!

Si vous doutez de l’homme, de son œuvre, du grand labeur sur les sillons de la terre; si vous ne prenez la présente économie que comme une affaire mal engagée, destinée à la banqueroute et dont l’au-delà seul payera le déficit, vous faites une injure au Dieu en qui vous prétendez croire et que vous pensez glorifier, en niant l’homme. Car l’auteur responsable de ce monde présent, c’est Lui. Son honneur est engagé sur nos têtes. Nous sommes solidaires. Je ne rendrai pas aux chers «Amis» le carton que je leur ai dérobé, et je relirai sans cesse le vaillant, le claironnant _schoolteachers creed_: «I believe in boys and girls.»

BOVERY MISSION

Un jour, je rendais visite à Mr Klopsch, le dévoué rédacteur du _Christian Herald_, en qui se concentrent tant d’œuvres de miséricorde et d’efforts vers une humanité meilleure. Il me dit:--Viendriez-vous un soir à Bovery-Mission? Vous vous rencontreriez là avec tout ce que la cité de New-York peut nous montrer de plus lamentable en fait d’hommes sans feu ni lieu.

Rendez-vous fut pris immédiatement pour le lundi, 28 novembre. Vers les onze heures du soir, Mr Klopsch frappa à la porte du cercle où j’avais passé, au milieu d’amis, une de mes rares soirées libres. Il faisait froid. Une brume légère couvrait la ville. Nous roulâmes pendant une heure environ jusqu’à ce que nous eûmes atteint dans East-End, le local de Bovery-Mission.

Dans une salle longue et étroite un public compact se trouvait entassé. Une tribune occupait le fond, surmontée d’un orgue. Sur cette tribune avaient pris place une série de personnes intéressées à la mission, entre autres une dame âgée qui lui consacre son existence entière. Il était minuit. Quand je m’assis au centre de l’estrade, je vis devant moi une barre destinée à servir d’appui aux orateurs. Et j’eus l’impression d’être cité à la barre de quelque invisible tribunal où siégeait la misère, ayant comme assesseurs une vraie cour des miracles, un ramassis de détresses, venues là de tous les bouts de la terre. Je demeurai d’abord en proie à une sorte de stupeur de l’âme. Heureusement l’orgue jouait, et l’assemblée chantait. Cela me permit de regarder cette foule composée des scories des nations. Il n’y avait pas une seule femme. L’aspect de ces gens était celui de vaincus; mais non de vaincus, fraîchement revenus de quelque bataille, effarés encore des visions horribles de la mêlée. C’étaient des vaincus de vieille date, trop éteints et trop annihilés à présent pour se souvenir. Leurs figures présentaient des types de toutes les patries et montraient en même temps qu’ils n’en avaient plus aucune. A les voir ainsi, on se disait involontairement: A quoi te sert, Italien, ton roi? Allemand, ton empereur? Français, ta République?

Ils étaient tombés en dehors des mailles où tiennent les citoyens réguliers des pays, dans l’immense filet du malheur, et gisaient là, victimes de leur paresse, de leur ivrognerie, de leur manque de caractère, ou de circonstances brutales où s’était brisé, l’esquif de leur vie.

Je leur faisais, de ma place, des visites personnelles, en les observant longtemps, individuellement. Parmi ces centaines d’épaves, pas une méchante figure. Il y avait de la diversité sous l’uniformité sordide des haillons: imberbes et barbus, hirsutes et chauves, et beaucoup plus de borgnes que ne comporte une assemblée d’hommes ordinaires.

Par combien de sentiers divers, leurs vies jadis fraîches et pleines d’espérance avaient-elles abouti à cet écrasement qui, les réduisant en poussière, les condensait comme en un résidu noir au fond de la cornue sociale. Ils me parurent si grands dans leur néant, que toute la gloire de la vie bourgeoise et régulière en fut, sur l’heure, couverte d’une ombre. Une main invisible me retira toutes les provisions sur lesquelles d’ordinaire compte un homme, quand il doit parler à des semblables qui ont un lit pour s’y coucher, une table pour s’y asseoir; qui portent sur eux ce passeport nommé l’argent et qu’anime le souffle de cette âme sociale: le crédit.--Je me sentais moi-même, par sympathie, réduit à la misère noire, à l’humanité nue, souffrante et blessée, et par là, je devenais leur égal. Et quand je me levai pour les appeler «frères» je vis, assis au milieu d’eux, l’esprit de l’humanité souffrante, le Fils de l’homme qui n’a point où reposer sa tête. Jamais je ne me suis senti plus fortifié par la pensée de pouvoir parler en son nom. Et jamais le jugement de sa parole, à la fois clémente et vengeresse, sur nos vanités, sur le mensonge du christianisme confortable, ne m’a paru plus sévère. Je reçus, ce soir-là, une de ces leçons qui remplissent l’âme de douleur et d’angoisse. Se rendaient-ils compte de l’effet surhumain qu’ils me produisaient? Évidemment, non. Mais ils écoutèrent de bon cœur ce que je leur disais tout haut, comme j’avais recueilli en silence ce qu’ils me disaient tout bas.

Puis je descendis de la tribune et priai les assistants de lever leurs mains selon qu’ils parlaient une des trois langues: français, anglais, allemand, les seules dans lesquelles je pouvais me faire comprendre. Et les conversations particulières s’engagèrent. Leurs courtes biographies, finissant toutes mal, rappelaient ces séries de messagers de malheur qui arrivent coup sur coup, annonçant chacun une autre catastrophe. Parmi les Français à qui je parlai, se trouvait même un ancien instituteur de Marseille. Il n’avait pas cinquante ans. Des bancs de l’école normale, par quelles hasardeuses pérégrinations était-il venu là?

Des tasses de café noir circulaient dans les rangs. L’heure de la clôture approchait. Une abondante distribution de pain fut faite à la sortie. Où vont-ils coucher? me demandai-je, en voyant la noire colonne se disperser dans la brume nocturne. Et leur vision me suivait, lamentable, troublante, posant devant mon esprit le problème douloureux de l’humanité vagabonde.

LA PROPRETÉ DE LA RUE AUX ÉTATS-UNIS

J’en parlerai comme un simple passant, non comme un enquêteur de métier. A toutes les heures du jour et de la nuit, pendant mon séjour là-bas, l’occasion m’a été fournie de circuler par les rues des grandes villes. J’ai vu les quartiers populaires, commerçants et bourgeois; en particulier, un coup d’œil donné aux quartiers où les étrangers se groupent et s’entassent, selon leurs nationalités diverses, m’a vivement intéressé. Mais nulle part une exhibition du vice ne m’a choqué.

Chez nous, nous avons les affiches, les petits journaux pornographiques illustrés, tous en bonne place, afin de se faire reconnaître aisément par ceux qui les cherchent, et d’attirer, s’il se peut, l’attention de ceux qui ne les cherchent pas. Nous avons, aux abords des gares, l’embuscade pour surprendre les nouveaux arrivés, peu au courant des usages de la cité monstre, et aux abords des Lycées, les distributions de mauvaises lectures et les enjôleuses de jeunes garçons. Nous jouissons du camelot habile qui attire le client en dessinant sur le trottoir et ensuite, le cercle une fois formé, essaie de placer des cartes licencieuses aux mains des auditeurs.

Enfin, nous avons, la nuit, dans certains quartiers principalement, le raccolage sur le trottoir. Que n’avons-nous pas? Un père de famille ou une mère peuvent maintenant difficilement prendre le train ou circuler par les rues, sans être gênés à cause de leurs fils ou de leurs filles.

Lorsque nous nous plaignons, on parle de liberté. Dans un pays de liberté, il n’est pas admissible que des entraves soient apportées à la presse, à la circulation des citoyens, à la publicité. Et sous prétexte de liberté, la majorité des citoyens est constamment gênée dans la chose du monde la plus simple, à savoir dans le mouvement journalier, qui veut que l’on puisse, sans inconvénient, sortir de chez soi et se promener par la ville. En somme, nous subissons le contact des pires malpropretés, nous, nos femmes, nos filles, nos fils, par l’effet d’un simple sophisme.

Les États-Unis sont, eux aussi, un pays de liberté. Comparativement à la belle latitude qu’ont là-bas les individus et les associations, nous sommes, en France, de plusieurs siècles en retard. Toutes les initiatives passées chez nous au laminoir des routines et des engrenages administratifs y ont libre cours. Il s’y accomplit tous les jours des choses nouvelles et hardies. En un mot, la liberté y règne dans les institutions, les mœurs, les lois. Mais on n’en tire pas la conclusion qu’il faille livrer les murs aux affiches cyniques, ni la rue aux ébats du scandale. Les jeunes filles sortent sans accompagnement, de jour et de nuit, et personne ne leur manque de respect. Elles ne risquent pas de voir le trottoir barré par des malheureuses qui ne savent pas ce qu’elles font, mais dont le triste métier qu’elles sont incapables de juger, devrait, par la prévoyance sociale, être rangé au nombre des industries insalubres. Ces industries, on les bannit du jour, si on ne peut les supprimer.

Une objection courante est que les vices cachés sont pires que ceux étalés en public, ayant l’hypocrisie en plus. Nous ne le nierons pas. Mais oserait-on affirmer que les sociétés ayant le plus de vices publics soient exemptes de vices cachés? On peut fort bien cumuler les deux. Chez nous, les rues sont malpropres. Prenez-vous cela pour un indice ou une preuve de la propreté des intérieurs? Quelle logique!

J’applaudis des deux mains, lorsque des industriels, qui savent l’Amérique curieuse de nouveauté et veulent y importer des produits scabreux, se trouvent arrêtés net par la police. La liberté est-elle faite pour les empoisonneurs?

Je ne suis pas de ceux qui ont comme idéal d’acclimater chez eux les mœurs de l’étranger. Chaque pays a son tempérament. Mais ici, il s’agit de bon sens; le bon sens n’est pas une denrée nationale. Tout le monde en vit. Il est contraire au bon sens de laisser la rue s’emplir de miasmes et de pestes; d’exposer la jeunesse aux pires rencontres; de permettre au cynisme de s’afficher sur nos murs.

CONFÉRENCES ET AUDITOIRES

Malgré les plus attentives prévisions, l’imprévu nous guette sans cesse dans la vie. Et cet imprévu finit par prendre une place considérable dans l’existence du conférencier en tournée. De vingt-cinq à trente conférences, premier chiffre sagement fixé, afin d’éviter le surmenage, nous montâmes bientôt au double. Vers le milieu d’octobre, ce maximum se trouvait dépassé. Mais comme tous les jours de nouvelles invitations arrivaient, ces premières conférences ne furent bientôt plus qu’un cadre dans les places disponibles duquel, lentement, se logeaient des séances de moindre importance tombant sur les après-midi et même sur les matinées. Au prix d’un combat, recommençant à chaque courrier, la grande majorité des demandes était finalement écartée. Mais de celles qui ne peuvent se refuser, un noyau irréductible se constituait, et les colonnes, où s’inscrivaient les jours, étaient noires de rendez-vous. Quelquefois, dans la hâte des occupations se pressant les unes les autres, deux séances se trouvaient fixées à la même heure. Alors il fallait se livrer à des prodiges de combinaisons pour contenter tout le monde.

Mais tout travail est rendu facile par la satisfaction qu’on en retire. Si parler est une des plus terribles épreuves de la vie, lorsqu’il s’agit de s’adresser à des indifférents ou de combattre des auditeurs hostiles, c’est, au contraire, une joie sans pareille, si vous avez affaire à des auditoires sympathiques et vibrants. De ces auditoires, l’Amérique nous en a offert une telle multitude et avec une telle régularité, que chaque occasion de prendre la parole était une joie nouvelle.

Voici d’abord les réunions de clubs, presque des soirées de famille. Tout club organise des séances familiales où les membres peuvent amener leurs femmes et leurs enfants adultes. Ces rendez-vous ont un caractère privé. La sociabilité y joue un grand rôle. Avant la conférence, tout le monde cause ensemble. Si le conférencier arrive de bonne heure, il a le temps de faire connaissance, avec ceux qui viennent pour l’écouter. Ensuite, des questions lui sont posées, et la réunion se termine au buffet. Dans de semblables conditions, vous recueillez, en une seule heure, une multitude de renseignements et d’impressions. La parfaite cordialité du public donne d’ailleurs à ces rencontres un charme auquel personne ne saurait être insensible.

Dans une église, un théâtre ou toute autre salle publique, le cadre élargi et différent ne permet plus la même familiarité. Mais, les auditeurs peuvent cependant vous encourager et vous rendre la tâche facile. Rien que l’accueil premier, fût-il silencieux, que vous fait une salle bienveillante, ressemble à une bienvenue et à une invitation de vous trouver chez vous. Combien de choses la figure des auditeurs assemblés ne peut-elle pas dire à l’inconnu qui paraît devant eux! Je ne me suis pas lassé de regarder les auditoires américains, dans cet instant qui précède la conférence, pendant que le Président de la soirée, introduit l’orateur et que, tout en écoutant le speaker, l’assemblée a les yeux fixés sur l’hôte qui doit parler après lui. Figures souriantes et paternelles de vieillards, figures posées et sérieuses d’hommes et de femmes, attitude attentive de jeunes gens et de jeunes filles. Que de signes silencieux et significatifs se recueillent en une minute! J’ai trouvé aux auditoires américains un air de bienveillance, de sincérité, de virile droiture. Ils m’ont laissé un souvenir ineffaçable, par la masse compacte de braves gens qu’ils m’ont permis d’entrevoir.

Mais c’est surtout dans les écoles, les universités, devant les auditoires presque exclusivement composés de jeunesse, qu’une véritable révélation m’attendait. J’ai toujours aimé la jeunesse; j’espère bien, d’année en année, l’aimer mieux, la comprendre et la servir davantage. La jeunesse de ma patrie m’a largement comblé d’affection, de bonne et confiante tendresse. Mais je faisais là-bas une rencontre nouvelle, dans des circonstances difficiles, et je fus heureux de constater que par une sorte de télégraphie sans fil, j’entrai d’emblée en contact avec ces auditoires vibrants et juvéniles.

Je les verrai toujours à Oberlin, Vassar, Mount Holyoke, Boston, Chicago, Philadelphie, New-York, Lafayette, partout enfin, également attentifs et sérieux.

Une chose m’a frappé devant les assemblées de tout âge et les interlocuteurs individuels, c’est que le vrai Américain ignore la _blague_. Cette corde qui vibre un peu trop souvent chez nous, et dont certains font même un usage exclusif et monotone, leur est inconnue. Non qu’ils ne soient amis du rire! Bien au contraire. Une sorte de bonne humeur, jeune et saine, les anime. Ils sont prompts à saisir et à souligner d’un sourire discret ou d’une hilarité sonore, tout trait humoristique de la pensée. Mais ils restent sérieux en riant.