Œuvres complètes de Guy de Maupassant - volume 20

Part 9

Chapter 93,781 wordsPublic domain

--Écoute, ma fille, nous autres hommes, nous tenons beaucoup à certains... à certains... détails... physiques, qui n'empêchent pas une femme d'être charmante, mais qui peuvent changer son prix à nos yeux. Je ne te demande pas de me dire du mal de ta maîtresse, ni même de m'avouer ses défauts secrets si elle en a. Réponds seulement avec franchise aux quatre ou cinq questions que je vais te poser. Tu connais Mme de Jadelle comme toi-même, puisque tu l'habilles et que tu la déshabilles tous les jours. Eh bien, voyons, dis-moi cela. Est-elle aussi grasse qu'elle en a l'air?

La petite bonne ne répondit pas.

Je repris:

--Voyons, mon enfant, tu n'ignores pas qu'il y a des femmes qui se mettent du coton, tu sais, du coton là où, là où... enfin du coton là où on nourrit les petits enfants, et aussi là où on s'asseoit. Dis-moi, met-elle du coton?

Césarine avait baissé les yeux. Elle prononça timidement:

--Demandez toujours, monsieur, je répondrai tout à la fois.

--Eh bien, ma fille, il y a aussi des femmes qui ont les genoux rentrés, si bien qu'ils s'entre-frottent à chaque pas qu'elles font. Il y en a d'autres qui les ont écartés, ce qui leur fait des jambes pareilles aux arches d'un pont. On voit le paysage au milieu. C'est très joli des deux façons: Dis-moi comment sont les jambes de ta maîtresse?

La petite bonne ne répondit pas.

Je continuai:

--Il y en a qui ont la poitrine si belle qu'elle forme un gros pli dessous. Il y en a qui ont des gros bras avec une taille mince. Il y en a qui sont très fortes par devant et pas du tout par derrière; d'autres qui sont très fortes par derrière et pas du tout par devant. Tout cela est très joli, très joli; mais je voudrais bien savoir comment est faite ta maîtresse. Dis-le-moi franchement et je te donnerai encore beaucoup d'argent...

Césarine me regarda au fond des yeux et répondit en riant de tout son cœur:

--Monsieur, à part qu'elle est noire, madame est faite tout comme moi. Puis elle s'enfuit.

J'étais joué.

Cette fois, je me trouvai ridicule et je résolus de me venger au moins de cette bonne impertinente.

Une heure plus tard, j'entrai avec précaution dans la petite chambre, d'où elle m'écoutait dormir, et je dévissai les verrous.

Elle arriva vers minuit à son poste d'observation. Je la suivis aussitôt. En m'apercevant, elle voulut crier; mais je lui fermai la bouche avec ma main et je me convainquis, sans trop d'efforts, que, si elle n'avait pas menti, Mme de Jadelle devait être très bien faite.

Je pris même grand goût à cette constatation qui, d'ailleurs, poussée un peu loin, ne semblait plus déplaire à Césarine.

C'était, ma foi, un ravissant échantillon de la race _bas-normande_, forte et fine en même temps. Il lui manquait peut-être certaines délicatesses de soins qu'aurait méprisées Henri IV. Je les lui révélai bien vite, et comme j'adore les parfums, je lui fis cadeau, le soir même, d'un flacon de lavande ambrée.

Nous fûmes bientôt plus liés même que je n'aurais cru, presque amis. Elle devint une maîtresse exquise, naturellement spirituelle, et rouée à plaisir. C'eût été, à Paris, une courtisane de grand mérite.

Les douceurs qu'elle me procura me permirent d'attendre sans impatience la fin de l'épreuve de Mme de Jadelle. Je devins d'un caractère incomparable, souple, docile, complaisant.

Quant à ma fiancée, elle me trouvait sans doute délicieux, et je compris, à certains signes, que j'allais bientôt être agréé. J'étais certes le plus heureux des hommes du monde, attendant tranquillement le baiser légal d'une femme que j'aimais dans les bras d'une jeune et belle fille pour qui j'avais de la tendresse.

C'est ici, madame, qu'il faut vous tourner un peu; j'arrive à l'endroit délicat.

Mme de Jadelle, un soir, comme nous revenions de notre promenade à cheval, se plaignit vivement que ses palefreniers n'eussent point pour la bête qu'elle montait certaines précautions exigées par elle. Elle répéta même plusieurs fois: «Qu'ils prennent garde, qu'ils prennent garde, j'ai un moyen de les surprendre.»

Je passai une nuit calme, dans mon lit. Je m'éveillai tôt, plein d'ardeur et d'entrain. Et je m'habillai.

J'avais l'habitude d'aller chaque matin fumer une cigarette sur une tourelle du château où montait un escalier en limaçon, éclairé par une grande fenêtre à la hauteur du premier étage.

Je m'avançais sans bruit, les pieds en mes pantoufles de maroquin aux semelles ouatées, pour gravir les premières marches, quand j'aperçus Césarine, penchée à la fenêtre, regardant au dehors.

Je n'aperçus pas Césarine tout entière, mais seulement une moitié de Césarine, la seconde moitié d'elle; j'aimais autant cette moitié-là. De Mme de Jadelle j'eusse préféré peut-être la première. Elle était charmante ainsi, si ronde, vêtue à peine d'un petit jupon blanc, cette moitié qui s'offrait à moi.

Je m'approchai si doucement que la jeune fille n'entendit rien. Je me mis à genoux; je pris avec mille précautions les deux bords du fin jupon, et, brusquement, je relevai. Je la reconnus aussitôt, pleine, fraîche, grasse et douce, la face secrète de ma maîtresse, et j'y jetai, pardon, madame, j'y jetai un tendre baiser, un baiser d'amant qui peut tout oser.

Je fus surpris. Cela sentait la verveine! Mais je n'eus pas le temps d'y réfléchir. Je reçus un grand coup, ou plutôt une poussée dans la figure qui faillit me briser le nez. J'entendis un cri qui me fit dresser les cheveux. La personne s'était retournée--c'était Mme de Jadelle!

Elle battit l'air de ses mains comme une femme qui perd connaissance; elle haleta quelques secondes, fit le geste de me cravacher, puis s'enfuit.

Dix minutes plus tard, Césarine, stupéfaite, m'apportait une lettre; je lus: «Mme de Jadelle espère que M. de Brives la débarrassera immédiatement de sa présence.»

Je partis.

Eh bien, je ne suis point encore consolé. J'ai tenté de tous les moyens et de toutes les explications pour me faire pardonner cette méprise. Toutes mes démarches ont échoué.

Depuis ce moment, voyez-vous, j'ai dans... dans le cœur un goût de verveine qui me donne un désir immodéré de sentir encore ce bouquet-là.

_La Fenêtre_ a paru dans _le Gil-Blas_ du mardi 10 juillet 1883.

SOUVENIRS.

JE traversais Rouen, l'autre jour. Nous sommes au moment de la foire Saint-Romain.

Figurez-vous la fête de Neuilly, plus importante, plus solennelle, avec une gravité provinciale, un mouvement plus lourd de la foule qui est aussi plus compacte et plus silencieuse.

Plusieurs kilomètres de baraques et de vendeurs, car les boutiques sont plus nombreuses qu'à Neuilly, les gens de campagne achetant beaucoup. Marchands de verrerie, de porcelaines, de coutellerie, de rubans, de boutons, de livres pour les paysans, d'objets singuliers et comiques en usage dans les villages, puis des montreurs de curiosités, que le Normand des champs appelle des «faiseux vé de quoi», et une profusion de femmes colosses dont semblent fort amateurs les Rouennais. Une d'elles vient d'envoyer à la presse locale une lettre aimable pour inviter MM. les journalistes à venir la visiter en s'excusant de ne pouvoir se présenter elle-même chez eux, ses dimensions lui interdisant toute sortie.

... Se plaint de la grosseur qui l'attache au rivage.

Enfoncé Louis XIV!

Puis voici des lutteurs: l'aimable M. Bazin qui parle comme à la Comédie-Française, en saluant le public de l'index.

Voici encore un cirque de singes, un cirque de puces, un cirque de chevaux, cent autres curiosités de toute espèce. Et un public particulier: gens de la ville endimanchés, aux mouvements sérieux et modérés, mais bien accordés, l'homme et la femme manœuvrant d'ensemble, avec une sage gravité, comme si la nature eût mis en eux une même manivelle; gens de la campagne aux mouvements plus lents encore, mais différents, l'homme et la femme ayant chacun le sien, couple détraqué par des besognes diverses: le mâle courbé, traînant ses jambes; la femelle se balançant comme si elle portait des seaux de lait.

Ce qu'il y a de plus remarquable dans la foire Saint-Romain, c'est l'odeur, odeur que j'aime, parce que je l'ai sentie tout enfant, mais qui vous dégoûterait sans doute. On sent le hareng grillé, les gaufres et les pommes cuites.

Entre chaque baraque, en effet, dans tous les coins, on grille des harengs en plein air, car nous sommes au plus fort de la saison de pêche, et on cuit des gaufres, et on rissole des pommes, des belles pommes normandes, sur de grands plats d'étain.

J'entends une cloche. Et tout à coup une émotion singulière me serre le cœur. Deux souvenirs m'ont assailli, l'un de mes premiers ans, l'autre de l'adolescence.

Je demande à l'ami qui m'accompagne:

--C'est toujours lui?

Il a compris et il répond:

--C'est toujours lui, ou plutôt toujours eux. Le violon de Bouilhet y est encore.

Et j'aperçois bientôt la tente, la petite tente où l'on joue, comme on jouait dans mon enfance, cette _Tentation de Saint Antoine_, qui ravissait Gustave Flaubert et Louis Bouilhet.

Sur l'estrade, un vieux homme à cheveux blancs, si vieux, si courbé qu'il semble un centenaire, cause avec un polichinelle classique. Songez donc, madame, que mes parents aussi l'ont vue, cette _Tentation de Saint Antoine_, quand ils avaient dix ou douze ans! Et c'est toujours le même homme qui la montre.

Sur sa tête est pendue une pancarte où on lit: «A céder pour cause de santé.» Et s'il ne trouve pas d'amateur, le pauvre vieux, le spectacle naïf et drôle dont s'amusent, depuis plus de soixante ans, toutes les générations de petits Normands, disparaîtra.

Je monte les marches de bois, qui tremblent, car je veux voir encore une fois, une dernière fois peut-être, le saint Antoine de mon enfance.

Les bancs, de misérables bancs étagés, portent un peuple de petits êtres, assis ou debout, babillant, faisant un bruit de foule, le bruit d'une foule de dix ans. Les parents se taisent, accoutumés à la corvée de chaque année. Quelques lampions éclairent l'intérieur sombre de la baraque.

La toile se lève.

Une grosse marionnette apparaît, faisant, au bout de ses fils, des gestes bizarres et maladroits.

Et voilà que toutes les petites têtes se mettent à rire, les mains s'agitent, les pieds trépignent sur les bancs, et des cris de joie, des cris aigus, s'échappent des bouches.

Et il me semble que je suis un de ces enfants, que je suis aussi entré pour voir, pour m'amuser, pour croire, comme eux. Je retrouve en moi, réveillées brusquement, toutes les sensations de jadis; et dans l'hallucination du souvenir, je me sens redevenu le petit être que j'ai été autrefois, devant ce même spectacle.

Mais un violon se met à jouer. Je me lève pour le regarder. C'est aussi le même: un vieux encore, très maigre, et triste, triste, à longs cheveux blancs rejetés derrière une tête creuse, intelligente et fière.

Et je me rappelle ma seconde visite à saint Antoine. J'avais seize ans.

Un jour (j'étais élève au collège de Rouen en ce temps-là), un jour donc, un jeudi, je crois, je montai la rue Bihorel pour aller montrer des vers à mon illustre et sévère ami Louis Bouilhet.

Quand j'entrai dans le cabinet du poète, j'aperçus, à travers un nuage de fumée, deux grands et gros hommes, enfoncés en des fauteuils et qui fumaient en causant.

En face de Louis Bouilhet était Gustave Flaubert.

Je laissai mes vers dans ma poche et je demeurai assis dans mon coin bien sage sur ma chaise, écoutant.

Vers quatre heures, Flaubert se leva.

--Allons, dit-il, conduis-moi jusqu'au bout de ta rue; j'irai à pied au bateau.

Arrivés au boulevard, où se tient la foire Saint-Romain, Bouilhet demanda tout à coup:

--Si nous faisions un tour dans les baraques?

Et ils commencèrent une promenade lente, côte à côte, plus hauts que tous, s'amusant comme des enfants, et échangeant des observations profondes sur les visages rencontrés.

Ils imaginaient les caractères rien qu'à l'aspect des faces, faisaient les conversations des maris avec leurs épouses. Bouilhet parlait comme l'homme et Flaubert comme la femme, avec des expressions normandes, l'accent traînard et l'air toujours étonné des gens de ce pays.

Quand ils arrivèrent devant saint Antoine:

--Allons voir le violon, dit Bouilhet.

Et nous entrâmes.

Quelques années plus tard, le poète étant mort, Gustave Flaubert publia ses vers posthumes, les _Dernières chansons_.

Une pièce est intitulée: _Une Baraque de la foire_.

En voici quelques fragments:

Oh! qu'il était triste au coin de la salle, Comme il grelottait, l'homme au violon. La baraque en planche était peu d'aplomb Et le vent soufflait dans la toile sale. ............................................

Dans son entourage, Antoine, en prière, Se couvrait les yeux sous son capuchon. Les diables dansaient. Le petit cochon Passait, effaré, la torche au derrière. ............................................

Oh! qu'il était triste! Oh! qu'il était pâle! Oh! l'archet damné, raclant sans espoir; Oh! le paletot plus sinistre à voir Sous les transparents aux lueurs d'opale!

Comme un chœur antique au sujet mêlé, Il fallait répondre aux péripéties Et quitter soudain pour des facéties, Le libre juron tout bas grommelé!...

Il fallait chanter, il fallait poursuivre, Pour le pain du jour, la pipe du soir; Pour le dur grabat dans le grenier noir; Pour l'ambition d'être homme et vivre!

Mais parfois dans l'ombre, et c'était son droit, Il lançait, lui pauvre et transi dans l'âme, Un regard farouche aux pantins du drame, Qui reluisaient d'or et n'avaient pas froid.

Puis--comme un rêveur dégagé des choses, Sachant que tout passe et que tout est vain, Sans respect du monde, il chauffait sa main Au rayonnement des apothéoses!

Et quand je sortis de la baraque, je croyais entendre encore la voix sonore de Flaubert:

--Pauvre... diable.

Et Bouilhet répondit:

--Oui, ça n'est pas gai pour tout le monde!

_Souvenirs_ a paru dans _le Gaulois_ du 4 décembre 1884, précédé de quelques lignes sur la nouvelle de Tourguéneff: _Trois Rencontres_.

CELLES QUI OSENT.

_A René Maizeroy._

........................................................................ ... Tu as développé souvent au sujet de l'amour sentimental, qui n'est, en réalité, que l'hypocrisie de l'accouplement, des théories qui me choquent par leur raffinement même.

Je trouve dans ton dernier volume beaucoup de choses qui me plaisent par leur sincérité. Ce qui n'empêche que jamais nous ne nous entendrons sur l'amour.

Que cette occupation agréable tienne une grande place dans la vie des femmes, je le comprends, elles n'ont rien à faire. Je m'étonne que, dans la vie d'un homme, elle puisse être autre chose qu'un passe-temps facile à varier, comme une bonne table ou ce qu'on appelle les sports. Quant à la fidélité, à la constance, quelle folie. Jamais on ne me fera comprendre que deux femmes ne valent pas mieux qu'une; trois que deux, et dix mieux que trois. Qu'on revienne à l'une plus souvent qu'aux autres, c'est naturel, comme il est naturel de manger souvent un plat qu'on aime. Mais n'en garder qu'une, toujours, me semblerait aussi surprenant et illogique que si un amateur d'huîtres ne mangeait plus que des huîtres à tous les repas, toute l'année.

La fidélité et la constance me paraissent enlever à l'amour un charme qui est dans la fantaisie et l'imprévu.

Le cœur féminin, par exemple, diffère beaucoup du nôtre, et je comprends les raisons qu'ont les femmes d'être plus persévérantes que nous dans leurs tendresses.

Nous autres, nous adorons la femme, et quand nous en choisissons une passagèrement, c'est un hommage rendu à leur race entière. On peut idolâtrer les brunes parce qu'elles sont brunes, et aussi les blondes parce qu'elles sont blondes; l'une pour ses yeux aigus qui vont au cœur, l'autre pour sa voix qui fait vibrer vos nerfs; celle-ci pour sa lèvre rouge, celle-là pour la cambrure de sa taille; mais comme nous ne pouvons cueillir, hélas! toutes ces fleurs en même temps, la nature a mis en nous l'amour, la toquade, le caprice fou, qui nous les fait désirer à tour de rôle, augmentant ainsi la valeur de chacune à l'heure de l'affolement.

Or, l'affolement chez nous devrait, me semble-t-il, être limité à la période d'attente. Le désir satisfait ayant supprimé l'inconnu, enlève à l'amour sa plus grande valeur.

Chaque femme conquise nous prouve, une fois de plus, que toutes sont à peu près pareilles entre nos bras. Les idéalistes surtout qui courent sans cesse après l'illusion rêvée, ne devraient-ils pas être atterrés au lendemain de chaque possession. Nous autres qui demandons moins à l'amour, nous aurions le droit de lui être plus reconnaissants du peu qu'il donne aux hommes intelligents et difficiles.

La constance conduit au mariage ou à la chaîne.

Rien dans la vie ne me semble plus attristant et plus pénible que ces liaisons de longue durée.

Le mariage supprime d'un coup, quand on le prend sérieusement, la possibilité des désirs nouveaux, toutes les tendresses à venir, la fantaisie du lendemain et tout le charme des rencontres. Il a, en outre, l'inconvénient odieux de condamner les époux à un déplorable ordinaire. Car quel est le mari qui oserait prendre avec sa femme les libertés délicieuses que pratiquent aussitôt les amants?

Et c'est là, conviens-en, le plus grand prix de l'amour: l'audace des baisers. En amour, il faut oser, oser sans cesse. Nous aurions bien peu de maîtresses agréables si nous n'étions pas plus audacieux que les maris dans nos caresses, si nous nous contentions de la plate, monotone et vulgaire habitude des nuits conjugales.

La femme rêve toujours, elle rêve de ce qu'elle ignore, de ce qu'elle soupçonne, de ce qu'elle devine. Après le premier étonnement de la première étreinte, elle se reprend à rêver. Elle a lu, elle lit. A tout instant des phrases au sens obscur, des plaisanteries chuchotées, des mots inconnus entendus par hasard lui révèlent l'existence de choses qu'elle ne connaît point. Si d'aventure elle pose en tremblant une question à son mari, il prend aussitôt un air sévère et répond: «Ces choses-là ne te regardent pas.» Or elle trouve que ces choses la regardent tout autant que les autres femmes. Quelles choses, d'ailleurs? Il en existe donc? Des choses mystérieuses, honteuses et bonnes, sans doute, puisqu'on en parle tout bas avec un air excité. Les filles, paraît-il, tiennent leurs amants au moyen de pratiques obscènes et puissantes.

Quant au mari qui les connaît bien, ces choses, il n'ose pas les révéler à sa femme dans le mystère du tête-à-tête nocturne, parce qu'une femme épousée c'est différent d'une maîtresse, sacrebleu! et parce qu'un homme doit respecter sa femme qui est ou qui sera la mère de ses enfants. Alors, comme il ne veut pas renoncer aux choses qu'il n'ose point faire légitimement, il va chez quelque impure et s'en donne.

Mais la femme commence à se tenir des raisonnements d'un bon sens simple et net.--On ne vit pas deux fois.--La vie est courte.--Une femme, mariée à vingt ans, est mûre à trente et avancée à quarante.--Or si on ne fait rien, si on ne connaît rien, si on ne jouit de rien avant cette limite, ce sera fini pour toujours. Les joies conjugales sont épuisées. Elle en est lasse, écœurée.--Alors--alors--un amant?...--Pourquoi pas?--Ces choses, celles qu'on ose dans l'adultère ont peut-être un charme si grand!

Une fois la pensée, le désir entrés en sa tête, la chute est proche, très proche.

Elle ose enfin, mais doucement, peu à peu. Elle a des réserves, des limites. Ceci, oui; cela, non. Ces distinctions, une fois le premier pas franchi, sont surprenantes et grotesques, mais générales. Il semblerait qu'à partir du moment où une femme s'est décidée à expérimenter l'amour, l'amour défendu, raffiné, inventif, elle devrait toujours demander davantage, toujours vouloir du nouveau, toujours chercher, toujours attendre des baisers différents, plus aigus. Eh bien! non. La morale, morale étrange et mal placée, reprend ses droits.

Te figures-tu un assassin qui jugerait plus coupable de tuer un homme avec un couteau qu'avec un pistolet?

Elles ne les osent pas toutes, les choses charmantes qui rendent la vie moins morne.

Moi, je voudrais qu'un poète, un vrai poète les chantât audacieusement, un jour, en des vers hardis et passionnés, ces choses honteuses qui font rougir les imbéciles. Il ne faudrait là ni gros mots, ni polissonneries, ni sous-entendus; mais une suite de petits poèmes simples et francs, bien sincères.

Te rappelles-tu certains vers, que nous savourions parfois, des vers réputés abominables, mais qui sont doux comme des caresses?

Tu viens de faire en prose quelque chose en ce genre. Laisse crier les sots et continue.

Cette nouvelle servit de préface au livre de René Maizeroy: _Celles qui osent_ (Flammarion, éditeur). Elle était précédée de quelques lignes la reliant au livre.

L'ANGLAIS D'ÉTRETAT.

Un grand poète anglais vient de traverser la France pour saluer Victor Hugo. Tous les journaux sont pleins de son nom, et des légendes courent sur son compte à travers les salons. J'ai eu, voici quinze ans déjà, l'occasion de rencontrer plusieurs fois Algernon-Charles Swinburne. Je veux essayer de le montrer tel que je l'ai vu, et de fixer l'étrange impression qu'il m'a faite, restée toujours vive en moi malgré le temps.

C'était en 1867 ou 1868, je crois; un jeune Anglais inconnu venait d'acheter à Étretat une petite chaumière cachée sous de grands arbres. Il vivait là, toujours seul, d'une manière bizarre, disait-on, et il soulevait l'étonnement hostile des indigènes, le peuple étant sournois et niaisement malveillant comme tout peuple de petite ville.

On racontait que cet Anglais fantaisiste ne mangeait que du singe bouilli, rôti, sauté, confit; qu'il ne voulait voir personne, qu'il parlait haut, tout seul, pendant des heures; enfin mille choses surprenantes qui faisaient conclure aux raisonneurs du lieu qu'il n'était pas fait comme tout le monde.

On s'étonnait surtout qu'il vécût familièrement avec un singe, un grand singe libre dans sa demeure. C'eût été un chien, un chat, on n'eût rien dit. Mais un singe? N'était-ce pas affreux? Fallait-il avoir des goûts de sauvage!

Je ne connaissais ce jeune homme que pour le rencontrer dans la rue. Il était petit, gras sans être gros, d'allure douce, et portait une moustache blonde, presque invisible.

Un hasard nous fit causer ensemble. Ce sauvage avait des manières aimables et aisées; mais il était bien un de ces Anglais étranges qu'on rencontre çà et là par le monde.

Doué d'une intelligence remarquable, il semblait vivre dans un rêve fantastique comme dut le faire Edgard Poë. Il avait traduit en anglais un volume de surprenantes légendes islandaises que je désirerais ardemment voir maintenant traduites en français. Il aimait le surnaturel, le macabre, le torturé, le compliqué, tous les détraquements cérébraux; mais il parlait des choses les plus stupéfiantes avec un flegme tout anglais qui leur donnait, sous sa voix douce et tranquille, des allures de bon sens à rendre fou.

Plein d'un mépris hautain pour le monde, ses conventions, ses préjugés, sa morale, il avait cloué à sa maison un nom audacieusement impudent. Le patron d'une auberge déserte écrivant sur sa porte: «Ici on tue les voyageurs!» ne ferait pas une plus sinistre facétie.

Je n'avais point pénétré chez lui quand je reçus une invitation à déjeuner à la suite d'un accident arrivé à un de ses amis, qui avait failli se noyer et que j'avais voulu secourir.

Bien qu'accouru après le sauvetage, je reçus les remerciements empressés des deux Anglais, et je me rendis chez eux le lendemain.