Œuvres complètes de Guy de Maupassant - volume 20

Part 8

Chapter 84,034 wordsPublic domain

M. DE GARELLE.--Non, madame. J'allais vous faire, vous disais-je, une proposition grave, très grave, sans quoi je ne serais point venu vous trouver ainsi après ce qui s'est passé entre nous, de vous à moi, d'abord, et de moi à vous ensuite. Cette proposition, qui peut avoir pour nous deux les conséquences les plus sérieuses, demeurerait sans valeur si je n'avais pas été trompé par vous.

Mme DE CHANTEVER.--Vous êtes surprenant. Mais que voulez-vous de plus? Je vous ai trompé, na.

M. DE GARELLE.--Il me faut des preuves.

Mme DE CHANTEVER.--Mais quelles preuves voulez-vous que je vous donne? Je n'en ai pas sur moi, ou plutôt je n'en ai plus.

M. DE GARELLE.--Peu importe où elles soient. Il me les faut.

Mme DE CHANTEVER.--Mais on n'en peut pas garder, des preuves, de ces choses-là... et..., à moins d'un flagrant délit... (Après un silence.) Il me semble que ma parole devrait vous suffire.

M. DE GARELLE, s'inclinant.--Alors, vous êtes prête à le jurer.

Mme DE CHANTEVER, levant la main.--Je le jure.

M. DE GARELLE, sérieux.--Je vous crois, madame. Et avec qui m'avez-vous trompé?

Mme DE CHANTEVER.--Oh! mais, vous en demandez trop, à la fin.

M. DE GARELLE.--Il est indispensable que je sache son nom.

Mme DE CHANTEVER.--Il m'est impossible de vous le dire.

M. DE GARELLE.--Pourquoi ça?

Mme DE CHANTEVER.--Parce que je suis une femme mariée.

M. DE GARELLE.--Eh bien?

Mme DE CHANTEVER.--Et le secret professionnel?

M. DE GARELLE.--C'est juste.

Mme DE CHANTEVER.--D'ailleurs, c'est avec M. de Chantever que je vous ai trompé.

M. DE GARELLE.--Ça n'est pas vrai.

Mme DE CHANTEVER.--Pourquoi ça?...

M. DE GARELLE.--Parce qu'il ne vous aurait pas épousée.

Mme DE CHANTEVER.--Insolent! Et cette proposition?...

M. DE GARELLE.--La voici. Vous venez d'avouer que j'ai été, grâce à vous, un de ces êtres ridicules, toujours bafoués, quoi qu'ils fassent, comiques s'ils se taisent, et plus grotesques encore s'ils se fâchent, qu'on nomme des maris trompés. Eh bien, madame, il est indubitable que les quelques coups de cravache reçus par vous sont loin de compenser l'outrage et le dommage conjugal que j'ai éprouvés de votre fait, et il est non moins indubitable que vous me devez une compensation plus sérieuse et d'une autre nature, maintenant que je ne suis plus votre mari.

Mme DE CHANTEVER.--Vous perdez la tête. Que voulez-vous dire?

M. DE GARELLE.--Je veux dire, madame, que vous devez me rendre aujourd'hui les heures charmantes que vous m'avez volées quand j'étais votre époux, pour les offrir à je ne sais qui.

Mme DE CHANTEVER.--Vous êtes fou.

M. DE GARELLE.--Nullement. Votre amour m'appartenait, n'est-ce pas? Vos baisers m'étaient dus, tous vos baisers, sans exception. Est-ce vrai? Vous en avez distrait une partie au bénéfice d'un autre! Eh bien, il importe, il m'importe que la restitution ait lieu, restitution sans scandale, restitution secrète, comme on fait pour les vols honteux.

Mme DE CHANTEVER.--Mais pour qui me prenez-vous?

M. DE GARELLE.--Pour la femme de M. de Chantever.

Mme DE CHANTEVER.--Ça, par exemple, c'est trop fort.

M. DE GARELLE.--Pardon, celui qui m'a trompé vous a bien prise pour la femme de M. de Garelle. Il est juste que mon tour arrive. Ce qui est trop fort, c'est de refuser de rendre ce qui est légitimement dû.

Mme DE CHANTEVER.--Et si je disais oui... vous pourriez...

M. DE GARELLE.--Mais certainement.

Mme DE CHANTEVER.--Alors, à quoi aurait servi le divorce?

M. DE GARELLE.--A raviver notre amour.

Mme DE CHANTEVER.--Vous ne m'avez jamais aimée.

M. DE GARELLE.--Je vous en donne pourtant une rude preuve.

Mme DE CHANTEVER.--Laquelle?

M. DE GARELLE.--Comment? Laquelle? Quand un homme est assez fou pour proposer à une femme de l'épouser d'abord et de devenir son amant ensuite, cela prouve qu'il aime ou je ne m'y connais pas en amour.

Mme DE CHANTEVER.--Oh! ne confondons pas. Épouser une femme prouve l'amour ou le désir, mais la prendre comme maîtresse ne prouve rien... que le mépris. Dans le premier cas, on accepte toutes les charges, tous les ennuis, et toutes les responsabilités de l'amour; dans le second cas, on laisse ces fardeaux au légitime propriétaire et on ne garde que le plaisir, avec la faculté de disparaître le jour où la personne aura cessé de plaire. Cela ne se ressemble guère.

M. DE GARELLE.--Ma chère amie, vous raisonnez fort mal. Quand on aime une femme, on ne devrait pas l'épouser, parce qu'en l'épousant on est sûr qu'elle vous trompera, comme vous avez fait à mon égard. La preuve est là. Tandis qu'il est indiscutable qu'une maîtresse reste fidèle à son amant avec tout l'acharnement qu'elle met à tromper son mari. Est-ce pas vrai? Si vous voulez qu'un lien indissoluble se lie entre une femme et vous, faites-la épouser par un autre, le mariage n'est qu'une ficelle qu'on coupe à volonté, et devenez l'amant de cette femme: l'amour libre est une chaîne qu'on ne brise pas.--Nous avons coupé la ficelle, je vous offre la chaîne.

Mme DE CHANTEVER.--Vous êtes drôle. Mais je refuse.

M. DE GARELLE.--Alors, je préviendrai M. de Chantever.

Mme DE CHANTEVER.--Vous le préviendrez de quoi?

M. DE GARELLE.--Je lui dirai que vous m'avez trompé!

Mme DE CHANTEVER.--Que je vous ai trompé... Vous...

M. DE GARELLE.--Oui, quand vous étiez ma femme.

Mme DE CHANTEVER.--Eh bien?

M. DE GARELLE.--Eh bien, il ne vous le pardonnera pas.

Mme DE CHANTEVER.--Lui?

M. DE GARELLE.--Parbleu! Ça n'est pas fait pour le rassurer.

Mme DE CHANTEVER, riant.--Ne faites pas ça, Henry.

Une voix dans l'escalier appelant Mathilde.

Mme DE CHANTEVER, bas.--Mon mari! Adieu.

M. DE GARELLE, se levant.--Je vais vous conduire près de lui et me présenter.

Mme DE CHANTEVER.--Ne faites pas ça.

M. DE GARELLE.--Vous allez voir.

Mme DE CHANTEVER.--Je vous en prie.

M. DE GARELLE.--Alors acceptez la chaîne.

LA VOIX.--Mathilde!

Mme DE CHANTEVER.--Laissez-moi.

M. DE GARELLE.--Où vous reverrai-je?

Mme DE CHANTEVER.--Ici,--ce soir,--après dîner.

M. DE GARELLE, lui baisant la main.--Je vous aime...

Elle se sauve.

M. de Garelle retourne doucement à son fauteuil et se laisse tomber dedans.

Eh bien! vrai. J'aime mieux ce rôle-là que le précédent. C'est qu'elle est charmante, tout à fait charmante, et bien plus charmante encore depuis que j'ai entendu la voix de M. de Chantever l'appeler comme ça «Mathilde», avec ce ton de propriétaire qu'ont les maris.

_La Revanche_ a paru dans _le Gil-Blas_ du mardi 18 novembre 1884.

L'ODYSSÉE D'UNE FILLE.

OUI, le souvenir de ce soir-là ne s'effacera jamais. J'ai eu, pendant une demi-heure, la sinistre sensation de la fatalité invincible; j'ai éprouvé ce frisson qu'on a en descendant aux puits des mines. J'ai touché ce fond noir de la misère humaine; j'ai compris l'impossibilité de la vie honnête pour quelques-uns.

Il était minuit passé. J'allais du Vaudeville à la rue Drouot, suivant d'un pas pressé le boulevard où couraient des parapluies. Une poussière d'eau voltigeait plutôt qu'elle ne tombait, voilant les becs de gaz, attristant la rue. Le trottoir luisait, gluant plus que mouillé. Les gens pressés ne regardaient rien.

Les filles, la jupe relevée, montrant leurs jambes, laissant entrevoir un bas blanc à la lueur terne de la lumière nocturne, attendaient dans l'ombre des portes, appelaient, ou bien passaient pressées, hardies, vous jetant à l'oreille deux mots obscurs et stupides. Elles suivaient l'homme quelques secondes, se serrant contre lui, lui soufflant au visage leur haleine putride; puis, voyant inutiles leurs exhortations, elles le quittaient d'un mouvement brusque et mécontent, et se remettaient à marcher en frétillant des hanches.

J'allais, appelé par toutes, pris par la manche, harcelé et soulevé de dégoût. Tout à coup, j'en vis trois qui couraient comme affolées, jetant aux autres quelques paroles rapides. Et les autres aussi se mettaient à courir, à fuir, tenant à pleines mains leurs robes pour aller plus vite. On donnait ce jour-là un coup de filet à la prostitution.

Et soudain je sentis un bras sous le mien, tandis qu'une voix éperdue me murmurait dans l'oreille: «Sauvez-moi, monsieur, sauvez-moi, ne me quittez pas.»

Je regardai la fille. Elle n'avait pas vingt ans, bien que fanée déjà. Je lui dis: «Reste avec moi.» Elle murmura: «Oh! merci.»

Nous arrivions dans la ligne des agents. Elle s'ouvrit pour me laisser passer.

Et je m'engageai dans la rue Drouot.

Ma compagne me demanda:

--Viens-tu chez moi?

--Non.

--Pourquoi pas? Tu m'as rendu un rude service que je n'oublierai pas.

Je répondis, pour me débarrasser d'elle:

--Parce que je suis marié.

--Qu'est-ce que ça fait?

--Voyons, mon enfant, ça suffit. Je t'ai tirée d'affaire. Laisse-moi tranquille maintenant.

La rue était déserte et noire, vraiment sinistre. Et cette femme qui me serrait le bras rendait plus affreuse encore cette sensation de tristesse qui m'avait envahi. Elle voulut m'embrasser. Je me reculai avec horreur, et d'une voix dure:

--Allons, f...-moi la paix, n'est-ce pas?

Elle eut une sorte de mouvement de rage, puis, brusquement, se mit à sangloter. Je demeurai éperdu, attendri, sans comprendre.

--Voyons, qu'est-ce que tu as?

Elle murmura dans ses larmes:

--Si tu savais, ça n'est pas gai, va.

--Quoi donc?

--C'te vie-là.

--Pourquoi l'as-tu choisie?

--Est-ce que c'est ma faute?

--A qui la faute, alors?

--J' sais-ti, moi!

Une sorte d'intérêt me prit pour cette abandonnée.

Je lui demandai:

--Dis-moi ton histoire?

Elle me la conta.

--J'avais seize ans, j'étais en service à Yvetot, chez M. Lerable, un grainetier. Mes parents étaient morts. Je n'avais personne; je voyais bien que mon maître me regardait d'une drôle de façon et qu'il me chatouillait les joues; mais je ne m'en demandais pas plus long. Je savais les choses, certainement. A la campagne, on est dégourdi; mais M. Lerable était un vieux dévot qu'allait à la messe chaque dimanche. Je l'en aurais jamais cru capable, enfin!

V'là qu'un jour il veut me prendre dans ma cuisine. Je lui résiste. Il s'en va.

Y avait en face de nous un épicier, M. Dutan, qui avait un garçon de magasin bien plaisant; si tant est que je me laissai enjôler par lui. Ça arrive à tout le monde, n'est-ce pas? Donc je laissais la porte ouverte, les soirs, et il venait me retrouver.

Mais v'là qu'une nuit M. Lerable entend du bruit. Il monte et il trouve Antoine qu'il veut tuer. Ça fait une bataille à coups de chaise, de pot à eau, de tout. Moi j'avais saisi mes hardes et je me sauvai dans la rue. Me v'là partie.

J'avais une peur, une peur de loup. Je m'habillai sous une porte. Puis je me mis à marcher tout droit. Je croyais pour sûr qu'il y avait quelqu'un de tué et que les gendarmes me cherchaient déjà. Je gagnai la grand'route de Rouen. Je me disais qu'à Rouen je pourrais me cacher très bien.

Il faisait noir à ne pas voir les fossés, et j'entendais des chiens qui aboyaient dans les fermes. Sait-on tout ce qu'on entend la nuit? Des oiseaux qui crient comme des hommes qu'on égorge, des bêtes qui jappent, des bêtes qui sifflent, et puis tant de choses que l'on ne comprend pas. J'en avais la chair de poule. A chaque bruit, je faisais le signe de croix. On ne s'imagine point ce que ça vous émouve le cœur. Quand le jour parut, v'là que l'idée des gendarmes me reprit, et que je me mis à courir. Puis je me calmai.

Je me sentis faim tout de même, malgré ma confusion; mais je ne possédais rien, pas un sou, j'avais oublié mon argent, tout ce qui m'appartenait sur terre, dix-huit francs.

Me v'là donc à marcher avec un ventre qui chante. Il faisait chaud. Le soleil piquait. Midi passe. J'allais toujours.

Tout à coup j'entends des chevaux derrière moi. Je me retourne. Les gendarmes! Mon sang ne fait qu'un tour; j'ai cru que j'allais tomber; mais je me contiens. Ils me rattrapent. Ils me regardent. Il y en a un, le plus vieux, qui dit:

--Bonjour, mamzelle.

--Bonjour, monsieur.

--Ousque vous allez comme ça?

--Je vas t'à Rouen, en service dans une place qu'on m'a t'offerte.

--Comme ça, pédestrement?

--Oui, comme ça.

Mon cœur battait, monsieur, à ce que je ne pouvais plus parler. Je me disais: «Ils me tiennent.» Et j'avais une envie de courir qui me frétillait dans les jambes. Mais ils m'auraient rattrapée tout de suite, vous comprenez.

Le vieux recommença:

--Nous allons faire route ensemble jusqu'à Barantin, mamzelle, vu que nous suivons le même itinéraire.

--Avec satisfaction, monsieur.

Et nous v'là causant. Je me faisais plaisante autant que je pouvais, n'est-ce pas; si bien qu'ils ont cru des choses qui n'étaient point. Or, comme je passais dans un bois, le vieux dit:

--Voulez-vous, mamzelle, que j'allions faire un repos sur la mousse?

Moi, je répondis sans y penser:

--A votre désir, monsieur.

Puis il descend et il donne son cheval à l'autre, et nous v'là partis dans le bois tous deux.

Il n'y avait plus à dire non. Qu'est-ce que vous auriez fait à ma place? Il en prit ce qu'il a voulu; puis il me dit: «Faut pas oublier le camarade.» Et il retourna tenir les chevaux, pendant que l'autre m'a rejointe. J'en étais honteuse que j'en aurais pleuré, monsieur. Mais je n'osais point résister, vous comprenez.

Donc nous v'là repartis. Je ne parlions plus. J'avais trop de deuil au cœur. Et puis je ne pouvais plus marcher tant j'avais faim. Tout de même, dans un village, ils m'ont offert un verre de vin, qui m'a r'donné des forces pour quelque temps. Et puis ils ont pris le trot pour pas traverser Barantin de compagnie. Alors je m'assis dans le fossé et je pleurai tout ce que j'avais de larmes.

Je marchai encore plus de trois heures durant avant Rouen. Il était sept heures du soir quand j'arrivai. D'abord toutes ces lumières m'éblouirent. Et puis je ne savais point où m'asseoir. Sur les routes, y a les fossés et l'herbe ousqu'on peut même se coucher pour dormir. Mais dans les villes, rien.

Les jambes me rentraient dans le corps, et j'avais des éblouissements à croire que j'allais tomber. Et puis, il se mit à pleuvoir, une petite pluie fine, comme ce soir, qui vous traverse sans que ça ait l'air de rien. J'ai pas de chance les jours qu'il pleut. Je commençai donc à marcher dans les rues. Je regardais toutes ces maisons en me disant: «Y a tant de lits et tant de pain dans tout ça et je ne pourrai point seulement trouver une croûte et une paillasse.» Je pris par des rues où il y avait des femmes qui appelaient les hommes de passage. Dans ces cas-là, monsieur, on fait ce qu'on peut. Je me mis, comme elles, à inviter le monde. Mais on ne me répondait point. J'aurais voulu être morte. Ça dura bien jusqu'à minuit. Je ne savais même plus ce que je faisais. A la fin, v'là un homme qui m'écoute. Il me demande: «Ousque tu demeures?» On devient vite rusée dans la nécessité. Je répondis: «Je ne peux pas vous mener chez moi, vu que j'habite avec maman. Mais n'y a-t-il point de maisons où l'on peut aller?»

Il répondit: «Plus souvent que je vas dépenser vingt sous de chambre.»

Puis il réfléchit et ajouta: «Viens-t'en. Je connais un endroit tranquille ousque nous ne serons point interrompus.»

Il me fit passer un pont et puis il m'emmena au bout de la ville, dans un pré qu'était près de la rivière. Je ne pouvais pus le suivre.

Il me fit asseoir et puis il se mit à causer pourquoi nous étions venus. Mais comme il était long dans son affaire, je me trouvai tant percluse de fatigue que je m'endormis.

Il s'en alla sans rien me donner. Je ne m'en aperçus seulement pas. Il pleuvait, comme je vous l' disais. C'est d'puis ce jour-là que j'ai des douleurs que je n'ai pas pu m'en guérir, vu que j'ai dormi toute la nuit dans la crotte.

Je fus réveillée par deux sergots qui me mirent au poste, et puis, de là, en prison, où je restai huit jours, pendant qu'on cherchait ce que je pouvais bien être et d'où je venais. Je ne voulus point le dire par peur des conséquences.

On le sut pourtant et on me lâcha, après un jugement d'innocence.

Il fallait recommencer à trouver du pain. Je tâchai d'avoir une place, mais je ne pus pas, à cause de la prison d'où je venais.

Alors je me rappelai d'un vieux juge qui m'avait tourné de l'œil, pendant qu'il me jugeait, à la façon du père Lerable, d'Yvetot. Et j'allai le trouver. Je ne m'étais point trompée. Il me donna cent sous quand je le quittai, en me disant: «T'en auras autant toutes les fois; mais viens pas plus souvent que deux fois par semaine.»

Je compris bien ça, vu son âge. Mais ça me donna une réflexion. Je me dis: «Les jeunes gens, ça rigole, ça s'amuse; mais il n'y a jamais gras, tandis que les vieux, c'est autre chose.» Et puis je les connaissais maintenant, les vieux singes, avec leurs yeux en coulisse et leur petit simulacre de tête.

Savez-vous ce que je fis, monsieur? Je m'habillai en bobonne qui vient du marché, et je courais les rues en cherchant mes nourriciers. Oh! je les pinçais du premier coup. Je me disais: «En v'là un qui mord.»

Il s'approchait. Il commençait:

--Bonjour, mamzelle.

--Bonjour, monsieur.

--Ousque vous allez comme ça?

--Je rentre chez mes maîtres.

--Ils demeurent loin, vos maîtres?

--Comme ci, comme ça.

Alors il ne savait plus quoi dire. Moi je ralentissais le pas pour le laisser s'expliquer.

Alors il prononçait, tout bas, quelques compliments, et puis il me demandait de passer chez lui. Je me faisais prier, vous comprenez, puis je cédais. J'en avais de la sorte deux ou trois pour chaque matin, et toutes mes après-midi libres. Ç'a été le bon temps de ma vie. Je ne me faisais pas de bile.

Mais voilà. On n'est jamais tranquille longtemps. Le malheur a voulu que je fisse la connaissance d'un grand richard du grand monde. Un ancien président qui avait bien soixante-quinze ans.

Un soir, il m'emmena dîner dans un restaurant des environs. Et puis, vous comprenez, il n'a pas su se modérer. Il est mort au dessert.

J'ai eu trois mois de prison, vu que je n'étais point sous la surveillance.

C'est alors que je vins à Paris.

Oh! ici, monsieur, c'est dur de vivre. On ne mange pas tous les jours, allez. Y en a trop. Enfin, tant pis, chacun sa peine, n'est-ce pas?

Elle se tut. Je marchais à son côté, le cœur serré. Tout à coup, elle se remit à me tutoyer.

--Alors tu ne montes pas chez moi, mon chéri?

--Non, je te l'ai déjà dit.

--Eh bien! au revoir, merci tout de même, sans rancune. Mais je t'assure que tu as tort.

Et elle partit, s'enfonçant dans la pluie fine comme un voile. Je la vis passer sous un bec de gaz, puis disparaître dans l'ombre. Pauvre fille!

_L'Odyssée d'une fille_ a paru dans _le Gil-Blas_ du mardi 25 septembre 1883, sous la signature: MAUFRIGNEUSE.

LA FENÊTRE.

JE fis la connaissance de Mme de Jadelle à Paris, cet hiver. Elle me plut infiniment tout de suite. Vous la connaissez d'ailleurs autant que moi..., non... pardon... presque autant que moi... Vous savez comme elle est fantasque et poétique en même temps. Libre d'allures et de cœur impressionnable, volontaire, émancipée, hardie, entreprenante, audacieuse, enfin au-dessus de tout préjugé, et, malgré cela, sentimentale, délicate, vite froissée, tendre et pudique.

Elle était veuve, j'adore les veuves, par paresse. Je cherchais alors à me marier, je lui fis la cour. Plus je la connaissais, plus elle me plaisait; et je crus le moment venu de risquer ma demande. J'étais amoureux d'elle et j'allais le devenir trop. Quand on se marie, il ne faut pas trop aimer sa femme, parce qu'alors on fait des bêtises; on se trouble, on devient en même temps niais et brutal. Il faut se dominer encore. Si on perd la tête le premier soir, on risque fort de l'avoir boisée un an plus tard.

Donc, un jour, je me présentai chez elle avec des gants clairs et je lui dis:

--Madame, j'ai le bonheur de vous aimer et je viens vous demander si je puis avoir quelque espoir de vous plaire, en y mettant tous mes soins, et de vous donner mon nom.

Elle me répondit tranquillement:

--Comme vous y allez, monsieur! J'ignore absolument si vous me plairez tôt ou tard; mais je ne demande pas mieux que d'en faire l'épreuve. Comme homme, je ne vous trouve pas mal. Reste à savoir ce que vous êtes comme cœur, comme caractère et comme habitudes. La plupart des mariages deviennent orageux ou criminels, parce qu'on ne se connaît pas assez en s'accouplant. Il suffit d'un rien, d'une manie enracinée, d'une opinion tenace sur un point quelconque de morale, de religion ou de n'importe quoi, d'un geste qui déplaît, d'un tic, d'un tout petit défaut ou même d'une qualité désagréable pour faire deux ennemis irréconciliables, acharnés et enchaînés l'un à l'autre jusqu'à la mort, des deux fiancés les plus tendres et les plus passionnés.

Je ne me marierai pas, monsieur, sans connaître à fond, dans les coins et replis de l'âme, l'homme dont je partagerai l'existence. Je le veux étudier à loisir, de tout près, pendant des mois.

Voici donc ce que je vous propose. Vous allez venir passer l'été chez moi, dans ma propriété de Lauville, et nous verrons là, tranquillement, si nous sommes faits pour vivre côte à côte...

Je vous vois rire! Vous avez une mauvaise pensée. Oh! monsieur, si je n'étais pas sûre de moi, je ne vous ferais point cette proposition. J'ai pour l'amour, tel que vous le comprenez, vous autres hommes, un tel mépris et un tel dégoût qu'une chute est impossible pour moi. Acceptez-vous?

Je lui baisai la main.

--Quand partons-nous, madame?

--Le 10 mai. C'est entendu?

--C'est entendu.

Un mois plus tard, je m'installais chez elle. C'était vraiment une singulière femme. Du matin au soir elle m'étudiait. Comme elle adore les chevaux, nous passions chaque jour des heures à nous promener par les bois, en parlant de tout, car elle cherchait à pénétrer mes plus intimes pensées autant qu'elle s'efforçait d'observer jusqu'à mes moindres mouvements.

Quant à moi, je devenais follement amoureux et je ne m'inquiétais nullement de l'accord de nos caractères. Je m'aperçus bientôt que mon sommeil lui-même était soumis à une surveillance. Quelqu'un couchait dans une petite chambre à côté de la mienne, où l'on n'entrait que fort tard et avec des précautions infinies. Cet espionnage de tous les instants finit par m'impatienter. Je voulus hâter le dénouement, et je devins, un soir, entreprenant. Elle me reçut de telle façon que je m'abstins de toute tentative nouvelle; mais un violent désir m'envahit de lui faire payer, d'une façon quelconque, le régime policier auquel j'étais soumis, et je m'avisai d'un moyen.

Vous connaissez Césarine, sa femme de chambre, une jolie fille de Granville, où toutes les femmes sont belles, mais aussi blonde que sa maîtresse est brune.

Donc un après-midi j'attirai la soubrette dans ma chambre, je lui mis cent francs dans la main et je lui dis:

--Ma chère enfant, je ne veux te demander rien de vilain, mais je désire faire envers ta maîtresse ce qu'elle fait envers moi.

La petite bonne souriait d'un air sournois. Je repris:

--On me surveille jour et nuit, je le sais. On me regarde manger, boire, m'habiller, me raser et mettre mes chaussettes, je le sais.

La fillette articula:

--Dame, monsieur..., puis se tut. Je continuai:

--Tu couches dans la chambre à côté pour écouter si je souffle ou si je rêve tout haut, ne le nie pas!...

Elle se mit à rire tout à fait et prononça:

--Dame, monsieur..., puis se tut encore.

Je m'animai:

--Eh bien, tu comprends, ma fille, qu'il n'est pas juste qu'on sache tout sur mon compte et que je ne sache rien sur celui de la personne qui sera ma femme. Je l'aime de toute mon âme. Elle a le visage, le cœur, l'esprit que je rêvais, je suis le plus heureux des hommes sous ce rapport; cependant il y a des choses que je voudrais bien savoir...

Césarine se décida à enfoncer dans sa poche mon billet de banque. Je compris que le marché était conclu.