Œuvres complètes de Guy de Maupassant - volume 17
Part 3
Et il raconta des détails sur les Oriol. Il était un peu leur parent d'ailleurs, et les connaissait de longtemps. Le vieux, le père, un original, était très fier de son vin; et il avait surtout une vigne dont le produit devait être absorbé par la famille et les invités. Dans certaines années on arrivait à vider les fûts que donnait ce vignoble d'élite, mais dans certaines autres on y parvenait à grand'peine.
Vers le mois de mai ou de juin, quand le père voyait qu'il serait malaisé de boire tout ce qui restait encore, il se mettait à encourager son grand fils Colosse, et il répétait: «Allons, fils, faut y parfaire.» Alors ils commençaient à se verser dans la gorge des litres de rouge, du matin au soir. Vingt fois, pendant chaque repas, le bonhomme disait d'un ton grave, en penchant le broc sur le verre de son garçon: «Faut y parfaire.» Et comme tout ce liquide chargé d'alcool lui échauffait le sang et l'empêchait de dormir, il se relevait la nuit, passait une culotte, allumait une lanterne, réveillait «Coloche»; et ils s'en allaient au cellier, après avoir pris dans le buffet une croûte de pain qu'ils trempaient dans leur verre rempli coup sur coup à la barrique même. Puis, quand ils avaient bu à sentir le vin clapoter dans leurs ventres, le père tapotait le bois sonore du fût pour écouter si le niveau du liquide avait baissé.
Le marquis demanda:
--Ce sont eux qui travaillent autour du morne?
--Oui, oui, parfaitement.
Juste à cet instant, les deux hommes s'éloignèrent à grands pas de la roche chargée de poudre; et toute la foule d'en bas qui les entourait, se mit à courir comme une armée en déroute. Elle fuyait vers Riom et vers Enval, laissant tout seul le gros rocher sur une petite butte de gazon ras et pierreux, car il coupait en deux la vigne; et ses alentours immédiats n'étaient point encore défrichés.
La foule d'en haut, aussi nombreuse que l'autre maintenant, frémit d'aise et d'impatience; et la voix forte de Petrus Martel annonça:
--Attention! la mèche est allumée.
Christiane eut un grand frisson d'attente. Mais le docteur murmura dans son dos:
--Oh! s'ils ont laissé toute la mèche que je les ai vus acheter, nous en avons pour dix minutes.
Tous les yeux regardaient la pierre; et soudain un chien, un petit chien noir, une sorte de roquet, s'en approcha. Il fit le tour, flaira et découvrit sans doute une odeur suspecte, car il commença à japper de toute sa force, les pattes roides, le poil du dos hérissé, la queue tendue, les oreilles droites.
Un rire courut dans le public, un rire cruel; on espérait qu'il ne s'en irait pas à temps. Puis des voix l'appelèrent pour l'écarter; des hommes sifflèrent; on essaya de lui lancer des cailloux qui n'arrivèrent pas à mi-chemin. Mais le roquet ne bougeait plus et aboyait avec fureur contre le rocher.
Christiane se mit à trembler. Une peur atroce l'avait saisie de voir cette bête éventrée; tout son plaisir était fini; elle voulait s'en aller; elle répétait nerveuse, balbutiant, toute vibrante d'angoisse:
--Oh! mon Dieu! Oh! mon Dieu! il sera tué! Je ne veux pas voir! Je ne veux pas! Je ne veux pas! Allons-nous-en...
Son voisin, Paul Brétigny, s'était levé, et sans dire un mot, il se mit à descendre vers le morne de toute la vitesse de ses longues jambes.
Des cris d'épouvante jaillirent des bouches; un remous de terreur agita la foule; et le roquet, voyant arriver vers lui ce grand homme, se sauva derrière le roc. Paul l'y poursuivit; le chien passa encore de l'autre côté et, pendant une minute ou deux, ils coururent autour de la pierre, allant ou revenant tantôt à droite, tantôt à gauche, comme s'ils eussent joué une partie de cache-cache.
Voyant enfin qu'il n'atteindrait pas la bête, le jeune homme se mit à remonter la pente, et le chien, repris de fureur, recommença ses aboiements.
Des vociférations de colère accueillirent le retour de l'imprudent essoufflé, car les gens ne pardonnent point à ceux qui les ont fait trembler. Christiane suffoquait d'émotion, les deux mains appuyées sur son cœur bondissant. Elle perdait tellement la tête qu'elle demanda:
--Vous n'êtes pas blessé, au moins?
Tandis que Gontran, furieux, criait:
--Il est fou cet animal-là; il ne fait jamais que des bêtises pareilles; je ne connais pas un semblable idiot...
Mais le sol oscilla, soulevé. Une détonation formidable secoua le pays entier, et pendant près d'une longue minute, tonna dans la montagne, répétée par tous les échos comme autant de coups de canon.
Christiane ne vit rien qu'une pluie de pierres retombant et une haute colonne de terre menue qui s'affaissait sur elle-même.
Et aussitôt, la foule d'en haut se précipita comme une vague en poussant des clameurs aiguës. Le bataillon des marmitons bondissait en dégringolant la butte et laissait derrière lui le régiment des comédiens qui dévalait, Petrus Martel à leur tête.
Les trois ombrelles tricolores faillirent être emportées dans cette descente.
Et tous couraient, les hommes, les femmes, les paysans et les bourgeois. On en voyait tomber, se relever, repartir, tandis que sur la route les deux flots du public, refoulés tout à l'heure par la crainte, roulaient maintenant l'un vers l'autre pour se heurter et se mêler sur le lieu de l'explosion.
--Attendons un peu, dit le marquis, que toute cette curiosité soit apaisée, pour aller voir à notre tour.
L'ingénieur, M. Aubry-Pasteur, qui venait de se relever avec une peine infinie, répondit:
--Moi, je m'en retourne au village par les sentiers. Je n'ai plus rien à faire ici.
Il serra les mains, salua et s'en alla.
Le docteur Honorat avait disparu. On parlait de lui. Le marquis disait à son fils:
--Tu le connais depuis trois jours et tu te moques tout le temps de lui, tu finiras par le blesser.
Mais Gontran haussa les épaules:
--Oh! c'est un sage, un bon sceptique, celui-là! Je te réponds qu'il ne se fâchera pas. Quand nous sommes tous les deux seuls, il se moque de tout le monde et de tout, en commençant par ses malades et par ses eaux. Je t'offre une baignoire d'honneur si tu le vois jamais se fâcher de mes blagues.
Cependant l'agitation était extrême en bas, sur l'emplacement du morne disparu. La foule énorme, houleuse, se poussait, ondulait, criait, en proie certes à une émotion, à un étonnement inattendus.
Andermatt, toujours actif et curieux, répétait:
--Qu'ont-ils donc? Mais qu'ont-ils donc?
Gontran annonça qu'il allait voir; et il partit, tandis que Christiane, indifférente maintenant, songeait qu'il aurait suffi d'une mèche un peu plus courte pour que son grand fou de voisin se fît tuer, se fît éventrer par les éclats de pierre parce qu'elle avait eu peur pour la vie d'un chien. Elle pensait qu'il devait être, en effet, bien violent et passionné, cet homme, pour s'exposer ainsi sans raison, dès qu'une femme inconnue exprimait un désir.
On voyait, sur la route, des gens courir vers le village. Le marquis, à son tour, se demandait: «Qu'est-ce qu'ils ont?» Et Andermatt, n'y tenant plus, se mit à descendre la côte.
Gontran, d'en bas, leur fit signe de venir.
Paul Brétigny demanda:
--Voulez-vous mon bras, madame?
Elle prit ce bras qu'elle sentait aussi résistant que du fer; et comme son pied glissait sur l'herbe chaude, elle s'appuyait dessus ainsi qu'elle aurait fait sur une rampe avec une confiance absolue.
Gontran, venu à leur rencontre, criait:
--C'est une source. L'explosion a fait jaillir une source!
Et ils entrèrent dans la foule. Alors les deux jeunes gens, Paul et Gontran, passant devant, écartèrent les curieux en les bousculant, et sans s'inquiéter des grognements, ouvrirent une route à Christiane et à son père.
Ils marchaient dans un chaos de pierres aiguës, cassées, noires de poudre; et ils arrivèrent devant un trou plein d'eau boueuse qui bouillonnait et s'écoulait vers la rivière, à travers les pieds des curieux. Andermatt était déjà là, ayant traversé le public par des procédés d'insinuation qui lui étaient particuliers, disait Gontran, et il regardait avec une attention profonde sourdre du sol et s'échapper cette eau.
Le docteur Honorat, debout, en face de lui, de l'autre côté du trou, la regardait aussi avec un air d'étonnement ennuyé. Andermatt lui dit:
--Il faudrait la goûter, elle est peut-être minérale.
Le médecin répondit:
--Elle est certainement minérale. Elles sont toutes minérales ici. Il y aura bientôt plus de sources que de malades.
L'autre reprit:
--Mais il est nécessaire de la goûter.
Le médecin ne s'en souciait guère:
--Il faut au moins attendre qu'elle soit devenue propre.
Et chacun voulait voir. Ceux du second rang poussaient les premiers jusque dans la boue. Un enfant y tomba, ce qui fit rire.
Les Oriol, père et fils, étaient là, contemplant avec gravité cette chose inattendue, et ne sachant pas encore ce qu'ils en devaient penser. Le père était sec, un grand corps maigre avec une tête osseuse, une tête grave de paysan sans barbe; et le fils, plus haut encore, un géant, maigre aussi, portant la moustache, ressemblait en même temps à un troupier et à un vigneron.
Les bouillons de l'eau semblaient augmenter, son volume s'accroître, et elle commençait à s'éclaircir.
Un mouvement eut lieu dans le public, et le docteur Latonne parut, un verre à la main. Il suait, il soufflait, et il demeura atterré en apercevant son confrère, le docteur Honorat, un pied posé sur le bord de la source nouvelle comme un général entré le premier dans une place.
Il demanda, haletant:
--Vous l'avez goûtée?
--Non. J'attends qu'elle soit propre.
Alors le docteur Latonne y plongea son verre, et but avec cet air profond que prennent les experts pour déguster les vins. Puis il déclara: «Excellente!» ce qui ne le compromettait pas, et tendant le verre à son rival:
--Voulez-vous?
Mais le docteur Honorat, décidément, n'aimait pas les eaux minérales, car il répondit en souriant:
--Merci! Cela suffit bien que vous l'ayez appréciée. Je connais leur goût.
Il connaissait leur goût, à toutes, et il l'appréciait aussi, mais d'une façon différente. Puis, se tournant vers le père Oriol:
--Ça ne vaut pas votre bon cru!
Le vieux fut flatté.
Christiane avait assez vu et voulut partir. Son frère et Paul lui frayèrent de nouveau un chemin à travers le peuple. Elle les suivait, appuyée sur le bras de son père. Tout à coup, elle glissa, faillit tomber, et regardant à ses pieds elle s'aperçut qu'elle avait marché sur un morceau de chair saignante, couverte de poils noirs et gluante de fange; c'était une parcelle du roquet déchiqueté par l'explosion et piétiné par la foule.
Elle suffoqua, tellement émue qu'elle ne put retenir ses larmes. Et elle murmurait en s'essuyant les yeux avec son mouchoir: «Pauvre petite bête, pauvre petite bête!» Elle ne voulait plus rien entendre, elle voulait rentrer, s'enfermer. Ce jour, si bien commencé, finissait mal pour elle. Était-ce un présage? Son cœur, crispé, battait à grands coups.
Ils étaient maintenant seuls sur la route, et ils aperçurent, devant eux, un haut chapeau et deux basques de redingote s'agitant comme deux ailes noires. C'était le docteur Bonnefille, prévenu le dernier, et accourant, un verre à la main, comme le docteur Latonne.
Il s'arrêta en apercevant le marquis.
--Qu'est-ce que c'est, monsieur le marquis?... On m'a dit?... une source?... une source minérale?...
--Oui, mon cher docteur.
--Abondante?
--Mais, oui.
--Est-ce que... est-ce que... ils sont là?
Gontran répondit avec gravité:
--Mais oui, certainement, le docteur Latonne a même déjà fait l'analyse.
Alors le docteur Bonnefille se remit à courir, tandis que Christiane, un peu distraite et égayée par sa figure, disait:
--Eh bien, non, je ne rentre pas à l'hôtel, allons nous asseoir dans le parc.
Andermatt était resté là-bas, à regarder couler l'eau.
III
LA table d'hôte fut bruyante, ce soir-là, au Splendid Hotel. L'affaire du morne et de la source agitait la conversation. Les dîneurs n'étaient pas nombreux, cependant, une vingtaine en tout, des gens taciturnes d'ordinaire, paisibles, des malades qui, après avoir expérimenté en vain toutes les eaux connues, essayaient maintenant les stations nouvelles. Dans le bout occupé par les Ravenel et les Andermatt, c'étaient, d'abord, les Monécu, un petit homme tout blanc, avec sa fille, une grande fille toute pâle qui se levait quelquefois au milieu d'un repas et s'en allait, laissant à moitié pleine son assiette; le gros M. Aubry-Pasteur, l'ancien ingénieur, les Chaufour, un ménage en noir rencontré toute la journée dans les allées du parc derrière une petite voiture qui promenait leur enfant difforme, et les dames Paille, la mère et la fille, veuves toutes les deux, grandes et fortes, fortes de partout, du devant et du derrière: «Vous voyez bien, disait Gontran, qu'elles ont mangé leurs maris, ce qui leur a fait mal à l'estomac.»
C'était une maladie d'estomac qu'elles venaient soigner en effet.
Plus loin, un homme très rouge, couleur brique, M. Riquier, qui digérait mal aussi, et puis d'autres personnes incolores, de ces voyageurs muets qui entrent à pas sourds, la femme devant, l'homme derrière, dans la salle à manger des hôtels, saluent dès la porte et gagnent leurs chaises avec un air timide et modeste.
Tout l'autre bout de la table était vide, bien que les assiettes et les couverts y fussent posés pour les convives de l'avenir.
Andermatt parlait avec animation. Il avait passé l'après-midi à causer avec le docteur Latonne, laissant couler, avec les paroles, de grands projets sur Enval.
Le docteur lui avait énuméré, avec une conviction ardente, les mérites surprenants de son eau, bien supérieure à celle de Châtel-Guyon, dont la vogue cependant s'était définitivement affirmée depuis deux ans.
Donc on avait, à droite, ce trou de Royat en pleine fortune, en plein triomphe, et à gauche, ce trou de Châtel-Guyon tout à fait lancé depuis peu! Que ne ferait-on pas avec Enval, en sachant s'y prendre!
Il disait, s'adressant à l'ingénieur:
--Oui, monsieur, tout est là, savoir s'y prendre. Tout est affaire d'adresse, de tact, d'opportunisme et d'audace. Pour créer une ville d'eaux il faut savoir la lancer, rien de plus, et pour la lancer, il faut intéresser dans l'affaire le grand corps médical de Paris. Moi, monsieur, je réussis toujours ce que j'entreprends, parce que je cherche toujours le moyen pratique, le seul qui doit déterminer le succès dans chaque cas spécial dont je m'occupe; et tant que je ne l'ai pas trouvé, je ne fais rien, j'attends. Il ne suffit pas d'avoir de l'eau, il faut la faire boire; et pour la faire boire, il ne suffit pas de crier soi-même dans les journaux et ailleurs qu'elle est sans rivale! Il faut savoir le faire dire discrètement par les seuls hommes qui aient de l'action sur le public buveur, sur le public malade dont nous avons besoin, sur le public particulièrement crédule qui paye les médicaments, par les médecins. Ne parlez au tribunal que par les avocats; il n'entend qu'eux, il ne comprend qu'eux; ne parlez au malade que par les médecins, il n'écoute qu'eux.
Le marquis, qui admirait beaucoup le grand sens pratique et sûr de son gendre, s'écria:
--Ah! voilà qui est vrai! Vous, d'ailleurs, mon cher, vous êtes unique pour toucher juste.
Andermatt, excité, reprit:
--Il y aurait une fortune à faire ici. Le pays est admirable, le climat excellent; une seule chose m'inquiète: aurions-nous assez d'eau pour un grand établissement? car les choses faites à moitié avortent toujours! Il nous faudrait un très grand établissement et, par conséquent, beaucoup d'eau, assez d'eau pour alimenter deux cents baignoires en même temps, avec un courant rapide et continu; et la nouvelle source, jointe à l'ancienne, n'en alimenterait pas cinquante, quoi qu'en dise le docteur Latonne...
M. Aubry-Pasteur l'interrompit:
--Oh! pour de l'eau, je vous en donnerai autant que vous voudrez.
Andermatt fut stupéfait:
--Vous?
--Oui, moi. Cela vous étonne. Je m'explique. L'an dernier, vers la même époque, j'étais ici comme cette année; car je me trouve très bien des bains d'Enval, moi. Or, un matin, je me reposais dans ma chambre, quand je vis arriver un gros monsieur. C'était le président du conseil d'administration de l'établissement. Il était fort troublé, voici pourquoi. La source Bonnefille baissait à tel point qu'on craignait tout à fait de la voir disparaître. Me sachant ingénieur des mines, il venait me demander si je ne pourrais trouver un moyen de sauver sa boutique.
Je me mis donc à étudier le système géologique de la contrée. Vous savez que dans chaque coin de pays, les bouleversements primitifs ont amené des perturbations différentes et des états divers du sol.
Il s'agissait donc de découvrir d'où venait l'eau minérale, par quelles fissures, quelle était la direction de ces fissures, leur origine et leur nature.
Je visitai d'abord avec grand soin l'établissement, et, apercevant dans un coin un vieux tuyau de baignoire hors de service, je remarquai qu'il était déjà presque obstrué par des calcaires. Donc l'eau, déposant les sels qu'elle contenait sur les parois des conduits, les bouchait en peu de temps. Il devait en arriver infailliblement autant dans les conduits naturels du sol, ce sol étant granitique. Donc, la source Bonnefille était bouchée. Rien de plus.
Il fallait la retrouver plus loin. Tout le monde l'aurait cherchée au-dessus de son point de sortie primitif. Moi, après un mois d'études, d'observations et de raisonnements, je la cherchai et je la retrouvai cinquante mètres plus bas. Et voici pourquoi.
Je vous ai dit tout à l'heure qu'il fallait déterminer d'abord l'origine, la nature et la direction des fissures du granit qui amènent l'eau. Il me fut aisé de constater que ces fissures allaient de la plaine vers la montagne et non de la montagne vers la plaine, inclinées comme un toit, par suite assurément d'un affaissement de cette plaine qui avait entraîné avec elle dans son effondrement les premiers contreforts des monts. Donc l'eau, au lieu de descendre, remontait entre chaque interstice des couches granitiques. Et je découvris aussi la cause de ce phénomène imprévu.
Autrefois la Limagne, cette vaste étendue de terrains sablonneux et argileux dont on aperçoit à peine les limites, se trouvait au niveau du premier plateau des monts; mais, par suite de la constitution géologique de ses dessous, elle s'abaissa, entraînant vers elle le bord de la montagne, comme je l'expliquais tout à l'heure. Or, ce tassement gigantesque produisit, juste au point de séparation des terres et du granit, un immense barrage d'argile d'une extrême profondeur et impénétrable aux liquides.
Et il arrive ceci:
L'eau minérale provient des foyers des anciens volcans. Celle qui arrive de fort loin se refroidit en route et surgit glacée comme les sources ordinaires; celle qui vient des foyers plus proches jaillit encore chaude, à des degrés différents, suivant l'éloignement du fourneau. Mais voici la marche qu'elle suit. Elle descend à des profondeurs inconnues, jusqu'au moment où elle rencontre le barrage d'argile de la Limagne. Ne le pouvant traverser, et poussée par de grandes pressions, elle cherche une issue. Trouvant alors les fentes inclinées du granit, elle s'y engage et les remonte jusqu'au moment où elles arrivent à fleur du sol. Alors, reprenant sa direction première, elle se remet à couler vers la plaine dans le lit ordinaire des ruisseaux. J'ajoute que nous ne voyons pas la centième partie des eaux minérales de ces vallons. Nous découvrons seulement celles dont le point de sortie se trouve à nu. Quant aux autres, parvenant au bord des fissures granitiques sous une couche épaisse de terre végétale et cultivée, elles se perdent dans ces terres qui les absorbent.
D'où je conclus:
1º Que, pour avoir de l'eau, il suffit de chercher en suivant l'inclinaison et la direction des bandes de granit superposées;
2º Que pour la conserver il suffit d'empêcher les fissures d'être bouchées par les dépôts de calcaires, c'est-à-dire d'entretenir avec soin les petits puits artificiels à creuser;
3º Que pour voler la source du voisin, il faut la prendre au moyen d'un sondage pratiqué jusqu'à la même fissure du granit au-dessous de lui, et non pas au-dessus, à la condition, bien entendu, de se placer en deçà du barrage d'argile qui force les eaux à remonter.
A ce point de vue, la source découverte aujourd'hui est admirablement située à quelques mètres seulement de ce barrage. Si on voulait fonder un nouvel établissement, c'est là qu'il le faudrait placer.
Il y eut un silence quand il cessa de parler.
Andermatt, ravi, dit seulement:
--Ce que c'est! quand on vous ouvre les coulisses, tout le mystère s'évanouit. Vous êtes un homme précieux, monsieur Aubry-Pasteur.
Seuls avec lui, le marquis et Paul Brétigny avaient compris. Seul aussi Gontran n'avait rien écouté. Les autres, oreilles et yeux ouverts sur la bouche de l'ingénieur, demeuraient stupides d'étonnement. Les dames Paille surtout, très dévotes, se demandaient si cette explication d'un phénomène ordonné par Dieu et accompli selon ses moyens mystérieux n'avait pas quelque chose d'irréligieux. La mère crut devoir dire:
--La Providence est bien surprenante.
Des dames au milieu de la table approuvèrent d'un mouvement de tête, inquiètes aussi d'avoir entendu ces paroles incompréhensibles.
M. Riquier, l'homme couleur brique, déclara:
--Elles peuvent bien venir des volcans ou de la lune, ces eaux d'Enval, voilà dix jours que j'en prends et je n'en ressens encore aucun effet.
M. et Mme Chaufour protestèrent au nom de leur enfant, qui commençait à remuer la jambe droite, ce qui n'était pas arrivé depuis six ans qu'on le soignait.
Riquier répliqua:
--Cela prouve que nous n'avons pas la même maladie, parbleu; cela ne prouve pas que l'eau d'Enval guérisse les affections d'estomac.
Il semblait furieux, exaspéré de ce nouvel essai inutile.
Mais M. Monécu prit aussi la parole au nom de sa fille et affirma que, depuis huit jours, elle commençait à tolérer les aliments sans être obligée de sortir à chaque repas.
Et sa grande fille rougit, le nez dans son assiette.
Les dames Paille également se trouvaient mieux.
Alors Riquier se fâcha, et se tournant brusquement vers les deux femmes:
--Vous avez mal à l'estomac, vous, mesdames?
Elles répondirent ensemble:
--Mais, oui, monsieur. Nous ne digérons rien.
Il faillit s'élancer de sa chaise, en balbutiant:
--Vous... vous... Mais il suffit de vous regarder. Vous avez mal à l'estomac, vous, mesdames? C'est-à-dire que vous mangez trop.
Mme Paille, mère, devint furieuse et répliqua:
--Pour vous, monsieur, ça n'est pas douteux, vous montrez bien le caractère des gens qui ont l'estomac perdu. On n'a pas tort de dire que les bons estomacs font les hommes aimables.
Une vieille dame très maigre, dont personne ne savait le nom, dit avec autorité:
--Je crois que tout le monde se trouverait mieux des eaux d'Enval si le chef de l'hôtel se souvenait un peu qu'il fait la cuisine pour des malades. Vraiment, il nous donne des choses impossibles à digérer.
Et, soudain, toute la table tomba d'accord. Ce fut une indignation contre l'hôtelier qui servait des langoustes, des charcuteries, de l'anguille tartare, des choux, oui, des choux et des saucisses, tous les aliments les plus indigestes du monde pour ces gens à qui les trois docteurs Bonnefille, Latonne et Honorat ordonnaient uniquement des viandes blanches, maigres et tendres, des légumes frais et des laitages.
Riquier frémissait de colère:
--Est-ce que les médecins ne devraient pas surveiller la table des stations thermales, sans laisser le choix si important des nourritures à l'appréciation d'une brute? Ainsi, tous les jours on nous sert des œufs durs, des anchois et du jambon comme hors-d'œuvre...
M. Monécu l'interrompit:
--Oh! pardon, ma fille ne digère bien que le jambon, qui lui a été ordonné d'ailleurs par Mas-Roussel et par Rémusot.
Riquier cria:
--Le jambon! le jambon! mais c'est un poison, monsieur.