Œuvres complètes de Guy de Maupassant - volume 20
Part 10
L'ami était un garçon d'une trentaine d'années qui portait sur un corps d'enfant,--un corps sans poitrine et sans épaules,--une tête énorme. Un front démesuré, qui semblait avoir dévoré tout le reste de l'homme, se développait comme un dôme au-dessus d'une mince figure, terminée en fuseau par la barbiche d'un menton pointu. Les yeux aigus et la bouche fuyante donnaient l'impression d'une tête de reptile, tandis que le crâne magnifique éveillait l'idée du génie.
Une trépidation nerveuse agitait cet être singulier qui marchait, remuait, agissait par saccades, comme aux secousses d'un ressort détraqué.
C'était Algernon-Charles Swinburne, fils d'un amiral anglais et petit-fils, par sa mère, du comte d'Ashburnham.
Sa physionomie, troublante, inquiétante même, se transfigurait quand il parlait. J'ai rarement vu un homme plus saisissant, plus éloquent, plus incisif, plus charmant dans l'action de la parole. Son imagination rapide, claire, suraiguë et fantasque semblait glisser dans sa voix, faire vivants et nerveux les mots. Son geste à sursauts scandait sa phrase sautillante qui vous pénétrait dans l'esprit comme une pointe, et il avait soudain des éclats de pensée, comme les phares ont des éclats de feu, de grandes lumières géniales qui semblent éclairer tout un monde d'idées.
La maison des deux amis était jolie et peu ordinaire. Partout des tableaux, parfois superbes, parfois étranges, fixant des conceptions d'aliénés. Une aquarelle, si je me souviens bien, représentait une tête de mort naviguant dans une coquille rose, sur un océan sans limites, sous une lune à figure humaine.
De place en place, on rencontrait des ossements. Je remarquai surtout une affreuse main d'écorché qui gardait sa peau séchée, ses muscles noirs mis à nu, et sur l'os, blanc comme de la neige, des traces de sang ancien.
La nourriture me parut une énigme que je ne devinais pas. Était-ce bon? Était-ce mauvais? Je ne le pourrais établir. Un rôti de singe m'ôta l'envie de manger ordinairement de cet animal; et le grand singe en liberté qui rôdait autour de nous et me poussait, par farce, la tête dans mon verre quand j'allais boire, m'enleva tout désir d'avoir un de ses frères pour compagnon de tous les jours.
Quant aux deux hommes, ils m'ont laissé l'impression de deux esprits singulièrement originaux et remarquables, totalement bizarres, appartenant à cette race particulière d'hallucinés de talent dont sont sortis Poë, Hoffmann et d'autres encore.
Si le génie est, comme on le croit communément, une sorte de délire des grandes intelligences, Algernon-Charles Swinburne est assurément un homme de génie.
Les vastes esprits raisonnables ne sont jamais considérés comme géniaux, tandis qu'on prodigue cette sublime qualification à des cerveaux souvent de second ordre, mais qu'agite un peu de folie.
Dans tous les cas, ce poète reste un des premiers de son temps par l'originalité de son invention et la prodigieuse habileté de sa forme. C'est un lyrique exalté, un lyrique forcené qui ne se préoccupe guère de cette humble et bonne vérité que recherchent aujourd'hui si obstinément et si patiemment les artistes français, mais qui s'évertue à fixer des songes, des pensées subtiles, tantôt ingénieusement grandioses, tantôt simplement enflées, parfois aussi magnifiques.
Deux ans plus tard, je trouvai la maison fermée, les hôtes partis. On vendait les meubles. J'achetai, en souvenir d'eux, la hideuse main d'écorché. Sur le gazon un énorme bloc carré de granit portait gravé ce simple mot: «Nip». Au-dessus, une pierre creuse, pleine d'eau, offrait à boire aux oiseaux. C'était la sépulture du singe, pendu par un jeune domestique nègre et vindicatif. Ce serviteur violent s'était ensuite enfui, disait-on, devant le revolver du maître exaspéré. Mais, après avoir erré sans toit, ni pain, pendant plusieurs jours, il reparut et se mit à vendre des sucres d'orge par les rues.
Il fut définitivement expulsé du pays après avoir étranglé aux trois quarts un consommateur mécontent.
La terre serait plus gaie si on rencontrait souvent des intérieurs comme celui-là.
Cette nouvelle parut dans _le Gaulois_ du mercredi 29 novembre 1882; elle est l'idée première de l'étude sur Swinburne, que Maupassant écrivit pour la traduction de Gabriel Mourey des _Poèmes et Ballades_.
TABLE DES MATIÈRES.
Pages.
Le Rosier de Madame Husson. 1
Un Échec. 35
Enragée? 53
Le Modèle. 71
La Baronne. 85
Une Vente. 97
L'Assassin. 111
La Martine. 123
Une Soirée. 137
La Confession. 153
Divorce. 169
La Revanche. 187
L'Odyssée d'une Fille. 207
La Fenêtre. 221
Souvenirs (_inédit_). 235
Celles qui osent (_inédit_). 245
L'Anglais d'Étretat (_inédit_). 255
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Errata:
Page 11: «par» remplacé par «pas» (Nous ne sommes pas pour rien) Page 83: «un» par «une» (comme pour sauter une haie)