Véritables mémoires de Cagliostro
Part 11
En ce temps là, les soixante-douze loges maçonniques de Paris révéraient en moi un Voyant dont elles avaient deviné la puissance; elles sentaient que je recevais la lumière du foyer central et se soumettaient à mes décisions. Philippe d’Orléans, grand maître des nouveaux Templiers, ne faisait rien sans mon avis et sans celui du duc de Luxembourg, qui exerçait effectivement l’autorité dont Philippe n’était que le titulaire.
Appuyé que j’étais par les maçons d’Allemagne et d’Italie, j’obtins des maîtres de l’ordre l’autorisation de créer une loge androgyne, dans laquelle les deux sexes jouiraient de privilèges égaux. C’était sur ces bases que j’avais établi déjà, pendant mon séjour à Lyon, la MÈRE-LOGE ÉGYPTIENNE, sous le vocable de la _Sagesse Triomphante_. Je dois confesser que les Lyonnais se montrèrent effarouchés de cette innovation; les pères, les frères, les maris scrupuleux voulurent connaître d’avance les cérémonies d’initiation auxquelles j’entendais soumettre les dames de la ville; cette prétention me parut outrecuidante, et je la repoussai comme il convient. Au reste, je ne cherchai pas à faire des prosélytes, assuré que la valeur de mon idée suffirait à en assurer le succès. Si j’ai quelques doutes sur l’égalité que je voulais proclamer, ils sont tous en faveur des femmes, dont la supériorité me paraît incontestable; elles l’emporteront toujours sur nous dans les questions de générosité, d’enthousiasme et de dévouement. Pour ce qui est de la puérile objection tirée de leur indiscrétion naturelle, il existe un moyen bien simple de les empêcher de trahir un secret maçonnique, c’est de n’en point avoir.
Paris me parut un centre admirablement préparé pour recevoir les fondements de la nouvelle Loge. Mais il fallait éviter de blesser l’opinion et de se heurter à la malignité française, qui a bientôt fait de vous tuer avec un vaudeville ou un couplet de chanson. Lorenza, sur mon conseil, annonça que le vénérable duc de Luxembourg, l’ayant instituée Grande-Maîtresse de la Règle d’Isis, qui comprend les trois degrés d’initiation: l’Apprentissage, le Compagnonnage et la Maîtrise, elle ouvrirait «un Temple» exclusivement réservé aux femmes. De peur d’effrayer les dames parisiennes, qui passent fort injustement pour un peu frivoles, elle se garda bien, dans la réunion préparatoire qui eut lieu chez moi, de révéler le but sublime et profond de la Loge, qui n’était autre, à proprement parler, que le salut de l’humanité par l’apostolat de la femme. Il s’agissait simplement, selon Lorenza, de préparer la régénération physique et morale du sexe féminin, au moyen de l’ACACIA, ou matière première, qui procure la longévité, la jeunesse et la santé; et l’opération symbolique devait consister dans l’application du pentagone mystique, qui restituerait aux initiées l’innocence perdue par le péché originel--ou de toute autre façon. On pourrait supposer, si l’on était pourvu de quelque malice, que beaucoup de femmes éprouvaient le besoin de réparer des pertes de cette espèce, car plus de trois cents souscriptions nous furent adressées, bien que le prix de l’admission eût été fixé à cent louis; j’avais élevé ce chiffre tout exprès pour décourager les bourgeoises et les robines. Trente-six solliciteuses seulement furent jugées dignes d’être admises à la Lumière, et je les triai sur le volet parmi les plus grands noms de France et les plus intelligentes femmes de la cour. Je ne pousserai pas la discrétion jusqu’à ne point citer, entre autres, Mme Charlotte de Polignac, les comtesses de Brienne et Dessalles, la marquise d’Havrincourt, Mmes de Brissac, de Choiseul, d’Espinchal, de Boursennes, de Trévières, de la Blache, de Montchenu, d’Ailly, d’Auvet, d’Évreux, d’Erbach, de la Fare, de Monteil, de Bréhan, de Bercy, de Baussin, de Genlis et de Loménie. Si j’ai gardé pour la fin le nom de la comtesse Jeanne de Valois, qui venait de faire reconnaître son royal apparentage, et dont la faveur était si grande, à ce qu’on racontait, qu’elle disposait des carrosses de la cour, c’est afin de dire qu’elle m’avait demandé un brevet d’admission pour une personne qui ne voulait être ni connue, ni nommée. Ce mystère pouvait être toléré par nos règlements et je me gardai bien d’en tirer aucune conséquence audacieuse.
Cependant l’heure marquée pour l’inauguration du Temple arriva.
On a répandu tant d’histoires mensongères sur cette réunion et sur les cérémonies d’initiation, empruntées au rite égyptien, que je crois devoir rétablir la vérité, offensée par l’ignorance et la malveillance.
Nos belles profanes s’étaient préparées par un jeûne peu sévère, mais régulier, et par des purifications personnelles; pendant huit jours, elles durent se lever et se coucher avec le soleil,--cela dérangea quelque peu leurs habitudes,--et ce fut le sept août, à onze heures du soir, que Lorenza frappa d’un marteau d’or la porte du sanctuaire, qui s’écroula devant elle.
Les trente-six élues, après avoir été introduites par des spectres d’un aspect pacifique et d’une discrétion parfaite, furent distribuées par chambrées de six personnes; on leur enjoignit de quitter leurs bouffantes, leurs soutiens, leurs corps, leurs faux chignons et ce qu’on appelait assez improprement leurs «culs». Quand elles furent en chemise, elles revêtirent des lévites blanches de laine très fine, qui laissaient à découvert le cou et croisaient sur la poitrine. Ces habits, d’une simplicité gracieuse, étaient retenus par des ceintures de couleur différente, suivant la diversité des groupes. Il y eut six ceintures noires, six bleues, six coquelicot, six violettes, six roses et six _impossible_, du nom d’une couleur à la mode que je ne saurais désigner autrement. Les aspirantes avaient en outre les cheveux épars sur les épaules, sans poudre, retenus sur le front par une fontange de même nuance que la ceinture. Toutes étaient chaussées de mules et de bas de soie blanche, et leurs jarretières se nouaient au-dessus du genou. Enfin un grand voile couvrait leur tête et ne permettait pas de distinguer leurs traits. La division des groupes avait été faite d’après le désir des disciples, de façon à grouper les personnes que réunissaient d’ordinaire des raisons de convenance ou de sympathie.
Il n’entrait pas dans mes idées de faire subir à ces grandes dames, la plupart fort belles et un peu sceptiques, des épreuves terrifiantes, bonnes tout au plus à émouvoir les esprits vulgaires. Pourtant, il fallait les intéresser et frapper leur imagination; elles seraient évidemment parties mécontentes, si elles n’avaient pas eu peur.
On les conduisit vers de larges fauteuils, en les engageant à s’y asseoir et à garder le silence. Une musique céleste se fit entendre; des nuages odorants s’élevèrent dans les airs. Les parfums ont toujours joué un grand rôle dans les initiations, car ils prédisposent admirablement l’esprit aux choses merveilleuses. Une chaîne d’acier, de main en main, relia les assistantes, et il leur fut enjoint de la serrer très fort et de ne la quitter sous aucun prétexte. Cette chaîne, chargée d’effluves magnétiques, développa rapidement en elles une tension nerveuse, qui ne laissait pas d’avoir quelque chose d’agréable. Les lampes dont s’éclairait la cérémonie parurent s’éteindre peu à peu, et un point lumineux d’une grande intensité s’ébaucha au-dessus d’une sorte d’autel de marbre blanc qui occupait la partie la plus reculée du temple. Tous les yeux se fixèrent sur cette clarté qui projetait l’éblouissement. En même temps, de hautes figures pâles apparurent dans les nuages de fumée qui montaient aux voûtes, figures insaisissables flottant dans les airs comme des visions douteuses, mais dont on distinguait les gracieux contours et les formes féminines.
La musique se tut; le point lumineux grandit, s’élargit et devint comme une gloire céleste, au milieu de laquelle le Grand-Cophte apparut--le Grand-Cophte, c’était moi--en magnifiques habits resplendissants de pierreries.
Je dis alors la misère du peuple, l’insouciance des riches, le désordre des cours; j’annonçai que les temps étaient proches; je prédis le déluge, le cataclysme, la catastrophe qui allait emporter le vieux monde,--et le bruit des respirations haletantes de mon aimable auditoire arrivait jusqu’à moi.
Soudain, un écroulement subit, les trompettes du jugement dernier, des cris déchirants, des sifflements aigus, des grondement d’orage et les éclats de la foudre! tout cela résonne, retentit et se croise au-dessus des têtes épouvantées. La clarté s’efface; l’obscurité ajoute son horreur à ce fracas surhumain; la chaîne d’acier vibre et jette des étincelles; des flammes circulent dans les airs; les néophytes éperdues se réunissent en essaims et poussent de longs gémissements...
Au bout d’un moment tout s’apaise, la lumière renaît et se projette sur une figure divine, debout sur l’autel de marbre blanc.
Elle est vêtue d’une robe de laine, mais cette robe, ouverte des pieds à la tête, laisse apercevoir une jeune déesse qui porte, attaché à la cuisse gauche, un large ruban de feu orné du monogramme d’Isis. Elle est sculpturale dans sa beauté superbe; sa fière nudité soulève de longs murmures d’admiration. Je descends de ma gloire, m’agenouille devant la Grande-Maîtresse, et, relevé, je baise son pied blanc qu’elle retire pour l’appuyer doucement sur ma tête.
Je disparais. Un rugissement d’orgue, suivi d’une symphonie douce et pénétrante, annonce que la cérémonie de l’Initiation commence.
Chaque groupe s’avance à son tour et se place, sur un rang, en face de Lorenza, qui s’incline lentement et dont la robe s’est refermée.
Les six néophytes découvrent leur sein gauche et tendent la main. La Grande-Maîtresse leur dicte le serment qui les engage, et sur leur réponse: «Je le jure!» leur remet la «pièce magique» où le pentagramme est tracé. De ses doigts elle donne l’onction cruciale à chaque sein découvert, et elle baise l’une des initiées sur les lèvres. Celle-ci rend le baiser à toutes les sœurs présentes, en leur confiant à voix basse le mot de reconnaissance qu’on vient de lui apprendre.
Une dernière cérémonie reste à accomplir. Lorenza prend sur l’autel une corbeille d’or, remplie de rubans de couleur éclatante. Elle s’assied sur un trépied de bronze, et les néophytes viennent devant elle l’une après l’autre, entr’ouvrant leurs robes flottantes pour recevoir l’écharpe d’Isis. Lorenza l’attache à leur cuisse gauche,--accordant des dispenses aux initiées que des raisons sociales empêcheront de porter ce glorieux insigne. Tout cela se fait dans le crépuscule, dans l’harmonie et les parfums, avec un respect religieux et un recueillement profond; car, sous l’empire d’une exaltation factice, ces têtes étourdies et coquettes ont compris qu’il y avait au fond de ces rites un but élevé, une grande idée, un vœu de régénération sociale, supérieur aux puérilités des dogmes de la magie.
Cependant, caché sous les plis d’un rideau, derrière Lorenza, dans un endroit obscur d’où je puis tout observer, je regarde.
Le groupe noir s’avance le dernier; c’est celui où s’est mêlée l’adepte inconnue. En dépit des voiles épais dont elle s’enveloppe, je reconnais d’abord la comtesse de Valois à sa taille, à sa jambe élégante et à son petit pied. Mais la personne qui la suit la dépasse presque de la tête; elle a la majesté et l’ondulation du cygne, bien que sa démarche soit un peu embarrassée. On sent qu’elle est en proie à une vive émotion. Ses compagnes la soutiennent doucement avec une sorte de respect, et semblent l’encourager. Elle reçoit le ruban d’Isis, et je pâlis, et je me sens devenir fou devant la blancheur neigeuse et la splendeur magistrale de ses formes. J’ai reconnu, oui, j’ai reconnu l’original du portrait que m’a montré le cardinal de Rohan! Quoi! il serait possible que Myria... Mais soudain, un coup de gong retentit, remplissant la nef de vibrations métalliques. Lorenza se lève, frissonnante comme une pythonisse, étend la main sur les fronts qui se courbent devant elle, et crie: «Allez en paix, femmes, et faites des hommes!» Au même instant, le Temple se remplit de lumière; une marche guerrière se fait entendre, et les groupes se dispersent dans les appartements d’où ils sont sortis.
Voilà, je le dis hautement, tout ce qui s’est passé dans la loge de la rue Verte le jour de l’ouverture. Les mêmes cérémonies ont été répétées, avec de légères variantes, à l’occasion de nouvelles initiations. Je proteste, avec toute l’indignation d’un cœur honnête, contre les libelles et les pamphlets qui ont essayé de déshonorer une noble idée, une sublime création. On m’a accusé d’avoir convoqué à ces solennités «les amants de ces dames!» Voilà qui est tout à fait impertinent. Si l’on poussait l’audace jusqu’à prêter à l’une de nos initiées quelque faiblesse de cœur,--Dieu me garde d’une telle pensée!--on ne saurait raisonnablement admettre qu’elle eût voulu donner audience à un adorateur devant tant de témoins; et, quant à supposer qu’il y eût des hommes déguisés parmi les néophytes, cela serait parfaitement absurde, après ce que j’ai dit du costume obligatoire. Lorenza ne s’y fût pas trompée. On m’a reproché, avec plus de justice, il est vrai, d’avoir assisté, en tant que Grand-Cophte, à cette solennité. J’ai avoué cette présence. Mais je me suis toujours dissimulé suffisamment pour ne causer aucun embarras aux initiées, et les secrets de beauté qu’elles m’ont révélés sont restés entre Dieu et moi.
VI
Où la sorcière donne du souci au magicien.
Lorenza ne fut pas peu étonnée de me trouver en proie à des préoccupations profondes, après une inauguration qui ne pouvait manquer de nous faire beaucoup d’honneur. Le nom de Grand-Cophte allait devenir aussi respectable que celui de Pape, et il n’y aurait dans mon église ni protestants, ni dissidents, ni athées. Le moyen de ne pas accepter une religion qui comptait de si aimables dévotes.
Une autre chose aurait dû me satisfaire, c’est que nos entreprises, en ce qui concernait la sultane Myria, avaient singulièrement réussi. J’espérais qu’une voix, venant d’Allemagne, ne tarderait pas à me dire: «C’est bien.» Mais nous avions été servis par des _hasards_ qui ne laissaient pas que d’être obscurs à mes propres yeux, et, à cause de cette obscurité, je n’étais pas sans inquiétude.
Certainement, la belle et majestueuse créature qui était venue dans la loge d’Isis recevoir le baiser de paix de l’Illuminisme était bien l’original du portrait que m’avait montré l’indiscret cardinal, et ce portrait, c’était bien celui de la sultane. Pourtant cela me paraissait impossible. Ma raison se révoltait contre cette réalité.
Je savais quel était le caractère frivole de Myria; je savais qu’elle ne répugnait pas à certaines extravagances, et même qu’elle en était arrivée, par plus d’une maladresse, à changer en défiance l’amour le plus sincère que jamais princesse eût inspiré à son peuple. «Si les pauvres n’ont pas de pain, qu’ils mangent de la brioche!» avait dit, dans un accès de rire, une favorite étourdie; et Myria, ayant touché de ses lèvres les lèvres qui avaient proféré cette parole, avait pris dans ce baiser la moitié du blasphème. Elle comptait des ennemis, même parmi les courtisans agenouillés à ses pieds. Si la naissance d’un enfant royal fut saluée d’une insulte, elle le dut à un prince assis auprès d’elle sur les marches du trône: «Jamais, s’était-il écrié, je n’obéirai au fils de Coigny!» Le peuple écoutait d’en bas, et il s’étonnait de voir ses dieux jouer à se couvrir de boue, comme les chiffonniers des carrefours.
Néanmoins, j’hésitais à croire que Myria, si imprudente qu’elle fût, eût perdu toute retenue et toute pudeur; et, par moments, je récusais le témoignage de mes yeux.
Je dormis mal et sortis de bonne heure de mon lit, avec l’intention d’aller faire visite à Mme de Lamotte-Valois, qui savait tout, évidemment.
La comtesse, à ce que me dit un heiduque fort proprement empanaché, avait couché à Versailles, au Château, et ne faisait que d’en arriver.
Sa faveur grandissait chaque jour. Elle n’épargnait rien, d’ailleurs, pour le proclamer, et ne parlait guère à ses amis que de son intimité croissante avec la sultane. Ce qu’on ne pouvait nier, c’est qu’elle avait été reçue par Mesdames; et, depuis que ses titres de noblesse avaient été certifiés par d’Hozier de Sérigny, elle avait ses petites entrées à Trianon. Sa pétulance, sa mignardise, sa façon d’être insolente, ses gaîtés un peu nerveuses divertissaient les hauts seigneurs; elle passait pour une petite mignonne «amusante et sans conséquence»; personne ne se fût avisé d’en prendre ombrage. Seul, je m’en défiais, et au fond je ne l’aimais guère, peut-être parce que ma magie, qui l’avait si fort émue dans l’auberge de Merspurg, perdait chaque jour un peu de son influence sur cette petite tête non moins obstinée et impérieuse que charmante. Quand la comtesse voulait quelque chose, elle le voulait bien, et, s’il lui convenait de se taire, il était malaisé de la faire parler. C’est à quoi je songeais en entrant dans son salon.
Je la trouvai négligemment couchée sur un sopha, et occupée à «parfiler», ce qui était alors un divertissement à la mode, bien qu’il déplût aux visiteurs qui tenaient aux galons de leurs habits.
A ma vue, elle brandit ses petits ciseaux dorés, et je vis que je ne m’en tirerais pas sans quelque dommage.
Devant elle, sur un «bonheur du jour», étaient dispersés des chiffons et des papiers, où je remarquai un petit billet qui ne me parut pas placé en cet endroit pour rester inaperçu. Comme j’ai la vue excellente, je parvins, en prolongeant un peu la courtoisie de mon salut, il lire cette ligne _A ma cousine de Valois_. Fort bien. Voilà qui devait imposer du respect aux imbéciles et même à quelques gens d’esprit. Je me hâtai de dire à la belle Jeanne quelques galanteries de bon goût sur la fraîcheur de son teint, et je lui demandai des nouvelles de son mari, une espèce de grand gendarme plein de bonne volonté, qu’elle avait épousé on ne savait trop pourquoi. «Pour goûter de l’adultère», disaient les méchantes langues.
--Mon cher comte, fit la belle Jeanne, vous vous souciez de mon mari à peu près autant que moi-même; parlons de choses sérieuses. Que me voulez-vous?
--Ne le savez-vous pas?
--Vous me jugez trop subtile.
--Eh bien... en toute franchise...
--En toute franchise?
--Oui.
--Vous allez mentir. Dites toujours.
--Eh bien, je voudrais savoir, belle Jeanne, si nous ne jouons pas un peu la comédie?
--Si nous la jouons, n’est-ce pas vous qui avez fait la pièce?
--En partie. Mais vous êtes femme à apporter plus d’un changement à votre rôle. Êtes-vous certaine que vous ne vous moquez pas de notre excellent prince, et de moi par dessus le marché?
--Pour ce qui est du prince, avouez qu’il mérite qu’on se gausse de lui. Outre qu’il y a quelque chose de plaisant dans sa passion pour la reine, n’ai-je pas lieu de me plaindre du peu de cas qu’il fait de moi? Je pense que ma personne, quoique un peu _incomplète_, vaut bien un hommage à moi seule adressé, et cela m’ennuie de changer de nom après les lumières éteintes. Quant à me moquer de vous, vous n’y songez pas, mon cher comte. Je n’ai garde de me frotter à un sorcier de votre force.
--Ainsi, vous ne voulez rien me dire?
--Que vous dirai-je que vous n’ayez vu hier dans une carafe ou lu ce matin dans les yeux de Lorenza? Je suppose que vous raillez.
--Comtesse, prenez garde! Un premier succès vous donne beaucoup d’audace, et vous avez tort de ne pas rester mon amie.
--Vous aimez trop votre femme pour avoir besoin d’amies. D’ailleurs, de quoi vous plaignez-vous? Ne vous ai-je pas bien servi? Tout ne va-t-il pas à votre souhait?
--Peut-être. Mais je n’aime pas les réussites qui m’étonnent. Tenez, mettez-moi au courant. Quelques mots seulement, ne fût-ce qu’à l’oreille, mignonne?
A ce mot familier, qui lui remit probablement en mémoire des complicités oubliées, Jeanne eut une rougeur, puis un sourire.
--Bon! dit-elle, penchez-vous.
Je m’inclinai ingénument. Elle coupa de ses petits ciseaux une demi-aune du galon d’or de mon habit, et le jeta dans sa corbeille à parfilage.
--Voilà ce qu’on gagne, dit-elle, à tourmenter les femmes.
Je pris congé d’elle, assez mal satisfait, sachant que je n’obtiendrais rien de plus. Quant à mon galon, bien qu’il pût valoir une dizaine de louis, je m’en souciais peu. Ce petit pillage était usité chez les gens du meilleur ton, et l’on risquait moins à traverser la forêt de Bondy qu’à faire des visites d’après-midi chez les jolies parfileuses. Ce qui me parut certain, c’est que la comtesse, tout en aidant à l’entreprise convenue, intriguait aussi pour son propre compte. Comment osait-elle se séparer d’alliés tels que nous dans une affaire aussi redoutable? Cela n’était explicable que par un excès de cette audace féminine qui ne recule devant rien et arrache au besoin leur proie aux lions affamés. Quoiqu’il en fût, j’aurais voulu savoir où était le collier, d’autant plus que Lorenza était fort désireuse de le voir. Poussé par un vague pressentiment, je me fis conduire à Versailles, et je me dirigeai à pied du côté de Trianon. J’admirai l’élégance de ses arbres et de ses bocages mystérieux. Je méditai sur cette décadence rapide de la majesté souveraine qui, après s’être dressée à Versailles et au Louvre dans sa pompe hautaine, était tombée de jardin en jardinet, de parc en bosquet, de palais en petite maison. Catherine de Médicis finissait en bergère de Watteau.
Tout à coup, un tumulte, des cris, des «Noël!» un roulement de carrosses, de lourdes grilles roulant sur leurs gonds, pendant que les tambours battent aux champs et que les sentinelles présentent les armes! Myria-Antoinette d’Autriche, reine de France, revenait de la promenade, et son équipage entrait dans la cour pavée. J’y pénétrai à la suite de ses gens et me tins à respectueuse distance.
Non, non! il ne m’était pas possible d’en douter: _c’était bien elle!_ J’avais cent fois éprouvé la justesse de mon regard dans de pareilles observations, et, si l’on veut se souvenir de mes erreurs de jeunesse, on m’accordera quelque connaissance des femmes. Peu de gens savent déshabiller ces adorables poupées aussi sûrement que moi. Véritablement, je ne m’y trompe guère. D’ailleurs, je l’avouerai irrévérencieusement, je fus cruel et impudent dans mon investigation. Mon regard dissipa les vêtements blancs, flottants et légers, dont s’entourait cette déesse de la terre; sa beauté, sous ces tissus, m’apparut sans voile et dans toute sa splendeur. C’étaient bien les formes superbes, les souplesses et les rondeurs qu’on n’avait pas craint de fixer sur l’ivoire. Les ondulations de la démarche, la mollesse des mouvements décelaient cette plénitude de contours harmonieux dont la perfection fait oublier l’attrait des beautés juvéniles. Ce genou qui se moulait dans l’étoffe m’avait été dévoilé, dans sa blancheur immaculée, à l’initiation d’Isis:--et ce qui me troublait le plus, ce qu’il faut pourtant que je dise, c’est que j’étais sûr, pour l’avoir bien regardé, que _le médaillon du prince Louis n’avait pas été fait sans modèle_.