Part 18
Puisque le iugement nous croist par le dommage, Il est temps Forqueuaus, que ie deuienne sage, Et que par mes trauaux i’apprenne à l’auenir Comme en faisant l’amour on se doit maintenir: Apres auoir passé tant & tant de trauerses, Auoir porté le ioug de cent beautez diuerses, Auoir en bon soldat combatu nuict & iour, Ie dois estre routier en la guerre d’Amour, Et comme vn vieux guerrier blanchi dessous les armes Sçauoir me retirer des plus chaudes alarmes, Destourner la fortune, & plus fin que vaillant, Faire perdre le coup au premier assaillant, Et sçauant deuenu par vn long exercice, Conduire mon bonheur auec de l’artifice, Sans courir comm’ vn fou saizy d’aueuglement, Que le caprice emporte, & non le iugement: Car l’esprit en amour sert plus que la vaillance, Et tant plus on s’efforce, & tant moins on auance. Il n’est que d’estre fin & de soir, ou de nuit, Surprendre si l’on peut l’ennemy dans le lit. Du temps que ma ieunesse à l’amour trop ardente Rendoit d’affection mon ame violente, Et que de tous costés sans chois ou sans raison I’allois comme vn limier apres la venaison, Souuent de trop de cœur i’ay perdu le courage, Et piqué des douceurs d’vn amoureux visage I’ay si bien combatu, serré flanc contre flanc, Qu’il ne m’en est resté vne goutte de sang: Or sage à mes despens i’esquiue la bataille, Sans entrer dans le champ i’attens que l’on m’assaille, Et pour ne perdre point le renom que i’ay eu, D’vn bon mot du vieux temps ie couure tout mon ieu, Et sans estre vaillant ie veux que l’on m’estime, Ou si parfois encor i’entre en [la] vieille escrime, Ie gouste le plaisir sans en estre emporté, Et prens de l’exercice au pris de ma santé: Ie resigne aux plus forts ces grands coups de maitrise, Accablé sous le fais ie fuy toute entreprise, Et sans plus m’amuser aux places de renom Qu’on ne peut emporter qu’à force de Canon, I’ayme vne amour facile & de peu de defense, Si ie voi qu’on me rit, c’est là que ie m’auance, Et ne me veux chaloir du lieu, grand ou petit, La viande ne plaist que selon l’appetit. Toute amour a bon goust pourueu qu’elle recrée Et s’elle est moins louable, elle est plus asseurée: Car quand le ieu déplait sans soupçon, ou danger De coups, ou de poison, il est permis changer. Aymer en trop haut lieu vne Dame hautaine C’est aimer en soucy le trauail, & la peine, C’est nourrir son amour de respect, & de soin, Ie suis saoul de seruir le chapeau dans le poing, Et fuy plus que la mort l’amour d’vne grand Dame, Tousiours comme vn forçat il faut estre à la rame, Nauiger iour, & nuit, & sans profit aucun Porter tout seul le fais de ce plaisir commun: Ce n’est pas, Forqueuaus, cela que ie demande, Car si ie donne vn coup, ie veux qu’on me le rende, Et que les combatans à l’egal collerez, Se donnent l’vn à l’autre autant de coups fourez: C’est pourquoy ie recherche vne ieune fillette Experte des longtemps à courir l’eguillette, Qui soit viue & ardente au combat amoureux, Et pour vn coup receu qui vous en rende deux. La grandeur en amour est vice insupportable, Et qui sert hautement est tousiours miserable, Il n’est que d’estre libre, & en deniers contans, Dans le marché d’amour acheter du bon temps, Et pour le prix commun choisir sa marchandise, Ou si l’on n’en veut prendre au moins on en deuise, L’on taste, l’on manie & sans dire combien, On se peut retirer, l’obiect n’en couste rien: Au sauoureux traffic de ceste mercerie, I’ay consumé les iours les plus beaux de ma vie, Marchant des plus rusez & qui le plus souuent, Payoit ses creanciers de promesse & de vent, Et encore n’estoit le hazard, & la perte, I’en voudrois pour iamais tenir boutique ouuerte, Mais la risque m’en fasche & si fort m’en deplaist Qu’au malheur que ie crains ie postpose l’acquest, Si bien que redoutant la verolle & la goutte, Ie banny ces plaisirs & leur fais banqueroutte, Et resigne aux mignons, aueuglez en ce ieu, Auecques les plaisirs tous les maux que i’ay eu, Les boutons du printemps, & les autres fleurettes Que l’on cueille au iardin des douces amourettes, Le Mercure, & l’eau fort me sont à contre-cœur, Ie hay l’eau de Gaiac, & l’estoufante ardeur Des fourneaux enfumez où l’on perd sa substance Et où lon va tirant vn homme en quintessence. C’est pourquoy tout à coup ie me suis retiré, Voulant d’oresnauant demeurer asseuré, Et comme vn marinier eschappé de l’orage, Du haure seurement contempler le naufrage, Ou si par fois encor ie me remets en mer, Et qu’vn œil enchanteur me contraigne d’aymer, Combattant mes esprits par vne douce guerre Ie veux en seureté nauiger terre à terre: Ayant premierement visité le vaisseau, S’il est bien calfeutré, ou s’il ne prend point l’eau. Ce n’est pas peu de cas de faire vn long voyage, Ie tiens vn homme fous qui quitte le riuage, Qui s’abandonne aux vents, & pour trop presumer Se commet aux hazards de l’amoureuse mer: Expert en ses trauaux pour moy ie la deteste, Et la fuy tout ainsi comme ie fuy la peste. Mais aussi, Forqueuaus, comme il est mal-aisé Que nostre esprit ne soit quelquefois abusé Des appas enchanteurs de cest enfant volage, Il faut vn peu baisser le col sous le seruage, Et donner quelque place aux plaisirs sauoureux: Car c’est honte de viure & de n’estre amoureux: Mais il faut en aymant s’aider de la finesse, Et sçauoir rechercher vne simple maistresse, Qui sans vous asseruir vous laisse en liberté, Et ioigne le plaisir auecq la seureté, Qui ne sache que c’est que d’estre courtisee, Qui n’ait de maint amour la poitrine embrasee, Qui soit douce & nicette, & qui ne sache pas, Apprentiue au mestier, que vallent les appas, Que son œil, & son cœur, parlent de mesme sorte, Qu’aucune affection hors de soy ne l’emporte, Bref qui soit toute à nous, tant que la passion Entretiendra nos sens en ceste affection: Si parfois son esprit ou le nostre se lasse Pour moy ie suis d’auis que l’on change de place, Qu’on se range autre part, & sans regret aucun D’absence ou de mespris que l’on ayme vn chacun: Car il ne faut iurer aux beautez d’vne Dame, Ains changer par le temps & d’amour & de flame. C’est le change qui rend l’homme plus vigoureux, Et qui iusqu’au tombeau le faict estre amoureux: Nature se maintient pour estre variable, Et pour changer souuent son estat est durable: Aussi l’affection dure eternellement, Pourueu sans se lasser qu’on change à tout moment, De la fin d’vne amour l’autre naist plus parfaitte, Comme on voit vn grand feu naistre d’vne bluette.
SATYRE XVII.
Non non i’ay trop de cœur pour laschement me rendre, L’amour n’est qu’vn enfant dont l’on se peut deffendre, Et l’homme qui flechit sous sa ieune valleur, Rend par ses laschetez coulpable son malheur, Il se defait soy-mesme & soy-mesme s’outrage, Et doibt son infortune à son peu de courage: Or moy pour tout l’effort qu’il fasse à me domter, Rebelle à sa grandeur ie le veux effronter, Et bien qu’auec les Dieux on ne doiue debattre, Comme vn nouueau Toitan si le veux-ie combatre, Auecq’ le desespoir ie me veux asseurer, C’est salut aux vaincuz de ne rien esperer. Mais helas! c’en est faict quand les places sont prises, Il n’est plus temps d’auoir recours aux entreprises, Et les nouueaux desseins d’vn salut pretendu Ne seruent plus de rien lors que tout est perdu. Ma raison est captiue en triomphe menee, Mon ame déconfite au pillage est donnee, Tous mes sens m’ont laissé seul & mal aduerty, Et chacun s’est rangé du contraire party, Et ne me reste plus de la fureur des armes, Que des cris, des sanglots, des souspirs & des larmes: Dont ie suis si troublé qu’encor ne sçay-ie pas, Où pour trouuer secours ie tourneray mes pas. Aussi pour mon salut que doi-ie plus attendre, Et quel sage conseil en mon mal puis-ie prendre, S’il n’est rien icy bas de doux & de clement, Qui ne tourne visage à mon contentement? S’il n’est astre esclairant en la nuict solitaire, Ennemy de mon bien qui ne me soit contraire, Qui ne ferme l’oreille à mes cris furieux: Il n’est pour moy là haut ny clemence, ny Dieux, Au Ciel comme en la terre il ne faut que i’attende Ny pitié ny faueur au mal qui me commande, Car encor’ que la dame en qui seule ie vy, M’ait auecque douceur sous ses loix asseruy, Que ie ne puisse croire en voyant son visage, Que le Ciel l’ait formé si beau pour mon dommage, Ny moins qu’il soit possible en si grande beauté Qu’auecque la douceur loge la cruauté, Pourtant toute esperance en mon ame chancelle, Il suffit pour mon mal que ie la trouue belle. Amour qui pour obiect n’a que mes desplaisirs, Rend tout ce que i’adore ingrat à mes desirs, Toute chose en aymant est pour moy difficile, Et comme mes souspirs ma peine est infertile. D’autre part sçachant bien qu’on n’y doit aspirer, Aux cris i’ouure la bouche & n’ose souspirer, Et ma peine estouffee auecques le silence, Estant plus retenue a plus de violence. Trop heureux si i’auois en ce cruel tourment, Moins de discretion & moins de sentiment, Ou sans me relascher à l’effort du martyre, Que mes yeux, ou ma mort, mon amour peussent dire. Mais ce cruel enfant insolent deuenu, Ne peut estre à mon mal plus longtemps retenu, Il me contrainct aux pleurs, & par force m’arrache Les cris qu’au fond du cœur la reuerence cache. Puis doncq’ que mon respect peut moins que sa douleur Ie lasche mon discours à l’effort du mal-heur, Et pousse des ennuis dont mon ame est atteinte, Par force ie vous fais ceste piteuse plainte, Qu’encore ne rendrois ie en ces derniers efforts, Si mon dernier souspir ne la iette dehors. Ce n’est pas toutesfois que pour m’escouter plaindre, Ie tasche par ces vers à pitié vous contraindre, Ou rendre par mes pleurs vostre œil moins rigoureux, La plainte est inutile à l’homme mal-heureux: Mais puis qu’il plaist au Ciel par vos yeux que ie meure, Vous direz que mourant ie meurs à la bonne heure, Et que d’aucun regret mon trespas n’est suiuy, Sinon de n’estre mort le iour que ie vous vy, Si diuine & si belle, & d’attrais si pourueuë. Ouy ie deuois mourir des trais de vostre veuë, Auec mes tristes iours mes miseres finir, Et par feu comme Hercule immortel deuenir. I’eusse bruslant là haut en des flammes si claires, Rendu de vos regards tous les Dieux tributaires, Qui seruant comme moy de trophee à vos yeux, Pour vous aymer en terre eussent quitté les Cieux. Eternisant par tout ceste haute victoire, I’eusse engraué là haut leur honte & vostre gloire, Et comme en vous seruant aux pieds de vos Autels, Ils voudroient pour mourir n’estre point immortels. Heureusement ainsi i’eusse peu rendre l’ame, Apres si bel effect d’vne si belle flamme. Aussi bien tout le temps que i’ay vescu depuis, Mon cœur gesné d’amour n’a vescu qu’aux ennuis, Depuis de iour en iour s’est mon ame enflammee, Qui n’est plus que d’ardeur & de peine animee, Sur mes yeux esgarez ma tristesse se lit, Mon age auant le temps par mes maux s’enuieillit, Au gré des passions mes amours sont contraintes, Mes vers bruslans d’amour ne resonnent que plaintes, De mon cœur tout fletry l’alegresse s’enfuit, Et mes tristes pensers comme oyseaux de la nuict, Volant dans mon esprit à mes yeux se presentent, Et comme ils font du vray du faux ils m’espouuantent, Et tout ce qui repasse en mon entendement, M’apporte de la crainte & de l’estonnement: Car soit que ie vous pense ingrate ou secourable, La playe de vos yeux est tousiours incurable, Tousiours faut il perdant la lumiere & le iour, Mourir dans les douleurs ou les plaisirs d’amour. Mais tandis que ma mort est encore incertaine Attendant qui des deux mettra fin à ma peine, Ou les douceurs d’amour, ou bien vostre rigueur, Ie veux sans fin tirer les souspirs de mon cœur, Et deuant que mourir ou d’vne ou d’autre sorte, Rendre en ma passion si diuine & si forte, Vn viuant tesmoignage à la posterité, De mon amour extresme, & de vostre beauté, Et par mille beaux vers que vos beaux yeux m’inspirent, Pour vostre gloire atteindre où les sçauans aspirent, Et rendre memorable aux siecles à venir, De vos rares vertus le noble souuenir.
ELEGIE ZELOTIPIQVE.
Bien que ie sçache au vray tes façons & tes ruses, I’ay tant & si long temps excusé tes excuses, Moy-mesme ie me suis mille fois démenty, Estimant que ton cœur par douceur diuerty, Tiendroit ses laschetez à quelque conscience: Mais en fin ton humeur force ma patience. I’accuse ma foiblesse, & sage à mes despens, Si ie t’aymay iadis ores ie m’en repens, Et brisant tous ces nœuds, dont i’ay tant fait de conte, Ce qui me fut honneur m’est ores vne honte. Pensant m’oster l’esprit, l’esprit tu m’as rendu, I’ay regaigné sur moy ce que i’auois perdu, Ie tire vn double gain d’vn si petit dommage, Si ce n’est que trop tard ie suis deuenu sage. Toutes-fois le bon-heur nous doibt rendre contans, Et pourueu qu’il nous vienne il vient tousiours à temps. Mais i’ay doncq’ supporté de si lourdes iniures, I’ay doncq’ creu de ses yeux les lumieres pariures, Qui me naurant le cœur me promettoient la paix, Et donné de la foy à qui n’en eut iamais! I’ay doncq’ leu d’autre main ses lettres contre-faites, I’ay doncq’ sçeu ses façons, recogneu ses deffaites, Et comment elle endort de douceur sa maison, Et trouue à s’excuser quelque fauce raison, Vn procés, vn accord, quelque achapt, quelques ventes, Visites de cousins, de freres, & de tantes, Pendant qu’en autre lieu sans femmes & sans bruict, Sous pretexte d’affaire elle passe la nuict: Et cependant aueugle en ma peine enflammee, Ayant sçeu tout cecy ie l’ay tousiours aymee: Pauure sot que ie suis, ne deuoy-ie à l’instant Laisser là ceste ingrate & son cœur inconstant? Encor’ seroit ce peu si d’amour emportee, Ie n’auois à son teint, & sa mine affettee, Leu de sa passion les signes euidans, Que l’amour imprimoit en ses yeux trop ardans. Mais qu’est il de besoin d’en dire d’auantage, Iray-ie rafraichir sa honte & mon dommage? A quoy de ses discours diray-ie le deffaut, Comme pour me piper elle parle vn peu haut, Et comme bassement à secretes volees, Elle ouure de son cœur les flames recelees, Puis sa voix rehaussant en quelques mots ioyeux, Elle cuide charmer les ialoux curieux, Faict vn conte du Roy, de la Reyne, & du Louure, Quand malgré que i’en aye amour me le découure, Me déchifre aussi-tost son discours indiscret, (Helas! rien aux ialoux ne peut estre secret) Me fait veoir de ses traits l’amoureux artifice, Et qu’aux soupçons d’amour trop simple est sa malice, Ces heurtemens de pieds en feignant de s’asseoir, Faire sentir ses gands, ses cheueux, son mouchoir, Ces rencontres de mains, & mille autres caresses, Qu’vsent à leurs amans les plus douces maistresses, Que ie tais par honneur craignant qu’auecq’ le sien En vn discours plus grand i’engageasse le mien? Cherche doncq’ quelque sot au tourment insensible Qui souffre ce qui m’est de souffrir impossible, Car pour moy i’en suis las (ingrate) & ie ne puis Durer plus longuement en la peine où ie suis, Ma bouche incessamment aux plaintes est ouuerte, Tout ce que i’apperçoy semble iurer ma perte, Mes yeux tousiours pleurans de tourment éueillez, Depuis d’vn bon sommeil ne se sont veuz sillez, Mon esprit agité fait guerre à mes pensees, Sans auoir reposé vingt nuicts se sont passees, Ie vais comme vn Lutin deça delà courant, Et ainsi que mon corps mon esprit est errant. Mais tandis qu’en parlant du feu qui me surmonte, Ie despeins en mes vers ma douleur & ta honte, Amour dedans le cœur m’assaut si viuement, Qu’auecque tout desdain ie perds tout iugement. Vous autres que i’emploie à l’espier sans cesse, Au logis, en visite, au sermon, à la Messe, Cognoissant que ie suis amoureux & ialoux, Pour flatter ma douleur que ne me mentez vous? Ha pourquoy m’estes vous, à mon dam, si fidelles? Le porteur est fascheux de fascheuses nouuelles, Defferez à l’ardeur de mon mal furieux, Feignez de n’en rien voir, & vous fermez les yeux. Si dans quelque maison sans femme elle s’arreste, S’on luy fait au Palais quelque signe de teste, S’elle rit à quelqu’vn, s’elle appelle vn valet, S’elle baille en cachete ou reçoyue vn poullet, Si dans quelque recoin quelque vieille incogneue, Marmotant vn Pater luy parle ou la saluë, Déguisez en le fait, parlez m’en autrement, Trompant ma ialousie & vostre iugement, Dites moy qu’elle est chaste, & qu’elle en a la gloire, Car bien qu’il ne soit vray si ne le puis-ie croire, De contraires efforts mon esprit agité, Douteux s’en court de l’vne à l’autre extremité, La rage de la hayne & l’amour me transporte, Mais i’ay grand peur enfin que l’amour soit plus forte. Surmontons par mespris ce desir indiscret, Au moins s’il ne se peut l’aymeray-ie à regret, Le bœuf n’ayme le ioug que toutesfois il traine, Et meslant sagement mon amour à la hayne, Donnons luy ce que peut ou que doit receuoir Son merite égallé iustement au deuoir. En Conseiller d’Estat de discours ie m’abuse, Vn Amour violent aux raisons ne s’amuse, Ne sçay ie que son œil ingrat à mon tourment, Me donnant ce desir m’osta le iugement? Que mon esprit blessé nul bien ne se propose, Qu’aueugle & sans raison ie confonds toute chose, Comme vn homme insensé qui s’emporte au parler, Et dessigne auec l’œil mille chasteaux en l’air. C’en est fait pour iamais la chance en est iettee, D’vn feu si violent mon ame est agittee, Qu’il faut bon-gré, mal-gré laisser faire au destin, Heureux si par la mort i’en puis estre à la fin, Et si ie puis mourant en ceste frenesie, Voir mourir mon amour auecq’ ma ialousie. Mais Dieu que me sert il en pleurs me consommer, Si la rigueur du Ciel me contrainct de l’aymer? Où le Ciel nous incline à quoy sert la menace? Sa beauté me rappelle où son deffaut me chasse, Aymant & desdaignant par contraires efforts, Les façons de l’esprit & les beautez du corps: Ainsi ie ne puis viure auec elle, & sans elle. Ha Dieu que fusses-tu ou plus chaste ou moins belle, Ou peusses-tu congnoistre, & voir par mon trespas, Qu’auecque ta beauté ton humeur ne sied pas: Mais si ta passion est si forte & si viue, Que des plaisirs des sens ta raison soit captiue, Que ton esprit blessé ne soit maistre de soy, Ie n’entends en cela te prescrire vne loy, Te pardonnant par moy ceste fureur extresme, Ainsi comme par toy ie l’excuse en moy mesme: Car nous sommes tous deux en nostre passion, Plus dignes de pitié que de punition. Encor en ce mal-heur où tu te precipites, Doibs-tu par quelque soin t’obliger tes merites, Cognoistre ta beauté, & qu’il te faut auoir, Auecques ton Amour esgard à ton deuoir. Mais sans discretion tu vas à guerre ouuerte, Et par sa vanité triumphant de ta perte, Il monstre tes faueurs, tout haut il en discourt, Et ta honte & sa gloire entretiennent la Court. Cependant me iurant tu m’en dis des iniures, O Dieux! qui sans pitié punissez les pariures, Pardonnez à Madame, ou changeant vos effects, Vengez plustost sur moy les pechez qu’elle a faicts. S’il est vray sans faueur que tu l’escoutes plaindre, D’où vient pour son respect que l’on te voit contraindre, Que tu permets aux siens lire en tes passions, De veiller iour & nuict dessus tes actions, Que tousiours d’vn vallet ta carrosse est suiuie, Qui rend comme espion compte exact de ta vie, Que tu laisse vn chacun pour plaire à ses soupçons, Et que parlant de Dieu tu nous faits des leçons, Nouuelle Magdelaine au desert conuertie, Et iurant que ta flamme est du tout amortie, Tu pretends finement par ceste mauuaitié, Luy donner plus d’Amour, à moy plus d’amitié, Et me cuidant tromper tu voudrois faire accroire, Auecque faux serments que la neige fust noire. Mais comme tes propos, ton art est descouuert, Et chacun en riant en parle à cœur ouuert, Dont ie creue de rage, & voyant qu’on te blasme, Trop sensible en ton mal de regret ie me pasme, Ie me ronge le cœur, ie n’ay point de repos, Et voudrois estre sourd pour l’estre à ces propos, Ie me hay de te voir ainsi mesestimee, T’aymant si dignement i’ayme ta renommee, Et si ie suis ialoux ie le suis seulement De ton honneur, & non de ton contentement. Fay tout ce que tu fais, & plus s’il se peut faire, Mais choisi pour le moins ceux qui se peuuent taire. Quel besoin peut-il estre, insensee en Amour, Ce que tu fais la nuict, qu’on le chante le iour? Ce que fait vn tout seul, tout vn chacun le sçache? Et monstres en Amour ce que le monde cache? Mais puis que le Destin à toy m’a sçeu lier, Et qu’oubliant ton mal ie ne puis t’oublier, Par ces plaisirs d’Amour tous confits en delices, Par tes apas iadis à mes vœuz si propices, Par ces pleurs que mes yeux & les tiens ont versez, Par mes souspirs, au vent sans profit dispersez, Par les Dieux qu’en pleurant tes sermens appellerent, Par tes yeux qui l’esprit par les miens me volerent, Et par leurs feux si clairs & si beaux à mon cœur, Excuse par pitié ma ialouse rancœur, Pardonne par mes pleurs au feu qui me commande: Si mon peché fut grand ma repentance est grande, Et voy dans le regret dont ie suis consommé, Que i’eusse moins failly, si i’eusse moins aymé.
AVTRE.