Vaillance

Part 3

Chapter 33,944 wordsPublic domain

La vigilance est, dans la société humaine, une des fonctions les plus intéressantes. Elle est organisée partout où il y a un bien à garder. Car tout ce qui existe, a des ennemis et, pour se garantir, doit être sur le qui-vive. A travers l’univers entier, la garde veille, et l’on entend constamment les avertisseurs et les cris d’alarme. Ceux qui dorment sont désarmés, livrés. Ils servent de proie.

Pour peu qu’on se connaisse soi-même, on connaît ses ennemis. Chacun de nous en a. Les ennemis dont je parle sont toutes les causes d’affaiblissement et d’abaissement, tout ce qui nous empêche d’être ce que nous devons être et de réaliser le but de notre vie. En temps de guerre, le plus grave danger consiste à avoir, dans les rangs de son armée ou dans ses places fortes, des hommes qui sont d’accord avec l’ennemi.

Je n’hésite pas à dire qu’en tout homme cette situation critique existe, et que notre péril constant vient de ce que l’ennemi a des intelligences dans la place. Chacun de nous porte en lui de quoi le détruire. Sans garde intérieure, le meilleur est perdu. Je ne suis pas de ceux qui poussent des cris d’alarme au hasard, à tout propos. A force de dire: Prends garde! ces trembleurs perpétuels vous ravissent la confiance. Mais autre chose est la confiance, autre chose l’aveuglement et la fausse sécurité. La confiance est un grand bien, la fausse sécurité n’est qu’une des formes de la lâcheté. La virilité exige que l’homme se rende compte du danger, le regarde en face, et prenne ses mesures contre lui.

L’hérédité, la nature, le milieu nous font contracter des inclinations et des défauts différents selon les individus, et qui sont en nous autant de sources d’affaiblissement. La gêne que ces défauts apportent à notre développement se répercute dans tout l’ensemble de nos fonctions. Pour déséquilibrer complètement un esprit, il suffit qu’une habitude vicieuse puisse s’y maintenir et y grandir un certain temps. Alors les efforts, les qualités, les vertus même sont neutralisés. Il y a dans le mal une fatalité terrible. Un homme n’a pas besoin d’avoir tous les vices réunis et d’être dépourvu de toutes les qualités pour perdre l’équilibre et sombrer. Il n’y a pas de cloisons étanches dans la vie intérieure.

C’est la grande douleur de tout homme qui aime le bien de sentir en soi la possibilité du mal. Aimer la vie dans ce qu’elle a de plus noble et de plus beau, être prêt à lutter, à souffrir pour la justice et remarquer néanmoins qu’on serait, dans certaines circonstances, capable d’actes destructeurs de ce qu’on aime;--comprendre qu’après tout, il est possible de démolir soi-même et souvent assez vite, ce qu’on a mis tant d’années, tant de peine et de généreuse ardeur à édifier; avec une sincérité entière, du fond du cœur, sans l’ombre d’hypocrisie, condamner certaines façons de vivre, de parler, d’agir, et s’en rendre coupable à d’autres moments;--être le même homme qui déteste ces choses et qui les fait;--se trouver dans le cas de se condamner soi-même, de se haïr soi-même, de se battre contre soi-même;--quelle situation! Comme on comprend le vieux saint Paul s’écriant: «Je ne fais pas le bien que j’aime, et je fais le mal que je hais!... Misérable que je suis, qui me délivrera?»

Et pourtant, il faut que cela soit. Jamais caractère ne s’est formé que dans cette guerre intime, au milieu de ces batailles de l’âme. Les meilleurs sont ceux qui souffrent le plus. A leurs yeux plus purs apparaît avec plus de netteté le contraste entre ce qu’ils sont et ce qu’ils devraient être. Mais si l’élite de l’humanité est ainsi éprouvée, secouée, jetée dans les sombres luttes avec elle-même et obligée de se tenir en armes sur la brèche, la nécessité de veiller devient plus évidente pour nous, le commun des mortels. Je dirai donc à tout jeune homme à l’entrée de la vie: Prends garde à toi! Connais-toi, et méfie-toi de toi-même. Que le pas de la garde qui veille sonne jour et nuit autour de la citadelle de ta vie. Et que cette garde ne soit pas comme les chiens qui ne savent ni aboyer ni mordre, ou qui ont des complaisances pour certains privilégiés. Qu’elle soit incorruptible, et qu’au besoin elle te crie à toi-même, comme le fameux troupier au Petit Caporal: On ne passe pas!

* * * * *

Pour augmenter la vigilance, il convient d’aiguiser le sentiment de la responsabilité. Essayons souvent de nous représenter la somme de peine et d’espoir que résume chacune de nos existences, et disons-nous qu’il dépend de notre activité que cette peine et cette espérance ne soient pas perdues. Et si notre propre intérêt ne suffit pas pour nous rendre circonspects, songeons à l’intérêt des autres. Dire que l’on peut, en se tenant bien à son poste, en demeurant vrai, juste, honnête, pur; dire que l’on peut réparer du mal, sécher des larmes, relever des courages abattus; et qu’en se négligeant, au contraire, on peut travailler pour la ruine, l’angoisse, la malédiction; quelle raison de veiller! Tout ce qui est confié à nos mains se trouve en jeu! Voilà des considérations qui sont capables de nous saisir et de nous tenir dans cette situation d’esprit attentive et décidée qu’on nomme l’_éveil_. Cela fait trembler et cela donne du cœur en même temps. Cela vous met au front le signe de noblesse indélébile du soldat qui veille sous les armes. Pourquoi reculer devant la responsabilité? Achèterait-on trop cher un honneur si élevé? Que celui que la tâche effraye écoute ceci:

Sais-tu ce que c’est, pour un soldat, que la dégradation? Voir ses grades, ses décorations, ses galons, arrachés! Voir jetés à ses pieds les signes de sa valeur d’autrefois! Qu’est-ce que la mort, en comparaison de ce déshonneur? Il est vrai que, dorénavant ce malheureux soldat pourra dormir; il ne montera plus la garde; il ne criera plus: «à moi, voilà l’ennemi!» il ne courra plus à l’assaut; il n’entendra plus siffler les balles; il n’aura plus de responsabilité.--Eh bien, déclarer un homme irresponsable, c’est lui infliger la dégradation! Mieux vaut la mort.

La pratique de la vigilance crée dans l’homme l’habitude de la vie intérieure et le besoin de faire passer toutes ses œuvres sous le regard de sa conscience. Pouvoir se respecter et rester d’accord avec le juge intérieur, c’est son désir suprême; sa crainte est d’être flétri ou désapprouvé par ce même juge. Or c’est là tout le secret de la moralité. La différence entre un brave homme et celui qui ne l’est pas, est simple: le premier est un homme de conscience, le second un homme de galerie. Au second, peu importe que le juge intérieur le condamne ou l’acquitte. Il y a longtemps qu’il ne le consulte plus. Son juge, à lui, c’est le public. Il se surveille quand on le regarde. Aussitôt qu’il se sent seul, il n’a plus ni frein ni loi. Quel mépris l’homme de galerie ne doit-il pas avoir pour lui-même? Ce perpétuel cabotin attache plus de prix au jugement du dernier des spectateurs qu’à son propre jugement, et l’homme au monde dont l’estime lui importe le moins, c’est lui-même. Quand il est seul, il pense qu’il n’y a personne, et il ne s’aperçoit pas, le misérable, que c’est comme s’il disait: Moi ou rien, c’est tout un. Hélas! à un certain point de vue, il a raison: pour quoi peut compter dans le monde moral un être capable de tout, pourvu qu’on ne le voie pas!

L’on ne saurait assez nous rappeler à la nécessité de la vie intérieure. Une des conditions de son développement est le recueillement et la solitude. Quand les bruits du dehors s’apaisent et que la poussière de la mêlée humaine s’est dissipée, les voix intérieures s’éveillent, et le regard de l’âme discerne les objets plus nettement. Il faut se retirer souvent dans la solitude, d’autant plus qu’on n’y est seul qu’en apparence. C’est là, en effet, que nous rencontrons ceux que j’appellerai nos alliés invisibles: les souvenirs réconfortants, les figures amies qui nous encouragent et nous soutiennent.

Surtout, si nous avons le bonheur d’en connaître le prix, nous y rencontrons la prière. Lorsque l’homme prie, il communie avec sa source, il se repose des fluctuations de l’éphémère dans le calme bienfaisant de l’éternel, il se restaure, il se purifie. Et peut-être ne sent-il jamais mieux qu’il n’est pas seul, que dans cette solitude-là.--Retraite sacrée de l’âme, forteresse élevée et paisible que rien n’atteint, où, laissant derrière soi toutes les souffrances, toutes les batailles, tous les dangers, on se réfugie dans la sécurité absolue; ô prière, quelle source d’énergie peut se comparer à toi, et comme on monte la garde avec plus de courage quand on se sent gardé par Celui qui veille toujours!

* * * * *

Je ne puis m’arrêter ici sans ajouter quelques mots pour les vaincus. Vaincu, qui donc ne l’a jamais été? Qui n’a pas bronché? Qui n’est pas tombé? Oh les batailles perdues, les lendemains de défaites, les réveils affreux après les trompeuses sécurités!...--Ne piétinez jamais un mort, fût-il mort faute de vigilance! Qui sait comment vous mourrez! Et ne désespérez jamais de ceux qui tombent, battus et meurtris, mais qui vivent encore! C’est l’heure d’accourir, de relever, de bander, de soigner. Toute chute morale tient de l’accident, autant et souvent plus que de la faute. Et n’y eût-il que faute, cette faute créerait un devoir à ceux qui sont debout, comme la maladie des faibles crée des devoirs aux forts. Ce sont les meilleurs qui ont ressenti et propagé la tendresse pour les vaincus des luttes morales. Peut-être le souvenir de leurs propres défaites les rendait-il plus indulgents à celles d’autrui? Dans chaque vie il y a des passages critiques, quelquefois de véritables maladies morales. On n’y est pas le même être qu’aux jours de santé. Affaibli, blessé, ce dont on a besoin avant tout, c’est de soins intelligents. La jeunesse surtout est sujette à ces crises périlleuses où tout dépend du traitement. Tel, qui plus tard a marché ferme, pourrait nous dire qu’à certains moments du chemin il s’en est fallu de peu qu’il ne déviât pour toujours. Voici donc le lieu de reconnaître que le pardon et la clémence sont des puissances de premier ordre. En ce monde souffrant, bataillant, plein de vicissitudes, l’homme aspire après la bonté comme après une source de vie. Celui qui ne sait ni pardonner, ni reconnaître très simplement qu’il a lui-même besoin de pardon n’est qu’un hypocrite ou un cœur dur.

Ce n’est pas pour rien que le Juste entre les justes, le grand capitaine qui a tant lutté contre l’iniquité et porté des coups si formidables aux méchants, a tant insisté sur le pardon et témoigné aux êtres tombés tant de pitié, on pourrait dire tant d’égards.

Nous concluons donc: La consigne est de veiller! Malgré cela, s’il arrive quelque accident, si quelque désastre même grave se produit, pas de panique, pas de regrets inutiles! Qu’on se ramasse, qu’on organise les secours, qu’on couvre la retraite, qu’une bataille perdue ne se change pas en déroute! Les meilleures armées sont celles qui ont su résister à la démoralisation, aux épouvantables entraînements de la défaite. Pour l’homme qui sait profiter de la leçon, c’est une force aussi que d’avoir été quelquefois vaincu.

VI

L’ÉDUCATION HÉROÏQUE

Je ne suis point à plaindre, monseigneur; je meurs en faisant mon devoir. C’est de vous qu’il faut avoir pitié, vous qui portez les armes contre votre prince, votre patrie et vos serments.

(Réponse de Bayard mourant au Connétable de Bourbon.)

Heureux les peuples chez qui la source sacrée de l’enthousiasme n’est pas tarie.

L. Enault.

Les vieux stoïciens avaient, entre autres, cette maxime: _nihil mirari_;--ne s’étonner de rien. Le sens en est clair. Cela veut dire: il ne faut pas s’en laisser imposer par les choses ou les hommes, se laisser effrayer, déconcerter. Un homme doit garder son sang-froid et rester maître de lui-même et de toutes les impressions qu’il reçoit. Pour une bonne règle, certes, en voilà une! Elle forme un contraste heureux avec la mobilité d’impressions et la nervosité de ce temps. Une maxime pareille est comme une bonne douche calmante et tonifiante. Après s’y être exposé, on a les yeux plus clairs, le poing plus ferme et le pas plus alerte. Répétons-nous souvent ce vieux mot qui a rassuré et maintenu tant de courages, en faisant auprès de ceux qui le prenaient pour devise l’office d’un ami sûr et solide qui vous prend la main aux heures de trouble et vous dit: Du courage, du calme, du bon sens, et tout s’arrangera!

Mais il est une façon de traduire l’adage contre laquelle je veux m’insurger, précisément parce qu’elle est trop répandue. Nos contemporains adoptent le vieux _nihil mirari_, mais le traduisent: il ne faut rien admirer. Si ceux qui se conforment à la règle ainsi modifiée étaient des vieillards, je ne me permettrais pas de les attaquer. Je me dirais: ils sont fatigués de la vie. A leurs vieux organes tout semble vieux. La faculté d’admirer s’est perdue chez eux comme le sens de l’ouïe, ou le beau sommeil et l’appétit des vingt ans. Mais c’est tout le contraire. Ceux qui s’appliquent à ne rien admirer, ce sont plutôt les jeunes gens. Admirer leur paraît s’humilier. C’est bon pour les enfants d’avoir de grands yeux étonnés et de regarder les hommes ou les choses avec ces airs sérieux et surpris qui indiquent qu’on croit que c’est arrivé. Il faut laisser ce genre d’émotion dans la «nursery», avec notre première chemise, notre dernière poupée et tout l’attirail oublié des années tendres. Un homme n’admire rien. Rien ne le surprend ni ne l’enthousiasme. Admirer, c’est, en somme, être dupe, c’est s’en laisser conter. Il ne faut pas qu’un jeune homme sérieux se mette dans la situation ridicule de «gober» quoi que ce soit.--Dire, sans sourciller, devant qui que ce soit et quoi que ce soit: _Connu!... Vieux jeu!..._ être revenu de tout avant de s’être mis en route, voilà ce qui vous pose un jeune homme. Parmi ses camarades, celui qui admire le moins passe pour le plus fort et se trouve presque sûr d’être le plus admiré. Car, si c’est une attitude servile de l’esprit que d’éprouver de l’admiration, être admiré est une des plus nobles douceurs de l’existence. Ainsi se répand dans la jeunesse, et à travers les écoles et les ateliers, un esprit dont l’idéal est de n’en point avoir, et de ne jamais prendre feu pour quoi que ce soit.--De là à ne plus respecter rien ni personne, il n’y a qu’un pas, bientôt franchi.

L’esprit de dénigrement et de moquerie est à l’ordre du jour. Et c’est une des manifestations de cette tendance fâcheuse qu’on se réunisse plus volontiers pour crier: «Conspuez! Conspuez!» que pour honorer une mémoire illustre ou saluer de ses hommages un grand citoyen.

A mon avis, un des pires malheurs qui puissent vous arriver quand on est jeune, c’est d’être rongé par l’esprit dont nous parlons. Si quelque chose n’est pas jeune, c’est cet esprit-là. Le respect révèle la qualité d’un jeune homme, comme le bouquet d’un vin en indique la provenance. Aussi, partout où je flaire l’absence de respect, je me dis: «Ça sent le vinaigre ici!» Il faut se débarrasser de cette tendance-là. C’est une source de faiblesse, de décrépitude. C’est un ennemi, et des plus dangereux.

Nous vivons de respect et nous périssons de moquerie. Platon bannit les musiciens de sa république, parce qu’il croit, à tort, que la musique énerve les courages. Quant à moi, je déclare la guerre à l’esprit de moquerie; je veux qu’il soit honni, extirpé, comme les parasites qui se nourrissent de notre moelle et de notre sang. Chassons le moqueur! Et par contre, que l’admiration, le respect, l’enthousiasme sous toutes leurs formes soient accueillis et cultivés comme des éléments de santé morale et de culture des volontés.--Tout ce que j’ai à dire sur ce sujet, je vais essayer de le résumer sous ce titre: _l’éducation héroïque_.

Qu’est-ce qu’un héros? C’est un homme de taille plus qu’ordinaire, qui a vécu une vie humaine plus intense et plus large que la masse; un être qui a résumé dans son esprit ou son cœur les aspirations de toute une époque et leur a donné une expression puissante. Ou encore, c’est le premier venu, sorti un jour de la foule obscure pour accomplir une seule action, mais si grande, si belle, qu’elle l’a immortalisé.

Quand on considère la marche de l’humanité, on remarque que les héros sont au commencement de tout grand mouvement. L’exemple qu’ils ont donné est contagieux. Une vertu émane d’eux et s’empare des autres. Ils ont le privilège d’allumer partout la lumière, l’entrain et l’espérance. Ils sont les sauveurs dans les temps désespérés, les guides dans les jours sombres, les pionniers de l’avenir, les pures et nobles victimes qui meurent pour la justice et la vérité, afin de leur frayer un chemin. Mais quelle influence auraient-ils, sans le respect, l’admiration, l’enthousiasme qu’ils font éprouver? C’est à force de les admirer que nous devenons capables de profiter de leurs vertus.

Ce qui est vrai des héros l’est de tout ce qui est héroïque à n’importe quel degré. Tout ce qui est grand, tout ce qui est beau, tout ce qui est pur, tout ce qui est sacré, pénètre jusqu’à nos cœurs par le respect et l’admiration. Ce sont là les sens par lesquels nous percevons les hautes réalités de l’âme.

L’homme comprend mieux l’exemple que la règle, et saisit mieux le bien en action qu’en théorie. Il a besoin qu’on lui démontre le mouvement en marchant. C’est pour cela que, jeune, il est naturel qu’il cherche quelqu’un à qui ressembler, et qu’il soit pour ainsi dire voué à l’imitation. On suit toujours un chef et, qu’on le veuille ou non, on est disciple de quelqu’un. La preuve, c’est que ceux qui élèvent le manque de respect à la hauteur d’un principe font école et s’exposent à s’entendre dire: _cher Maître_, ce qui est «un comble». La preuve encore, c’est qu’un dessin, un article de journal, relatant et propageant au loin la nouvelle d’un crime et les circonstances où il s’est accompli, deviennent dans les esprits préparés une suggestion à des crimes semblables. Des actes honteux, surtout quand ils ont été commis par des personnes en vue, agissent sur la volonté publique comme des forces déprimantes; il s’en dégage pour des milliers d’êtres une influence de dépravation. Ne dit-on pas à certains jours, qu’il souffle un vent de haine, un vent de désordre, troublant les têtes, semant la confusion? Ne se rend-on pas compte qu’au sein de la vénalité, de l’impureté, de l’avilissement des consciences, l’air moral se corrompt, qu’on s’empoisonne en le respirant, et qu’on se contamine les uns les autres comme en temps d’épidémie?

Heureusement que le contraire est vrai aussi. Il y a des exemples qui soulagent l’opinion publique, des actes d’énergie, de bonté, de désintéressement qui nous contagionnent pour le bien.

Je ne parle plus ici des héros illustres, mais je songe à ces héros obscurs, anonymes, ignorés, dont le monde est plein. Et c’est pour eux que je demande à la jeunesse des yeux et des oreilles pour percevoir, et un cœur pour admirer. Il faut couper court à la superstition du mal, à ce pessimisme envahissant, entretenu par les conversations, la presse, le roman, et d’après lequel il n’y aurait rien de bon nulle part. Les sectateurs fanatiques de cette superstition sont si convaincus de leur affaire que lorsqu’ils rencontrent sur leur chemin, dans l’histoire ou parmi les vivants, un homme de cœur ou une action généreuse, ils préfèrent leur supposer des intentions viles que de les prendre tels qu’ils sont. Il en résulte que le grand nombre est de plus en plus disposé à ne voir partout que des voleurs et des gredins, et semble attendre avec résignation l’occasion de le devenir aussi. Sus à cette école de dégradation, à cette conspiration pour l’ignominie!

Le bien existe. Je vais vous le prouver. Supposez que vous vous trouviez au milieu d’une assemblée nombreuse, dans une haute et large salle, et que tout un coup votre voisin vous dise: «Vous savez? tout ici, le plancher qui vous porte, les galeries, les colonnes, les murs, tout est vermoulu.» Vous penseriez qu’il y a peut-être du vrai dans ce qu’on vous dit, mais aussitôt une objection se présenterait à votre esprit: Comment se fait-il alors que cet édifice vermoulu ne s’effondre pas sous le poids colossal de cette assemblée? Il faut qu’il y ait encore des poutres qui tiennent bien, des pans de mur solides, des colonnes résistantes.

Il n’en va pas autrement dans la société humaine. La preuve qu’il s’y trouve de bons éléments, c’est que cette société ne s’est pas encore effondrée. S’il n’y avait que des caissiers infidèles, des écrivains vendus, des prêtres hypocrites, des officiers tarés, des employés concussionnaires, des hommes sans conscience, des femmes sans pudeur, des ménages désunis, des enfants ingrats, des jeunes gens dépravés, il y a longtemps que nous serions ensevelis sous nos ruines.

Ce bien dont je parle, où se rencontre-t-il? Il faut le chercher. Ceux qui le cherchent et qui sont capables de le voir, le trouvent. J’engage beaucoup les jeunes gens à botaniser sur ce terrain inconnu. Ils en rapporteront des herbes salutaires qui leur serviront d’élixir.

La vérité, c’est que personne ne se fait une idée de la quantité de braves gens qui vivent autour de nous. La somme de douleurs patiemment supportées, d’injures pardonnées, de sacrifices accomplis, d’efforts désintéressés, est impossible à évaluer. C’est un monde de splendeurs inconnues, comme les grottes profondes éclairées par la lampe merveilleuse d’Aladin. Là sont les réserves de l’avenir; là courent silencieuses sous la terre ces veines d’eau sans lesquelles les sources du bien seraient taries depuis longtemps, et le monde retourné à la barbarie. Heureux celui qui explore ces profondeurs sacrées. On s’y sent d’abord profane, bien petit, bien dépaysé. Il y a des êtres d’une bonté si simple et d’un dévouement si naturel qu’on se sent misérable et indigne à côté d’eux. Mais c’est une douleur qui guérit, une humiliation qui rend meilleur. Que peut-il arriver de mieux à un jeune homme que de se sentir petit et inférieur en présence de la vérité, de l’abnégation, de la pure bonté? S’il est troublé, ému, ébloui, terrassé; s’il en pleure même; si sa vie, comparée à celles qu’il voit, lui apparaît comme une ébauche enfantine à côté d’une toile de grand maître, tant mieux pour lui! Cette humilité prouve en sa faveur et déjà le place sur la voie du progrès.

On dit que les jeunes rossignols, dont la voix n’est pas encore formée, se sentent très malheureux lorsqu’on les met en présence d’un de ces virtuoses qui charment les nuits d’été. Aussitôt qu’ils les entendent, ils se taisent et pendant longtemps gardent le silence. Ce n’est ni par esprit d’envie ni par mauvais caractère. Mais l’idéal les éblouit et les travaille. Ils écoutent, ils s’enivrent des mélodies, et, tout en pensant peut-être dans leur cervelle d’oiseau:

«De t’égaler jamais je n’ai pas l’espérance![2]»

ils s’en inspirent si bien qu’ils finissent par les chanter à leur tour.

[2] A. de Musset (à Lamartine).

A bon entendeur salut!

VII

LES COMMENCEMENTS DIFFICILES

Je suis né comme une herbe entre deux pavés de Paris.

Michelet.

Per angusta ad augusta!

Parmi les sentiers qui mènent à la vaillance, voici un des plus pénibles à gravir. Je veux parler de la vie dure qui est le lot d’un si grand nombre de jeunes gens.

Nous aimons voir un peu de lumière sur le matin de la vie. Il est si naturel que cela soit, que l’on ait le temps d’être enfant, de connaître la joie pure, d’amasser quelques rayons au fond de son être pour les garder comme un gage d’espérance, à travers les jours sombres. Pourtant, combien en est-il qui aient une jeunesse heureuse? En somme, il en est bien peu.