Part 1
C. WAGNER
VAILLANCE
SIXIÈME ÉDITION
PARIS LIBRAIRIE FISCHBACHER (SOCIÉTÉ ANONYME) 33, RUE DE SEINE, 33
1894 Tous droits réservés.
DU MÊME AUTEUR:
Sois un homme. Discours.--In-18. -- 50 Justice. Huit discours.--2e édition. 1 vol. in-12. 1891. 3 fr. 50 Jeunesse. Ouvrage couronné par l’Académie française.--8e édition. 1 vol. 1893. 3 fr. 50
BAR-LE-DUC.--IMPRIMERIE COMTE-JACQUET
A
CEUX QUI PEINENT
ET QUI ESPÈRENT
AVERTISSEMENT
Après avoir lu mon livre _Jeunesse_, quelques amis, principalement parmi les jeunes gens, me demandèrent, sur le même sujet, un travail plus bref, de diffusion facile, de lecture aisée, et qui contiendrait surtout quelques lignes essentielles d’un idéal pratique.
En face d’un vœu semblable, il ne m’était pas permis de marchander ma peine. J’ai essayé de faire ce qu’on me demandait, tout en m’efforçant de me répéter le moins possible. Le présent volume ne fait donc pas double emploi avec «_Jeunesse_».
C’est un livre nouveau qui a son caractère propre et son but précis.
Puisse-t-il recevoir le même accueil que son aîné!
C. W.
A MON JEUNE LECTEUR
Je te connais comme si j’étais toi. Je n’ai qu’à fermer les yeux pour me revoir, à ton âge, vivre, espérer, chercher, aimer, m’égarer.
Admets donc qu’en prenant ce livre en main, tu rencontres un compagnon de quelques années plus vieux que toi. Il est ce que tu es, avec un peu plus d’horizon et de maturité. Il s’intéresse tant à toi que, pour mieux pénétrer dans ton intimité, il deviendrait volontiers à certaines heures la table à laquelle tu écris, l’enclume sur laquelle tu frappes, l’arbre sous lequel tu t’assieds pour songer ou pleurer.
Ces lignes n’ont été écrites pour aucune classe particulière de jeunes gens. Je me suis efforcé de parler surtout de choses communes à tous, étant de jour en jour plus convaincu, que ce qui fait l’homme est identique partout. Toutefois je n’ai pu m’empêcher de penser plus spécialement à ceux dont le matin est sombre et la jeunesse rude.
Dans le récit idéalisé qu’il a fait de sa vie, Gœthe déclare que «Ce que l’on souhaite dans la jeunesse, on le possède en abondance dans la vieillesse.» Parole étonnante et qui semble jeter un défi à la réalité. Mais, à y regarder de près, il n’en est point ainsi. L’homme, en effet, s’applique avec ardeur à la poursuite de ce qu’il souhaite, et, que son but soit bon ou mauvais, il est rare qu’il ne finisse pas par l’atteindre en partie. Notre vie à la longue s’imprègne de notre idéal. Nul ne saurait donc veiller avec trop de soin à la direction de ses désirs. Ce qui nous fait le plus défaut dans la jeunesse, c’est de savoir ce qu’il convient de désirer. Désirer les choses vaines c’est prendre un feu follet pour nous indiquer la route. Combien sommes-nous à errer de la sorte derrière des lueurs vacillantes qui promettent le bonheur et conduisent aux marécages?
Je voudrais te faire désirer les choses réelles, qui valent la peine d’être aimées et conquises au prix de nos efforts. Or parmi toutes ces choses, il n’en est aucune de comparable à l’énergie. L’énergie est la vertu même, et par vertu j’entends toute force qui stimule en nous et dans les autres, la vie, la joie et l’espérance.
L’histoire héroïque de la vieille Grèce nous parle d’un jeune homme élevé parmi les femmes, vêtu d’habits féminins et auquel, par une sollicitude trop timorée, on voulait cacher à jamais sa qualité d’homme. Mais un jour quelqu’un sonna près de lui de la trompette guerrière. Aussitôt tous les artifices de son éducation efféminée tombèrent, et son âme vraie se réveilla.
L’existence banale a le plus souvent pour effet de nous faire oublier qui nous sommes. Elle nous couvre, selon l’occasion, d’oripeaux étincelants, ou de haillons sordides, également indignes de nous. Mais il est des accents qui réveillent l’âme. Puisse ce livre remplir cet office auprès de toi.
Je voudrais te faire entendre une sonnerie de clairon qui te mît la poitrine en feu. Je voudrais te faire faire ce beau rêve de force, de bonté, de virilité sacrée, après lequel il n’est plus possible de se complaire dans les plaisirs énervants ou de s’abandonner à un découragement stérile.
Pour toi, comme pour ceux qui t’aiment, il faut souhaiter que mon désir s’accomplisse! Et maintenant j’implore toutes les lumières et toutes les puissances d’en haut, pour qu’il me soit donné de te dire des paroles de vie.
C. WAGNER.
Toussaint 1893.
I
A LA CONQUÊTE DE L’ÉNERGIE
Ceux qui vivent, ce sont ceux qui luttent; ce sont Ceux dont un dessein ferme emplit l’âme et le front, Ceux qui d’un haut destin gravissent l’âpre cime, Ceux qui marchent pensifs, épris d’un but sublime, Ayant devant les yeux sans cesse, nuit et jour, Ou quelque saint labeur ou quelque grand amour.
Victor Hugo.
Pour tout être vivant, la grande affaire c’est de vivre. Vivre, aussi bien, aussi largement que possible, c’est l’instinct primordial, le moteur éternel qui se cache sous toutes nos aspirations éphémères. Ce moteur pousse le monde. Tout lui obéit: le brin de blé qui émerge du sillon et que le soleil salue pour la première fois, le poussin qui vient d’éclore de l’œuf, l’enfant qui ouvre de toutes parts sa jeune âme à l’existence. L’homme, il est vrai, dit quelquefois que la vie est mauvaise, qu’il vaudrait mieux qu’elle ne fût pas. Cela n’empêche pas la vie de persister, cela n’arrête pas l’immense poussée invisible qui va vers l’être, cela ne tarit pas les germes de la terre et la prodigieuse fécondité de l’océan. _La vie est_, voilà le fait capital dans l’univers, et la presque unanimité des êtres, non-seulement accepte, mais s’y attache avec transport ou désespoir.
Seulement, le tout n’est pas de vivre. A un certain point de vue, cela est même fort indifférent. Le tout est de bien vivre. La question de bien ou mal vivre n’existe pas pour les êtres guidés par d’obscures impulsions et qui ne sauraient faire autre chose que ce qu’ils font. Cette question devient, au contraire, la principale pour l’homme. Une fourmi est une fourmi, par cela seul qu’elle est née. Elle remplit sa fonction, mène son travail à bien et occupe son poste. Il ne suffit pas d’être né pour être un homme. Pour l’homme, la naissance n’est que le commencement d’un long et laborieux développement. Et ce développement dépend en partie de lui-même, du but qu’il se propose, des efforts qu’il entreprend. Il arrive, par conséquent, un moment pour chacun de nous, où il convient de nous demander à quoi il faut nous appliquer et comment il faut employer la vie que nous avons reçue. Autrement nous risquons de la perdre et de la dépenser à tort et à travers. Et ce malheur ne saurait être indifférent à personne. Au fond, chacun donne sa vie et dépense ses forces pour ce qui lui paraît en valoir la peine. Il doit donc être disposé à s’éclairer sur un point aussi grave que celui-ci: _Quelle est la chose qui importe le plus à un homme?_ Pour bien vivre, de quoi faut-il être pourvu avant tout? Quant à moi, je n’hésite pas à répondre que _ce qui importe le plus, c’est d’acquérir la force_, et que ce qu’il faut avant tout à un homme, pour vivre, c’est _de l’énergie_.
On a beau avoir du pain à manger, des plaisirs et de la joie, on a beau posséder toutes sortes d’avantages de fortune ou de personne: sans énergie on devient le jouet des circonstances, l’esclave du pain qu’on mange, de la femme qu’on aime, du bien qu’on possède.
On a beau avoir de l’intelligence et de la pénétration, accumuler en soi le savoir sur les hommes et sur les choses: sans énergie le savoir reste stérile, et la plus belle idée n’est qu’une graine inféconde.
On a beau avoir de la conscience, distinguer scrupuleusement le bien d’avec le mal: sans énergie nous laissons la terre aux méchants, le pouvoir à l’injustice, et toute notre conscience ne sert qu’à nous faire gémir sur des maux que nous sommes incapables d’attaquer et de terrasser.
Au contraire, soyez pauvre, privé de joie, déshérité par la nature et la fortune: avec de l’énergie, vous transformerez tous ces maux en biens, toutes ces misères en ressources, tous ces ennemis en auxiliaires.
N’ayez qu’une instruction sommaire, quelques clartés sur les choses et les hommes: avec de l’énergie, vous tirerez parti de ce savoir rudimentaire; vous mettrez en pratique le peu que vous saurez; vous appliquerez toute une vie fidèle à réaliser des choses dont la pensée des curieux et des délicats fait le tour en un matin, pour les abandonner ensuite, afin d’en effleurer d’autres. Et grâce à quelques vérités servies avec force, vous ferez votre trou, comme le faisait la phalange macédonienne, petite en nombre et simple d’apparence, mais qui battait l’immense armée des Perses, brillante et pusillanime.
Ayez une conscience obscure mais en somme droite, inhabile à disserter sur les cas subtils, à représenter le bien dans toutes ses nuances et le mal dans ses laideurs raffinées, mais une conscience vivante, décidée; ayez de l’énergie, en un mot, ayez l’indomptable entrain de ceux qui veulent que le bien soit et que le mal disparaisse, et vous deviendrez des remparts pour la justice, et des béliers destructeurs pour les forteresses du mal. Vous serez une puissance concentrée et redoutable qui vole vers son but comme le boulet de canon, sans saluer personne au passage.
Que sera-ce, si vous unissez l’intelligence, le savoir, la conscience, les ressources matérielles, et si vous mettez tout cela au service de l’énergie?
L’énergie est la reine du monde. La bonté même, l’amour, la grâce, tout ce qui est charmant ou admirable ne vaut que par l’énergie. Qu’est-ce qu’une grâce molle, un amour sans vaillance, une bonté pleine de faiblesse? Des vices brillants, voilà tout.
L’énergie est la puissance des puissances.
Je lui compare ce qu’il est convenu d’appeler _la Force_, celle dont on a dit qu’elle primait le droit, et je suis frappé de la prééminence absolue de l’énergie. Que saurait accomplir la seule force? Les cornes du bœuf pourront-elles arrêter l’esprit? La dent du lion peut-elle broyer la vérité? Les prisons peuvent-elles enchaîner la liberté? La gueule des canons tonne-t-elle plus fort que l’opinion et que la voix de la justice? Non. De même, aucune force matérielle ne peut rien contre la force morale. Là où commence celle-ci, l’autre cesse. Il n’y a qu’une seule forteresse imprenable, c’est un cœur vaillant. On ne dira jamais toutes les splendeurs de bien qui éclatent dans un seul acte de véritable liberté intérieure. Quiconque est un homme, tressaille à cette rencontre, car il sent que le monde invisible passe par là.
La nuit est noire sur l’océan. Plus d’étoiles, et la boussole est affolée. La tempête rugit, la mer est démontée. C’est le chaos formidable, le choc monstrueux des éléments. Parfois jaillit un éclair qui dévoile pour un instant toute cette sauvage majesté. Quoi de plus grand?
Quoi de plus grand?
Je vais vous le dire: Au sein de ces ténèbres, suspendu sur ces abîmes, un pilote intrépide tient le gouvernail. Cet homme est plus grand que l’océan et la tempête.
Voici une pauvre vieille femme, presque infirme. Sa jeunesse s’est écoulée au milieu de l’aisance, des honneurs même. Elle a été entourée, choyée; elle a possédé le bonheur dans sa famille, et connu toutes les satisfactions du cœur. La vie lui a souri. Mais les destinées ont passé sur elle et l’ont dépouillée. Pauvre aujourd’hui, elle est en outre solitaire; plus que cela, elle est délaissée. Mais elle n’est point aigrie. Presque jamais elle ne parle d’elle-même. Quand on la prie de vous confier ses peines, elle détourne la conversation pour s’informer du sort des autres. Dans ces yeux ternis par l’âge, sur ce front ridé, dans le serrement de cette petite main amaigrie, il y a tant de pure bonté que le plus malheureux en reçoit un salutaire réconfort. Je ne sais au juste ce que j’éprouve, ni pourquoi, ni quelle est la source où s’alimente cette vie, mais ce que je sens avec évidence c’est que là, dans ce corps ruiné, entre ces quatre murs nus, habite une puissance devant laquelle s’évanouit tout ce qu’il est convenu d’appeler grand et fort dans ce monde. Ici, le courage nous apparaît à un degré plus élevé encore que chez le matelot de tout à l’heure, et cela précisément parce que, à ne considérer que l’extérieur, cet homme est plus fort que cette femme. Il y a une vaillance de l’âme qui éclate dans l’absence même de toutes les ressources d’ordre matériel.
Mais à n’importe quel degré et dans n’importe quelles conditions, un acte de force morale nous met en présence de quelque chose qui n’est comparable à rien d’autre.
Dieu merci, le sens de la grandeur morale n’est pas mort parmi nous. Entre tant de royautés tombées, celle-là du moins est demeurée debout dans l’estime universelle. Hélas! pourquoi faut-il que notre admiration pour elle soit mêlée d’amers regrets? Nous regardons vers elle comme les malades vers la santé, comme les exilés vers la patrie. Une douleur secrète, une poignante nostalgie se mêle à nos hommages.
Ce qui manque le plus à notre temps, c’est le calme profond et sûr que procure la force d’âme. Favorisés sous tant de rapports, nous sommes misérables et pauvres de caractère. Notre fibre morale semble détendue. Et c’est pour cela qu’à certaines heures, cette société civilisée nous apparaît comme un de ces beaux navires que les sciences, les arts, l’industrie ont pourvu des machines les plus merveilleuses et des aménagements les plus somptueux, mais auquel, en pleine mer, viendrait à manquer le charbon; et voici que le navire magnifique n’est plus qu’une épave qui flotte au gré des vents et des vagues.
Il faut donc, avant tout, nous approvisionner de force motrice.
II
LE PRIX DE LA VIE
C’est en Lui que nous avons la vie, le mouvement et l’être, et, comme l’ont dit quelques-uns de vos poètes, _nous sommes aussi de sa race_.
_Actes des Apôtres_.
C’est par la foi que nous marchons, non par la vue.
Saint Paul.
L’énergie morale ne se cueille pas nonchalamment, comme une fleur sur une haie; elle se conquiert laborieusement et se tire parfois, comme le charbon, des sombres profondeurs. Je vais indiquer quelques-unes des sources où elle se puise.
Une de ces sources c’est l’idée élevée qu’on se fait de la vie. Nous sommes tous blasés sur la vie, à force de la rencontrer sur notre chemin. Elle ne nous surprend plus. C’est ainsi que certains montagnards, à force d’avoir sous leurs yeux les beautés de leur vallon natal, y deviennent insensibles. Il faut qu’ils quittent le pays et y reviennent, comme des étrangers, pour être frappés de ce qu’il a de pittoresque et de grandiose.
Il nous devient nécessaire aussi de découvrir comme une nouveauté ce que nous croyons connaître de longue date. Ce n’est pas chose facile. Quoique la plupart des hommes regardent sans voir, ils ne tiennent pas à ce qu’on leur montre ce qu’ils voient. Ce qui les entoure et les touche de près les laisse froids. Et ce mépris pour les choses prochaines n’est que le reflet de l’idée misérable qu’ils se font de leur propre vie. Sans doute, chacun a son orgueil, orgueil stupide qui fait qu’il se préfère aux autres. Mais cet orgueil s’attache à ce qu’il y a de médiocre en nous et s’en repaît. Le sentiment de la vraie dignité est infiniment rare.
Tout orgueilleux que nous sommes tous de notre personnage superficiel, nous manquons de la fierté qui vient du respect qu’on a pour son être profond. Et c’est pourtant ce sentiment qui est une source de puissance. L’homme qui entrevoit ce qu’il vaut a une bien meilleure attitude morale que celui qui se déprécie lui-même.
Qui nous rendra cette fraîcheur d’impressions qui fait qu’on regarde toutes choses comme si on les voyait pour la première fois? Celui-là nous ferait éprouver en face de la moindre fleur ce que j’appellerai l’éblouissement de la vie.
Et c’est ce qu’il faut avoir connu. Il faut avoir été placé, ne fût-ce qu’une fois et pour un instant, sur le seuil de l’infini et avoir reçu, comme dans une vision, la révélation de ce qu’il y a de précieux, de riche, d’insondable, dans toute âme, dans toute vie humaine. Alors seulement on peut entrevoir le prix de la vie, en avoir la tendresse et le culte.
Lorsque l’adolescent, parvenu à une certaine heure qu’il n’oubliera plus, reçoit la révélation de la patrie, de son histoire, de ses douleurs et de ses grandeurs, il se passe en lui quelque chose de sacré. Il naît à une existence nouvelle. L’idée de la patrie a passé par son âme, et l’a ennobli du coup. De ce moment il est capable de grandes actions et de grandes souffrances pour ce pays dont il est l’enfant. Trempé, comme l’acier, dans un bain qui décuple ses forces et fait qu’il se respecte lui-même comme on respecte le drapeau, il est devenu plus qu’un individu, il fait partie d’un ensemble.
Dans l’homme qui reçoit la révélation de sa dignité humaine il se passe quelque chose d’analogue. Il se replonge dans sa source, il remonte à son origine, il mesure et éprouve ce qu’il y a de saints efforts, de patientes douleurs, d’humbles espérances, d’incalculable labeur amassés dans cette vie humaine dont il est devenu l’héritier. L’âme des siècles a passé dans son âme. La grande espérance qui anime et soutient tout ce douloureux développement de l’humanité à travers les temps démesurés a soufflé sur lui. Il a rencontré sur son chemin la volonté qui a voulu que le monde fût, et qu’il y eût des hommes, et il s’est associé à cette volonté. Il comprend, ce qui est l’essence même de la foi, que chaque homme est une espérance de l’humanité, une espérance de Dieu. Désormais il ne sera plus réduit à ses propres ressources, il aura derrière lui toute la poussée des siècles et tout le secours de l’Éternité.
Oh! combien ils sont coupables, ceux qui déprécient l’humanité, qui dénigrent l’homme, qui se plaisent à le plonger dans la fange! Combien ils sont aveuglés par la folie de leur orgueil, ceux qui parlent comme s’ils avaient compté les étoiles, nombré le sable des mers, pénétré le secret de la vie, touché le fond des choses, pour n’y trouver que le néant! Ils insultent l’espérance sur le front de la jeunesse; ils éteignent le feu dans son regard et dans son cœur, ils épuisent sa force, souillent sa pureté, ils lui apprennent à mépriser la vie. Ils commettent le crime des crimes: dégoûter l’homme de sa destinée, alors que le sentiment profond de cette destinée est seul capable de le soutenir, de l’encourager, de le consoler au milieu de tant de duretés inexpliquées, d’obscurités et de tentations.
Celui qui est pénétré de la dignité de la vie porte ce sentiment dans tout le détail de ses actes et de ses expériences. Ce détail ne peut plus lui sembler indifférent, ni petit: il le rattache à l’ensemble. Lorsque l’on sait que l’acte le plus insignifiant en apparence contribue à réaliser ou à contrarier une grande œuvre, la conduite toute entière s’en ressent. Et c’est un réconfort persistant dans toutes les difficultés, grandes ou petites, de savoir que la plus humble force est enveloppée dans l’œuvre totale, que rien ni personne n’est oublié ni perdu, qu’il y a toujours mille raisons de reprendre courage, et que ceux-là se trompent le moins qui espèrent le plus.
Je cite ici quelques lignes qui ne sont pas d’un croyant, mais qui n’en ont que plus de valeur comme témoignage.
«Le mal physique et le mal moral, les misères de l’âme et des sens, le bonheur des méchants, l’humiliation du juste, tout cela serait encore supportable, si l’on en concevait l’ordre et l’économie et si l’on y devinait une providence. Le croyant se réjouit de ses ulcères; il a pour agréables les injustices et les violences de ses ennemis; ses fautes mêmes et ses crimes ne lui ôtent pas l’espérance. Mais dans un monde où toute illumination de la foi est éteinte, le mal et la douleur perdent jusqu’à leur signification et n’apparaissent plus que comme des plaisanteries odieuses et des farces sinistres...
«Il n’y a d’autre clef du monde que la foi. Voilà qui est trop vrai[1].»
[1] Anatole France, _Le Temps_, 4 février 1893.
Si maintenant quelqu’un me demande de lui résumer le but prochain de la vie humaine, je lui répondrai:
Le but de toute chose est indiqué en elle-même. Ce but est de devenir tout ce qu’elle peut être, en s’associant avec toute sa puissance d’amour à l’intention éternelle qui cherche à s’accomplir par son moyen.
L’homme est fait pour devenir de plus en plus homme, pour entretenir sa vie et, ce qui revient au même, pour aider les autres à entretenir la leur dans sa croissance normale. Or la croissance normale demande le développement de tout l’être, physique, intellectuel, moral, dans leur harmonieuse réciprocité. L’homme est donc fait pour réaliser sur la terre la vie vraie et juste, et pour combattre tout ce qui s’y oppose. Les choses humaines trouvent leur point culminant dans la justice, qui en est l’accord suprême. On peut dire que _le but de l’homme est de devenir une puissance pour la Justice_.--Croire à la vie, c’est croire qu’elle est un combat dans lequel la victoire appartiendra à la Justice. A nous donc de nous fortifier, de lutter, de souffrir s’il le faut, mais de ne jamais perdre l’espoir.
Et après? _Après_ appartient, comme _Avant_, à la volonté qui a fait la vie et l’homme. Elle seule connaît le secret lointain du monde. Et elle doit avoir voulu que ce qui est près de nous nous paraisse plus important que ce qui est loin, parce que notre responsabilité y est engagée. La route de l’homme est ainsi faite qu’il en distingue nettement ce qu’il a sous les pieds, et qu’en même temps il est obligé d’en suivre devant lui la ligne qui s’ébauche vers l’au delà. Cet au delà, il ne faut jamais s’y absorber, sous peine d’oublier de vivre, ni l’oublier, sous peine de ne plus savoir pourquoi on vit. L’homme a besoin
«De sentir en peinant que le travail mortel «A son prolongement infini; qu’il demeure, «Et que l’éternité donne la main à l’heure.»
Conclusion: _Fais_ ce que tu dois, ce que ton intérêt supérieur et celui des autres exige que tu fasses, et puis sois tranquille, et confie-toi à Celui qui sait pourquoi roulent les mondes! Le dogme fondamental est de croire à la vie; l’hérésie suprême consiste à manquer d’espérance.
III
L’OBÉISSANCE
Passant, va dire à Sparte que nous sommes morts ici pour obéir à ses saintes lois.
_Inscription des Thermopyles_.
Il est dangereux d’agir contre sa propre conscience... Me voici, je ne puis autrement, que Dieu me soit en aide!
Luther à la Diète de Worms.
Une démocratie dans laquelle les citoyens n’auraient pas des caractères mâles et des corps robustes serait condamnée à l’obscurité des décadences et à la honte des effacements; mais une démocratie dans laquelle le dérèglement des volontés débridées, risquerait de troubler l’harmonie sociale et l’ordre légalement établi, serait exposée aux secousses mortelles de la violence et aux déchirements de l’anarchie.
P. Poincarré, ministre de l’instruction publique. (_Concours général de 1893._)