Véritables mémoires de Cagliostro
Part 12
Ainsi, la partie était gagnée. Restait à connaître le but poursuivi par la petite comtesse, que la situation obligeait à traiter avec ménagement. Lorenza avait souvent eu à cet égard des idées étranges, que j’avais volées à son sommeil. Une fois, nous avions couché à Versailles, chez la belle Jeanne, qui avait un pied à terre près du Château; on nous donna un lit où la comtesse avait dormi la nuit précédente. La sensibilité des nerfs de ma femme était si parfaite qu’elle se sentit fort troublée en se plaçant entre les draps où avait reposé notre amie. J’essayai de calmer son agitation; elle me parla, les yeux fermés; elle voyait en songe Jeanne découronner Myria, et revêtir la pourpre royale!...--Je n’osai pas prolonger cette expérience qui m’effraya un peu. D’ailleurs, dans de pareilles circonstances, Lorenza me procurait des distractions naturelles; comme, pour l’interroger, j’étais obligé de projeter mon regard au creux de sa poitrine, je ne pouvais m’empêcher de regarder à côté, ce qui la réveillait et lui faisait dire en riant: «Mais ne pense donc pas à deux choses à la fois!»
Cependant, j’étais reparti pour Paris à grandes guides, et j’y trouvai Lorenza fort inquiète de moi. Le prince Louis était venu et m’attendait.
--Je serai premier ministre avant un mois! me dit-il, plus rayonnant encore que de coutume.
Il ne m’appartenait pas de lui insinuer le contraire; je le laissai avec ma femme, et me retirai dans mon cabinet pour écrire au baron de Weisshaupt.
J’étais occupé à annoncer notre triomphe au chef des Aréopagistes, quand on m’annonça le père Loth, religieux minime que j’avais rencontré deux ou trois fois chez madame de Valois. C’était un gros moine, fort bon enfant, lourd, mais d’un esprit assez délié, qui avait obtenu de prêcher devant le roi, par la protection du grand aumônier de France. Je me souviens même, à cette occasion, que la comtesse l’avait désolé, en affirmant qu’il «prêchait comme une pantoufle».
Le révérend père entra, s’assura par un coup d’œil que nous étions seuls, et me fit un signe maçonnique après lequel je lui tendis la main.
--On vous trompe, dit-il, et l’on trompe aussi le prince Louis.
Il ajouta:
--Prenez garde qu’une affaire de cette importance ne finisse par un étroit scandale, retombant sur vous, et qui ne vous serait d’aucun profit.
Il me fit un geste de discrétion et de fraternité, reprit l’allure pesante qu’il avait quittée en me parlant, et sortit.
Je courus retrouver Lorenza et le prince, qui parurent surpris de me voir revenir si vite.
--Prince, dis-je vivement, quels gages certains avez-vous de la faveur dont vous vous flattez?
--Celui-ci d’abord, fit-il en portant la main au médaillon qu’il avait au cou.
--Ensuite?
--Que vous dirai-je? Des sourires, des signes imperceptibles auxquels les yeux ne se trompent pas.
--Peu de choses, répondis-je. Craignez les pièges et les erreurs. Vous savez que j’ai la prescience; écoutez-moi. Vous demanderez à voir la personne.
--C’est une hardiesse inouïe!
--La fortune est aux audacieux. Il faut aussi qu’elle vous écrive. Exigez-le.
--J’obéirai, cher comte.
--Que ce conseil reste entre nous!
--Je vous le promets.
Là-dessus le prince nous quitta, et je dis à ma femme:
Lorenza, sais-tu ce que je prévois? c’est que notre petite comtesse va être bien embarrassée.
--Oh! dit Lorenza, pourquoi? Tu es bien étrange d’avoir une aussi bonne opinion des reines, toi qui connais si bien les femmes.
VII
D’un entretien que j’eus dans un carrosse avec le grand aumônier de France, et de la conclusion que j’en tirai.
Je sortais avec Lorenza de la loge d’Isis où nous venions d’initier trente-six nouvelles profanes. Ce qui m’avait le plus frappé, c’est la quantité singulière de belles personnes qu’il y a en France, et encore je n’avais pas pu en juger par leurs visages.
Sur plus de cent initiées, qui s’étaient associées à nos travaux, il aurait été impossible d’en citer quatre qui fussent mal faites. Peut-être les laides fuyaient-elles la Lumière.
En quittant le Temple, nous montâmes dans notre carrosse; quelqu’un nous y avait devancés; c’était le cardinal de Rohan. Autant que j’en pus juger à la clarté des lanternes, il était rayonnant en même temps que solennel, comme un homme qui vit en communauté avec quelque grand mystère. Il me baisa pieusement la main et salua Lorenza avec un embarras que je dissipai d’un mot.
--Elle ne nous entendra pas, fis-je, en posant le bout du doigt sur le front de ma femme.
--Eh bien, me dit le cardinal, pendant que le carrosse nous emportait, je vous ai obéi, et j’ai réussi.
--La personne... vous a écrit?
--Elle m’a écrit. J’ai ses lettres.
--Prince, dis-je gravement, vous avez été choisi pour de grandes choses. J’en suis heureux, car je vous aime. Dans les événements qui se déroulent autour de vous, vous serez soutenu par une puissance inconnue. Ne lui résistez pas, et n’ayez jamais avec moi de fausses délicatesses. En tant que votre maître dans la Doctrine, je vous commande de me montrer les lettres que vous avez reçues.
--Il eut un instant d’hésitation, tira enfin d’un petit portefeuille rouge quelques billets qu’il me tendit. J’ordonnai à mon heiduque de faire arrêter la voiture et, m’approchant de la vitre, je dépliai les lettres.
L’écriture m’en était parfaitement connue; le papier, la poudre, l’encre étaient bien ceux dont Myria usait ordinairement; il n’y avait rien à reprendre à tout cela; je n’eusse pas mieux fait moi-même. Néanmoins, ma défiance n’en fut pas diminuée. Au contraire. Ces billets étaient trop vrais.
Quelques-uns, insignifiants, avaient trait à des services rendus;--celui-ci me parut important:
«_Le ministre_ (c’était de cette façon que Myria avait coutume de désigner le sultan) _est en ce moment-ci dans mon appartement. J’ignore combien de temps il y restera. Vous connaissez la personne que je vous envoie. Confiez-lui la cassette et restez où vous êtes. Je ne désespère pas de vous voir aujourd’hui._»
--Par qui ce billet vous a-t-il été remis? dis-je au prince.
--Par M. Delesclaux, le valet de chambre de la reine.
--Où?
--Chez Mme de Valois.
--Vous connaissez bien M. Delesclaux?
--Sans doute, je l’ai vu plus de cent fois. Pourquoi me demandez-vous cela?
--Parce qu’un collier de deux millions peut s’égarer. A votre place, j’aurais aimé à le remettre en mains propres.
--Le billet n’est-il pas suffisant? D’ailleurs, j’ai été remercié le lendemain.
--Par qui?
--Par la personne elle-même.
--Où donc?
--Dans la galerie de l’Œil-de-Bœuf, en présence de toute la cour.
--Que vous a-t-elle dit?
--Elle ne m’a rien dit; elle passait. Mais elle m’a regardé et m’a souri.
--Vous n’avez pas la vue basse?
--Non, certainement, s’écria le prince. Prenez-vous plaisir à me railler?
--Je ne vous raille pas, mon cher fils. Ce que j’en dis est dans votre intérêt.
--Deux jours après, Bœhmer a écrit à la reine pour la remercier d’avoir accepté le collier.
--Et qu’a répondu la reine?
--Rien.
--La lettre peut avoir été interceptée.
--Et le ciel peut tomber sur la terre, dit le cardinal, auquel cas nous serions tous écrasés. Si Bœhmer, joaillier de la cour, qui a ses libres entrées auprès de Sa Majesté, ne sait pas lui remettre une lettre, il n’y a rien de sûr au monde.
--En effet, Bœhmer n’est pas un sot, quoiqu’il ait épousé sa femme.
--C’est un rusé compère, je vous l’affirme. Quand il a dû réduire de deux cent mille livres le prix de ce maudit collier, j’ai cru qu’il en mourrait.
--Cette réduction, prince, n’est pas royale?
--A qui le dites-vous? Prenez-vous-en à la petite comtesse. La reine, disait-elle, se dégoûtait du collier, qu’elle n’osait porter, l’ayant refusé des mains de son époux. Elle en était excédée, elle le trouvait trop cher, elle offrait de le rendre...
--Êtes-vous bien sûr de ce dernier point?
--Bœhmer est là pour l’affirmer, puisqu’il a préféré consentir à ce rabais énorme.
--Et, là-dessus, tout s’est arrangé?
--Tout, sauf que le collier n’est pas payé.
--La reine a du temps devant elle, et vous êtes assez riche, cardinal, pour intervenir.
--Hum! fit le prince Louis, les affaires de mon cousin de Guéméné ont fort dérangé les miennes.
--Vous avez des amis.
--Les amis qui prêtent un million sont rares.
--Un million! Quelle bagatelle! Ne suis-je pas là?
--Vous, comte?
--Moi-même. Nous causerons de ce détail quand il en sera temps.
--Eh bien, dit le prince, à qui les larmes montaient aux yeux, je ne veux rien vous cacher. Il y a une chose que je ne me croyais pas le droit de révéler. N’importe, ajouta-t-il, en ployant le genou,--et je pense qu’il se fût agenouillé si le carrosse n’eût été trop étroit,--n’importe, comte, vous saurez tout. La reine ne m’a pas seulement écrit; elle m’a accordé sa divine présence.
Je regardai le cardinal. Il faisait la roue, les yeux baissés. Il me fit l’effet d’un paon et d’une oie à la fois. Je dois ajouter que cet air ne lui était pas ordinaire; c’était un gentilhomme d’église de fort belle apparence.
Je repris:
--Vous avez vu la reine?
--Je l’ai vue.
--De près?
--De près. Je lui ai parlé.
--Quand?
--Avant-hier.
--Pourquoi n’êtes-vous pas venu me le dire hier?
--Parce que... hier... Je ne puis achever.
--Prince, dis-je, pendant que les chevaux se remettaient au trot, je vous jure qu’il y va de votre salut en ce monde. Me promettez-vous une entière et pleine franchise?
--Oui.
--A quelle heure et dans quelles circonstances avez-vous vu la personne dont nous parlons?
--Dans la nuit d’avant-hier, à Versailles. Voici ce qui s’est passé. Mme de Valois, que vous me semblez méconnaître, mon cher comte, m’avait prévenu que je recevrais ce soir-là la récompense de mon dévouement et de ma fidélité. Je suis entré, onze heures sonnantes, par la porte des Réservoirs et, passant sous bois, j’ai descendu le tapis vert pour pénétrer dans le bosquet de Vénus, où rendez-vous m’avait été donné. Le baron de Planta m’accompagnait; je le priai de s’éloigner et restai seul. Tout à coup un domino parut; c’était la petite comtesse. «Je sors de chez la reine, me dit-elle; elle est très contrariée et ne pourra prolonger l’entretien aussi longtemps qu’elle l’eût désiré. Mme Élisabeth et Mme la comtesse d’Artois l’accompagnent. Pourtant, elle trouvera le moyen de s’échapper et de vous dire un mot.» Au bout d’un moment, je vis paraître une forme blanche et majestueuse qui s’avançait légèrement vers moi. Comte, c’était elle! Je fléchis le genou en balbutiant des protestations d’amour et de respect. «Vous pouvez espérer, me dit une voix émue, que le passé sera oublié.» Et ma reine bien-aimée me tendit une rose, dont je m’emparai en baignant de larmes la main qui me la présentait.
--Comment était habillée Sa Majesté? demandai-je.
--Ah! je la vois encore! Elle avait une longue robe blanche de linon moucheté, un mantelet blanc, et une thérèse qui me permit d’admirer le doux visage qu’elle inclinait vers moi.
--Il faisait bien nuit pour voir tant de choses, répondis-je. Enfin, mon cher prince, vous n’avez aucun doute sur la réalité de l’apparition?
--Et la voix? et la rose? répondit-il. Je vous jure que c’est bien à ma souveraine adorée que j’ai parlé dans le bosquet de Vénus. Mes yeux et mes oreilles n’ont pu s’y tromper. Quels étranges soupçons avez-vous donc, comte? Croyez-vous qu’il soit si facile d’entrer dans les résidences royales, où la surveillance la plus rigoureuse est exercée? Si les barrières s’abaissent devant moi, si les gardes restent muets, c’est qu’on me sent protégé par une influence toute-puissante. Au surplus, puisque mon faible mérite et mon dévouement absolu ne vous expliquent pas tant d’indulgence, songez que Joseph II arrive à Paris pour négocier l’emprunt refusé par Breteuil, et que le pouvoir de sa royale sœur n’aura pas de bornes quand nous serons au ministère.
--Ainsi soit-il, répondis-je; mais vous me devez la fin de votre histoire.
Le prince continua:
--Je me relevais, quand la comtesse de Lamotte-Valois se rapprocha précipitamment de nous. «Venez, dit-elle à la reine, venez vite. Madame et Mme la comtesse d’Artois sont là.» La reine partit alors, non sans avoir appuyé sa blanche main sur mes lèvres.
--Et hier soir, cardinal, je parie que vous l’avez revue?
--Je l’avoue, dit-il.
--De plus près?
Le prince se leva en rougissant.
--Je vous crois trop bien élevé, comte, pour m’interroger davantage.
--A merveille, dis-je, je n’ignore plus rien de ce que je voulais savoir. Quand retrouverez-vous la personne?
--Jeudi. Vous savez que c’est le jour de l’Assomption et que j’officie à Versailles.
--Dieu vous bénisse! Je vous demande quand vous la retrouverez... en tête à tête?
--Dans huit jours, ainsi que la comtesse me l’a promis.
--Non. Vous la verrez après-demain, ici, après la prochaine tenue de la loge d’Isis.
--Y pensez-vous?
--Assurément. Et pour que vous n’en doutiez pas, je vous invite à souper avec elle.
Le prince, pour qui j’étais un oracle, n’osa pas répliquer; moi-même je ne soufflai plus mot.
Le carrosse fit halte devant ma porte.
Dès que nous fûmes seuls, Lorenza et moi:
--Eh! santo padre! me dit-elle, que t’es-tu avisé de lui promettre?
--Tu nous écoutais, curieuse?
--Un peu. Tu es donc bien sûr que ce n’est pas Elle?
--Qu’importe? De toutes façons, nous aurons la convive promise. Si elle ne se nomme pas Myria en effet, je saurai bien découvrir qui elle est, et je la _prierai_ de venir.
--Mais si c’est Myria?
--Alors, je le lui ordonnerai.
VIII
Où je ne cache pas mon opinion sur les autres et sur moi-même.
Le souper que j’avais «prophétisé» n’eut pas lieu, et cela faute de convives. En revanche, il y eut un déjeuner fort divertissant à l’abbaye de Clairvaux. Je n’y étais point, mais le père Loth m’en a raconté les incidents, et je crois qu’ils sont dignes d’être conservés pour l’édification de la postérité.
Trois jours après les indiscrétions du cardinal de Rohan,--et depuis, il m’avait montré bien d’autres lettres!--Dom Rocourt, le digne abbé de vingt abbayes qui lui rapportaient cinq cent mille livres de rentes, faisait fête à une jolie petite femme, grande amie de la reine de France et toute dorée des reflets de sa royale faveur. L’abbé n’était autre que ce robuste révérend à la vue duquel Marie-Antoinette s’était écriée: «Oh! le beau moine!» Exclamation naïve dont l’abbé s’enorgueillissait avec justice. La petite femme, c’était Mme de Valois. Une espèce de cour l’entourait: le marquis de Saissevax, l’abbé de Cabres, le comte d’Estaing, Rouillé d’Orfeuil, intendant de Champagne, Dorcy, receveur général, et le vieux maréchal de Richelieu lui-même avaient tenu à honneur et à plaisir d’être de cette petite fête à la fois dévote et galante. Donc, tout allait pour le mieux, et le vin de Champagne moussait dans les cornets quand le comte Beugnot arriva avec une mine mélancolique.
--Qu’y a-t-il? lui demanda-t-on.
--Il y a, répondit-il, que le cardinal de Rohan vient d’être arrêté.
Vous pensez les exclamations, les bras au ciel! Seule, Mme de Valois eut le sang-froid de demander des explications, et le comte Beugnot raconta ce qui s’était passé, en meilleurs termes que je ne saurais le faire, car il était fort lettré et fort agréable dans ses propos; mais j’y ajouterai quelques détails qui m’ont été donnés par le père Loth, et ne sont connus, je pense, de personne.
Le matin même, jour de l’Assomption, 15 août 1785, Monseigneur le prince Louis de Rohan, cardinal, grand aumônier de France, revêtu de ses habits pontificaux et entouré de son clergé, attendait dans la grande galerie de Versailles l’arrivée de leurs majestés, lorsque M. le baron de Breteuil parut et cria au capitaine des gardes: _Arrêtez le cardinal de Rohan!_ Le duc de Villeroy s’avança et dit quelques mots au cardinal qui s’inclina. L’aide-major des gardes-du-corps vint se placer auprès du prince. Pendant que la foule des courtisans qui remplissait la galerie s’interrogeait sur cet événement, le cardinal suivait le duc de Villeroy. Tout à coup il s’arrête et se baisse pour arranger la boucle de son soulier; on cesse un instant de le surveiller; il écrit quelques mots sur un chiffon de papier qu’il cache sous sa barrette; puis il se relève et reprend sa marche. On monte en carrosse; le prisonnier apprend qu’on le conduit à la Bastille. Alors il demande à passer chez lui pour y prendre quelques hardes. On y consent; en traversant son antichambre, il glisse le papier qu’il a écrit dans la main d’un valet de confiance qui part pour Paris à franc étrier. Le cheval tombe mort en arrivant au Marais, mais l’abbé Georgel, vicaire de la Grande Aumônerie, reçoit l’estafette, qui ne peut que lui tendre le papier et s’évanouit soudain. L’abbé déploie le billet; il n’y trouve que des caractères à peine déchiffrables; il devine cependant ce qu’on exige de lui et brûle la correspondance intime du cardinal, renfermée dans un petit portefeuille rouge. Pendant ce temps, Mgr de Rohan faisait son entrée à la Bastille, qui était fort loin d’être aussi plaisante à habiter que le palais cardinalice.
--Diavolo! dis-je au père Loth qui me communiquait tous ces détails en présence de Lorenza, voilà d’étranges histoires. Et quelle attitude a gardée la petite comtesse pendant le récit de Beugnot?
--La meilleure du monde. Elle dit seulement: «Cela me donne des affaires.» Elle a ajouté, parlant à Beugnot: «Voulez-vous m’accompagner?» et ils sont partis tous les deux, laissant la compagnie sous le coup de la terrible nouvelle. Une heure auprès, les chevaux de leur carrosse galopaient vers Bar-sur-Aube; Beugnot soupirait en regardant son ancienne amie: «Ah! Jeannette, disait-il, que nous sommes loin d’autrefois! Vous souvient-il des trois douzaines d’échaudés que vous mangiez, en buvant du cidre, au cabaret de la Bastille?» et Mme de Valois répondait: «Oui, cela m’arrivait lorsque je n’avais pas dîné et que je n’osais pas vous le dire. Je n’aime pas le nom de ce cabaret-là...» Tout en s’entretenant ainsi...
Lorenza, pour si inquiète qu’elle fût, ne put s’empêcher de rire au nez du père Loth.
--Eh! comment savez-vous tout cela, mon père? demanda-t-elle.
--Mon cocher a tenu compagnie au cocher de la comtesse jusqu’à la première poste. Mais ne prenons pas souci des minuties. Vous, mon cher comte, que dites-vous de l’événement, et qu’en résultera-t-il?
--Il arrivera, dis-je gravement, ce que les Maîtres ont voulu qu’il arrivât. Le collier de la reine, c’est le carcan de la royauté.
--Mais que pensez-vous du cardinal?
--Que c’est un homme d’esprit qui est un imbécile.
--Et de Mme de Valois?
--Que c’est une princesse qui est une gueuse.
--Et de vous-même?
--Que j’ai plus d’esprit que le cardinal, mais que j’ai été encore plus bête. Savez-vous ce que je vois en ce moment? Le commissaire Chesnon, dans un fort beau carrosse; il tourne l’angle du boulevard Saint-Antoine, suivi d’un gros d’exempts; si bien que je serai arrêté avant que Lorenza ait eu le temps de me donner cinq ou six baisers d’adieu.
IX
Interrogatoires et chansons.
Je ne pense pas devoir perdre mon temps à raconter un procès que tout le monde sait par le menu et qui a traîné sur toutes les tables. Un cardinal accusé d’avoir calomnié une reine; une femme de sang royal soupçonnée d’avoir soustrait des diamants; un Mage suspect d’escroquerie, quelle aventure! La petite comtesse, je ne sais pas trop pourquoi, me chargea avec une sorte de rage, et je me défendis de mon mieux. On m’avait d’abord mis au secret, ce qui fut une cruauté bien inutile. L’ignorance où l’on me tenait du sort de ma chère femme me tourmentait au point de me rendre insensible à toute autre torture. J’avais compté sur le secours des Loges, mais le père Loth ne m’avait fait passer aucun avis depuis le jour de mon arrestation. Quant au cardinal, il avait fort à faire pour se défendre lui-même; puis, il n’était pas éloigné de croire, que dès qu’il me conviendrait de m’en aller, je passerais à travers les murailles. Je conviens que ma sorcellerie n’allait pas jusque-là.
Après nos premiers interrogatoires, on se relâcha des sévérités dont on avait d’abord usé. Les geôliers, fiers de tenir sous les verrous des personnages dont s’occupaient la France entière et l’Europe, ne demandaient qu’à se laisser corrompre,--jusqu’à un certain point, cependant. Je pus faire assez bonne chère et obtenir quelques livres, parmi lesquels se trouva une petite édition des _Centuries de Nostradamus_, datée de 1574. Chose bien faite pour m’étonner, le livre portait une indication qui renvoyait à la page 187, et voici ce que je lus sur cette page:
L’an quatre-vingt et plus, malandrins et guenons, Aucuns en libertés, d’autres en bastions, Gissent tout vifs; savoir, femme qui n’est pas bête, Deux comtes sans comtés, bonnet rouge sans tête.
Diavolo! voilà un quatrain qui, pour avoir été imprimé en l’an 1574, ne s’en appliquait pas moins bien à la situation présente. Dans la «femme qui n’est pas bête», on pouvait reconnaître Mme de Valois; La Motte et moi nous étions, en effet, deux comtes sans comtés, et le «bonnet rouge sans tête» indiquait clairement notre étourdi cardinal. Mais comme le quatrain n’était pas poli, je pris le parti de traiter Nostradamus de «vieille bête», à qui l’on fait dire tout ce qu’on veut.
Les confrontations suivirent les interrogatoires, et je me tirai assez bien des deux.
Je savais la justice française un peu frivole, et j’avais fait quelque toilette. On m’avait coiffé en cadenettes, et mes cheveux tombaient sur mes épaules, divisés en une infinité de petites queues. Je portais un habit vert brodé d’or, qui m’allait à miracle, à ce qu’assurait Lorenza,--du temps que je pouvais l’entendre, la chère belle!--et des culottes de velours rouge. Voilà les commissaires instructeurs qui se prennent à rire.
--Qui êtes-vous? D’où venez-vous? s’écrient-ils.
Cela m’indigna. Ils savaient bien que je venais de la Bastille, et j’étais assez connu pour qu’on m’épargnât ces questions niaises, bonnes pour les accusés du commun.
--Noble voyageur! répondis-je d’une voix assurée.
Mais ce tas de perruques se mit à rire de plus belle. Alors je m’indignai, et dans une sorte d’emportement bien justifié, je prononçai de hautaines paroles, afin de rappeler les gens au respect.
--Bon Dieu! me dit Maître Thilorier, mon avocat, parlez-leur français au moins! Comment voulez-vous qu’ils vous entendent?
Il est certain que, dans l’effusion de mon cœur, je m’étais exprimé en grec, arabe, latin, italien, égyptien,--sans parler du basque, où j’étais assez versé,--et c’est au milieu d’une gaîté universelle qu’on me pria de m’asseoir. Maître Thilorier, qui d’abord avait paru fort contrarié de mon discours, finit par pouffer comme les autres.
--Vous êtes meilleur avocat que moi, dit-il, et vous avez gagné votre cause.
--Comment cela?
--En les faisant rire.
J’avais été blessé, je fus humilié. On n’est pas Grand-Cophte pour rien. Mais voici que, tout à coup, une sorte de vision m’éblouit les yeux. Une grande et belle personne entre dans la salle avec une démarche de reine, et je crois voir la reine elle-même.
Pendant que je la regardais avec stupéfaction, les gens s’empressaient autour d’elle avec un intérêt souriant et presque respectueux. Même l’un des instructeurs, sur quelques mots qu’on lui dit à l’oreille, fit signe à un huissier d’apporter un fauteuil. Elle le remercia d’un air de noblesse, mêlé d’un peu de timidité, et les prévenances redoublèrent autour de sa beauté royale.
--Quelle est cette femme? demandai-je à Thilorier.
Il me répondit tout bas:
--Une «demoiselle du monde»; et si elle n’était point ici, elle serait, à cette heure sur quelque chaise du jardin du Palais-Royal.
Alors, je compris tout. J’avais devant les yeux l’original du médaillon, l’initiée de la rue Verte, la personne enfin qui, par sa ressemblance étrange avec Myria-Antoinette, avait trompé le cardinal!
--Et comment se nomme-t-elle? demandai-je à mon avocat.
--Nicole Le Guay, baronne d’Oliva.