Part 14
Accentuant la note pacifique qui caractérise le patriotisme américain, l’amiral Geo. W. Melville déclare: «Il nous faut une marine, non pour faire la guerre, mais pour garantir la paix. De nos jours, si l’on veut maintenir la paix, il faut, à toute heure, être prêt à la guerre. C’est une sorte d’assurance que nous payons, et cela coûte moins d’argent et d’hommes que de faire la guerre.»
Le général Théo S. Peck, portant le toast des dames, dit: «En temps de guerre, les vainqueurs aussi bien que les vaincus se sont toujours appuyés sur les femmes. Dans toutes les guerres où les hommes de ce pays ont bataillé pour l’existence et le foyer, les nobles et aimantes femmes, non seulement ont donné tout ce qu’elles avaient (pères, maris, frères, fils, fiancés), mais leurs prières, leur effort, leur sacrifice de tout confort. Elles ont armé les hommes pour la lutte, si bien qu’aucune souffrance ni aucune misère ne leur ont semblé trop dures.
Les femmes des États-Unis, dans la paix comme dans la guerre, marchent pour tout ce qui est bon et vrai. Elles sont aussi prêtes à faire demain des sacrifices à la nation et à son glorieux drapeau, qu’elles l’ont été dans le passé!»
Dans le toast au Président, M. John Wanamaker dit, en rappelant l’assassinat de Mac-Kinley à Buffalo: «D’une mer à l’autre, tout le pays eut un frisson d’horreur devant ce martyr immolé sur l’autel de la liberté, et tous les yeux se tournèrent vers l’homme, jeune encore, qui se tenait près de la tombe du grand Mac-Kinley[10]. Dans la solennité d’une redoutable crise, conscient de sa responsabilité écrasante, avec une grande dignité, entouré des anciens conseillers de Mac-Kinley, cet homme ayant la crainte de Dieu dans son cœur, et dans son âme, l’amour pour tout le peuple, offrit ses épaules au fardeau, quelque lourd qu’il fût. Les années consacrées à l’étude et à la solitude des montagnes, lui donnaient un esprit sûr, une santé robuste; et l’héroïque soldat de San-Juan fut désigné par la confiance publique pour être l’exécuteur des intentions du regretté William Mac-Kinley, bien plus, le dépositaire de la volonté des États-Unis».
[10] Théodore Roosevelt.
A tous les échos virils que cette soirée me laissa, et qui permettent de juger ce qu’il y a de sain et de vigoureux dans ce patriotisme à la fois pacifique et combatif ennemi de tout militarisme et cependant foncièrement martial, j’ajouterai quelques lignes, afin d’en marquer le côté religieux. La note religieuse ne fut absente d’aucun des discours prononcés, dans la soirée, par des hommes appartenant à toutes les dénominations. A dessein, je cite un passage du Général L.-G. Estes relatif à la vertu militaire: «La valeur, le patriotisme, l’honneur, la virilité, ne meurent point. Ils ne cessent pas avec le bruit du canon et ne s’écoulent point avec le sang, quand la vie s’échappe sur les champs de bataille; ils ne sont point déposés avec le corps et rendus, poussière à la poussière, cendre à la cendre. Ils ne sont point d’essence terrestre. Ils appartiennent à l’âme et relèvent de l’Esprit. Et l’Esprit divin, c’est le souffle de Dieu; il porte l’emblème de l’Éternité et, comme son divin Créateur, il est éternel. Vaillance, patriotisme, honneur, vertu virile, sont éternels.»
Quand nous quittâmes la salle du banquet, l’Océan chantait au dehors sa vieille et mâle chanson. Et mon souvenir y mêlait ces paroles fermes tombées de la bouche des vaillants défenseurs d’une République sans casernes ni citadelles. D’avoir passé quelques heures parmi les compagnons de Grant et de Lincoln, me produisait l’effet d’un bain d’acier. Un peu de leur âme avait passé dans la mienne. Comme ils avaient raison de dire, en parlant de leur patrie:
«Notre pays est destiné à être un rayonnant exemple de haute civilisation, de réconfort et d’amélioration, non seulement pour ses propres enfants, mais pour toute la famille humaine![11]»
[11] Allocution du général S. A. Mulholland.
SIMPLICITÉ AMÉRICAINE
Lorsque j’eus, pour la première fois, la vision de l’Amérique gigantesque, personnifiée dans ses bâtisses monstres, ses entreprises commerciales, sa fièvre d’affaires, ses usines titanesques, le luxe de certaines classes et leurs somptueuses excentricités, j’eus le sentiment d’un contraste violent, douloureux. Décidément, je portais en moi un autre monde que celui qui se révélait par cette civilisation surchauffée, étincelante de fortune ou souillée de sordide misère, et semblant se ruer de tout son effort vers la conquête des biens matériels. Certains soirs, devant des auditoires choisis où brillaient des toilettes recherchées, constellées de pierreries, une intime tristesse traversait mon âme, à l’idée que ce qui faisait la substance même et la moëlle de ma pensée pouvait servir un moment de distraction à des curiosités blasées.
* * * * *
Mais, à aller au fond même des choses, mes impressions pessimistes ne purent pas subsister devant des expériences plus réconfortantes. Parmi les épaves de Bovery mission, comme parmi la fine fleur de la société américaine, d’après une méthode qui m’est devenue une seconde nature, je suis allé partout, droit au centre humain. Le luxe et la misère sont des accidents semblables: au fond demeure l’homme. De la surface, il faut se hâter vers la substance. La substance fondamentale de «la meilleure Amérique» c’est la _simplicité_.
Je vois dans certains journaux anglais, allemands, français, que le signe distinctif de la vie américaine est l’artificialité. C’est juger du cœur des gens par la couleur de leur gilet, et de leurs idées par la forme de leurs perruques. Des critiques ont soutenu que l’intérêt pris par le public américain à l’idée et au livre de la vie simple était du snobisme pur, du jeu de fantaisie, sans sérieux et sans sincérité. Tout cela est du jugement fragmentaire et superficiel. Un abcès n’est pas un organe, une verrue n’est pas une figure.
Une artificialité très visible et à plusieurs points de vue choquante, flotte il est vrai, comme une écume à la surface de la vie américaine. Mais l’écume n’est pas l’océan. La vie artificielle et compliquée qui sévit en Amérique à un degré inquiétant n’est pas dans le caractère américain. C’est un accident. Toutefois cet accident constitue un danger, et l’un des plus grands que ce pays puisse courir. En se laissant entraîner dans la vie superficielle, cette vie, oublieuse de l’âme, dédaigneuse de la simplicité, l’Amérique est peut-être, plus que d’autres contrées, infidèle à sa nature même. Elle compromet la source où réside le secret de sa puissance, de sa raison d’être dans le monde, le nerf et le ressort de sa belle vigueur. Voilà le fait qui m’a frappé en ma qualité d’ami. Et voyant ce danger, c’est avec une angoisse fraternelle que j’ai recueilli tous les bons symptômes capables de faire espérer que le danger sera écarté. Un mal reconnu est à moitié vaincu.
Si d’un regard clair de sa conscience, l’homme se rend compte qu’il court risque de perdre le fruit de la vie par la façon anormale de l’organiser, il est bien près de changer sa méthode. Les vaisseaux suivent leurs pilotes, et les pilotes leur boussole; les nations ont pour boussole leur foi et leur idéal. Le véritable idéal américain est la réalisation d’une belle vie, inspirée par le souci du mieux, large et humaine, énergique et bienveillante. Sous l’agitation qui a gagné cet immense territoire, une secrète angoisse est nettement perceptible. Elle ne l’est sans doute pas chez tous également, ni surtout chez ces masses encore nouvelles et insuffisamment assimilées qui entrent comme un gros facteur troublant dans la population générale. Mais partout où l’on prend contact avec les hommes en qui se résume l’amour du pays, le souci du bien public, cette angoisse se fait jour. Elle n’a rien des inquiétudes séniles qu’inspirent aux gens établis leur égoïsme de classe et la peur des nouveautés. Elle tient de cette aimable et salutaire crainte de démériter qui anime la jeunesse généreuse, et perce même à travers ses fougues.
Dans ce qu’elle a de meilleur, l’Amérique sait qu’un pays ne vit ni par son or, ni par sa puissance militaire, ni par sa prospérité industrielle, mais que toutes ces choses, en ce qu’elles ont de bon, se ramènent à quelques vertus fondamentales dont l’humanité ne pourra jamais se passer. Si la source de ces vertus tarit, toute la splendeur extérieure d’une civilisation n’est bientôt plus qu’un fruit plantureux exposé à pourrir sur l’arbre. L’élite du peuple américain en a le sentiment vif, douloureux. Cette élite, heureusement, n’est pas une exquise minorité isolée, perdue dans une masse en décadence, qui n’aurait plus pour agents actifs que les ferments de sa décomposition. C’est une phalange, innombrable et serrée, de braves gens, clairvoyants et décidés, sensibles et courageux, ayant en un mot toutes les qualités d’un ferment virulent capable de pénétrer la pâte.
Ces éléments de santé publique tiennent directement à la vieille et solide tradition démocratique américaine, où se mêlent, en un si heureux dosage, le respect du passé, le conservatisme normal, et l’élan courageux vers l’avenir.
Je ne m’en suis jamais mieux aperçu que lorsque je franchis le seuil d’Independence-Hall, à Philadelphie. Cette maison est un sanctuaire national. Bâtie au siège même du berceau des libertés américaines, datant de l’époque héroïque, elle a vu les assemblées où s’est décidé, au milieu des plus émouvantes péripéties, l’avenir de la nation. Parmi ces menus objets devenus des reliques populaires, dans le cadre de ces murs qui autrefois ont écouté la parole des ancêtres et maintenant la murmurent aux oreilles des petits-fils, devant les portraits de ces hommes qui firent l’Amérique, j’éprouvai la plus intense des émotions religieuses. Il me semblait marcher sur un sol sacré. Quelques-uns des plus purs trésors de l’humanité nouvelle s’étaient élaborés là, au creuset des grandes luttes, dans la fournaise des situations où les hommes et les peuples s’épurent comme l’or. Et tout ce qui m’environnait, c’était l’esprit d’une patriarcale, d’une héroïque simplicité. Des éléments condensés là, en un foyer, est fait _le cœur de l’Amérique_.
Une fois que l’on tient ce fil, on peut le suivre partout à travers la trame de la vie nationale. Cette tradition n’est pas un souvenir pieux, sorte de relique morte, destinée à sortir de sa châsse, dans les grandes occasions seulement. Elle est mêlée à tous les actes et à toutes les préoccupations de l’existence. C’est un _Leitmotiv_ qui, à chaque instant, reparaît dans la vaste symphonie où se manifeste l’âme populaire.
Si cette âme réagit comme elle le peut et comme elle le fait déjà, largement, contre le crédit excessif que donne l’argent, et contre cette usurpation sociale qui, d’un serviteur qu’il doit être, tend à faire de lui un Roi. Si elle profite de toutes les occasions pour réhabiliter et honorer les petites gens qui savent être heureux et indépendants en limitant leurs désirs. Si la conviction se répand que le faste est un esclavage, le luxe criard une preuve de bêtise, les dépenses irraisonnées une faute sociale, il n’y a pas de doute que l’avenir n’appartienne à la meilleure Amérique.
Pour elle, le message de simplicité n’est pas un cri de réaction; personne de ceux qui ont pris la peine d’en apprécier le contenu ne s’y est mépris. Il y ont vu un appel à la clairvoyance et à la vigilance, un appel à l’hygiène élémentaire qui convient à la créature humaine.
Peu importe le pays que nous habitons, la langue que nous parlons, la foi religieuse ou sociale que nous professons, nous avons tous besoin de nous convertir à la simplicité. Nous risquons tous de perdre la vie, par la façon absurde de l’organiser. Quand l’accessoire marche avant l’essentiel, l’artificiel et le conventionnel avant le positif, tout l’éclat extérieur dont s’entoure la vie n’est plus que le cadre magnifique du néant.
Les institutions politiques, religieuses, sociales; la science, l’industrie et l’éducation, tout l’ensemble de l’effort et du travail humain doivent contribuer à rendre l’homme plus largement homme. Mais, si nous n’y prenons garde, tout cela, au lieu d’être un instrument pour réaliser plus de justice, organiser plus d’ordre et de bonheur dans la fraternité, devient une entrave et un esclavage. L’homme succombe, écrasé sous ses œuvres, affaibli et dégradé par ses forces mal dirigées, ses instincts tournés en vices, son savoir en puissance de mort, sa foi transformée en fanatisme, toute fonction privée ou publique déviée de son but.
On affecte souvent de nous dire que l’homme descend du singe. Cela fait à quelques-uns un plaisir choquant; d’autres s’en affectent outre mesure. Quant à moi, je pense qu’il n’y a là matière ni à s’enorgueillir ni à se troubler. J’ai dit quelque part que je consentirais volontiers à être une fourmi, pourvu que je fusse une fourmi de Dieu. Les chemins de l’Éternel vont de la poussière à l’Esprit. La distance est prodigieuse; de nombreuses et d’humbles étapes sont nécessaires. A cela, quoi d’étonnant? Peu m’importe donc le sentier par lequel je dois passer, pourvu qu’il monte.
Ce qu’il faut craindre ce n’est pas le singe du commencement, ancêtre, au surplus problématique, mais c’est celui de la fin, produit hideux qui sortirait à la longue de la sélection de nos tares. Descendre du singe et devenir des hommes, c’est un progrès, et quel progrès! Mais être l’humanité, avoir donné naissance à Moïse, à Platon, au Christ, avoir dompté les éléments, attelé la foudre à son char, fait de l’éclair son messager, et redevenir des brutes par la férocité des sentiments, la bassesse des instincts, l’obscurcissement de l’intelligence, quelle chute dans les ténèbres! Cela ne saurait être. Élevons nos résolutions à la hauteur d’une autre destinée. L’humanité parfois s’égare, mais sa soif la ramène aux sources, aux sources pures de la vie authentique et simple.
ADIEUX A WASHINGTON
La date du 22 novembre avait été fixée d’avance pour mon retour à Washington. L’Union chrétienne de jeunes gens de cette ville organisa la conférence publique qui m’avait été demandée, et choisit comme local le théâtre de Lafayette square, situé près de la Maison Blanche. La conférence fut annoncée pour quatre heures de l’après-midi. Le soir du même jour devait avoir lieu ma conférence française, dans les salons de la Maison Blanche.
J’arrivai à Washington vers onze heures du matin. L’ambassadeur de France et Mme Jusserant avaient organisé un déjeuner familial, pour nous faire rencontrer avec quelques amis. Il me fut particulièrement doux de franchir le seuil du petit hôtel de l’ambassade et de me trouver dans une maison où les tableaux, les tapisseries et une grande partie des objets meublants, rappelaient la France. La bonne grâce affectueuse de mes hôtes s’ajoutait à ce charme de la patrie lointaine.
Le Président avait dit en septembre: «Je vous présenterai moi-même à vos auditeurs». Mais je n’osais compter sur un tel honneur, tant il dépassait toutes mes espérances, et jamais depuis lors aucune allusion n’avait été faite, de ma part, à cette haute parole. J’allais donc à Lafayette square en songeant à toutes les bonnes raisons qui sans doute empêcheraient le Président de s’y trouver. En approchant du théâtre, je vis la place entourée d’une série de policemen de taille colossale, de ces policemen américains, véritables tourelles dont le seul poids est un élément d’ordre, et qui émergent des foules, comme les rochers des flots. Ce n’est pas pour moi que les géants sont venus, pensai-je. Au foyer du théâtre, je rencontrai les jeunes gens, organisateurs de la réunion. «Le Président vient de téléphoner qu’il sera ici dans dix minutes», me dirent-ils. Effectivement, au bout de quelques instants, il arriva en disant: «J’avais dit que je viendrais, me voici!»
Je ne décrirai pas ce que j’éprouvai, pendant que, silencieux, j’écoutais la parole de celui que, peu de jours auparavant, l’Amérique avait maintenu à son poste par une majorité formidable, inconnue jusqu’alors dans les annales du monde.
Le Président parle comme un chef de famille entouré des siens. Sa parole simple, précise, faisait naître cette clarté qui vient des vérités élémentaires interprétées par un esprit droit.
Beaucoup d’orateurs américains ne gesticulent pas en parlant. Ils observent une attitude immobile qui ne laisse pas d’avoir un côté impressionnant, quoiqu’elle tranche singulièrement sur nos habitudes françaises. Le Président, lui, s’anime en parlant, et son geste parfois devient d’une singulière véhémence.
On sent que ce chef d’État est porté par un idéal à la fois élevé et pratique dont il essaie à toute occasion de mettre en relief quelque trait saillant. Il possède à un éminent degré la faculté de traduire les sentiments, les idées, les lois de la vie en langage universel. Chacune de ses phrases, chaque exemple cité sont frappés au coin de l’humanité supérieure, de celle qui, sans étiquette ni acception de races, de nations ou de classes, est la substance essentielle en chacun de nous. Et cependant, rien de vague ni d’indéterminé dans cette pensée dont la simplicité lumineuse rend la parole limpide. Tout cela est pratique, actuel, riche en couleur locale. Mais toujours l’idéal humain perce sous l’idéal national.
J’aurais voulu reproduire ici, en entier, les paroles du Président, publiées, le lendemain, dans tous les journaux américains. Mais je dois y renoncer, en raison même des termes dans lesquels était conçu ce haut témoignage de sympathie. J’en conserve au cœur le souvenir ému et reconnaissant et il constitue l’une des plus belles récompenses de ma vie.
CONFÉRENCE A LA MAISON BLANCHE
Le soir, j’arrivai à la Maison Blanche, une bonne demi-heure avant la conférence, et fus introduit dans un salon du rez-de-chaussée où ne tardèrent pas à descendre, d’abord Mme Roosevelt, ensuite le Président. Au courant de la conversation, le Président raconta que Mme Théodore Roosevelt et lui-même, avaient du sang français dans les veines et descendaient de Huguenots, expulsés de leur mère-patrie par les rigueurs de la persécution religieuse.
Déjà les invités de la Maison Blanche, au nombre d’une centaine, étaient réunis dans le salon voisin.
Je fus introduit le dernier. De tout ce que je pouvais éprouver à cette heure, c’est l’émotion patriotique qui l’emportait.
Pouvoir, dans ma langue maternelle, parler de mon pays devant un auditoire si choisi, constituait une douce et suprême satisfaction.
Je me rappelais, en commençant ma conférence, la bonne parole prononcée par le Président: «_Jamais vous ne nous direz assez de bien de la France_».
Il existe un très vieux classement des nations, comme il existe une zoologie à l’usage des petits enfants où chaque animal est sommairement qualifié d’un seul mot. Le tigre est féroce, l’âne bête, le chien fidèle et le chat faux. Pour ceux qui aiment et connaissent les animaux, il y a bien à redire sur cette science brève. Mais déplacer les préjugés est quelquefois plus difficile que de transporter les montagnes. L’ethnographie, telle que la pratique la foule, a statué que certains peuples étaient hypocrites, d’autres lourds d’esprit, d’autres adorateurs de l’argent. _Les Français sont légers et, en outre, aiment à se disputer entre eux._ Notre littérature d’exportation et notre politique intérieure semblent bien un peu donner raison à cette opinion. Mais elle est, en somme, erronée, c’est ce qu’il faut s’attacher à montrer. Comme tous les peuples, nous avons, nous aussi, des qualités par lesquelles nous gagnons à être connus des gens intelligents et bienveillants de toutes les nations. Signaler ces qualités n’est pas un effet de vanité nationale: mais c’est un service rendu au bien général. Il est contraire à l’intérêt international et à la bonne entente, que les peuples se connaissent entre eux surtout par leurs défauts. En se connaissant un peu plus par leurs bonnes qualités, ils auraient plus de motifs de confiance mutuelle. Il faudrait constituer un ordre de courtiers de la bienveillance entre les peuples, dont la méthode consisterait à raconter sur chacun ce qu’il y a de meilleur à en dire. Un peu de réflexion et d’expérience nous enseigne que l’homme ne vit pas de ses maladies, mais des parties restées saines dans sa constitution. Les peuples ne peuvent pas vivre de leurs vices. C’est par leurs vertus qu’ils subsistent. La France non seulement existe, mais elle exerce dans le monde une action permanente. Son génie, son travail, ses idées, son goût entrent comme un facteur essentiel dans la collaboration universelle des nations. Il est évident que la place que nous tenons n’est pas due à notre légèreté. Il doit donc y avoir autre chose. C’est ce qu’il s’agit de chercher et de mettre en relief.
Derrière le pays superficiel et bruyant, tel qu’il s’aperçoit de loin ou se reflète dans les livres et les feuilles publiques potinières, il y a un autre pays, silencieux, laborieux, studieux, une _France inconnue_ qui rachète largement les défauts criards de celle, hélas! trop connue.
Comme un hôte assis le soir près d’un foyer ami, j’ai voulu, au foyer de la nation américaine, parler de cette France.
J’ai dit notre vie de famille si réelle, notre peuple économe et travailleur, les vaillants petits ménages dans les grandes cités, tels que l’étranger ne les connaît pas et ne saurait les connaître, mais qu’il m’a été donné de voir en si grand nombre. J’ai parlé des paysans, des ouvriers; fait un parallèle, par exemple, entre le Paris matinal, que les Français eux-mêmes connaissent si peu, et le Paris noctambule que l’étranger ne connaît que trop.
Habitué discret de l’institut Pasteur, ami du regretté M. Duclaux et de beaucoup d’autres chercheurs scientifiques de mon pays, j’ai décrit leur existence réservée, hostile à toute réclame tapageuse, laissant pénétrer un regard aussi vers les chambres de nos étudiants studieux, greniers aimés, comme en contient tant ce grand Paris, où sommeille le capital scientifique de demain.
Il m’a paru ensuite intéressant d’esquisser tout le grand labeur d’éducation entrepris par la troisième République, aux divers degrés de l’enseignement national, au milieu d’obstacles sans nombre, avec une abnégation admirable. En passant, j’ai encadré dans ce tableau la figure d’un des meilleurs pédagogues de tous les temps: Félix Pécaut, à qui des hommages publics ont été rendus à la tribune nationale, mais dont le plus bel éloge est l’empreinte sérieuse et forte laissée au cœur de ses disciples.
M’étant longuement entouré de documents sur les œuvres sociales de France, j’ai indiqué ce que l’initiative privée est parvenue à faire dans ce domaine.
Un autre mouvement méritait d’être mentionné: celui de la pénétration sociale entreprise, depuis une vingtaine d’années, dans une série de mutualités, d’entreprises de collaboration des bonnes volontés entre classes différentes, de rencontres entre les travailleurs de l’esprit et les travailleurs manuels. Parmi les pionniers de la première heure de cette belle œuvre, j’ai nommé T. Fallot, qui venait de mourir, et tracé le profil de ce fils robuste du Ban-de-la-Roche, en qui semblait refleurir de nos jours l’esprit du grand Oberlin.
Pouvais-je oublier ensuite de parler d’une tentative unique en son genre et qui est parvenue à établir, au sein de notre époque troublée et divisée, un rendez-vous courtois de discussion et de mutuel renseignement entre les hommes de bonne volonté venus de tous les horizons de la pensée. J’ai nommé _l’Union pour l’action morale_, œuvre large et compréhensive, qui serait capable, en se répandant, de fournir une puissante contribution à l’avenir moral de la France.