Véritables mémoires de Cagliostro

Part 13

Chapter 133,913 wordsPublic domain

--D’Oliva? dites de Valois; c’est la petite comtesse qui a fait cette baronne.

--En effet, dit Thilorier, d’Oliva et Valois, même chose. C’est presque un anagramme. Je le mettrai dans ma plaidoirie.

Baronne ou non, la créature ne laissait pas d’être intéressante. On ne lui adressa que quelques questions auxquelles elle répondit avec une candeur touchante; les commissaires avaient l’air de s’excuser de l’avoir fait venir. Soudain un vagissement d’enfant retentit. La dame se leva, tout émue, et fit un geste suppliant aux juges, qui répondirent en inclinant la tête. Une soubrette entra, portant un poupon couvert de dentelles; l’accusée découvrit un sein d’une beauté incomparable et que je reconnus fort bien; l’enfant y appliqua sa bouche rose et «la loi se tut devant la nature».

Je demande pardon à Lorenza d’avoir écrit «incomparable». Ce mot peut s’excuser dans la bouche d’un homme qui n’avait vu que des geôliers et des soldats depuis six mois.

Ainsi c’était cette belle fille que j’avais failli inviter à souper! Sangodemi! si nous sortions jamais, elle et moi, de prison!... Mais j’étais un peu surpris de sa maternité.

--D’où diable vient cet enfant-là? demandai-je à mon avocat.

--De la Bastille.

--Fort bien; mais qui l’a fait?

--On l’a demandé à la mère.

--Et qu’a-t-elle répondu?

--Qu’elle le dirait volontiers,--si elle s’en souvenait.

Pendant que mademoiselle Nicole faisait son devoir de mère avec une grâce et une largesse qui amenaient sur les lèvres des commissaires un attendrissement singulier, je continuais de m’entretenir avec mon avocat. Comme il augurait bien, en ce qui me concernait, de l’issue du procès, il n’avait pas à craindre de se compromettre, et il me mit au courant de ce qui s’était passé.

Le cardinal, à ce qu’il me dit, faisait assez mauvaise mine sur la sellette, bien que cette sellette fût un fauteuil, le tribunal ayant voulu faire honneur à un prince de l’Église.

Ma femme était à la Bastille, comme moi, mais devait bientôt être mise en liberté. Délivré de mon plus amer souci, je ne fis aucune difficulté pour sourire des espiègleries et des extravagances qu’on attribuait à Mme de Valois.

Dans le premier désespoir qui avait suivi son arrestation, elle avait voulu se casser la tête avec son pot de chambre. Puis elle s’avisa de prendre le costume d’Ève avant la feuille de figuier, et de gambader en cet état dans sa chambre de prisonnière,--ce qui devait être une folie fort agréable à voir. «Qu’on me fasse venir M. de Launay!» dit-elle un jour. Le gouverneur vint; elle lui fit une forte remontrance sur le mauvais état de son lit, si peu rembourré qu’elle en avait des marques bleues sur les épaules et jusque dans le dos. Notez que, ces marques, il fut obligé de les constater bon gré mal gré. Naturellement M. de Launay s’intéressa fort à la réclamation, et, comme il avait ordre de bien traiter la prisonnière, il lui donna un lit de plume et la fit servir dans de la vaisselle d’argent. En outre, ne voulant pas sévir contre ce joli démon et sachant qu’elle avait la manie de faire des trous au plancher et de tenter des évasions naïves, il prit le parti de passer ses journées auprès d’elle, et fit porter dans la chambre de la belle Jeanne son métier à tapisserie. Je veux dire le métier à tapisserie du gouverneur, car il était très entendu au petit point. Si bien que Jeanne finit par être agacée d’une pareille assiduité et proposa à de Launay de coucher dans le lit de plume pour mieux faire son métier d’espion; on affirmait que de Launay, dans son zèle, n’avait reculé devant aucune extrémité.

Pendant que Nicole Le Guay continuait à allaiter son enfant,--peut-être pour séduire ses juges,--mon avocat me fit entrer dans une salle d’audience, et je pus voir Mme de Valois.

Sa captivité n’avait changé ni sa figure ni son humeur. Elle arriva fort parée d’une robe-chemise de linon-batiste, dite à l’enfant, qui faisait ressortir l’agrément de sa taille. Un petit bonnet de gaze, sans rubans, auquel était attaché un voile très fin dont elle s’ennuageait la figure, était posé sur ses beaux cheveux bouclés, sans poudre. Elle entra d’un air assuré, m’aperçut et me montra le poing, comme une promesse. L’huissier lui dit d’un ton sec, en lui montrant la sellette: «Madame, mettez-vous là.» La comtesse recula d’abord, puis se rapprocha du siège, auquel elle donna un petit coup de pied de mépris; après quoi elle s’y assit, s’y arrangea, dégagea les plis de sa robe, et finit par s’y établir dans une pose gracieuse, comme si elle eût été couchée dans la meilleure bergère. On l’interrogea; elle ne répondit à personne et soutint la conversation avec tout le monde, tenant tête au premier président, M. de Brétignières, ne témoignant pas plus de fatigue ni d’ennui que si elle eût dirigé le bavardage de son salon. Elle parla pendant une grande demi-heure, toute seule, sous prétexte de tout dire, et elle trouva le moyen de ne rien dire et d’être charmante.

Je le lui témoignai par un salut profond que je lui fis quand elle se leva pour partir, prenant elle-même un congé que le président ratifia d’un geste obligeant. Sa visite n’avait pas duré moins de trois heures.

Quand le moment arriva de rentrer à la Bastille, Thilorier me glissa dans la main un noël qui courait Paris, et dans lequel l’opinion publique décidait de notre affaire. En voici les principaux couplets seulement, car il était interminable:

Nous voici dans le temps pascal: Que dites-vous du cardinal? Est-ce qu’à Pâque il chantera Alleluia?

Oliva dit qu’il est dindon; Lamotte dit qu’il est fripon; Il se conduit comme un bêta; Alleluia!

Le Saint-Père l’avait rougi, Le roi de France l’a noirci, Mais Themis le savonnera, Alleluia!

Que Cagliostro ne soit rien, Qu’il soit Maltais, juif ou chrétien, A l’affaire que fait cela? Alleluia!

A Versailles, comme à Paris, Tous les grands et tous les petits Voudraient élargir Oliva. Alleluia!

De Valois le roman si doux Débuta par un rendez-vous; Un collier le terminera, Alleluia!

Les événements se pressèrent. Bientôt, ma Lorenza chérie fut rendue à la liberté, et la cour rendit son arrêt le 31 mai 1786.

X

L’arrêt et ce qui s’en ensuivit.

Cet arrêt, on le connaît. Je fus déchargé de toute accusation, et quoi de plus juste! car, enfin, j’étais fort innocent de tout ce qui était arrivé; le cardinal de Rohan et la belle Nicole furent mis hors de cour; mais la pauvre comtesse fut condamnée à être, nue et ayant la corde au cou, fustigée de verges et flétrie d’un fer chaud en forme de V sur les deux épaules, par le bourreau, devant la Conciergerie, avant d’être renfermée à perpétuité à la Salpêtrière.

Le cardinal parvint à se soustraire à une ovation que je n’évitai pas. Plus de dix mille personnes m’attendaient à la porte de la Bastille. Ce fut une explosion d’ivresse, une émeute d’enthousiasme. On me porta en triomphe jusque dans ma maison du boulevard Saint-Antoine, avec des clameurs qui me touchaient jusqu’au fond de l’âme. Les exempts qui essayaient de s’opposer à ce débordement de joie étaient foulés, repoussés, meurtris, et disparaissaient dans les flots du populaire. Lorenza m’enlaçait de ses bras. Au moment où je mettais le pied sur le seuil de ma porte, des fanfares éclatèrent. Toutes les musiques du quartier me donnaient la sérénade. Les dames de la Halle arrivèrent avec de gros bouquets; j’embrassai celles qui me parurent jolies, et même les autres, mais moins profondément. Un faiseur d’odes monta chez moi, ouvrit ma fenêtre, et lut à la foule une cantate en mon honneur où je déclare qu’il y avait de beaux vers. Toutefois, je lançai aux applaudisseurs, par dessus ses épaules, quelques centaines de louis; la poésie n’en fut que mieux accueillie. Ce n’est que vers l’heure de minuit que ces réjouissances prirent fin, et Dieu sait quel moment ce fut, quand, les dernières portes fermées, après huit mois de séparation, de captivité, de souffrance, je me trouvai libre en face de ma Lorenza bien-aimée! Elle était plus belle que jamais. Nous nous tendions les bras sans oser avancer, presque avec effroi, craignant d’expirer dans l’extase de notre premier enlacement. Je n’en dirai pas davantage. Cœurs sensibles qui me lirez,--si jamais j’ai d’autres lecteurs que le digne Pancrazio, mon geôlier et ami,--vous devinerez mieux que je ne pourrais le dire quelles furent, après une pareille absence, les jouissances ineffables d’un amour partagé!

Le lendemain, je recevais l’ordre de quitter la France, et je faisais mes paquets. Voici ce qu’on chantait dans les rues de Paris:

Target, dans un gros mémoire, A tracé tant bien que mal L’étrange et fâcheuse histoire De ce pauvre cardinal; Et la verbeuse éloquence De cet orateur pressant Prouva jusqu’à l’évidence Que c’est un grand innocent.

J’entends le Sénat de France Lui dire un de ces matins: Ayez un peu de décence, Et laissez là les catins; Mais le Pape moins honnête Pourrait dire à ce nigaud: Prince, à qui n’a point de tête Il ne faut pas de chapeau.

Pour en finir avec ce triste disciple, je dirai que la colère royale ne se lassa pas de le poursuivre.

Vainement il demanda vingt fois à revenir à la cour, il y perdit son encre et ses bassesses, et la comtesse de Marsan une partie de son crédit. Le prince dut se résigner à vivre loin de Versailles mais il en prit son parti, grâce à une belle Anglaise qu’il fit venir à la Chaise-Dieu, et qu’il avait toujours sur ses genoux, ce qui était d’un fâcheux exemple pour ses moines.

XI

Où Mme de Valois parle beaucoup, croit qu’elle dit la vérité et ment à son ordinaire.

Si j’ai jamais eu besoin de consolations, si j’ai jamais eu dans ma vie un jour de découragement, c’est lorsque je sortis de l’audience que le baron de Weisshaupt m’avait difficilement accordée.

--Je n’ai point de temps à perdre, me dit-il, et vous avez eu tort d’insister pour me voir. Vous n’êtes point un sot, mais vous êtes presque aussi dangereux que si vous l’étiez. Votre _moi_ vous occupe trop; vous ne méritez pas de travailler à l’œuvre. Vous êtes un amuseur, un _excentric_, comme on dit à Londres où vous allez. C’est bon. Je vous tolère. Partez, conduisez-vous bien. Je n’ai plus besoin de vous.

Ce n’est qu’à Londres que je pus réconforter mon esprit, troublé par ce que j’appelais alors une noire ingratitude.

Je voulus essayer de reprendre dans cette ville grise mon existence d’autrefois; mais quelque chose me séparait de mon passé, et j’avais peine à retrouver en moi le vieil homme. Lorenza se fit mon ange gardien et devint plus que jamais le premier intérêt de ma vie.

Nous étions un soir fort ennuyés d’un temps de pluie et de boue qui durait depuis plusieurs jours, quand le marteau de notre porte retentit plusieurs fois. Il s’agissait, sans doute, d’un visiteur d’importance. On ouvrit.

Le visiteur était une visiteuse en habit de velours et en grande coiffe. Elle rejeta sa calèche sur ses épaules et nous montra une petite tête pâle.

--Jeanne!

--Madame de Valois!

Jeanne fit une révérence à ma femme, une révérence de cour, s’il vous plaît, et me dit avec un léger accent de raillerie:

--Voulez-vous me donner la main, comte?

--Assurément, répondis-je.

--Nous avons été ennemis, mais cela peut s’oublier, car nous avons passé, vous par l’exil, moi par le feu.

Nous la considérions avec étonnement. Comment se trouvait-elle à Londres? L’épouvantable arrêt qui l’avait frappée me revenait en mémoire, et je me souvins de toutes les circonstances que j’en avais vues dans les gazettes.

Quand on lui avait lu sa condamnation, elle avait haussé les épaules et regardé les gens en pitié. Ce qui ne l’avait pas empêchée, un peu après, d’être prise de convulsions qui avaient duré trois heures, et pendant lesquelles elle avait brisé, rompu, tordu tout ce qui lui était tombé sous la main. Cela s’était calmé, et elle avait passé quelques jours assez tranquille. Elle attendait sa grâce, qui ne pouvait lui manquer, disait-elle. Et lorsqu’il lui venait quelque doute à l’esprit, elle regardait du côté de Versailles et murmurait entre ses dents serrées:

--Prends garde!

Le 21 juin, une petite fille, qui la servait depuis qu’elle était entrée à la Conciergerie, vint l’éveiller et lui dit:

--Madame, levez-vous.

--Ah! quel ennui! fit la jolie Jeanne, je dormais si bien.

Elle dormait bien, en effet, et dans un désordre charmant qu’autorisait la grande chaleur.

Elle se couvrit, un peu rougissante de s’être trop bien vue, et mit des bas de soie et des souliers plats.

--Que me veut-on? dit-elle.

--Madame, c’est qu’on vous demande au parloir.

--Enfin! dit Jeanne, qui voyait arriver sa grâce et la liberté. Comment faut-il que je me mette?

--Très simplement, madame; ce n’est pas pour aller bien loin.

La fillette répétait une leçon. La comtesse passa une robe du matin, mit un mantelet et prit ses gants.

--J’aurais bien besoin d’être peignée, dit-elle.

--On a dit que ça ne faisait rien.

Elle sortit. Quatre hommes l’entourèrent, hauts, poilus, vigoureux, de mauvaise mine.

--Qu’est-ce? Que me voulez-vous?

Ils la saisirent par les poignets et l’entraînèrent; d’autres hommes qui étaient derrière elle la poussaient du genou dans les reins. On lui fait descendre le grand escalier de la Conciergerie, et on la conduit, criante et frémissante, devant un greffier qui lui lit son arrêt.

--On me tuera plutôt! s’écrie-t-elle en bondissant sous les mains de fer qui l’étreignent.

Le greffier s’écarte elle aperçoit le bourreau agenouillé, retournant un fer rouge sur une braise ardente.

--Non! répète-t-elle, non, plutôt la mort!--Antoinette!...

A ce nom, les valets du bourreau la jettent à terre, étouffent ses cris dans la poussière, écartent ses vêtements, et des lanières sifflantes tracent de longs sillons sur la chair de la victime. Mais ces hommes ont hâte d’en finir, comme s’ils avaient horreur de leur action. Peut-être était-elle recommandée--ou protégée... Protégée, juste ciel! Elle fut à peine frappée trois fois. Éperdue et presque sans connaissance, une douleur aiguë, atroce, la rappelle à elle-même; elle sent la chair de son épaule gauche grésiller sous la fleur de lys rouge; un soubresaut nerveux, invincible, l’arrache à ses bourreaux; elle veut fuir; l’exécuteur saute sur elle; elle trébuche, tombe, se retourne sous lui, et le fer qu’il veut appliquer à l’épaule droite, écrase, brûle et meurtrit le beau sein de Jeanne, le sein droit,--_le seul_.

C’est fini. Elle se relève, folle de terreur et de colère, vomissant mille imprécations qui font pâlir ses tortureurs; elle menace le ciel, et, tendant ses poings au couchant:

--Si c’est ainsi qu’on traite le sang des Valois, s’écrie-t-elle, quel sort est donc réservé au sang des Bourbons!

Voilà ce qu’on m’avait raconté. Et j’avais remarqué que la ligne de projection de ses bras tendus, qui se dirigeaient du côté de Versailles, avait dû passer par la place Louis XV, que les Français ont appelée depuis place de la Révolution.

La triste exécution avait eu lieu, du reste, à une heure indue et devant peu de monde. Excellente précaution, car il paraît que la pauvre Jeanne eut de graves écarts de langage. Les curieux et amateurs de supplices furent prévenus trop tard, et Paris, qu’on privait d’un divertissement, s’en vengea par cette épigramme:

A la moderne Valois Qui contestera ses droits? La cour des pairs elle-même, Quoiqu’on termes peu polis, Lui fait, par arrêt suprême, Endosser les fleurs de lys.

Cependant, après les premiers mots de notre entretien, Jeanne devint muette et rêveuse; elle pensait sans doute aux choses que je viens de rappeler, et je ne savais comment renouer la conversation. Elle se décida à rompre le silence.

--Comte, dit-elle, êtes-vous toujours en rapport avec ce que vous appeliez «la Lumière»?

--Oui, dis-je, mais j’ai cessé d’être un des maîtres de l’ordre.

--Pourquoi cela?

--Parce que vous m’avez trompé.

Elle me regarda d’un air singulier.

--En êtes-vous bien sûr, comte?

--Parfaitement. J’ai eu l’honneur de voir et d’entendre la baronne d’Oliva et son poupon. C’est une fort agréable reine, mais qu’il est difficile de compromettre.

--J’avais cette fille sous la main, je m’en suis servie, mais qu’est-ce que cela prouve?

--Cela prouve que vous avez fait jouer au cardinal le rôle du chien qui lâche la proie pour l’ombre.

Elle eut encore le regard qu’elle avait eu un moment auparavant, et répéta:

--En êtes-vous bien sûr?

--Oui, dis-je en me levant, car je me sentais irrité par ce cynisme; ne vous moquez plus de moi, comtesse, si vous voulez que nous restions amis. Qui ne connaît le rôle de cette «poupée»?

--J’ai aimé la reine, dit Jeanne de Valois, sans paraître m’entendre; vous ne savez pas à quel point il est facile d’aimer les reines. Oui, même en complotant contre elles, même en les trahissant, quelquefois on les aime. Qui vous dit que je n’ai point fabriqué tout exprès ma «poupée», pour endosser les imprudences de l’original?

--Calomnie! invention! m’écriai-je; comtesse, mentirez-vous toujours?

--Écoutez-moi tranquillement, voulez-vous? Si j’ai commis le crime dont on m’accuse,--si moi, qui disposais de la bourse de Rohan et de celle de vingt autres, seule, sans complices, j’ai profané la majesté royale, souillé un nom auguste, trompé un diplomate, ouvert des jardins fermés à tous, dans le seul but de voler un collier,--pourquoi ne m’a-t-on pas tuée? On pend les servantes qui volent un écu.

--Mais non pas les grandes dames qui volent un million, répondis-je.

--Soit! Dans tous les cas, l’affaire finie, il est bien convenu que je suis un monstre en exécration à la cour où j’ai commis de pareilles infamies?

--Certes!

--Et à la reine encore plus, à cette reine innocente et calomniée?

--Vous l’avez dit.

--Et vous m’accordez que tout nouveau rapport, toute entente, toute convention avec moi, ne pourrait que la déshonorer?

--Où voulez-vous en venir?

--A ceci. Lorsque j’entrai à la Salpêtrière et que je revêtis l’habit d’ordonnance, voilà ce que je dis à l’abbé Tillet, aumônier de la maison: «Monsieur le curé, gardez vos sermons, la justice est morte. S’il en existait une sous le ciel, la reine devrait être ici à ma place, puisque tout mon crime est de l’avoir trop bien servie.» Ceci fut dit devant cent personnes, et on le répéta. Le curé Tillet reçut l’ordre de me traiter avec égard.

--C’était de l’indulgence.

--Si vous voulez. On a été indulgent aussi pour Rétaux de Villette, mon secrétaire, celui qui s’est avoué coupable d’avoir contrefait l’écriture de la reine. On l’a banni. Contrefaire une signature royale, bagatelle! S’il eût contrefait la signature d’un simple bourgeois, il eût été pendu.

--Hum!

--En août dernier, on m’annonce une visite. «Qui est-ce?--Madame de Lamballe, me dit la supérieure, sœur Victoire.--Je ne veux pas la recevoir.» On rapporte cela à la princesse, qui insiste et qui veut me parler à tout prix. «Madame, lui dit-on, c’est impossible.--Et pourquoi?--Parce que Mme de Valois n’y est pas condamnée...» Le mot venait de moi.

--Hum!

--Je rêvais, j’attendais; je ne regrette pas ces mois de prison, comte. J’y ai gagné. Je vous fais grâce des encouragements secrets qui me parvenaient, des billets qui me conjuraient d’oublier, des prières que j’ai repoussées; vous ne me croiriez pas, puisque je n’ai pas de preuves. Enfin, une pauvre fille, Marianne, qui me servait dans la prison, car on m’y traitait en grande dame, m’offre de fuir. Je refuse; elle insiste; un désir de liberté me monte à la tête; j’accepte. Savez-vous ce que cette fille m’apporte le lendemain?

--Non.

--Un costume de cavalier d’une valeur de cent livres. «Qui a payé cela, Marianne?» Elle ne répond pas. Je m’habille, je sors, je m’égare; je rencontre la supérieure, des surveillantes qui ne font pas semblant de me voir. Il y avait de l’argent dans mes poches. J’arrive à la porte, on l’ouvre, et qui est-ce que je trouve en arrivant au bord de la Seine? Marianne, qui m’attendait pour m’accompagner.

--Croyez-vous donc n’avoir pas d’amis?

--Pardonnez-moi. Ce que je vous dis est la preuve du contraire. Enfin je pars pour Londres. M’y voici, et j’y attends Mme de Polignac.

--Mme de Polignac?

--Elle-même. Je dois la voir demain.

--Comment la surintendante de la maison de la reine pourrait-elle quitter Paris?

--Pour des raisons de santé. Elle vient prendre les eaux de Bath.

--Pourquoi vous verrait-elle?

--Pour m’apporter deux cent mille livres. J’en ai été prévenue par le baron de Breteuil. Connaissez-vous l’écriture de la princesse de Lamballe? Lisez.

--Oui, ce sont bien ses pattes de mouches. Il est question de papiers que vous devez remettre en échange de deux cent mille livres.

--Et c’est là le motif de ma visite. Ces papiers dont on m’offre deux cent mille livres, voulez-vous m’en donner un million?

--Moi!... et pourquoi faire?

--Pour vos amis de «là-bas».

--Je ne suis pas autorisé. Et puis, je voudrais voir les deux cent mille livres.

--Venez demain, vous les verrez.

Je les vis, en effet. La duchesse de Polignac partie, la comtesse les mit devant moi dans son secrétaire. On en pensera ce qu’on voudra.

Les femmes ont toujours une arrière-pensée. Jeanne de Valois me retint quand je voulus sortir. Elle avait quelque chose à me dire. Elle me fit jurer que j’étais un grand médecin, et se déshabilla ensuite, en rougissant, jusqu’à la ceinture. Ce démon avait des pudeurs de jeune fille. Elle me demandait--simplement--de faire disparaître le terrible stigmate dont on l’avait marquée. Je le regardai longtemps. Le sein meurtri avait repris sa forme pure. C’était à la fois affreux et charmant.

Je mis un baiser sur la marque et lui dis:

--Il n’y a pas autre chose à faire.

Deux ans après, Jeanne de Valois se jeta par la fenêtre. L’une de ses fleurs de lys la gênait; on devine bien laquelle.

FIN DU LIVRE DEUXIÈME

LIVRE TROISIÈME

LE SAINT-OFFICE ROMAIN

I

Où je me décide à faire une sottise et de l’ingratitude que me témoigne saint Jean, évangéliste.

--Joseph, me dit un jour Lorenza, ton Angleterre m’enterre, cette île m’exile, son brouillard m’embrouille, sa brume m’enrhume; je veux m’en aller.

--Comme tu voudras, ma cygne.

Ce nom mignard m’est échappé et je le maintiens, quoiqu’il désolât ce qu’il y avait de pédants parmi mes amis. Il rappelait la grâce onduleuse et la blancheur exquise de ma chère Lorenza, et, quelques remontrances qu’on me fît, je n’ai jamais pu l’employer au masculin en parlant de ma femme.

--Où irons-nous? demandai-je à la belle Italienne. Le monde a des préjugés contre moi. J’ai voulu planter notre tente à Turin, l’année dernière; le roi m’a prié de quitter le Piémont sous huit jours.

--Je ne tiens pas au Piémont.

--Ni moi. Nous nous sommes réfugiés à Roveredo, sous la domination paternelle de l’Autriche; l’empereur Joseph II s’en est offusqué et m’a fait dire que je l’incommodais.

--Eh bien, retournons en France.

--Breteuil de Launay et Chesnon y ont la main longue. J’ai dit trop de mal de la Bastille.

--Allons à Palerme.

--J’y ai laissé des amis désagréables.

--A Rome. Je voudrais savoir ce que sont devenues maman et la passementerie, et si Lorenzo n’est pas aux galères.

--Il est temps d’y songer en effet. Mais n’est-ce pas se jeter dans la gueule du loup catholique?

--Nous ne manquons pas de religion, Joseph.

--J’en conviens, mais Rome est un endroit où il en faut tant avoir! Sache que le saint office a dans ses tiroirs la bulle _In Eminenti_, due au pape Clément XII, laquelle foudroie les maçons et les condamne à la pendaison.

--Bah! dit Lorenza.

--Il y a aussi la bulle _Providas_, de l’excellent Benoît XIV; elle ne date que de trente ans, et a force de loi dans les procès ecclésiastiques. Celle-là écarte la pendaison.

--Tu vois!

--Mais elle y substitue le bûcher, comme purifiant et plus conforme à la tradition chrétienne.