Vers le cœur de l'Amérique

Part 13

Chapter 133,826 wordsPublic domain

Sur ces entrefaites, nous arrivâmes: la vue est d’abord attirée par d’immenses parcs où sans cesse, de toutes les parties de l’Amérique, le bétail arrive. Sur mon observation, que ce bétail me paraissait de mine médiocre, il me dit: «It is Saturday cattle.» En effet, nous étions un samedi et, ce jour-là, paraît-il, on abat ce qui n’a pas trouvé d’acheteur pendant la semaine.

Entre les parcs, des marchands circulent à cheval, pour mieux voir la qualité des troupeaux et faire de bons achats, en connaissance de cause. Puis le bétail monte, par des plans inclinés, jusqu’aux limites fatales où s’accomplit le sacrifice.

J’eus la vision d’un torrent d’êtres emportés vers la mort. Des vastes pâturages de l’ouest, où se passa leur vie paisible, des troupeaux sans nombre, comme autant de ruisselets qui deviennent de larges rivières, s’unissent et roulent vers le même point, pour finir là, en une cataracte rouge, un autre Niagara, intarissable et prêt à porter au loin, par les villes, la force, la santé, la vie.

Toutes ces myriades de brutes muettes meurent pour nous faire vivre.

Et je pensais à tout ce que nous coûtons, à tout ce qui forme l’obscur terreau sur lequel pousse l’humanité. Valons-nous autant de sacrifices? Menons-nous une vie dont on puisse dire qu’elle rende ce qui s’est dépensé à cause d’elle? Tout ce que je pus voir et observer d’intéressant, à travers les immenses espaces où nous circulions, disparut devant cette question qui renaissait, troublante et insistante, dans mon for intérieur. Ainsi beaucoup de détails, à coup sûr, m’échappèrent. Et surtout je ne m’aperçus pas des cadeaux que me faisait Nelson Morris, tout le long de cette promenade à travers les conserves, les salaisons et les jambons fumés.

Lorsque je l’eus quitté, je m’aperçus que mes poches étaient bourrées de saucisses.

La rue à cet endroit était pleine de juvéniles camelots, criant leurs journaux. Je me fis parmi eux un grand nombre d’amis à une saucisse la pièce.

DEAN MY KEEPER

Qui est Dean? Dean est le serviteur toujours attaché à la personne de John Wanamaker. Il a fait plusieurs fois le tour du monde, sait s’expliquer en plusieurs langues, mais parle peu, afin de mieux observer toutes les occasions de se rendre utile. Il est Anglais d’origine, célibataire, et très bon fils. Sa vieille mère demeure en Europe. Il subvient à ses besoins et va la voir quand il peut. Dean a de bons yeux, point ironiques, ce qui le distingue de beaucoup de serviteurs de grande maison, dont la face rasée laisse voir d’imperceptibles sourires, qui en disent long sur le néant et l’hypocrisie de l’existence mondaine. Dean n’a pas de masque, il fait sa figure personnelle, et il est quelqu’un.

Comme à plusieurs reprises son maître s’est privé de lui, pour me le donner comme gardien, j’ai pu l’apprécier à sa valeur. Du moment où il avait reçu en dépôt ma personne, je lui appartenais. Respectueusement, mais sans faiblesse, il veillait, et ne souffrait point d’infraction à sa consigne.

--«Dean, voici le programme du voyage et les heures des conférences, rendez-vous, invitations. Pensez à tout.» Et je n’avais plus qu’à me laisser vivre. Lorsque j’allai à Washington, Dean fut mon compagnon inséparable, il me conduisit à la Maison Blanche, m’y installa et revint m’y prendre. En chemin de fer, il avait toutes les attentions, surtout celle de me laisser parfaitement tranquille. Il allait s’asseoir dans la pièce des fumeurs, pour cultiver le cigare qu’il adore, et de là veillait sur moi. Si je m’attardais à des causeries après une conférence, Dean surgissait, et je voyais l’heure sur sa figure.

Je dois à la vérité de confesser, que par deux fois j’ai soumis à une rude épreuve la conscience de mon scrupuleux gardien.

La première, c’était à Philadelphie. La journée, très chargée, avait commencé par une conférence à Germantown, devant un auditoire exclusivement féminin. Après la séance, la conversation menaçait de se prolonger. A l’heure précise, fixée pour se rendre à une autre assemblée, Dean vint m’avertir et me conduire à la voiture dont déjà il ouvrait la portière. Mais une de mes interlocutrices me pria aimablement de monter dans la sienne, promettant de suivre exactement celle de Dean. Non sans ennui, l’excellent homme se résigna. Au commencement tout alla bien. Mais, à un certain moment, notre guide s’engagea sur un espace fort étroit, entre le trottoir et une large tranchée que creusaient des ouvriers au milieu de la chaussée. Voyant que la première voiture avançait avec peine, le cocher de la nôtre prit un chemin différent. Ne nous voyant plus, Dean entra dans une agitation extrême, craignant déjà un rendez-vous manqué et se croyant en faute. Il jura ses grands dieux de ne plus permettre jamais le moindre changement de programme.

Un quart d’heure plus tard, nous nous retrouvions, et tout était au mieux.

La seconde irrégularité fut un délit contre le decorum, et le corpus delicti, une paire de gants. Des gants, je m’en suis de tout temps passé, lorsque faire se pouvait. J’en usais jadis, dans les grandes occasions, mais leur contact me produisant une sensation d’asphyxie, je les avais fait disparaître, de mes mains d’abord, de mes poches ensuite. Il y avait plus de quinze ans que je n’en possédais plus. Cependant, pour aller voir le Président des États-Unis, je crus indispensable de m’en racheter une paire.

Mais arrivé à la Maison Blanche, à la minute même où je devais les mettre, impossible de les trouver... je les avais laissés à Philadelphie. Dean ouvrit des yeux démesurés. Je m’efforçai de le rassurer: «Écoutez, lui dis-je, je suis dans la maison, il ne me faut ni chapeau, ni, à la rigueur, de gants. Et d’ailleurs, cela paraîtra plutôt l’effet d’un principe que d’un oubli».

Je partis, heureux, à la rencontre de mon illustre hôte, pendant que Dean me suivait d’un regard consterné...

Comme on taille au canif un nom dans l’écorce d’un arbre, je grave sur cette page, en signe de réparation, le nom de _Dean_.

VISION DE FLEUVES

Le train de nuit suivait sa route ardente, entre Chicago et Minneapolis. Déjà, dans chaque sleeping-car, les nègres diligents avaient installé les lits. Les voyageurs étaient couchés. D’aucuns accordaient la basse de leur ronflement au chant des roues sur les rubans vibrants des rails. La tête appuyée sur l’oreiller et tournée vers la vitre, je voyais fuir, en un pâle rayon lunaire, les plaines immenses où l’argent des lacs sans nombre alternait avec la silhouette brune des terres et les lignes sombres des bois. Façon commode de voyager et de considérer les paysages! Des sites à peine entrevus à travers le blanc voile des vapeurs, la pensée insensiblement glisse vers le souvenir ou le rêve...

Une vision immense passa dans mon esprit. La vue récente des chutes du Niagara en formait le début. Avec un fracas de tonnerre, la cataracte glauque et blanche précipitait à l’abîme les avalanches de ses vagues sans fin et de ses bouillonnantes écumes. C’était comme une course échevelée, vers le gouffre de myriades de flots dont chacun, au bord du précipice, jetait son cri au moment de prendre son élan.

De l’intarissable chute d’eau, renouvelant sans cesse les merveilles de ses larges nappes et de ses pluies fines où voltigent des arcs-en-ciel, peu à peu je passai à la vision d’une cataracte de blés d’or. Ce changement de décor était dû, sans doute, à une influence locale. Ne roulions-nous pas à travers l’immensité des plaines où germent et mûrissent chaque année des moissons de céréales, pareilles, par leur étendue, à des mers où des épis jaunes promènent leurs houles? N’allions-nous pas à Minneapolis, la ville des moulins, où le jeune Mississipi tourne des milliers de meules? Un large fleuve, un fleuve de blés d’or, poussait vers elle ses flots intarissables, charriant dans leurs flancs le pain des hommes.

Après ce symbole de richesse nationale, ma fantaisie moitié somnolente, moitié éveillée, en contempla un autre. Par les champs du Texas lointain, une coulée fantastique de coton neigeux descendait, pareille aux nappes immaculées de névés dans les Alpes, portant jusqu’aux extrémités de la terre de quoi filer du fil et tisser des tissus, du beau linge pur et blanc qui fait la joie des yeux.

Mais bientôt le fleuve laiteux du coton fut remplacé par un torrent de sang qui allait éclaboussant ses rives. C’était le récent souvenir de l’horrible cataracte rouge de Chicago. Heureusement elle ne fit que passer.

Et déjà d’une ville couverte d’un nuage de fumée, d’une ville cyclopéenne assise entre des collines de charbon, je vis jaillir une source d’acier. Elle s’échappait de sa prison avec des grondements d’orage. Des étoiles bleues, vertes et or tourbillonnaient au-dessus de sa marche triomphale. De son sein de lave brûlante s’élançaient de longs serpents de feu, dont de noirs cyclopes armés de marteaux assujétissaient au loin les anneaux sur le sol, pour en faire des sentiers de fer. Et le fleuve d’acier se répandait dans les villes, surgissant en charpentes, en armatures, se jetant en travers des cours d’eau et des bras de mer, pour soutenir les tabliers des ponts, se transformant en machines, en outils, en chars, en vaisseaux, infatigable créateur de merveilles.

A ce moment--était-ce l’effet de tout cet acier en fusion?--je ressentis une soif brûlante qui me tira de ma rêverie.

Dans le filet au-dessus de ma tête il y avait heureusement de quoi calmer cette soif. Une provision de belles pommes aux joues rouges étaient là. A mesure que je les réduisais en cidre frais, le sens de la réalité me revenait.

Mais je me rendais d’autant mieux compte que je venais d’avoir une sorte de vision où la richesse prodigieuse de l’Amérique était figurée par des fleuves non mentionnés sur les cartes.

FORTERESSES AMÉRICAINES

Ces forteresses ne contiennent ni canons ni explosifs, et cependant c’est en elles que résident la force et la puissance de l’Amérique, les armes de résistance et de combat qui ont affirmé son influence. Elles ont leurs assises dans le cœur et l’esprit des citoyens; mais, plus que basées sur le roc, elles me paraissent inébranlables.

La première est la foi religieuse, si profondément enracinée dans la mentalité américaine, qu’elle en détermine en quelque sorte la physionomie. Elle la marque d’une empreinte que le souffle matérialiste et irréligieux ne saurait effacer et qui se retrouve encore dans le grand sérieux et l’activité généreuse d’associations qui se tiennent à l’écart de toute croyance religieuse, comme les sociétés de culture éthique. Son influence profonde et calme s’impose jusqu’à cette masse indifférente ou profane, nouvellement débarquée, et dont les racines ne plongent pas dans les traditions du pays. Même les gestes superficiels des êtres de routine et la dévotion intéressée des hypocrites ne sont point capables d’infirmer ce fait. Il est d’une nature si accusée, se vérifie si souvent dans le contact social ou familial, que sa réalité ne saurait être révoquée en doute. L’Amérique est doublement religieuse, et par atavisme et par conviction. Elle porte en elle les forces concentrées et unifiées de la fidélité pieuse aux traditions et de la libre et personnelle communion avec la réserve permanente des vérités. Aussi, quand les grandes occasions de la vie nationale sont consacrées par un culte, ou que les hommes d’État invoquent des sentiments religieux, ce n’est point de la convention, mais l’expression d’une pensée vive; et quand les citoyens et les enfants de la grande République chantent le chant national, il est une strophe que l’on sent vibrer avec une émotion plus sainte encore que toutes les autres, c’est celle où il est dit: _O God our King!_

La belle vitalité de sa religion rend l’Amérique juste, tolérante, respectueuse de la foi des autres. Quand la Foi n’est plus qu’un souvenir et une formule, elle devient cassante, exclusive, dure aux convictions d’autrui, méprisante des croyances non officielles. L’anathème est le bâton menaçant, aux mains des vieilles doctrines décrépites.

La deuxième forteresse américaine est la Foi à la _Liberté_. Oh! il ne l’ont pas bâtie en un seul jour, cette fière citadelle où flotte au vent le drapeau étoilé de l’indépendance, non seulement acceptée, mais proclamée comme une loi de la vie sociale. Ils ont mis bien du temps et de la peine à la construire. Mais désormais elle est fondée, et personne n’y touchera. Notre vieille Europe nous montre des États dont toute la politique consiste à empêcher le développement normal des hommes et des institutions. La loi y prend la forme d’une prohibition systématique, l’initiative y est taxée d’indiscipline; l’indépendance d’esprit, de crime de lèse-tradition. L’administration publique y passe le temps à veiller à ce qu’il ne se passe rien de neuf. La peur de la liberté y est non seulement le commencement, mais la somme de la sagesse.

L’Amérique, elle, croit à la Liberté, comme elle croit en Dieu. Mais de même qu’elle croit au Dieu des autres, au droit sacré que possède chacun de l’adorer et de le concevoir à sa façon, elle croit à la liberté des autres. Et sa foi robuste sait supporter les épreuves. Elle n’abandonne pas le culte de la Liberté, parce que des abus odieux ont démontré les inconvénients d’une trop large indépendance. Elle ne musèle pas les honnêtes gens, parce que les criminels et les enragés mordent leur prochain. Elle ne masque pas le soleil, parce qu’il produit des ombres.

En politique, en religion, grand air, liberté, franchise pour tous. Champ illimité à l’initiative individuelle. Dès l’enfance et dès l’école, le caractère est encouragé. Chacun y est provoqué à donner sa mesure totale, à oser être, à s’affirmer dans la plénitude de son originalité. On ne lui demande qu’une chose: respecter le droit du voisin. Mais en ce point, on est d’une sévérité implacable. L’Amérique ne pardonne point les péchés contre la liberté. Si grands et puissants que puissent être ceux qui accaparent à leur profit la part et la liberté de tous, leur sort est fixé d’avance. Un jour ou l’autre, sous les coups répétés tirés de la forteresse de la Liberté, leurs bastions sont réduits en poudre.

La troisième forteresse est la bonne foi. Ne me faites pas dire qu’il n’y a pas de coquins en Amérique. Dans un concours international, elle battrait peut-être le record par un choix de coquineries inédites. Mais il suffit d’échanger un certain nombre de lettres, d’avoir des relations un peu variées, de causer ou collaborer avec la population courante, pour être immédiatement frappé de son respect pour la parole donnée. Ils ont de la conscience, et une conscience si loyale qu’elle se fait jour à travers les plus étranges manœuvres de la corruption. Ce que plusieurs, et parmi les meilleurs éléments, peut-être, dans certains pays considèrent comme une formule de politesse, une promesse en l’air, serait là-bas un manque de sincérité. Ils trouvent plus humain de refuser carrément que de donner, par fausse pitié, des promesses vaines. Pas de compliments, de circonlocutions, de démonstrations superflues! Les affaires les plus graves se traitent souvent en quelques mots, Cette bonne foi a quelque chose de rassurant et de communicatif. C’est un appel perpétuel à votre propre sérieux. Elle éveille la confiance et en même temps engage la responsabilité.

Certains mots très souvent répétés m’ont toujours paru comme une sorte de monnaie courante de la mentalité d’un peuple. Il est un mot que vous entendez très souvent prononcer aux États-Unis, quand vous racontez une histoire, fournissez un renseignement ou exposez une opinion. Ce mot est: «_is that so?_» Il est dit sur un ton de confiance et de bienveillance, et en même temps, il est si sincèrement interrogatif, qu’il est certainement le plus simple et vigoureux appel possible à la loyauté.

* * * * *

La quatrième forteresse est le respect de la femme; non cette exagération, heureusement exceptionnelle, où tombent certains Américains, qui traitent leur femme comme une poupée de grand prix, mais ce sentiment de déférence et d’égards, qui met au cœur des jeunes gens et des hommes un culte chevaleresque pour la femme, et que je considère comme un des éléments les plus solides dans le bagage moral d’une société.

A l’abri de ce sentiment, femmes et jeunes filles circulent librement, d’un bout du territoire à l’autre. La conscience publique est leur meilleure sauvegarde. Personne ne leur manque de respect. Ainsi leur indépendance et leur personnalité sont mieux à même de se développer. Une part de l’esclavage de la femme provient de cette servitude où la tiennent chez nous les usages reçus. Quelle sujétion pour nos jeunes filles de ne pouvoir sortir seules, quel témoignage de méfiance envers l’élément masculin de la population ou envers elles-mêmes! Et quelle plaie publique! Un virus corrupteur en émane, dont les effets néfastes se retrouvent dans l’éducation, dans la littérature, au foyer familial.

Rien ne réconforte comme de voir la puissance que fait rayonner à travers un peuple l’existence de certains principes, traduits en actes journaliers, devenus des habitudes stables. Le meilleur travail que nous puissions faire est de contribuer à créer dans l’esprit public un certain nombre de ces convictions fondamentales auxquelles s’appuie la mentalité de la foule. Que les forteresses tiennent bon, où se conservent l’énergie vitale, la bonne volonté, l’intégrité, la foi!

UN DINER DE HÉROS

L’Amérique n’ayant qu’un imperceptible embryon d’armée permanente, on peut bien dire qu’en temps de paix, sa force militaire est invisible. Rien ne l’annonce. On ne voit ni soldats ni officiers nulle part.

Je dois donc me féliciter d’autant plus d’avoir rencontré une occasion d’assister à une réunion exclusivement militaire. Ce fut la quatorzième assemblée annuelle de la médaille de la Légion d’honneur. Le lieu de rendez-vous était Atlantic City. M. John Wanamaker, ayant à porter le toast du Président de la République, au banquet final, me proposa de l’accompagner, ne serait-ce que pour voir, au bord de l’Océan, cette ville composée d’hôtels et de villas, bâtie de toutes pièces en peu d’années.

J’eus l’honneur d’être invité au dîner par le major général O. O. Howard, commandeur pour 1903-1904.

Les armées de terre et de mer étaient représentées. Pas moins de sept généraux et deux cents officiers et soldats prirent place autour de la table.

Ils étaient tous membres de la Légion d’honneur, dont la médaille n’est accordée que sur un vote du Congrès. Pour la recevoir, il est nécessaire d’avoir accompli un acte d’héroïsme personnel. Voici à ce sujet une petite citation empruntée au toast porté par le général L.-G. Estes. «Dans le fracas des charges de cavalerie, dans le tonnerre des duels d’artillerie, dans les assauts furieux de l’infanterie, de merveilleuses victoires s’obtiennent qui semblent dépasser les possibilités des forces humaines. Soutenus par la force morale du nombre, se touchant les coudes avec leurs camarades, nos soldats réalisèrent des actions qui leur valurent l’admiration du monde. Pourtant, les missions des hommes de la Légion d’honneur se sont généralement accomplies dans des conditions tout à fait différentes. Volontairement, ils marchèrent à leur but, souvent seuls, toujours en face du danger imminent et de la mort. Autre chose est de faire son devoir, par l’effet d’un ordre auquel on ne saurait échapper, ou de courir volontairement des risques supplémentaires, dans un esprit de sacrifice patriotique...» L’attitude et les conversations des convives avaient quelque chose d’imposant par sa simplicité même. Pas d’uniformes. Toutes les conversations roulaient sur le passé. Faits d’armes, souvenirs communs ressuscités entre anciens compagnons qui se revoyaient après une longue séparation, pieuse mention faite des morts et amis, propos humoristiques et anecdotes gaies. Les toasts avaient le même cachet à la fois grave et de belle humeur. En général, ces messieurs entraient en matière par une petite remarque joviale ou une histoire destinée à faire rire les convives.

General Horatio C. King, ayant à porter le toast de l’armée des États-Unis et des «Sociétés militaires», commença ainsi: Surtout, ne vous figurez pas qu’ayant deux toasts à porter, je vais réclamer un temps double. Je ne vous attendrirai pas sur le sort du brave, sur la tombe de qui se trouvait cette inscription: «Ci-gît Jonathan Porter qui fut tué d’un coup de pied de cheval. C’est bien fait, bon et fidèle serviteur!» D’ailleurs, je ne suis pas très en train, ce soir. Ma fatigue est extrême, et cela n’est pas surprenant: je n’ai à peu près rien fait de tout le jour, si ce n’est de pousser sur le quai dans une de vos chaises roulantes, l’aimable lady, assise en face de moi. Néanmoins, j’ai l’espérance de ne pas me montrer aussi stupide que le jeune homme à qui son patron fit le compliment suivant: «Je vous tiens pour le plus stupide compagnon de tout New-York; je suis sûr que vous ne savez même pas que Mathusalem est mort!»--«Mort! balbutia le jeune homme, mort! Je ne savais même pas qu’il fût malade!»

Il est fort naturel que la fibre patriotique soit une des plus vibrantes de toutes celles que remue une pareille séance. Mais le patriotisme américain, même celui des hommes de guerre, n’a rien de provoquant ni d’agressif. Ils ne se lassent pas de glorifier leur pays, et il y a de quoi. Écoutez le général S. A. Mulholland, chargé du toast «_Our Country_».

«J’ai entendu un jour l’histoire d’un mineur qui tomba dans une crevasse profonde. Ses compagnons, paralysés de frayeur, lui crièrent: «Johnny, êtes-vous tué?» Une voix répondit de l’abîme: «Non, je ne suis pas tué, mais le choc m’a rendu muet!»

Lorsque je contemple la grandeur du sujet que je suis appelé à traiter, je suis comme ce malheureux mineur: j’en demeure muet.

Ce soir, en écoutant le bruit des vagues, je me rappelle une scène de mon adolescence. Il y a de cela cinquante ans, je me trouvais à bord d’un bateau allant de New-York à Egg-Harbour, et nous eûmes sur cette côte-ci une accalmie de plusieurs jours. A cette époque, il n’y avait à la place où nous sommes, qu’un phare. Maintenant, une grande cité s’est élevée, avec des édifices splendides, une population nombreuse. Cette ville du bord de l’Océan est le type du merveilleux développement de notre pays en tout sens.

Au temps de la Révolution, nous étions treize petits États, le long de l’Atlantique, et trois millions d’habitants. Quand je me baignai par ici, en 1850, nous étions vingt-cinq États et vingt-cinq millions d’habitants. A l’époque de la guerre de sécession, le pays comptait trente-deux États et trente-deux millions d’habitants, dont quatre millions d’esclaves. Maintenant, nous avons quarante-cinq États, plus de quatre-vingts millions d’habitants, et pas un esclave dans le pays. Ah! nous ne devons pas seulement aimer notre patrie, mais en être fiers.

L’Amérique, une nation sans armée permanente est cependant si forte, qu’elle commande le respect à tous les autres peuples. Il semble que le Tout-Puissant ait appelé notre pays à l’existence pour révolutionner la terre et prouver à l’Humanité que la vraie forme du gouvernement est celle qui dérive du consentement des gouvernés. Il y a des hommes parmi nous qui regardent l’avenir avec de sombres pressentiments et tremblent pour nos libres institutions. Il est vrai que nos municipalités sont loin d’être ce qu’elles devraient, et les histoires de corruption jusque dans des situations élevées, ne sont, hélas! que trop vraies. Les pessimistes prévoient des calamités... Mais, malgré cela, ceux qui aiment ce pays ont foi en l’avenir. La corruption de quelques municipalités leur apparaît comme certaines taches sur le soleil de nos libres institutions. Nous pouvons être tranquilles: par la vertu de la grande majorité du peuple, nous verrons ces taches effacées.»