Vaillance

Part 2

Chapter 23,957 wordsPublic domain

Pour réaliser le but de la vie, la première condition est _l’obéissance_. Je sais que ce mot est compris de peu de gens. Presque tous le prennent pour le nom d’un ennemi. Il répugne surtout aux jeunes oreilles; et quelques-uns pensent que notre temps le hait encore plus que les générations précédentes. Plus personne ne veut obéir, paraît-il, ni en famille, ni à l’école, ni dans l’armée, ni à l’atelier, ni nulle part.--Il se peut qu’une certaine indocilité flagrante nous fasse paraître plus rebelles à l’obéissance que nos anciens. Au fond, cependant, je crois que nous sommes en face d’un travers permanent de la nature humaine, travers qui n’est que la caricature d’un instinct légitime: l’instinct de la liberté. Il a été déposé en nous une tendance obstinée à être nous-mêmes et à nous défendre des influences extérieures. La servitude nous apparaît comme la pire des ignominies. Et nous confondons l’obéissance avec la servitude. Obéir, pour nous, c’est capituler et s’avilir. Je n’ai jamais vu sans émotion et sans une secrète fierté, ces enfants dont la tête de granit se laisserait pulvériser plutôt que de ployer sous un joug. Leur cas est très grave, sans doute; mais quand on le juge à fond, il peut apparaître sous un jour tout autre. Ce ne sont souvent que des égarés qui se sont mis en état de défense contre leurs amis, et se débattent contre leurs sauveurs. Ils pensent qu’ils ont à garder leur intégrité morale, et c’est ce sentiment noble, en somme, qui fait que dans les _mauvaises têtes_ il y a quelquefois tant de ressources, quand on parvient à les éclairer. Tel qui, jeune, se serait laissé piler plutôt que de céder, est devenu, en grandissant, une puissance _pour le bien_. Je ne viens pas plaider ici la cause des têtus, des présomptueux qui savent tout mieux que leurs maîtres ou leurs parents, de ceux qui mettent leur point d’honneur détestable à ne jamais se conformer à l’avis de personne. Mais je désire conserver quelque espoir au sujet de certains jeunes gens mal compris et qui inspirent des craintes très vives.

Après cela j’établis en principe que le seul moyen d’échapper à la servitude c’est l’obéissance, et qu’il n’y a pas de plus pure source de force que celle-là.--L’obéissance est la condition indispensable de la bonne vie et de la liberté. Dans un certain sens on peut même dire que l’obéissance est la liberté. Je vais le démontrer.

Dans toute chose, il y a une loi éternelle qu’il s’agit de découvrir, et à laquelle il faut se conformer. En dehors de cette loi, il n’y a qu’anomalies, accidents, destructions. Il y a des lois selon lesquelles on dirige les attelages, des lois qui président à la culture des plantes, à la gravitation des astres, des lois du développement de la vie humaine. Celui qui ne les connaît pas et ne s’y conforme pas, s’expose aux plus pénibles écoles, aux plus funestes erreurs. Ces lois ne nous sont encore connues qu’en partie. Un des grands labeurs de l’humanité consiste à les découvrir, et ceux d’entre nous qui, par leur activité et leur persévérance, en ont découvert quelqu’une, sont à juste titre considérés comme des bienfaiteurs. Toutes les expériences, dures quelquefois, du passé, constituent pour nous un trésor dont personne ne pourrait se rendre maître par ses seules forces. Il n’est donné à aucun homme de recommencer à vivre comme s’il vivait le premier. Par conséquent, au début de la vie, nous recevons des mains d’autrui la règle de conduite à laquelle il convient de se conformer. C’est là un bienfait qui nous arrive, non une violence qui nous est faite... Il n’y a aucun danger pour notre dignité à suivre des avis éprouvés par tant de générations et à avouer implicitement que nous nous trouvons moins avisés que tous nos ancêtres réunis. La docilité et l’obéissance sont donc d’excellentes conditions pour acquérir ce que l’humanité nous offre de sagesse, et pour renforcer nos lumières personnelles par un secours très puissant. Un homme qui méconnaîtrait ce rôle de la tradition dans le développement, commettrait la faute la plus grossière et se priverait, de propos délibéré, de ce qu’il y a de meilleur. Cela n’empêche pas chaque individu et chaque nouvelle génération d’examiner le patrimoine que lui lèguent les anciens. Loin de là, la seule manière de bien juger ce legs et d’en prendre ce qu’il a de préférable, est de le recevoir d’abord avec déférence.

Mais l’obéissance n’est pas seulement le moyen d’augmenter sa force de toute l’aide du passé, elle est encore le meilleur moyen de nous faire, en général, comprendre ce que c’est que _la Loi_. La loi, c’est ce qui domine les têtes et les caprices particuliers. Elle est la source de l’ordre. Entre elle et la fantaisie il n’y a pas de milieu. Le choix s’impose. Celui qui n’obéit pas à la loi se livre à la fantaisie. Pour bien faire saisir ce que je dis, je comparerai la volonté individuelle qui se dirige selon la loi, à la boussole qui se dirige vers le Nord; et la volonté qui se livre à la fantaisie, je la comparerai à la girouette. L’homme sans loi est le jouet de ses impulsions, de ses désirs, de ses passions. Le pilote risquerait son vaisseau, corps et biens, en se guidant sur la girouette. Il faut au contraire qu’il coordonne toutes les forces des vagues et du vent pour mieux suivre la route marquée par la boussole.

Or quel est le plus libre, celui qui se laisse aller au gré des flots ou celui qui, avec eux ou contre eux, s’il le faut, cingle vers le but et se ramène sans cesse sur la route?

Il y a cependant une multitude d’hommes qui prennent pour liberté ce qui n’est que l’esclavage le plus évident, et dont l’indépendance consiste à suivre leurs désirs. Cette erreur est même si générale qu’elle empêche la plupart d’entre nous d’y voir clair dans leur propre conduite.

_Il n’y a qu’un salut sur le chemin de l’existence, c’est la Loi._ Au commencement de la vie, elle nous est extérieure. On nous l’inculque. Quelquefois elle nous heurte et nous révolte. Mais celui qui sait endurer ces rudesses premières fait, par l’obéissance, l’apprentissage de la liberté. Il apprend à se conformer à la loi extérieure d’abord, et ensuite, à force d’expérience, il reconnaît que cette loi est au fond de lui-même, et qu’en croyant se soumettre à autrui, il obéissait à ce qu’il y a en lui de plus intime. Ainsi il reçoit la révélation de la loi intérieure.

Une fois en possession de cette direction intérieure, il est affranchi de tout commandement extérieur et de toute tutelle humaine. Il était un enfant, il est devenu un homme, un homme libre et maître de lui. La liberté consiste à associer sa volonté à la loi qui est au fond des choses. Tous ceux qui ne connaissent pas de loi intérieure, auguste, inflexible, élevée au-dessus de tous les caprices de l’individu comme du nombre, sont mûrs pour la servitude. Donc l’obéissance est la liberté.

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Ce que nous venons de dire montre assez quel genre d’obéissance nous recommandons. Il est nécessaire, cependant, d’attaquer et de flétrir une obéissance qui en est la caricature indigne. Je veux parler de cette obéissance aveugle qui consiste à abdiquer entre les mains d’un autre son intelligence et sa conscience et à devenir un instrument passif. Cette obéissance-là, personne n’a le droit ni de l’exiger, ni de l’accorder. Elle est un crime. On la reconnaît d’ailleurs à ses fruits. Au lieu de couver, de fortifier l’initiative, elle l’étouffe. Au lieu de former la conscience, elle la déforme. Elle brise l’individualité, broie le caractère, rend l’homme incapable de se diriger lui-même. Cette obéissance-là n’est pas la mère de la liberté, mais de l’esclavage, la grande pourvoyeuse de la mort spirituelle. Elle usurpe la place de la loi intérieure. C’est elle qui a organisé dans le monde la lutte contre la dignité personnelle et contre la conscience, en demandant aux hommes de se soumettre malgré les protestations de leur raison et les légitimes révoltes de leur cœur.

Que cette autorité se montre dans le domaine politique, religieux ou privé, peu importe, il faut lui résister. Elle est, avec le désordre et l’anarchie, dont pourtant elle prétend vouloir nous sauver, la pire ennemie de la moralité. Les hommes de désordre et ceux de l’obéissance aveugle, malgré leurs différences extérieures, ont un grand fond commun et se reconnaissent au même signe. Ils disent: _La loi, c’est nous._ Et de cette confusion funeste sont sortis, pour la société, des maux innombrables. Jamais on ne pourra dire avec assez de force: _Non, la loi n’est personne._ La loi n’est ni la fantaisie de l’individu, ni celle d’un gouvernement quel qu’il soit, représenté par une seule tête ou par plusieurs. La loi est aussi élevée au-dessus des corps constitués qu’au-dessus des individus isolés. C’est à elle seule qu’on doit obéir, et nul n’est digne de commander, s’il n’est son interprète et son serviteur. Et si l’obéissance à la loi se confond avec celle qui est due à la conscience, c’est parce que la conscience, comme la loi, est impersonnelle. Elle est, dans l’homme, ce qu’il y a de plus intime et en même temps de plus indépendant de lui.

C’est une erreur déplorable, ou une tromperie intéressée, que de prétendre que le respect de la conscience individuelle conduit à la dislocation sociale et au règne effréné des volontés personnelles. Un homme de conscience n’est pas une force lâchée au hasard de ses caprices, c’est une force liée; mais elle n’est pas liée par une main d’homme, ni contre son gré. Elle s’est librement soumise à la loi éternelle.

Je le sais, je touche ici à un des grands points litigieux de tous les temps. Aussi ne faut-il pas se lasser d’y revenir. La vie dépend de la façon dont nous comprenons et pratiquons l’obéissance. Ne nous laissons détourner de notre ligne de conduite ni par les hommes de désordre qui crient à la tyrannie dès qu’on parle d’obéissance, ni par les autoritaires pour qui l’obéissance libre est un non-sens.

A ceux qui cherchent sincèrement leur chemin, voici ce que je dirai:

Prenez dix hommes dont chacun veut commander et aucun obéir.

Prenez-en dix qui obéissent à un chef, aveuglément.

Prenez-en dix qui obéissent par conviction.

Dans n’importe quelle action ou quelle lutte, les premiers auront cette infériorité, que l’ensemble fera défaut à leurs efforts.

Les seconds auront de l’ensemble, mais ils seront comme autant de corps inertes retenus par un lien extérieur et remorqués par une force étrangère; la passion leur manquera.

Les derniers auront à la fois de l’ensemble et de la passion. Ils marcheront à leur but comme une seule masse, mais une masse vivante, emportée non par l’effet d’une seule volonté agissant du dehors, mais par l’action intérieure et combinée de toutes leurs volontés réunies.

Entre ces dix hommes et les autres il n’y a aucune comparaison possible. La force qui est en eux n’a pas sa pareille au monde.

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Cela dit, personne ne pourra se méprendre sur mes intentions, en lisant ce qui me reste à dire:

L’obéissance est la proclamation, par l’individu, du grand fait de la solidarité. Se refuser à l’obéissance, c’est s’arracher de l’ensemble, se proclamer supérieur à l’organisme ou se constituer dans son sein à l’état de corps étranger. Il n’y a pas de schisme plus grave que celui-là. Au fond, la tentative est vaine. L’absolue désobéissance serait la dissolution totale des liens qui nous unissent à l’humanité. Ce serait le suicide. Pour celui qui se met au ban de l’humanité, il reste le néant.

L’obéissance, au contraire, est le libre aveu de la dépendance de l’individu en face de la société; elle lui procure toutes les forces de l’union. Plus cette obéissance est absolue, plus elle est digne d’admiration.

Il y a des jours où, _par raison et conscience_, l’homme doit consentir à n’être qu’un rouage subalterne, et suivre le commandement. Ce n’est pas là se réduire à l’état de machine, c’est pratiquer la solidarité, c’est sentir qu’il y a quelque chose de plus grand que les plus grands, et qui est digne de toutes les abnégations et de tous les sacrifices. Il y a un courage humble et obscur qui est plus difficile et qui a plus de prix que les plus éclatantes manifestations de la valeur personnelle, et ce courage consiste à s’effacer. De toutes les énergies particulières, cette vertu parvient à faire un faisceau, elle réunit les membres d’une société comme le ciment agglutine les pierres d’un mur et en fait un tout compact. Par elle l’individu devient la communauté; non la foule asservie qui suit son maître comme un troupeau, mais la foule disciplinée, qui a une âme, et qui sait, selon l’heure, résister comme un roc ou s’élancer comme un torrent. La plus haute manifestation de la vie a toujours consisté dans l’association soumise à des règles et fondée sur la libre obéissance; les meilleurs d’entre ceux qui ont passé sur la terre sont aussi les seuls qui aient compris dans son étendue le bonheur de disparaître dans la communion avec les autres, et de marcher en mêlant leur âme à l’âme d’une foule unanime.

En face de cette démonstration de la vertu toute-puissante de l’obéissance, que devient l’esprit d’indiscipline où chacun discute la consigne, critique la loi et s’érige lui-même en chef? Que fait-il autre chose, par l’étalage de son impuissance, de sa stérilité, de son incapacité à faire marcher dix hommes de front, que de nous administrer par l’absurde la preuve qu’il n’y a de salut que dans l’obéissance, n’en déplaise à ceux que ce mot agace! J’augure mal d’un jeune homme qui n’arrive pas à obéir à ses supérieurs, à s’accorder avec ses pareils pour une action commune, à marcher dans le rang, à se façonner à une règle, et à porter le joug avec cette fierté intérieure qui est la marque des cœurs fermes.

* * * * *

L’école de l’obéissance est bonne encore pour y puiser un autre genre de courage. Ce n’est plus celui du combat, de l’effort individuel ou collectif, mais c’est celui, plus malaisé, de l’endurance et de la résignation. Il est nécessaire que, de bonne heure, l’homme se familiarise avec l’inéluctable. S’il ne l’apprend pas peu à peu et comme par degrés, dans les rencontres de sa volonté avec des volontés plus fortes contre lesquelles il est inutile de se rebiffer, la vie, hélas! se chargera de le lui apprendre, et peut-être d’un seul coup, au risque de l’écraser. La résignation est une des forces de l’humanité souffrante. Faisons-en provision au matin de la vie, alors que nous en avons le moins besoin. Chacun sait que les provisions se font avant le temps où elles nous sont nécessaires. En hiver, il n’est plus temps de remplir la grange, et il ne faut pas attendre, pour exercer ses troupes, le moment où l’on voit paraître l’ennemi.

IV

LA SIMPLICITÉ

L’homme a deux ailes, au moyen desquelles il s’élève au-dessus des choses de la terre: ce sont la pureté et la simplicité.

Imitation de Jésus-Christ.

Ne méprise pas ta situation: c’est là qu’il faut agir, souffrir et vaincre.

H. J. Amiel.

Avez-vous de l’ambition?--Non? Eh bien, ayez-en! Mais il faut vous dire laquelle, car toutes ne sont pas bonnes. Je vais d’abord, au risque de vous étonner ou de vous froisser, vous décrire l’ambition vulgaire. De très vieilles gens m’ont conté qu’il est bon de secouer les jeunes arbres.

Pour le commun des hommes, l’objet de l’ambition, c’est de _s’élever_. S’élever, devenir autre chose que ce qu’on est, se séparer de son milieu, se déraciner de son sol. S’élever, afin d’être plus grand que ceux qui vous entourent, de les dépasser d’une tête, d’une coudée, de plus, si possible. Se distinguer. N’être pas comme le premier venu. Se nourrir, se vêtir, parler autrement que tous. Se faire remarquer enfin, ne fût-ce que par un signe, un galon, un bout de ruban. Cela commence sur les bancs de la classe, où le but est d’être premier, et cela continue à travers toute la vie. C’est absurde.

A quoi cela vous avance-t-il, vous, d’être premier, plus riche, plus surprenant par votre costume ou vos insignes, si la personne humaine qui s’est enveloppée sous ces dehors brillants n’a pas de valeur en elle-même? Or les ambitieux sacrifient le fond à la forme. Plus ils s’enflent, plus ils sont creux et vides. Je les vois, en général, oublieux de leurs commencements, honteux de leur pauvreté primitive, du travail humble où ils ont débuté. Plusieurs cachent leur origine, n’aiment pas qu’on leur parle de leurs parents, parce que ce sont gens simples dans une condition obscure. Ils ont des âmes de déserteurs. Si c’est à ces sentiments-là que leur ambition les conduit, cela seul suffirait pour les condamner. Mais elle est en outre puérile, sotte, vaine, superficielle, et, par-dessus tout, inhumaine.

Est-il humain de faire consister son bonheur à s’élever au-dessus de l’homme et à l’humilier, voire même à le fouler aux pieds? Est-il humain de n’attacher de prix à ce qu’on possède que si l’on est seul à le posséder? Quelle est cette façon d’être un homme qui ressemble si fort à la façon d’être un loup? C’est ainsi qu’on arrive à considérer la vie comme une curée où des fauves s’arrachent le plus gros morceau à coups de dents et à coups de griffe. Le plus fort alors et le plus vaillant est celui qui sait le mieux mordre les autres et tirer à lui. Et lorsqu’il a bien travaillé, c’est-à-dire bien déchiré et ensanglanté ses voisins, il est proclamé premier, et les autres l’envient. Ils voudraient bien être à sa place.

Serait-ce là la force de l’homme et sa grandeur? Fi donc! En ce cas-là, je ne veux pas être grand. Ce concours, son enjeu, les concurrents, les procédés, tout cela me répugne également. En vérité, si c’était là la vie humaine: se disputer et s’entre-dévorer pour la richesse, le pouvoir, les distinctions, j’aimerais mieux être mangé le premier pour ne plus voir un pareil spectacle.

Mais il y a une autre vie. Je vous la désigne comme but de votre ambition. Elle a pour qualité dominante la simplicité. Autant la première comporte de lâchetés, autant celle-ci développe la générosité et convient aux cœurs vaillants.

La simplicité consiste dans le manque d’apparat de l’existence extérieure. Elle résulte de la conviction que la vraie grandeur est au-dedans de l’homme. Devenir meilleur, plus juste et plus fort, c’est en cela que consiste tout le progrès, auquel il doit aspirer. Celui qui sait cela, reste simple. Il ne lui vient pas à l’idée de vouloir dominer ou écraser autrui, parce qu’il sait que c’est la pire manière de s’avilir.

Il est persuadé que la science des sciences est celle de bien vivre. Bien vivre est difficile partout, et partout méritoire. De même qu’en peinture un tableau qui représente une gardeuse d’oies, un mendiant, un infirme, peut avoir la même valeur artistique qu’un autre tableau qui représente, avec un talent égal, une madone, un héros, une femme vraiment belle,--de même telle noble vie de bûcheron ou de balayeur a la même valeur morale que telle noble vie de savant ou d’homme d’état. Peu importe la situation sociale: de tous les degrés de l’échelle, on peut se proposer pour objet la dignité humaine et la grandeur morale; de tous les degrés de l’échelle, à y regarder de près, la distance à parcourir est la même. Ce qui fait la valeur d’une pièce de monnaie, c’est le métal; ce qui fait la valeur d’un homme, c’est la substance plus ou moins précieuse qui constitue son être moral.

Celui dont la fibre morale est vraiment fine et résistante sera ce qu’il doit être, quelle que soit sa situation, et il songera moins à modifier celle-ci qu’à en bien remplir les devoirs. Il saura, selon l’occasion, commander sans orgueil ou obéir sans platitude. Ce sont les mêmes qualités qui font le bon maître ou le bon serviteur, le bon chef ou le bon soldat. L’un comme l’autre est, avant tout, un homme, et il sait ce que ce nom implique. Celui qui ne sent pas cela n’est rien nulle part, et celui qui le sent est partout l’égal de tous.

Voilà ce que j’appelle la simplicité du cœur, d’où naît la simplicité de la vie, des goûts, des mœurs. Cette simplicité est en même temps la plus haute dignité, la noblesse la plus authentique, la plus grande force.

L’homme simple ne veut pas s’élever en s’arrachant de sa souche, en se singularisant, en échappant à la loi commune. Il sait trop bien que la force nous vient par les racines. Il reste toujours en contact avec le robuste sillon populaire dont nous sommes issus, avec la vie normale et sans complication.

Il ne raffine ni sur sa table et son ameublement, ni sur son langage et ses idées. S’il lui a été donné de s’élever de quelques degrés, il se glorifie de celui dont il est parti plutôt que de celui où il est arrivé, et son plus grand honneur c’est son humble origine. Par le cœur, il reste toujours auprès des petits. Il n’oublie pas, il est fidèle et garde le contact.

Soyez sûr qu’il a quelque part, dans son habitation, un coin où sont les vieux souvenirs, les plus chers de tous, et qu’il a conservé quelques habitudes patriarcales auxquelles rien ne le fera renoncer. C’est là sa force, sa santé, sa joie, le secret de son ascendant sur autrui.

Quand il commande, il est sûr d’être obéi, car il a le charme; et s’il commande des choses difficiles, on sait que ce n’est pas parce qu’il en ignore la portée et les peines qu’elles vont coûter, mais parce qu’il les a accomplies le premier et les accomplirait encore.

Rien ne rend un homme plus grand que cette noblesse intérieure sous l’aspect le plus simple. Ce sera l’éternel honneur des grandes démocraties d’avoir fourni des exemples nombreux de ces vies admirables. Et la vérité que de telles vies proclament est si évidente, que même dans les sociétés fondées sur l’absolutisme et plus adonnées que d’autres à l’étalage des distinctions extérieures, il n’y a jamais eu de puissance durable, d’influence personnelle, de pouvoir sur les âmes, que là où s’est rencontrée la simplicité.

Tous les caractères vraiment grands sont demeurés simples par quelque endroit.

Ne vaut-il pas mieux s’orienter vers ces hauteurs que de se laisser entraîner dans les ornières où grouille la cohue banale?

Les dangers qu’il y a à courir sur les chemins de l’ambition vulgaire sont de ceux qu’il faut signaler à tous; aucune classe de la société n’en est exempte. Car il ne suffit pas d’être de condition modeste pour aimer la simplicité, et l’on peut être de condition élevée sans se plaire dans le faste. C’est l’esprit qui importe. Je connais des gens fort riches qui sont très simples, nullement jouisseurs ni orgueilleux, et je connais des pauvres qui ne rêvent que grandeurs, vie commode et plaisirs. Rien n’égale leur mépris pour la simplicité. Ils l’ont en horreur. La haine du travail est leur passion, et si quelque chose leur déplaît dans la vie des jouisseurs fortunés, c’est de n’être pas eux-mêmes à la place de ces gens-là. Pour y arriver, ils feraient n’importe quoi.--Malheur à celui dont s’empare cet idéal de vie molle et énervante qui ne consiste qu’en spectacles étranges, en sensations «troublantes», en «chatouillantes» excitations. La gangrène morale le ronge et le désagrège lentement, dissolvant toutes les forces vives qui sont en lui. Bientôt il arrive à confondre le bien avec le bien-être, et à considérer toute privation et tout effort comme une honte. De là à se vendre pour un peu de richesse ou de plaisir il n’y a qu’un pas. Graine d’esclaves, que tout ce monde de coureurs affolés, rués derrière le char de la fortune pour ramasser les miettes qui en tombent. Peu importe d’où ils sortent, quels sont leurs noms, leurs rangs, leurs opinions et leurs croyances: il n’y a qu’un mot pour les désigner tous: c’est la lie de l’humanité.

V

LA GARDE INTÉRIEURE

Garde ton cœur plus que toute autre chose, car de lui viennent les sources de la vie.

Proverbes.