Œuvres complètes de Guy de Maupassant - volume 17
Part 2
--Oui. Il fait tout ce que je lui dis de faire. Oh! il a été très touché. C'est un garçon violent, terrible. Il a failli mourir. Il a voulu la tuer aussi. C'était une actrice, une actrice connue. Il l'a aimée follement. Et puis, elle ne lui était pas fidèle, bien entendu. Ça a fait un drame épouvantable. Alors, je l'ai emmené. Il va mieux en ce moment, mais il y pense encore.
Elle souriait tout à l'heure; maintenant, devenue sérieuse, elle répondit:
--Ça m'amusera de le voir.
Pour elle, cependant, ça ne signifiait pas grand'chose, «l'Amour». Elle pensait à cela, quelquefois, comme on pense, quand on est pauvre, à un collier de perles, à un diadème de brillants, avec un désir éveillé pour cette chose possible et lointaine. Elle se figurait cela d'après quelques romans lus par désœuvrement, sans y attacher d'ailleurs grande importance. Elle n'avait jamais beaucoup rêvé, étant née avec une âme heureuse, tranquille et satisfaite; et, bien que mariée depuis deux ans et demi, elle ne s'était pas encore éveillée de ce sommeil où vivent les jeunes filles naïves, de ce sommeil du cœur, de la pensée et des sens qui continue, pour certaines femmes, jusqu'à la mort. La vie lui semblait simple et bonne, sans complications; elle n'en avait jamais cherché le sens ou le pourquoi. Elle vivait, dormait, s'habillait avec goût, riait, était contente! Qu'aurait-elle pu demander de plus?
Quand on lui avait présenté Andermatt comme fiancé, elle refusa d'abord, avec une indignation d'enfant, de devenir la femme d'un juif. Son père et son frère, partageant sa répugnance, répondirent avec elle et comme elle, par un refus formel. Andermatt disparut, fit le mort; mais au bout de trois mois, il avait prêté plus de vingt mille francs à Gontran; et le marquis, pour d'autres raisons, commençait à changer d'avis. En principe d'abord, il cédait toujours quand on insistait, par amour égoïste du repos. Sa fille disait de lui: «Oh! papa a toutes les idées brouillées»; et c'était vrai. Sans opinions, sans croyances, il n'avait que des enthousiasmes qui variaient à tout instant. Tantôt il s'attachait, avec une exaltation passagère et poétique, aux vieilles traditions de sa race et désirait un roi, mais un roi intelligent, libéral, éclairé, marchant avec le siècle; tantôt, après la lecture d'un livre de Michelet ou de quelque penseur démocrate, il se passionnait pour l'égalité des hommes, pour les idées modernes, pour les revendications des pauvres, des écrasés, des souffrants. Il croyait à tout, selon les heures, et quand sa vieille amie, Mme Icardon, qui, liée avec beaucoup d'israélites, désirait le mariage de Christiane et d'Andermatt, commença à le prêcher, elle sut bien par quels raisonnements il fallait l'attaquer.
Elle lui montra la race juive arrivée à l'heure des vengeances, race opprimée comme le peuple français avant la Révolution, et qui, maintenant, allait opprimer les autres par la puissance de l'or. Le marquis, sans foi religieuse, mais convaincu que l'idée de Dieu n'était qu'une idée législatrice, plus forte pour maintenir les sots, les ignorants et les timorés, que la simple idée de Justice, considérait les dogmes avec une indifférence respectueuse, et confondait dans une estime égale et sincère Confucius, Mahomet et Jésus-Christ. Donc le fait d'avoir crucifié celui-ci ne lui apparaissait nullement comme une tare originelle, mais comme une grosse maladresse politique. Il suffit par conséquent de quelques semaines pour lui faire admirer le travail caché, incessant, tout-puissant des juifs persécutés partout. Et envisageant soudain avec d'autres yeux leur triomphe éclatant, il le considéra comme une juste réparation de leur longue humiliation. Il les vit maîtres des rois, qui sont maîtres des peuples, soutenant les trônes ou les laissant crouler, pouvant mettre en faillite une nation comme on fait pour un marchand de vin, fiers devant les princes devenus humbles et jetant leur or impur dans la cassette entr'ouverte des souverains les plus catholiques, qui les remerciaient par des titres de noblesse et des lignes de chemin de fer.
Et il consentit au mariage de William Andermatt avec Christiane de Ravenel.
Quant à elle, sous la pression insensible de Mme Icardon, ancienne camarade de sa mère, devenue sa conseillère intime depuis la mort de la marquise, pression combinée avec celle de son père, et devant l'indifférence intéressée de son frère, elle consentit à épouser ce gros garçon très riche, qui n'était pas laid, mais qui ne lui plaisait guère, comme elle aurait consenti à passer un été dans un pays désagréable.
Maintenant, elle le trouvait bon enfant, complaisant, pas bête, gentil dans l'intimité, mais elle se moquait souvent de lui avec Gontran, qui avait la reconnaissance perfide.
Il lui disait:
--Ton mari est plus rose et plus chauve que jamais. Il a l'air d'une fleur malade ou d'un cochon de lait qu'on aurait rasé. Où prend-il ces couleurs-là?
Elle répondit:
--Je t'assure que je n'y suis pour rien. Il y a des jours où j'ai envie de le coller sur une boîte de dragées.
Mais ils arrivaient devant l'établissement de bains.
Deux hommes étaient assis sur des chaises de paille, le dos au mur, et fumant leurs pipes des deux côtés de la porte.
Gontran dit:
--Tiens, deux bons types. Regarde celui de droite, le bossu coiffé d'un bonnet grec! C'est le père Printemps, ancien geôlier à Riom et devenu gardien, presque directeur de l'établissement d'Enval. Pour lui, rien n'est changé et il gouverne les malades comme ses anciens détenus. Les baigneurs sont toujours des prisonniers, les cabines de bain sont des cellules, la salle des douches un cachot, et l'endroit où le docteur Bonnefille pratique les lavages de l'estomac au moyen de la sonde Baraduc, une salle de tortures mystérieuse. Il ne salue aucun homme, en vertu de ce principe que tous les condamnés sont des êtres méprisables. Il traite les femmes avec beaucoup plus de considération, par exemple, une considération mêlée d'étonnement, car il n'en avait pas sous sa garde dans la prison de Riom. Cette retraite n'étant destinée qu'aux mâles, il n'a pas encore l'habitude de parler aux personnes du sexe.--L'autre, c'est le caissier. Je te défie de lui faire écrire ton nom; tu vas voir.
Et Gontran, s'adressant à l'homme de gauche, articula lentement:
--Monsieur Séminois, voici ma sœur, Mme Andermatt, qui désire un abonnement de douze bains.
Le caissier, très grand, très maigre, l'air très pauvre, se leva, entra dans son bureau, situé en face du cabinet du médecin inspecteur, ouvrit son livre et demanda:
--Quel nom?
--Andermatt.
--Vous dites?
--Andermatt.
--Comment épelez-vous?
--A-n-d-e-r-m-a-t-t.
--Très bien.
Et il écrivit lentement. Lorsqu'il eut fini, Gontran demanda:
--Veuillez me relire le nom de ma sœur?
--Oui, monsieur. Mme Anterpat.
Christiane, riant aux larmes, paya ses cachets, puis demanda:
--Qu'est-ce qu'on entend là-haut?
Gontran la prit par le bras:
--Viens voir?
Des voix furieuses arrivaient par l'escalier. Ils montèrent, ouvrirent une porte et aperçurent une grande salle de café avec un billard au milieu. Des deux côtés de ce billard, deux hommes en manches de chemise, une queue de bois à la main, s'invectivaient avec fureur.
--Dix-huit.
--Dix-sept.
--Je vous dis que j'en ai dix-huit.
--Ça n'est pas vrai, vous n'en avez que dix-sept.
C'était le directeur du Casino, M. Petrus Martel, de l'Odéon, qui faisait sa partie ordinaire avec le comique de sa troupe, M. Lapalme, du Grand-Théâtre de Bordeaux.
Petrus Martel, dont le ventre puissant et mou ballottait sous sa chemise au-dessus du pantalon attaché on ne sait comment, après avoir été cabotin en divers lieux, avait pris le gouvernement du Casino d'Enval et passait ses jours à boire les consommations destinées aux baigneurs. Il portait une immense moustache d'officier, trempée du matin au soir dans l'écume des bocks et le sirop poisseux des liqueurs; et il avait déterminé, chez le vieux comique recruté par lui, une passion immodérée pour le billard.
A peine levés, ils se mettaient à leur partie, s'injuriaient, se menaçaient, effaçaient les points, recommençaient, prenaient à peine le temps de déjeuner et ne toléraient pas que deux clients vinssent les chasser de leur tapis vert.
Ils avaient donc fait fuir tout le monde, et ne trouvaient point la vie désagréable, bien que la faillite attendît Petrus Martel en fin de saison.
La caissière, accablée, regardait du matin au soir cette partie interminable, écoutait du matin au soir cette discussion sans fin, et portait du matin au soir des chopes ou des petits verres aux deux joueurs infatigables.
Mais Gontran entraîna sa sœur:
--Viens dans le parc. C'est plus frais.
Au bout de l'établissement, ils aperçurent soudain l'orchestre sous un kiosque chinois.
Un jeune homme blond, jouant du violon avec frénésie, gouvernait, au moyen de la tête, de ses cheveux agités en mesure, de tout son torse, ployé, redressé, balancé à gauche et à droite comme un bâton de chef d'orchestre, trois musiciens singuliers assis en face de lui. C'était le maestro Saint-Landri.
Lui et ses aides, un pianiste dont l'instrument, monté sur roulettes, était brouetté chaque matin du vestibule des bains au kiosque, un flûtiste énorme, qui avait l'air de sucer une allumette en la chatouillant de ses gros doigts bouffis, et une contre-basse d'aspect phtisique, produisaient avec beaucoup de fatigue cette imitation parfaite d'un mauvais orgue de Barbarie, qui avait surpris Christiane dans les rues du village.
Comme elle s'arrêtait à les contempler, un monsieur salua son frère:
--Bonjour, mon cher comte.
--Bonjour, docteur.
Et Gontran présenta:
--Ma sœur,--monsieur le docteur Honorat.
Elle put à peine retenir sa gaieté, en face de ce troisième médecin.
Il salua et complimenta.
--J'espère que madame n'est pas malade?
--Si. Un peu.
Il n'insista point et changea de conversation.
--Vous savez, mon cher comte, que vous aurez tantôt un spectacle des plus intéressants à l'entrée du pays.
--Quoi donc, docteur?
--Le père Oriol va faire sauter son morne. Ah! ça ne vous dit rien à vous, mais pour nous c'est un gros événement.
Et il s'expliqua.
Le père Oriol, le plus riche paysan de toute la contrée--on lui connaissait plus de cinquante mille francs de revenu--possédait toutes les vignes au débouché d'Enval sur la plaine. Or, juste à la sortie du village, à l'écartement du vallon, s'élevait un petit mont, ou plutôt une grande butte, et sur cette butte étaient les meilleurs vignobles du père Oriol. Au milieu de l'un d'eux, contre la route, à deux pas du ruisseau, s'élevait une pierre gigantesque, un morne qui gênait la culture et mettait à l'ombre toute une partie du champ qu'elle dominait.
Depuis dix ans le père Oriol annonçait chaque semaine qu'il allait faire sauter son morne; mais il ne s'y décidait jamais.
Chaque fois qu'un garçon du pays partait pour le service, le vieux lui disait: «Quand tu viendras en congé apporto moi de la poudre pour mon rô.»
Et tous les petits soldats rapportaient dans leur sac de la poudre volée pour le rô du père Oriol. Il en avait plein un bahut, de cette poudre; et le morne ne sautait point.
Enfin, depuis une semaine, on le voyait creuser la pierre avec son fils, le grand Jacques, surnommé Colosse, qu'on prononçait en auvergnat «Coloche». Ce matin même ils avaient empli de poudre le ventre vidé de l'énorme roche; puis on avait bouché l'ouverture en laissant seulement passer la mèche, une mèche de fumeur achetée chez le marchand de tabac. On mettrait le feu à deux heures. Ça sauterait donc à deux heures cinq, ou deux heures dix minutes au plus tard, car le bout de mèche était fort long.
Christiane s'intéressait à cette histoire, amusée déjà à l'idée de cette explosion, retrouvant là un jeu d'enfant qui plaisait à son cœur simple.
Ils arrivaient au bout du parc.
--Où va-t-on plus loin? dit-elle.
Le docteur Honorat répondit:
--Au Bout du Monde, madame; c'est-à-dire dans une gorge sans issue et célèbre en Auvergne. C'est une de plus belles curiosités naturelles du pays.
Mais une cloche sonna derrière eux. Gontran s'écria:
--Tiens, déjà le déjeuner!
Ils se retournèrent.
Un grand jeune homme venait à leur rencontre.
Gontran dit:
--Ma petite Christiane, je te présente M. Paul Brétigny.
Puis à son ami:
--C'est ma sœur, mon cher.
Elle le trouva laid. Il avait des cheveux noirs, ras et droits, des yeux trop ronds, d'une expression presque dure, la tête aussi toute ronde, très forte, une de ces têtes qui font penser à des boulets de canon, des épaules d'hercule, l'air un peu sauvage, lourd et brutal. Mais de sa jaquette, de son linge, de sa peau peut-être s'exhalait un parfum très subtil, très fin, que la jeune femme ne connaissait pas; et elle se demanda: «Qu'est-ce donc que cette odeur-là?»
Il lui dit:
--Vous êtes arrivée ce matin, madame?
Sa voix était un peu sourde.
Elle répondit:
--Oui, monsieur.
Mais Gontran aperçut le marquis et Andermatt qui faisaient signe aux jeunes gens de venir déjeuner bien vite.
Et le docteur Honorat prit congé d'eux en leur demandant s'ils avaient l'intention réelle d'aller voir sauter le morne.
Christiane affirma qu'elle irait; et se penchant au bras de son frère, elle murmura en l'entraînant vers l'hôtel:
--J'ai une faim de loup. Je serai très honteuse de manger tant que ça devant ton ami.
II
LE déjeuner fut long comme sont les repas de table d'hôte. Christiane, qui ne connaissait pas tous ces visages, causait avec son père et avec son frère. Puis elle monta pour se reposer jusqu'au moment où devait sauter le morne.
Elle fut prête bien avant l'heure et força tout le monde à partir pour ne point manquer l'explosion.
A la sortie du village, au débouché du vallon s'élevait en effet une haute butte, presque un mont, qu'ils gravirent sous un ardent soleil en suivant un petit sentier entre les vignes. Quand ils parvinrent au sommet, la jeune femme poussa un cri d'étonnement devant l'immense horizon déployé soudain sous ses yeux. En face d'elle s'étendait une plaine infinie qui donnait aussitôt à l'âme la sensation d'un océan. Elle s'en allait, voilée par une vapeur légère, une vapeur bleue et douce, cette plaine, jusqu'à des monts très lointains, à peine aperçus, à cinquante ou soixante kilomètres, peut-être. Et sous la brume transparente, si fine, qui flottait sur cette vaste étendue de pays, on distinguait des villes, des villages, des bois, les grands carrés jaunes des moissons mûres, les grands carrés verts des herbages, des usines aux longues cheminées rouges et des clochers noirs et pointus bâtis avec les laves des anciens volcans.
--Retourne-toi, dit son frère.
Elle se retourna. Et derrière elle, elle vit la montagne, l'énorme montagne bosselée de cratères. C'était d'abord le fond d'Enval, une large vague de verdure où on distinguait à peine l'entaille cachée des gorges. Le flot d'arbres escaladait la pente rapide jusqu'à la première crête qui empêchait de voir celles du dessus. Mais comme on se trouvait tout juste sur la ligne de séparation des plaines et de la montagne, celle-ci s'étendait à gauche vers Clermont-Ferrand, et, s'éloignant, déroulait sur le ciel bleu d'étranges sommets tronqués, pareils à des pustules monstrueuses: les volcans éteints, les volcans morts. Et là-bas, tout là-bas, entre deux cimes, on en apercevait une autre, plus haute, plus lointaine encore, ronde et majestueuse, et portant à son faîte quelque chose de bizarre qui ressemblait à une ruine.
C'était le puy de Dôme, le roi des monts auvergnats, puissant et lourd, et gardant sur sa tête, comme une couronne posée par le plus grand des peuples, les restes d'un temple romain.
Christiane s'écria:
--Oh! que je serai heureuse ici.
Et elle se sentait heureuse déjà, pénétrée par ce bien-être qui envahit la chair et le cœur, vous fait respirer à l'aise, vous rend alerte et léger quand on entre tout à coup dans un pays qui caresse vos yeux, qui vous charme et vous égaye, qui semblait vous attendre, pour lequel vous vous sentez né.
On l'appelait:
--Madame, madame!
Et elle aperçut plus loin le docteur Honorat, reconnaissable à son grand chapeau. Il accourut et conduisit la famille vers l'autre versant du coteau sur une pente de gazon, à côté d'un bosquet de petits arbres, où une trentaine de personnes attendaient déjà, étrangers et paysans mêlés.
Sous leurs pieds, la côte rapide descendait jusqu'à la route de Riom, ombragée par les saules abritant sa mince rivière; et, au milieu d'une vigne au bord de ce ruisseau, s'élevait une roche pointue que deux hommes agenouillés à son pied semblaient prier. C'était le morne.
Les Oriol, père et fils, attachaient la mèche. Sur la route une foule curieuse regardait, précédée par une ligne plus basse et agitée de gamins.
Le docteur Honorat avait choisi une place commode pour Christiane qui s'assit le cœur battant, comme si elle allait voir sauter avec la roche cette population. Le marquis, Andermatt et Paul Brétigny se couchèrent sur l'herbe à côté de la jeune femme, tandis que Gontran restait debout. Il dit, d'un ton blagueur:
--Mon cher docteur, vous êtes donc beaucoup moins pris que vos confrères qui n'ont certes pas une heure à perdre pour venir à cette petite fête?
Honorat répondit avec bonhomie:
--Je ne suis pas moins occupé; seulement mes malades m'occupent moins... Et puis, j'aime mieux distraire mes clients que les droguer.
Il avait un air sournois qui plaisait beaucoup à Gontran.
D'autres personnes arrivaient, des voisins de table d'hôte, les dames Paille, deux veuves, la mère et la fille, les Monécu père et fille, et un gros homme tout petit qui soufflait comme une chaudière crevée, M. Aubry-Pasteur, ancien ingénieur des mines, qui avait fait fortune en Russie.
Le marquis et lui s'étaient liés. Il s'assit à grand'peine avec des mouvements préparatoires circonspects et prudents, qui amusèrent beaucoup Christiane. Gontran s'était éloigné pour voir les figures des autres curieux venus, comme eux, sur la butte.
Paul Brétigny indiquait à Christiane Andermatt les pays aperçus au loin. C'était Riom d'abord qui faisait une tache rouge, une tache de tuiles dans la plaine; puis Ennezat, Maringues, Lezoux, une foule de villages à peine distincts, qui marquaient seulement d'un petit trou sombre la nappe interrompue de verdure, et là-bas, tout là-bas, au pied des montagnes du Forez, il prétendit lui faire distinguer Thiers.
Il disait, s'animant:
--Tenez, tenez, devant mon doigt, juste devant mon doigt. Je vois très bien, moi.
Elle ne voyait rien, elle, mais elle ne s'étonna pas qu'il vît, car il regardait comme les oiseaux de proie, avec ses yeux ronds et fixes, qu'on sentait puissants comme des lunettes marines.
Il reprit:
--L'Allier coule devant nous, au milieu de cette plaine, mais il est impossible de l'apercevoir. Il est trop loin, à trente kilomètres d'ici.
Elle ne cherchait guère à découvrir ce qu'il indiquait, car elle attachait sur le morne tout son regard et toute sa pensée. Elle se disait que, tout à l'heure, cette grosse pierre n'existerait plus, qu'elle s'envolerait en poudre, et elle se sentait prise d'une vague pitié pour la pierre, d'une pitié de petite fille pour un joujou cassé. Elle était là depuis si longtemps, cette pierre; et puis elle était jolie, elle faisait bien. Les deux hommes, relevés à présent, entassaient des cailloux à son pied, bêchant avec des mouvements rapides de paysans pressés.
La foule de la route, sans cesse accrue, s'était rapprochée pour voir. Les mioches touchaient les deux travailleurs, couraient et remuaient autour d'eux comme de jeunes bêtes en gaieté; et de la place élevée où se tenait Christiane, ces gens avaient l'air tout petits, une foule d'insectes, une fourmilière en travail. Le murmure des voix montait, tantôt léger, à peine perceptible, tantôt plus vif, une rumeur confuse de cris et de mouvements humains, mais émiettée dans l'air; évaporée déjà, une sorte de poussière de bruit. Sur la butte aussi la foule augmentait, arrivant sans cesse du village et couvrait la pente dominant le rocher condamné.
On s'appelait, on se réunissait par hôtels, par classes, par castes. Le plus bruyant des attroupements était celui des acteurs et musiciens, présidé, gouverné par leur directeur Petrus Martel, de l'Odéon, qui avait abandonné, en cette circonstance, sa partie de billard enragée.
Le front coiffé d'un panama, les épaules couvertes d'une veste d'alpaga noir, qui laissait saillir en bosse un large ventre blanc, car il jugeait le gilet inutile aux champs, l'acteur moustachu prenait des airs de commandement, indiquait, expliquait et commentait tous les mouvements des deux Oriol. Ses subordonnés, le comique Lapalme, le jeune premier Petitnivelle et les musiciens, le maestro Saint-Landri, le pianiste Javel, l'énorme flûtiste Noirot, la contrebasse Nicordi, l'entouraient et l'écoutaient. Devant eux, trois femmes étaient assises, abritées par trois ombrelles, une blanche, une rouge et une bleue, qui formaient sous le soleil de deux heures un étrange et éclatant drapeau français. C'étaient Mlle Odelin, la jeune actrice, sa mère, une mère de location disait Gontran, et la caissière du café, société habituelle de ces dames. L'arrangement de ces ombrelles aux couleurs nationales était une invention de Petrus Martel qui, ayant remarqué au début de la saison, la bleue et la blanche aux mains des dames Odelin, avait fait cadeau de la rouge à la caissière.
Tout près d'eux un autre groupe attirait également l'attention et le regard, c'était celui des chefs et marmitons des hôtels, au nombre de huit, car une lutte s'était engagée entre les gargotiers, qui avaient envestonné de toile, pour impressionner les passants, jusqu'à leurs laveurs de vaisselle. Tous debout, ils recevaient sur leurs toques plates la lumière crue du jour, et présentaient, en même temps, l'aspect d'un état-major bizarre de lanciers blancs et d'une délégation de cuisiniers.
Le marquis demanda au docteur Honorat:
--D'où vient tout ce monde? Je n'aurais jamais cru Enval aussi peuplé!
--Oh! On est venu de partout, de Châtel-Guyon, de Tournoël, de la Roche-Pradière, de Saint-Hippolyte. Car voilà longtemps qu'on parle de ça dans le pays; et puis le père Oriol est une célébrité, un personnage considérable par son influence et par sa fortune, un véritable Auvergnat d'ailleurs, resté paysan, travaillant lui-même, économe, entassant or sur or, intelligent, plein d'idées et de projets pour ses enfants.
Gontran revenait, agité, l'œil brillant. Il dit, à mi-voix:
--Paul, Paul, viens donc avec moi, je vais te montrer deux jolies filles; oh! mais gentilles, tu sais!
L'autre leva la tête et répondit:
--Mon cher, je suis très bien ici, je ne bougerai pas.
--Tu as tort. Elles sont charmantes.
Puis élevant la voix:
--Mais le docteur va me dire qui c'est. Deux fillettes de dix-huit ou dix-neuf ans, des espèces de dames du pays, habillées drôlement, avec des robes de soie noire à manches collantes, des espèces de robes de couvent, deux brunes...
Le docteur Honorat l'interrompit:
--Cela suffit. Ce sont les filles du père Oriol, deux belles gamines en effet, élevées chez les Dames noires de Clermont... et qui feront de beaux mariages... Ce sont deux types, mais là deux types de notre race, de la bonne race auvergnate; car je suis Auvergnat, monsieur le marquis; et je vous montrerai ces deux enfants-là...
Gontran lui coupa la parole et, sournois:
--Vous êtes le médecin de la famille Oriol, docteur?
L'autre comprit la malice et répondit un simple «Parbleu!» plein de gaieté.
Le jeune homme reprit:
--Comment êtes-vous parvenu à gagner la confiance de ce riche client?
--En lui ordonnant de boire beaucoup de bon vin.