Part 11
Le 27 novembre, un dimanche dont je me souviendrai, car il me mit en contact avec plus de dix mille auditeurs, j’eus entr’autres un coup d’œil merveilleux. Par les soins de l’Union chrétienne de Jeunes Gens, dont l’œuvre admirable rayonne sur le monde entier, un mass-meeting d’hommes avait été convoqué pour l’après-midi à l’Opéra de New-York. En entrant dans la salle, je vis devant moi trois mille hommes. En grande majorité rasés, ils donnaient une impression superbe de santé et de fraîcheur. Leur attitude immobile, attentive d’avance, me les révélait comme une force concentrée, un rempart de volontés décidées. J’eus l’impression de me trouver devant une troupe prête à combattre, dont le courage résolu ne demande qu’à être enflammé par une vibrante harangue. De pareils auditoires transportent et inspirent celui qui doit leur parler! On se donne à eux volontiers sans restriction. Et dût notre vie semée à larges mains s’y dépenser tout entière, tant mieux! elle tomberait sur un terrain digne de la meilleure graine. Mais à se mettre en contact avec de si généreuses volontés, on reçoit plus qu’on ne donne, et l’on part chargé de puissance morale, au lieu de se retirer épuisé.
La conférence terminée, une partie du public s’approche de l’orateur. C’est l’heure des poignées de mains et de la fraternité démonstrative. Un soir, dans une de ces grandes universités où des milliers de jeunes filles font leurs études, je vis ainsi passer devant moi la totalité du personnel. Tranquillement assis, je serrais la main à toutes ces enfants studieuses, chère espérance de la mère-patrie. Et je pouvais à loisir observer leurs traits, leurs types divers et tout ce qu’un simple regard vous révèle sur une personne. Bien peu d’entre elles avaient mauvaise mine. Presque toutes, vigoureuses, décidées, souriantes, faisaient plaisir à voir, par cette robustesse qui se joint si bien à la grâce des vingt ans. Et je pensais à leurs parents, à tout ce trésor de tendresse placé sur leurs têtes, à la grande République où elles avaient leurs places d’épouses et de mères. Je faisais avec chacune acte de connaissance individuelle. D’un seul mot elles m’annonçaient, en passant, une foule de choses bonnes et braves qui font aimer l’humanité...
Et voilà comment une tournée, ayant comporté cent cinquante conférences, sermons et discours de tout genre, de nombreuses réceptions et des milliers de kilomètres de chemin de fer, a laissé le souvenir et les effets d’une partie de plaisir.
UNE LEÇON RAPPORTÉE DES AVEUGLES AUX CLAIRVOYANTS
Le 23 novembre, aux premières heures du matin, j’arrivai à l’asile d’Overbrook, près de Philadelphie, où se trouvent une grande quantité d’aveugles de tous les âges. C’était le lendemain du deuxième jour à Washington, jour très rempli, dont une nuit en sleeping-car avait dissipé les fatigues.
Les murs blancs d’Overbrook resplendissaient au loin dans la campagne où courait une brise caressante et tonique. Bientôt nous nous trouvâmes dans la maison que nous visitâmes en détail. Je songeai que, d’un seul regard jeté dans les ateliers et les cours, j’en voyais plus que les habitants n’en verraient jamais.
Nous aboutîmes à une large salle de réunion, comme il y en a toujours dans les établissements américains. Là se massèrent les pensionnaires des deux sexes, enfants et adultes. Il y avait surtout beaucoup d’enfants.
Mrs Wood, femme dévouée de l’artiste-aveugle du même nom, chanta un superbe solo du «Lobgesang» de Mendelssohn. Son mari exécuta des morceaux d’orgue. L’assemblée aveugle écoutait. Pendant l’instant de silence du début, j’avais été frappé et attristé, par la nuit répandue sur toutes ces faces d’hommes et d’enfants. Les uns portaient des lunettes noires, pour abriter et cacher de pauvres yeux incapables de voir, non de souffrir. Chez d’autres, deux grands creux, vides de regard, semblaient comme des âtres éteints qu’habite le regret du feu. Mais dès que jaillirent les sons de la musique, toute cette nuit fut traversée par de la clarté, et cette clarté révélait du bonheur.
Puis tous se levèrent et entonnèrent un chœur, dirigé par M. Wood, non quelque banal morceau de musique, mais un magnifique ensemble comportant une longue et savante préparation. Tout en écoutant, j’observais ce que j’avais sous les yeux. Les exécutants étaient tout entiers à leur chant. Ils se plongeaient dans l’harmonie comme dans une lumière. A cette heure, ils voyaient.
Quand ils eurent fini de chanter, nous leur parlâmes. C’est une situation très spéciale, si vous êtes habitué à parler du geste et du regard, que de s’adresser à un auditoire pour qui rien n’existe d’un discours que ce qui s’entend. On essaie de mettre tout ce qu’on ressent dans l’unique moyen d’expression auquel on se trouve réduit.
Je dus pourtant ce jour-là et dans cette même séance, apprendre qu’il existe des cas d’isolement bien plus complets que celui de l’aveugle.
Durant les chants déjà, j’avais remarqué, au premier rang, un enfant très jeune, qui restait assis quand les autres se levaient, et ne semblait prendre part à rien, pas plus aux histoires et aux discours, qu’à la musique. Son attitude était celle d’un être écrasé par un malheur surhumain. John Wanamaker que j’avais vu un moment s’asseoir près de cet enfant et le caresser, m’expliqua que le pauvre petit était sourd-muet et aveugle en même temps. Tout ce qui se passait lui était donc étranger. Il me sembla prisonnier d’une sorte de Fatalité. Les drames d’Eschyle ont de ces figurants muets qui sont comme des témoins du malheur gigantesque et aphone. Ce pauvre petit, ployé sous son cumul d’infirmités, me navrait. Pour celui-là tout cri est nul, tout signe visible frappé d’impuissance. Alors, pendant que d’autres amis prenaient la parole, je m’assis près de lui, et tout doucement je lui fis sentir que quelqu’un était là. Il se rapprocha, se serra contre moi; j’attirai sa tête sur mon cœur, lui passant les mains dans les cheveux, lui caressant les joues. Sa figure sombre commença à se dérider. Sûrement l’enfant prenait de l’intérêt à ma visite personnelle dans sa cellule fermée d’un triple mur, aveugle, muet et sourd. Alors une idée me traversa la tête. Si je lui racontais une histoire! Je lui pris les mains et lui saisis successivement le pouce et chaque doigt en les levant, les baissant, les pliant, les frottant, les grattant ou soufflant dessus. Puis je les traitai comme des touches de piano et y jouai un morceau. Enfin je me livrai à une série de manipulations qui finirent par faire rire mon pauvre gamin. Et comme, lorsqu’une histoire est finie, les enfants en redemandent une autre, il tendit ses mains pour que je recommence à y tapoter et jouer une autre histoire avec des variantes. Nous eûmes toute une conversation dans ce Volapuck improvisé. Certainement nous nous quittâmes amis.
Les grands malheurs sont de grands mystères. Je ne conseille à personne de vouloir les expliquer. Toujours, par quelque côté, leur immensité nous échappe. Mais le malheur nous dit: _Sois bon!_ Mis en présence des déficits de la vie, tels qu’ils nous apparaissent dans les pauvres existences tronquées et mutilées, l’homme qui ne ressent pas un besoin ardent de contribuer à payer la dette énorme du malheur, n’est pas un homme.
Si nous comprenions ce que nous dit l’humanité blessée, nous quitterions tous l’iniquité, et la pitié divine nous nettoierait de nos souillures. Somme toute, la seule vraie conclusion humaine à tirer des plus effroyables calamités est toujours la même. L’humanité l’a entrevue dans ses crépuscules et ses nuits. L’Évangile n’en enseigne point d’autre. Que faire devant les montagnes sombres de la souffrance? _Il faut aimer._
Je sortis d’Overbrook, ayant au cœur deux images, celle du garçonnet aveugle, muet et sourd, et celle du grand messager de l’insondable Pitié, disant: «Venez à moi, vous tous qui êtes travaillés et chargés!» A quel enfant couronné de boucles blondes et de bonheur matinal eût-il dit avec plus de douceur qu’à ce pauvre petit écrasé: «Laissez venir à moi les petits!»
* * * * *
Deux heures plus tard, par une de ces coïncidences qui frappent l’esprit, comme le briquet le silex, je me trouvai dans Archstreet, à Philadelphie, devant plus d’un millier d’enfants que m’avaient amenés les «Amis». En songeant d’avance à cette réunion, j’avais préparé une allocution. Mais, à cette heure, il m’eût été impossible de la faire. Je la laissai au fond de mes poches. Et très simplement, la méthode pratiquée par les «Amis» s’imposa à moi: Parler selon que le cœur est ému, proclamer tout haut ce que l’Esprit nous dit tout bas.
N’avais-je pas devant moi les plus précieux trésors de la ville? La nef, les tribunes, tous les coins et recoins de la vaste et silencieuse maison étaient littéralement bondés d’enfants, solides et riants garçons, gracieuses fillettes. Quel capital de vie et d’espérance! quelles semailles d’énergie! Je venais de la nuit, et j’étais dans le jour. Oh! tous ces yeux grands ouverts, yeux d’enfants que n’égale en beauté ni le sourire des fleurs ni la clarté des étoiles! Comme cette richesse lumineuse me rappelait la noire misère de tout à l’heure! Sans phrases, je leur dis ce qui m’accablait, pensant que cette sévère leçon de choses leur serait bonne.
«Vous voyez un homme qui sort de rendre visite à une multitude d’enfants aveugles. Ils ne l’ont pas vu. Ils ne se sont jamais vus les uns les autres. Ni les roses de leur jardin, ni l’or rutilant des forêts automnales, ni l’azur du ciel, ni le sourire de leur mère n’existent pour eux. Si chaque jour, une heure durant, un œil leur était prêté, ils s’en serviraient avec tant de soin qu’ils feraient provision d’images pour la série des heures noires.
Vous avez tous ici deux yeux, tout le long des jours. Qu’en faites-vous? Connaissez-vous seulement la manière de vous en servir? Savez-vous regarder? Le monde, sous vos yeux, est un livre ouvert: y lisez-vous? Que vous dit la fourmi cheminant au soleil parmi les grains de sable étincelants? Que vous dit le rayon d’argent de la lune, qui tombe sur votre oreiller, le soir, avant que vous ne fermiez les yeux?
Connaissez-vous les histoires écrites sur la figure des gens? Vos yeux ont-ils appris à sourire? Consolent-ils ceux qui pleurent?
Fixent-ils les gens en face, vos yeux? Y voit-on votre pensée, comme on voit transparaître les cailloux d’or à travers les sources de cristal? Ou bien les détournez-vous, honteux de la pensée qu’ils pourraient révéler?
Avez-vous des yeux de fuyards, craintifs du danger? Ou savent-ils regarder, fermes et lucides, le péril menaçant?»
Et c’est ainsi que, par un effet direct de la solidarité humaine, des enfants aveugles avaient fourni de quoi faire réfléchir les clairvoyants.
HOMES--HOSPITALITÉ
L’Amérique construit immensément. Mais, parmi tout ce qu’elle construit, je préfère les maisons de bois de ses districts suburbains, avec leur gracieuse physionomie et leur variété infinie. Elles s’appellent couramment _homes_. Le nombre en est incalculable. Il s’en trouve à la portée de toutes les bourses. Malgré les difficultés invincibles qu’oppose à la demeure individuelle l’accroissement des cités monstres, la lutte pour ce home individuel y est acharnée. Partout, même dans les centres les plus populeux, aussitôt que l’on gagne la périphérie, les toits s’abaissent, les grosses maisons sont remplacées par des habitations, calculées pour une ou deux familles seulement. On voit des rues, interminables, où se suivent, pignon à pignon, des constructions presque identiques, habitées par un seul locataire. Pas de concierge. L’Amérique, même dans les bâtiments très considérables, ne connaît pas le concierge. On est renseigné par des inscriptions et par le nègre qui conduit l’ascenseur. Après la région des rues, où les maisons se pressent les unes contre les autres, comme des cellules dans la ruche, viennent les quartiers spacieux des homes isolés, presque toujours entourés de gazons plantés d’arbres. On y monte par six ou sept marches. Tous ont leur sous-sol clair, pour la cuisine, le calorifère, la cave. Autour du rez-de-chaussée court une galerie couverte, garnie de lierre, de roses, de clématites et autres plantes grimpantes. On appelle cela le «_porch_». Pendant toute la belle saison, c’est le lieu de prédilection. Il n’y a pas de formes coquettes et confortables que ce «porch» n’affecte, ainsi d’ailleurs que tout l’extérieur de la maison. Très peu se ressemblent entre elles, tout en ayant un cachet général qui les caractérise toutes. A première vue, la maison américaine se distingue de la nôtre par moins de symétrie et plus de variété. Aucune monotonie dans les fenêtres. Celles-ci diffèrent à la fois de structure et de taille. Elles sont à petits carreaux et à guillotine. Toute l’Amérique ouvre ses fenêtres, de bas en haut, comme des guichets.
Si l’on pénètre dans les intérieurs, on trouve, au rez-de-chaussée, toutes les pièces ouvertes sur un hall d’où monte l’escalier. Les portes ne servent pas et souvent n’existent pas. Il y a un ou deux salons, la plupart du temps très simples, une bibliothèque, une salle à manger. Dans les chambres, outre les rocking chairs et autres sièges commodes, des banquettes fixes sont placées autour des baies.
On se sent attiré vers ces jolis coins clairs. Aux murs, de nombreuses gravures dont beaucoup représentent des monuments européens, des tableaux de grands maîtres. Si nous montons à l’étage supérieur, nous y trouvons les chambres à coucher et les cabinets de bains. Les chambres à coucher se distinguent par l’absence de tapis et tentures. La règle est de n’avoir que des nattes et des carpettes. Pas de rideaux aux lits. Les fenêtres sont garnies, soit de très légers rideaux de mousseline, soit simplement de stores en étoffe ou en bois. Souvent il y a une très fine toile métallique qui permet d’ouvrir la fenêtre sans risquer de faire entrer les moustiques. Car de mouches, moustiques, insectes volants et bourdonnants, l’Amérique est riche. Par les soirs des beaux jours, les coléoptères y volent en abondance, et les cigales y font un ramage tout méridional.
Une chambre à coucher américaine est surtout combinée afin d’éviter la poussière et l’air confiné. Une fois que vous connaissez la manœuvre des fenêtres-guillotine et des accessoires qui les complètent, vous pouvez doser l’aération à volonté. Peu ou point de bibelots. Partout des surfaces lisses sur lesquelles le torchon passe avec facilité. Les appareils de chauffage sont perfectionnés; mais en général, à travers tout le pays, maisons, écoles, gares, trains, _on chauffe trop_.
Le lit est exquis. Il me semble n’avoir couché en Amérique que dans un seul lit, tant ils sont égaux pour la structure et le confort. Ce sont des lits de fer, souvent d’une forme très élégante. Le sommier a disparu. Il est avantageusement remplacé par une toile métallique très tendue et faisant ressort, comme nos écoles et nos hôpitaux neufs commencent à en avoir. Les matelas sont de première qualité. L’Amérique ne sait pas seulement travailler, elle sait se coucher et cultive la science de dormir. Regardez les affiches, ouvrez les revues dans la partie «_Annonces_» qui en occupe la bonne moitié. Vous y verrez toutes sortes de matelas, construits avec un art consommé. Matelas en deux, trois pièces. Matelas en cinq ou six tranches superposées et finissant par offrir ce dosage parfait de la souplesse et de la résistance qui fait qu’on est bien couché. Or, pour les travailleurs, un bon sommeil est si important qu’on ne donnera jamais assez de soin à la place où ils reposent leur tête, lasse de penser, et leurs membres, las de remuer.
Dans toutes les maisons, il y a un cabinet de bains. Un très grand nombre en possèdent plusieurs. Le bathroom, résumé de tous les conforts de la toilette, est une institution nationale. Presque toujours il est contigu à la chambre à coucher. Il y a de l’eau chaude et froide à toute heure. Et pour qui sait l’influence des soins de la peau sur la santé, le système nerveux, la circulation du sang, tout l’ensemble des fonctions organiques, le luxe de la chambre de bains devrait compter parmi les nécessités ordinaires de l’existence. C’est à la fois si parfaitement hygiénique et si agréable qu’on ne saurait assez le louer ni le recommander. Le bathroom est certainement une des sources de la mine florissante d’une foule d’Américains. Tout ce qui concerne la propreté du corps, les soins de la peau est là-bas l’objet d’une préoccupation universelle. Nulle part on ne recommande et n’use plus d’espèces de savons, de poudres, de crèmes.
Rien de plus amusant que de lire à ce sujet les annonces des journaux, ou d’assister à une toilette chez un coiffeur connaissant son métier. Une fois le client rasé, l’artiste capillaire se livre sur sa figure à des manipulations si savantes et si consciencieuses qu’on dirait assister à un embaumement. Comment avoir «red cheeks», des joues rouges? c’est là une question à laquelle répondent des quantités d’ingénieuses recettes. Sur toute la surface de la République, il est impossible de regarder par la vitrine d’un train, sans voir le portrait, grandeur naturelle, de l’inventeur d’un certain _Talcum powder_. A la somme fabuleuse de dollars, qu’une semblable réclame suppose, on peut calculer l’étendue de la vente. De tels renseignements feront sourire peut-être certaines de mes compatriotes qui boivent du vinaigre afin de se faire pâlir.
On ne saurait prendre trop de soins de sa vigueur et de sa santé. Nous avons assez de figures pâles et de mines exsangues. Esthétique à part, je ne pense pas faire un mauvais vœu pour la jeunesse de mon pays, en lui souhaitant un teint frais et des joues roses.
Rien ne m’intéresse comme les travaux et la vie du foyer. Aussi ai-je partout demandé à visiter les cuisines. La cuisine est une institution sociale de premier ordre. L’avenir des peuples y mijote, et quand nos femmes ne s’intéresseront plus à la cuisine, ce sera la fin du monde. On m’avait dit: (que ne dit-on pas?) «Les Américaines sont frivoles, leurs maris les traitent comme des poupées idolâtrées; les hommes peinent tout le jour, afin d’offrir aux femmes de belles toilettes et une vie oisive». Un Monsieur grave, le monocle sur l’œil, m’avait déclaré au surplus qu’il n’y avait pas de vie de famille en Amérique, que tout le monde y logeait dans les boardinghouses; il avait lu tout cela dans un livre. Pour me rendre compte par moi-même de la vérité, il me fallait pénétrer en ami dans les maisons particulières. J’eus cette bonne fortune pendant presque tout mon séjour. Ma conviction ancienne et ardente en faveur de la vie de famille, me faisait d’ailleurs un devoir de m’intéresser aux foyers qui m’accordaient leur bonne hospitalité. Nous parlions donc de tout et aussi de cuisine. Et c’est avec plaisir que ces dames me montraient et m’expliquaient cette officine si importante de la maison et la part qu’elles y prennent. Un jour, avec le Dr Mac Cook, grand savant, qui a écrit des livres admirables sur les araignées et les fourmis, je fis irruption dans la cuisine, au moment où tout le personnel féminin de la maison était occupé à faire des pickles et des tartes. Je fus admis à goûter à tous ces produits, et recueillis de précieuses recettes. Pendant ce temps, le Docteur, malicieusement, me photographiait au milieu des casseroles, l’oreille tendue vers le dogme culinaire.
Au fait, l’immense majorité des femmes américaines s’occupent de leur intérieur avec soin et amour. Les domestiques sont de plus en plus difficiles à avoir. Il s’agit donc d’être au courant soi-même et de savoir mettre la main à la pâte. Ces dames le font de la meilleure grâce du monde. J’ai toujours rencontré un large écho lorsque, dans les discours publics, il m’arrivait de traiter ces sujets, minimes seulement aux yeux ces gens superficiels.
La femme américaine a une autre éducation que la nôtre, une éducation comportant, dès le début de la vie, une plus grande part de liberté. Beaucoup plus de carrières lui sont ouvertes. Sans doute, l’électorat politique ne lui est pas encore accessible, mais elle est si largement mêlée à la vie, et remplit des fonctions si nombreuses, que depuis longtemps elle a pris l’habitude de s’appartenir et d’être quelqu’un. Le nombre des femmes qui n’attendent pas du mariage la fixation de leur destinée, y est donc plus considérable que parmi nous. On y trouvera, plus facilement aussi que sur le vieux continent, des femmes d’un féminisme exclusif, se considérant comme les concurrentes et les adversaires de l’homme, non comme ses alliées. Mais ces exceptions confirment la règle. Et la règle est que les femmes, en Amérique, sont gracieusement et passionnément femmes. Peut-être, dans le ménage normal et moyen, les femmes sont-elles épouses avant tout, et mères ensuite, alors que chez nous, aussitôt les enfants venus, la maternité l’emporte, et les parents mettent les enfants au-dessus d’eux-mêmes dans leur affection. Il est de l’intérêt même des enfants de ne pas occuper le premier rang; c’est compromettre leur éducation et leur avenir que de leur inspirer une trop haute idée d’eux-mêmes. N’est-il pas logique et salutaire, que les parents fassent marcher en première ligne leur affection mutuelle, et que leur attachement pour les enfants marche en second? C’est l’ordre naturel: on ne l’intervertit jamais impunément.
* * * * *
L’esprit d’une maison apparaît le mieux dans la façon dont s’y exerce l’hospitalité. Être bon pour les siens, est excellent; mais la véritable bonté dépasse toujours les mesures de notre vie personnelle et les limites de notre parenté directe. Elle est chaude et rayonnante. J’éprouve une grande douceur à exprimer ici tout ce que j’ai ressenti d’intime bonheur et de satisfaction de cœur dans ces homes américains où je venais pour la première fois.
L’hospitalité s’était d’avance manifestée par la forme amicale des invitations. Et j’avais pris comme règle, dans chaque ville, d’accepter la première qui m’était faite. Ce système me facilita bien des choses et me permit, sans que j’eusse à choisir autrement, d’habiter les intérieurs les plus variés comme idées, situation sociale, occupations.
La cordialité fut partout la même.
Tout d’abord, à la descente même du train, il s’est toujours rencontré un hôte empressé à nous découvrir dans la foule et à nous conduire à son home. Là, nous trouvions tout le monde sur le pont, les petites filles parées, avec des nœuds dans les cheveux, les membres de la famille, les mains tendues. Jamais de glace à rompre. Et lorsque, à table, mon regard faisait le tour des figures jeunes et vieilles, la même question invariablement surgissait dans mon esprit: «Où donc ai-je déjà vu ces visages?» Ils me semblaient connus, familiers; je croyais les revoir et non les rencontrer pour la première fois. Et je me rappelais les bonnes lettres reçues en France, quelques mois auparavant, où des inconnus me disaient: «_Vous ne venez pas chez des étrangers, mais chez des frères._» De Washington à Chicago, de Boston à Indianapolis, plus cela changeait, plus c’était la même chose. Et cependant, l’hospitalité dans les conditions données n’était pas une sinécure. Elle comportait maison ouverte à de nombreux visiteurs et journalistes; une correspondance chargée, et des séances ininterrompues au téléphone[9]. Tous ces inconvénients, petits et grands, étaient acceptés avec une complaisance empressée. Bien plus, chacun s’ingéniait à réunir chez lui les amis avec lesquels je pouvais avoir plaisir à me rencontrer.
[9] En écrivant ceci, je pense surtout aux maisons où j’ai passé des semaines entières, comme chez Miss Louise Sullivan à New-York; C. F. Dole à Boston; Jenkin Loyd Jones à Chicago.