Part 12
Cette hospitalité si complète me faisait penser à tout ce que nous avons appris de plus charmant sur l’Orient ancien et les tentes d’Abraham. Je n’ai jamais éprouvé la fraternité humaine sous une forme plus gracieuse. Estimant l’affection et la sympathie au-delà de tout ce qu’un homme peut recevoir de ses semblables ou leur donner, je me sentais comblé de ce que j’appréciais le plus au monde, circulant à travers ce grand pays comme une goutte de sang à travers un cœur.
Combien de jeunes gens et de jeunes filles, ayant lu mon livre, sont venus à moi comme à un frère aîné.
Et nous parlions ensemble de ce qui ne meurt pas, de ce qui nourrit l’âme et fortifie l’espérance.
J’ai bien souvent lutté pour les idées que je défends, et le droit de donner une forme nouvelle à l’antique vérité; mais que sont les peines à nous causées par les esprits sectaires, devant cette richesse des récompenses du cœur? Ma patrie m’y avait habitué de longue date, par une grande douceur de rapports avec des concitoyens venus de tous les horizons de la pensée. Maintenant, je retrouvais ces émotions amplifiées, au-delà de l’Océan, parmi ce que l’Amérique compte de plus large, de plus humain, de plus évangélique, dans le sens illimité de ce terme superbe.
* * * * *
Toutes ces joies demeurent aujourd’hui une richesse dans mon souvenir. J’éprouve une intime satisfaction à fixer par quelques traits des heures inoubliables. Et les amis de là-bas retrouveront peut-être dans ces lignes un témoignage du cœur, que les limites des forces humaines m’empêchent de leur envoyer par correspondance individuelle.
TEMPÉRAMENT AMÉRICAIN
Je le définirai d’un seul mot: il est jeune. Non que l’Amérique échappe à tous nos atavismes, à certaines tares séniles, destructives de la joie et de l’énergie. Mais elle a pris un bain de jouvence, dans les conditions mêmes de son histoire, de son développement inouï, qui est un appel perpétuel à l’énergie et à la spontanéité.
La jeunesse vraie a des sentiments vifs et les manifeste avec sincérité. On s’en aperçoit bien vite, en fréquentant de près les citoyens des États-Unis. Si vous leur inspirez de la sympathie, ils ne mettent pas longtemps à le témoigner. Si vous les choquez, ils vous le disent franchement.
Cette rondeur est non seulement une garantie sociale, mais une source de sécurité et de bonne humeur dans les relations. Comme je la préfère aux habitudes plus distinguées, en apparence, et plus fines, mais d’où la sincérité et la bonté sont souvent absentes!
La blague, le sarcasme, tout un ensemble de mouvements d’âme qui représentent ce que l’homme a d’amer, de négatif, de caustique, sont plutôt rares. L’humour les refoule à l’arrière-plan et les remplace avec avantage. La raillerie, aux dépens d’autrui; l’esprit mordant, qui vit brillamment avec des vols manifestes pratiqués sur le bien et la réputation du voisin, n’y exercent pas, dans la littérature, le journalisme et l’existence quotidienne, un rôle envahissant. S’il arrive aux Américains d’être méchants, ils le sont avec franchise et brutalité.
Comme la jeunesse, ils ont l’espérance hardie, l’initiative prompte, mais ils joignent à ces qualités d’élan, des trésors d’endurance et de patiente sagesse. Leurs enthousiasmes ont des lendemains; et c’est une de leurs coquetteries de ne pas reculer, quand ils se sont engagés à fond, excepté toutefois s’ils se reconnaissent coupables d’erreur. Avoir gaffé n’est pas selon eux une raison pour gaffer encore, et l’honneur n’exige point que l’on persiste dans les erreurs, une fois démontrées.
Les Américains sont fiers de leur pays. Mais ils ne simulent pas la modestie, ils ne baissent pas la tête, lorsque des compliments leur sont faits. Une de leurs premières demandes aux nouveaux arrivés est: «How do you like America»? Ils vous posent cette question, comme si vous étiez le premier étranger ayant jamais abordé leurs rivages, et ils écoutent votre réponse avec l’attention et le sérieux d’hommes qui n’auraient encore jamais entendu ce que vous leur dites. Ne sont-ce pas là les signes notoires d’un tempérament juvénile, fait d’entrain généreux, de bonne confiance, et que l’éloge ou le blâme touchent au vif également? C’est un plaisir véritable de pouvoir dire à des hommes possédant cette franchise de cœur tout le bien qu’on pense de leur patrie et de ses institutions. Mais si, ce qui est inévitable, on formule une critique, une réserve, un avertissement, alors apparaît précisément le trait le plus remarquable de cette mentalité.
Vos paroles sont recueillies avec une conscience, une sincérité, qui constituent pour nous autant de leçons. Ce que j’appellerai: «la meilleure Amérique» est certainement animée du plus vif désir de reconnaître les défauts et les tares nationales, afin de s’efforcer de les corriger. J’ai rarement vu une aussi franche fierté unie à une aussi vraie humilité. Pour moi, l’homme modeste n’est pas celui qui vous repousse de la main et se voile la face quand on fait son éloge mérité; mais celui qui accepte l’éloge, et sait recevoir le blâme.
Dans cette esquisse du tempérament américain, n’oublions pas la pitié, cette pitié des forts qui présente avec la rudesse vaillante un si beau contraste. Je n’ai pu voir que rapidement les œuvres réparatrices, les asiles de la souffrance et de la vieillesse. Mais le passant lui-même y est saisi par l’esprit de puissante et intelligente tendresse qui souffle à travers ces demeures de la maladie et de la langueur. Les mains de ce peuple ne sont pas seulement créatrices de prodiges du génie industriel, elles sont douces aux blessés et aux vaincus de la vie.
La Pitié s’étend même aux bêtes. Pendant tout mon voyage, je n’ai pas vu maltraiter un cheval.
Un autre signe de jeunesse chez les Américains, c’est qu’ils s’amusent de peu. La jeunesse véritable n’a pas besoin de beaucoup d’objets coûteux, ni de préparatifs compliqués pour être gaie. L’appétit est le meilleur cuisinier, et une certaine capacité personnelle d’être heureux, est la meilleure condition de bonheur. J’ai recueilli une foule de preuves de cette vérité aux États-Unis. Les amateurs de distractions recherchées peuvent trouver qu’on ne s’y amuse pas. Pour eux, un pays est triste, quand ils n’y rencontrent pas le répertoire de leurs gaîtés ordinaires. Mais les contrées les plus enviables sont celles qui s’amusent sans ces adjuvants factices d’une joie trop souvent frelatée. L’Amérique prend son plaisir aux jeux en plein air et aux mille fruits inattendus et quotidiens d’une bonne humeur que le travail entretient et renouvelle sans cesse. On y aime beaucoup, à tous les âges, ce qu’on nomme «fun», c’est-à-dire l’innombrable série de farces, imaginées au jour le jour par l’esprit inventif des gens bienveillants, travailleurs et joyeux d’humeur. On s’y joue constamment des niches qui, pendant un jour ou deux, font événement dans une famille ou même une ville.
L’Amérique a son jour pour le «fun», où la belle et joyeuse humeur, mère des farces toniques et des réconfortantes espiègleries, reçoit les hommages de tout un peuple reconnaissant. Je me trouvais à Minneapolis, lors du Hallowing.
Après ma conférence du soir, faite dans une grande Église, les pasteurs me dirent: «Il y a ici, dans un local situé à l’étage supérieur, une réunion de jeunesse. Cela vous intéresse-t-il? Nous devons vous prévenir que c’est une réunion extrêmement gaie.» Ami de la jeunesse et de la gaieté, je ne me fis pas inviter deux fois. Une journée sévère et laborieuse m’avait disposé à un bon emploi de cette fin de soirée.
Nous émergeâmes dans la lumière d’une fête qui battait son plein. Donc, tandis qu’en bas nous tenions notre conférence, dans les combles de cette même Église, la jeunesse se livrait à ses ébats, et il n’était venu à l’esprit de personne qu’il y eût là une contradiction. Tout le monde était déguisé. Sur une scène, sommairement installée, on jouait des pièces et on chantait, le public prenant une part active à la représentation, en scandant les refrains. Tout cela était fort jovial et parfaitement convenable. Les producteurs monotones de pièces grivoises et de chansons à double entente, n’ont aucune idée de la richesse illimitée du répertoire de la gaieté humaine. La source de la joie vraie est pure comme le ciel et inépuisable comme la mer.
Quel bon moment nous passâmes dans ce grenier d’église!
Je me vois encore hissé sur une table, sorte de tribune improvisée, d’où se contemplait à l’aise le remous joyeux de la salle. Jeunes gens et jeunes filles, enfants de dix à douze ans, tout ce monde avait l’air d’être les membres d’une seule et même famille. A les regarder ainsi, on se rendait compte que leur joie à tous était réelle. A la même heure, sur tout le vaste territoire de la République, la même fête se célébrait avec mille variantes.
Nous vîmes, en rentrant, devant presque toutes les portes, des potirons illuminés, taillés en figures d’hommes, les unes plus amusantes que les autres.
Les Américains ont encore le «Thanksgiving», fête religieuse, nationale et en même temps familiale. L’esprit du jour comporte un retour sur soi-même à propos des événements de l’année écoulée. C’est un appel au self control et à la reconnaissance. Les temples regorgent d’un public recueilli. L’âme nationale se retrempe et se purifie à sa source, dans la prière et la communion fraternelle. Ceci est le côté sévère de la médaille, en voici maintenant le côté joyeux:
A chaque foyer, les amis se rassemblent, et les repas sont empreints d’un particulier abandon. Pour leur donner un cachet plus simple et plus antique, les chefs de famille font à table une partie du service, ordinairement confié aux domestiques. Ils se tiennent debout, en découpant le Turkey monstre et le cochon de lait traditionnels. L’usage veut que l’on chante pendant le repas. Et parfois, afin de maintenir le chant dans une allure régulière, ceux qui découpent se mettent à battre la mesure avec leur couteau.
Qu’on nous permette une anecdote relative à «La Vie Simple» et à «Thanksgiving». Ce jour étant un jour de liesse et de festins, les consommations ont une tendance à augmenter de prix. En particulier, le Turkey monte quelquefois au-dessus du prix raisonnable. Un journal humoristique se servit de ce fait, pour mettre un disciple de «La Vie Simple» aux prises avec les marchands. Les caricatures nous le montrent allant d’une boutique à l’autre. Après chaque marchandage infructueux de cochons de lait, dindes ou autres pièces, il déclare: «Après tout, on peut s’en passer.» Et, finalement, il célèbre Thanksgiving avec un sandwich.
SYMPATHIES FRANÇAISES
L’Amérique aime la France. Un Français qui voyage aux États-Unis recueille aisément les preuves de cette sympathie. J’en ai rencontré moi-même de nombreux témoignages.
Et d’abord, Lafayette n’est pas oublié. On se souvient avec émotion de cette fraternité d’armes, vieille maintenant de plus d’un siècle, et de ces Français qui s’embarquèrent d’enthousiasme, pour aider l’Amérique à conquérir sa liberté.
J’en avais fait l’expérience dès Paris, en une circonstance typique. Me promenant un jour dans le quartier de Reuilly, je croisai un groupe d’Américains qui me posèrent à brûle-pourpoint cette question: _Où est le cœur de Lafayette?_ Je me gardai bien de leur dire que je ne le savais pas. Ces hommes, venus de l’autre côté de l’océan, me donnaient une leçon d’histoire. Je leur répondis donc: «Permettez, je vous dirai cela de suite», et j’entrai dans un des couvents de la rue de Reuilly. Là, après force questions au personnel, pas plus au courant que moi-même, quelqu’un survint et dit: «Le tombeau de Lafayette est au cimetière des Pères de Picpus, rue de Picpus, nº 33; son cœur n’a pas été déposé dans une urne à part; il est resté dans sa poitrine, de sorte qu’il repose avec son corps.» Je communiquai le renseignement aux touristes qui m’attendaient patiemment dans la rue. Ils s’en allèrent fort heureux, et moi tout pensif. Combien de Français connaissent cette tombe? De la part d’Américains, gens qui nous sont dépeints d’ordinaire comme éminemment pratiques et utilitaires, un tel pèlerinage me semblait une démarche bien touchante. J’ai pu me convaincre que le groupe d’hommes, jadis rencontré rue de Reuilly, n’était pas une sorte d’exception honorable à une règle générale, mais bien un groupe représentatif de l’état d’esprit moyen en Amérique. Non seulement ils n’ont pas oublié Lafayette, mais ils ne manquent pas une occasion d’accentuer toute la bonne volonté qu’ils ressentent à l’endroit de la République sœur.
Que de fois les tribunes où j’avais à parler furent-elles ornées des couleurs françaises et américaines! A table, par une charmante délicatesse de sentiment, de petits drapeaux français, de taille lilliputienne, décoraient souvent le corsage des dames ou la boutonnière des hommes.
Malgré cette vive sympathie, nous sommes trop peu connus de l’autre côté de l’Atlantique. Certes, beaucoup d’Américains voyagent chaque année sur le continent européen, et séjournent volontiers à Paris ou sur la Côte d’azur; mais d’autres, infiniment plus nombreux, ne quittent jamais leur pays. Sur ce territoire colossal des États-Unis, demeure une population de quatre-vingts millions d’hommes, dont l’immense majorité n’a jamais vu l’Europe et ne parle qu’une langue: l’anglais. Il se trouve ainsi que l’Amérique nous connaît peu et fort mal. Quoique bien vus, et l’objet d’une bienveillance préalable et traditionnelle, nous n’y jouissons pas d’une réputation flatteuse. Notre politique, de loin, apparaît souvent capricieuse, changeante, sectaire. Les difficultés héréditaires, au milieu desquelles nous cherchons la voie de l’avenir, ne sont pas assez comprises.
Et notre moralité se trouve être l’objet d’étranges préventions. Par notre littérature d’exportation, nous sommes considérés comme un peuple privé de sens moral et de vie familiale. Toute la France est vue à travers une spécialité de romans scabreux et certains établissements boulevardiers où les étrangers vont plus souvent que nos concitoyens.
Si, malgré cette connaissance sommaire et défavorable, nos amis des États-Unis ont pour nous des trésors de bonne volonté, que serait-ce s’ils nous connaissaient mieux? Car enfin nous sommes de ceux qui gagnent à être connus--ceci dit sans la moindre ironie.
En attendant, bien des Américains, d’Américaines surtout, s’ingénient à apprendre le français avec des résultats inégaux.
Par exemple, un jour qu’un professeur m’avait engagé à parler français à sa classe supérieure de jeunes filles, je m’aperçus bientôt que l’expression des figures ne cadrait pas avec le sens de mes paroles. Alors je leur dis à brûle-pourpoint: «Certainement vous ne me comprenez pas!» C’était vrai. Je dus continuer mon allocution en anglais.
Je fus plus heureux ailleurs. Des auditoires entiers de jeunes filles écoutèrent et comprirent une conférence française, ou manifestèrent un plaisir extrême à entendre conter des histoires en notre langue. A Vassar College, par exemple, je racontai, pendant toute une soirée, des histoires à une multitude de charmantes jeunes personnes groupées autour de moi. Je les entends encore dire: one more! La plupart de ces jeunes filles, non seulement s’exprimaient bien en français, mais avaient de fort jolies connaissances en littérature. Elles étaient élèves de M. Charlemagne Bracq, notre distingué compatriote, un des hommes qui travaillent le plus à répandre notre langue aux États-Unis, et ne cesse d’y fonder des bibliothèques où il essaie de grouper nos meilleurs auteurs. Grâce à l’influence de «l’Alliance française», il y a, dans beaucoup de villes, des cercles où se cultive le français. Dans plusieurs d’entre eux, nous avons rencontré un certain nombre de personnes, de dames surtout, assidûment occupées à étudier notre langue.
Des professeurs de français, en assez grand nombre, offrent des leçons particulières, sur toute la surface du territoire. Mais la plupart d’entre eux sont anglais, américains, allemands, russes. Nous eûmes le plaisir cependant de rencontrer des concitoyens à qui l’enseignement du français aux États-Unis avait fourni une jolie carrière. Parmi les livres français préférés par la jeunesse américaine, se trouvent les romans d’Erckmann-Chatrian.
Les personnes qui s’intéressent là-bas au mouvement des idées en France, connaissent presque toutes le nom de Sabatier; mais il n’y a pour elles qu’un Sabatier. En réalité, nous en possédons trois: Armand Sabatier, le professeur de biologie de Montpellier; Paul Sabatier, l’auteur de la _Vie de Saint François d’Assise_, et Auguste Sabatier, l’auteur de: _Philosophie de la Religion_ et de _Religions d’autorité et la Religion de l’Esprit_. Ces trois hommes et leurs noms donnent lieu aux plus amusants quiproquos. Dans une revue, un article paraît sur _Auguste Sabatier_. Un portrait accompagne l’article; mais c’est le portrait de Paul Sabatier. Ailleurs, on se livre à un transport d’admiration, en disant: quelle richesse de vues dans ce Sabatier, qui est à la fois un maître en sciences naturelles, en philosophie religieuse et, par dessus le marché, un historien!
Après tout, à une certaine distance, la confusion des noms est bien pardonnable. Nous en savons quelque chose en France, lorsque nous nous mêlons de parler des hommes marquants parmi les autres nations. Réjouissons-nous donc surtout que notre triple Sabatier jouisse d’un si bon renom aux États-Unis.
A Albany, deux dames fort distinguées, membres de l’enseignement, et dont j’étais l’hôte, me dirent avec un sourire malicieux: «Nous allons vous présenter un de vos compatriotes qui nous enseigne à prononcer le français». Là-dessus, elles cherchèrent une boîte et dirent: «Notre petit Français est caché-là». C’était tout simplement un phonographe où se trouvaient enregistrées des conversations courantes. Quand ces dames veulent se faire l’oreille à la prononciation correcte du français, elles remontent leur petit frenchman, qui se met aussitôt à parler avec une grande volubilité. J’ai vu, depuis, dans les annonces de revues, que les dames d’Albany n’étaient en aucune façon une exception, et ne faisaient que pratiquer la méthode très répandue du phonographe professeur.
UN PLAISANT QUIPROQUO
Deux hommes se cherchent sans se trouver.
Ces deux hommes sont le général Charles Miller et moi.
Le général Miller est Alsacien. Il est même d’Oberhoffen, près de Bischwiller, pays de houblonnières, plaine immense avec, à l’horizon, les Vosges d’une part, et de l’autre la ligne argentée du Rhin, au pied du rempart sombre de la Forêt-Noire. Ce général est donc mon compatriote. Ayant lu mon livre, il avait essayé de me trouver à Paris, à plusieurs reprises. Nous nous étions toujours manqués. Plusieurs lettres avaient été échangées, aussitôt mon voyage en Amérique décidé. Et le général Miller s’offrait pour me faire voir une partie de son pays. Chose entendue. Nous allions donc enfin nous rencontrer.
Le général habite Franklin, où il a de grandes affaires industrielles, et s’occupe avec zèle de l’éducation de la jeunesse, des écoles du dimanche, etc.
Mais il y a plusieurs Franklin en Amérique, et c’est précisément ce que j’ignorais. L’un est en Pensylvanie, c’est le bon; l’autre dans l’Indiana. Passant par Indianapolis, où je demeurai quarante-huit heures, je demandai à mes hôtes s’ils connaissaient le général Miller, de Franklin.--Parfaitement, il demeure à Franklin, près d’ici; on y va en tramway. Aussitôt, le général est demandé au téléphone. Nous nous parlons: il accepte à déjeuner pour le lendemain.
A l’heure dite, nous nous trouvons au rendez-vous: il me parle de mon livre, et moi d’Oberhoffen, de Bischwiller, de l’Alsace, du vieux pasteur qui l’a instruit, et dont ma femme est la petite-fille. Pendant ce discours, où l’Alsacien en moi mettait tous les charmes du souvenir, je crus remarquer que le général me regardait d’une façon de plus en plus étrange. Un peu interloqué, je lui posai une question précise: Vous êtes bien, n’est-ce pas, mon général, un Alsacien comme moi, et natif d’Oberhoffen?--Non, je ne connais ni l’Alsace, ni Oberhoffen!--Alors vous ne connaissez pas, à plus forte raison, le vieux pasteur Heldt?--Je n’ai jamais entendu prononcer son nom!--Mais vous n’êtes donc pas le général Miller?--Si fait, je suis le général Miller!--Miller, de Franklin?--Miller, de Franklin!--Étrange! Quelles sont les guerres où vous avez commandé? Je n’ai jamais commandé nulle part. On m’appelle général. J’ai longtemps été attorney-général.
Il ne nous restait plus qu’à rire du quiproquo et à déjeuner de bon cœur!
Pendant ce temps, le vrai général Miller se demandait anxieusement ce que devenait son oublieux compatriote. Poussé par le labeur de chaque jour, et n’ayant jamais une heure de liberté pour mettre un peu d’ordre dans une correspondance en déroute, j’arrivai jusque fin novembre, sans donner signe de vie au général.
Et j’étais embarqué sur la _Savoie_, lorsque, au dernier moment, un homme affable et souriant vint se présenter comme le général Miller. C’était bien lui, cette fois. Ayant appris par les journaux le jour de mon départ pour la France, il était venu me dire, en même temps, bonjour et adieu. Voilà ce qui s’appelle avoir bon caractère. Nous rîmes de bon cœur de cette étourderie géographique. Et me voici tenu de la réparer à la première occasion.
ON NE FAIT PAS TOUJOURS CE QU’ON VEUT
«J’irai à Chicago, mais non aux abattoirs», m’étais-je promis à moi-même.
Après une de mes conférences publiques dans cette ville, se présenta devant moi un homme trapu, avec une tête massive, couverte de cheveux blancs. Sa figure respirait la bienveillance. Il parlait anglais et allemand, et me proposa de faire dans sa voiture une promenade à travers Chicago. «Et, si vous le voulez, je vous montrerai mon industrie». Je m’intéresse à l’industrie, un peu en amateur, mais fort sérieusement, et il m’a toujours paru extrêmement instructif de visiter des usines avec des hommes compétents. J’acceptai donc, et je me voyais déjà le lendemain parmi les métiers d’une filature ou les hauts fourneaux de quelqu’affaire métallurgique.
A l’heure exacte du rendez-vous, mon guide vint me prendre. Il conduisait lui-même et me mena droit aux abattoirs, car il s’appelait Nelson Morris, et se trouvait être un des plus anciens et des plus gros propriétaires de cette entreprise colossale.
Chemin faisant, il me raconta sa vie. Fils d’un pauvre juif allemand, proscrit pour ses idées républicaines en 1848, il avait gagné l’Amérique avec des économies modestes, à grand peine amassées. Il commença par vendre de la viande au panier, quand Chicago n’était qu’une petite ville, et son panier grandit avec la ville, jusqu’à renfermer dans ses larges flancs la viande de 10,000 têtes de bétail par jour. Les avenues de Chicago sont longues: on peut y causer tout à son aise. J’appris donc que Nelson Morris avait au cœur l’intime et gros chagrin d’avoir perdu son fils aîné. Il en pleurait encore. Ce fils avait grandi dans son industrie, et s’en était assimilé tous les détails. En même temps il avait un esprit conciliant et humain qui le faisait aimer de tous ses collaborateurs et ouvriers. Le père ne pouvait plus parler de ses affaires sans que la figure du fils se présentât à son esprit. Son deuil mettait de l’amertume dans tous ses succès passés. C’était une ombre sur sa vie. Nous nous comprenions à demi-mot, et je prenais, chemin faisant, une vive sympathie pour cet inconnu qui me parlait de détresses de l’âme à moi bien connues. Il n’y mêlait, lui, aucune espérance, étant de ceux qui ferment leur horizon du côté de l’invisible et ne pensent pouvoir compter que sur ce qu’il est convenu d’appeler les réalités positives. Il parla de sa maison: «Elle est telle que nous l’avons faite, ma femme et moi, en nous mariant, lorsque nous étions dans une condition modeste. Et nous n’y changeons rien. Tous mes souvenirs sont là». Cette simplicité avait mon approbation.