Œuvres complètes de Guy de Maupassant - volume 17

Part 4

Chapter 43,864 wordsPublic domain

Et tout à coup la table se trouva divisée en deux clans, les uns tolérant et les autres ne tolérant pas le jambon.

Et une discussion interminable commença, reprise chaque jour, sur le classement des aliments.

Le lait lui-même fut discuté avec emportement, Riquier n'en pouvant boire un verre à bordeaux sans subir aussitôt une indigestion.

Aubry-Pasteur lui répondit, irrité à son tour, qu'on contestât les qualités de choses qu'il adorait:

--Mais, sacristi, monsieur, si vous êtes atteint de dyspepsie, et moi de gastralgie, nous exigerons des aliments aussi différents que les verres de lunettes nécessaires aux myopes et aux presbytes qui ont cependant, les uns et les autres, les yeux malades.

Il ajouta:

--Moi j'étouffe quand j'ai bu un verre de vin rouge, et je crois qu'il n'y a rien de plus mauvais pour l'homme que le vin. Tous les buveurs d'eau vivent cent ans, tandis que nous...

Gontran reprit en riant:

--Ma foi, sans le vin et sans... le mariage, je trouverais la vie assez monotone.

Les dames Paille baissèrent les yeux. Elles buvaient abondamment du vin de Bordeaux supérieur, sans eau; et leur double veuvage semblait indiquer qu'elles avaient appliqué la même méthode pour leurs maris, la fille ayant vingt-deux ans, et la mère à peine quarante.

Mais Andermatt, si bavard ordinairement, restait taciturne et songeur. Il demanda tout à coup à Gontran:

--Savez-vous où demeurent les Oriol?

--Oui, on m'a montré leur maison tout à l'heure.

--Pourrez-vous m'y conduire après dîner?

--Certainement. Cela me fera même plaisir de vous accompagner. Je ne serai point fâché de revoir les deux fillettes.

Et dès que le dîner fut terminé ils s'en allèrent, tandis que Christiane, fatiguée, le marquis et Paul Brétigny montaient au salon pour finir la soirée.

Il faisait encore grand jour, car on dîne tôt dans les stations thermales.

Andermatt pris le bras de son beau-frère.

--Mon cher Gontran, si ce vieux est raisonnable et si l'analyse donne ce qu'espère le docteur Latonne, je vais probablement tenter ici une grosse affaire: une Ville d'Eaux. Je veux lancer une Ville d'Eaux!

Il s'arrêta au milieu de la rue, et, prenant son compagnon par les deux bords de sa jaquette:

--Ah! vous ne comprenez pas, vous autres, comme c'est amusant, les affaires, non pas les affaires des marchands ou des commerçants, mais les grandes affaires, les nôtres! Oui, mon cher, quand on les entend bien, cela résume tout ce qu'ont aimé les hommes, c'est en même temps la politique, la guerre, la diplomatie, tout, tout! Il faut toujours chercher, trouver, inventer, tout comprendre, tout prévoir, tout combiner, tout oser. Le grand combat, aujourd'hui, c'est avec l'argent qu'on le livre. Moi, je vois les pièces de cent sous comme de petits troupiers en culotte rouge, les pièces de vingt francs comme des lieutenants bien luisants, les billets de cent francs comme des capitaines, et ceux de mille comme des généraux. Et je me bats, sacrebleu! je me bats du matin au soir contre tout le monde, avec tout le monde. Et c'est vivre, cela, c'est vivre largement, comme vivaient les puissants de jadis. Nous sommes les puissants d'aujourd'hui, voilà, les vrais, les seuls puissants! Tenez, regardez ce village, ce pauvre village! J'en ferai une ville, moi, une ville blanche, pleine de grands hôtels qui seront pleins de monde, avec des ascenseurs, des domestiques, des voitures, une foule de riches servie par une foule de pauvres; et tout cela parce qu'il m'aura plu, un soir, de me battre avec Royat, qui est à droite, avec Châtel-Guyon, qui est à gauche, avec le Mont-Dore, la Bourboule, Châteauneuf, Saint-Nectaire, qui sont derrière nous, avec Vichy, qui est en face! Et je réussirai, parce que je tiens le moyen, le seul moyen. Je l'ai vu tout d'un coup aussi clairement qu'un grand général voit le côté faible de l'ennemi. Il faut savoir aussi conduire les hommes, dans notre métier, et les entraîner comme les dompter. Cristi, c'est amusant de vivre quand on peut faire ces choses-là! J'en ai maintenant pour trois ans de plaisir avec ma ville. Et puis, regardez cette chance de trouver cet ingénieur qui nous a dit des choses admirables au dîner, des choses admirables, mon cher. C'est clair comme le jour, son système. Grâce à lui, je ruine l'ancienne Société sans avoir même besoin de l'acheter.

Ils s'étaient remis à marcher et ils montaient doucement la route de gauche vers Châtel-Guyon.

Gontran affirmait parfois: «Quand je passe auprès de mon beau-frère, j'entends très bien dans sa tête le même bruit que dans les salles de Monte-Carlo, ce bruit d'or remué, battu, traîné, raclé, perdu, gagné».

Andermatt, en effet, éveillait l'idée d'une étrange machine humaine, construite uniquement pour calculer, agiter, manipuler mentalement de l'argent. Il mettait d'ailleurs une grande coquetterie à son savoir-faire spécial, et se vantait de pouvoir évaluer au premier coup d'œil la valeur précise d'une chose quelconque. Aussi, le voyait-on à tout instant, partout où il se trouvait, prendre un objet, l'examiner, le retourner et déclarer: «Ça vaut tant.» Sa femme et son beau-frère, égayés par cette manie, s'amusaient à le tromper, à lui présenter des meubles bizarres en le priant de les estimer; et quand il demeurait perplexe, en face de leurs trouvailles invraisemblables, ils riaient tous deux comme des fous. Parfois aussi, dans la rue, à Paris, Gontran l'arrêtait devant un magasin, le forçait à apprécier la valeur d'une vitrine entière ou bien d'un cheval de fiacre boiteux, ou bien encore d'une voiture de déménagement avec tous les meubles qu'elle portait.

A table, un soir de grand dîner chez sa sœur, il somma William de lui dire à peu près ce que pouvait valoir l'obélisque; puis, quand l'autre eut cité un chiffre quelconque, il posa la même question pour le pont Solférino et l'Arc de triomphe de l'Étoile. Et il conclut avec gravité: «Vous feriez un travail très intéressant sur l'évaluation des principaux monuments du globe.»

Andermatt ne se fâchait jamais et se prêtait à toutes ses plaisanteries, en homme supérieur, sûr de lui.

Gontran ayant demandé un jour: «Et moi, combien est-ce que je vaux?» William refusa de répondre; puis, sur les instances de son beau-frère qui répétait: «Voyons, si je devenais prisonnier des brigands, qu'est-ce que vous donneriez pour me racheter?» il répondit enfin: «Eh bien!... eh bien!... je ferais un billet, mon cher.» Et son sourire disait tant de choses que l'autre, un peu vexé, n'insista plus.

Andermatt aimait d'ailleurs les bibelots d'art, car il avait l'esprit très fin, les connaissait à merveille, et les collectionnait habilement, avec ce flair de limier qu'il apportait à toutes les transactions commerciales.

Ils étaient arrivés devant une maison d'aspect bourgeois. Gontran l'arrêta et lui dit: «C'est ici.»

Un marteau de fer pendait sur une lourde porte de chêne; ils frappèrent, et une maigre servante vint ouvrir.

Le banquier demanda:

--Monsieur Oriol?

La femme dit:

--Entrez.

Ils entrèrent dans une cuisine, une vaste cuisine de ferme où brûlait encore un petit feu sous une marmite; puis on les fit passer dans une autre pièce où la famille Oriol était réunie. Le père dormait, le dos sur une chaise, les pieds sur une autre. Le fils, les deux coudes sur la table, lisait le _Petit Journal_ avec une attention violente d'esprit faible toujours échappé, et les deux filles, dans l'embrasure de la même fenêtre, travaillaient à la même tapisserie commencée par les deux bouts.

Elles se dressèrent les premières, d'un seul mouvement, stupéfaites de cette visite imprévue; puis le grand Jacques leva la tête, une tête congestionnée par l'effort du cerveau; puis enfin le père Oriol se réveilla et rappela à lui, l'une après l'autre, ses longues jambes étendues sur la seconde chaise.

La pièce était nue, peinte à la chaux, pavée, meublée de sièges de paille, d'une commode d'acajou, de quatre gravures d'Épinal sous verre et de grands rideaux blancs.

Tout le monde se regardait, et la servante, la jupe relevée jusqu'aux genoux, attendait sur la porte, clouée par la curiosité.

Andermatt se présenta, se nomma, nomma son beau-frère le comte de Ravenel, s'inclina profondément devant les jeunes filles, avec un salut plongeon de la plus extrême élégance, puis s'assit tranquillement en ajoutant:

--Monsieur Oriol, je viens causer affaires avec vous. Je n'irai pas d'ailleurs par quatre chemins pour m'expliquer. Voici. Vous avez découvert tantôt une source dans votre vigne. L'analyse de cette eau sera faite dans quelques jours. Si elle ne vaut rien, je me retire bien entendu; si, au contraire, elle donne ce que j'espère, je vous propose d'acheter cette pièce de terre et toutes celles qui l'entourent.

Pensez à ceci. Personne autre que moi ne pourra faire ce que je vous offre là, personne! L'ancienne Société touche à la faillite, elle n'aura donc pas l'idée de bâtir un nouvel établissement, et l'insuccès de cette entreprise n'encouragera pas de nouvelles tentatives.

Ne me répondez rien aujourd'hui, consultez votre famille. Quand l'analyse sera connue, vous me fixerez votre prix. S'il me va, je dirai oui; s'il ne me va pas, je dirai non, et je m'en irai. Je ne marchande jamais, moi.

Le paysan, homme d'affaires à sa manière, et fin comme pas un, répondit avec politesse qu'il verrait, qu'il était honoré, qu'il réfléchirait, et il offrit un verre de vin.

Andermatt accepta, et comme le jour baissait, Oriol dit à ses filles qui s'étaient remises à travailler, les yeux baissés sur l'ouvrage:

--Baillez de la lumière, pitiotes.

Elles se levèrent toutes les deux ensemble, passèrent dans une pièce voisine, puis revinrent, l'une portant deux bougies allumées, l'autre quatre verres sans pied, des verres de pauvre. Les bougies étaient neuves, ornées de bobèches de papier rose, placées en ornement sans doute sur la cheminée des fillettes.

Alors Colosse se dressa; car les mâles seuls allaient au cellier.

Andermatt eut une idée.

--Ça me ferait plaisir de voir votre cellier. Vous êtes le premier vigneron du pays, il doit être fort beau!

Oriol, touché au cœur, s'empressa de les conduire, et prenant un des flambeaux, passa le premier. On retraversa la cuisine, puis on descendit dans une cour où un reste de clarté laissait deviner des tonnes vides debout, des meules de granit géantes roulées dans un coin, percées d'un trou au milieu, pareilles aux roues de quelque char antique et colossal, un pressoir démonté avec ses vis de bois, ses membres bruns vernis par l'usure et luisant soudain dans l'ombre sous un reflet de la lumière, puis des instruments de travail dont l'acier poli par la terre avait des éclats d'arme de guerre. Toutes ces choses s'éclairaient peu à peu, à mesure que le vieux passait devant elles, portant d'une main sa bougie et faisant de l'autre un réflecteur.

On sentait déjà le vin, le raisin pilé, séché. Ils arrivèrent devant une porte fermée par deux serrures. Oriol l'ouvrit, et élevant soudain au-dessus de sa tête le flambeau, montra vaguement une longue suite de barriques alignées et portant sur leur flanc ventru un second rang de fûts moins gros. Il fit voir d'abord que cette cave de plain-pied s'enfonçait dans la montagne, puis il expliqua les contenus des pièces, les âges, les récoltes, les mérites, puis lorsqu'on fut arrivé devant le cru de la famille, il caressa de la main la futaille ainsi qu'on fait sur la croupe d'un cheval aimé, et d'une voix fière:

--Vous allez goûter chélui-là. Il n'y a pas un vin en bouteille qui le vaille, pas un, ni à Bordeaux, ni ailleurs.

Car il avait l'amour violent des campagnards pour le vin resté en pièce.

Colosse, qui suivait portant un broc, se pencha, tourna le robinet de la chantepleure, tandis que le père l'éclairait avec précaution comme s'il eût accompli un travail difficile et minutieux.

La bougie frappait en plein leurs visages, la tête de vieux procureur de l'aïeul et la tête de troupier paysan du fils.

Andermatt murmura à l'oreille de Gontran:

--Hein, quel beau Téniers!

Le jeune homme répondit tout bas:

--J'aime mieux les filles.

Puis on revint.

Il fallut alors boire ce vin, en boire beaucoup, pour plaire aux deux Oriol.

Les fillettes s'étaient rapprochées de la table et continuaient leur travail comme si personne n'eût été là. Gontran les regardait sans cesse, se demandant si elles étaient jumelles, tant elles se ressemblaient. Une pourtant était plus grasse, et plus petite, l'autre plus distinguée. Leurs cheveux, châtains, non pas noirs, collés en bandeaux sur les tempes, luisaient aux légers mouvements de leurs têtes. Elles avaient la mâchoire et le front un peu forts de la race auvergnate, les pommettes un peu marquées, mais la bouche charmante, l'œil ravissant, les sourcils d'une netteté rare, et une fraîcheur de teint délicieuse. On sentait à les voir qu'elles n'avaient point été élevées dans cette maison, mais dans une pension élégante, dans le couvent où vont les demoiselles riches et nobles de l'Auvergne, et qu'elles avaient recueilli là les manières discrètes des filles du monde.

Cependant Gontran, pris de dégoût devant ce verre rouge placé devant lui, poussait le pied d'Andermatt pour le décider à partir. Il se leva enfin et tous deux serrèrent avec énergie les mains des deux paysans, puis ils saluèrent de nouveau, avec cérémonie, les jeunes filles qui répondirent, sans se lever cette fois, par un léger mouvement de tête.

Dès qu'ils furent dans la rue, Andermatt se remit à parler.

--Hein, mon cher, quelle curieuse famille! Comme elle est palpable ici la transition du peuple au monde! On avait besoin du fils pour cultiver la vigne, afin d'économiser le salaire d'un homme--stupide économie--n'importe, on l'a gardé; et il est côté peuple. Quant aux filles, elles sont côté monde, presque tout à fait déjà. Qu'elles fassent des mariages propres, et elles seront aussi bien que n'importe laquelle de nos femmes, et même beaucoup mieux que la plupart. Je suis content de voir ces gens-là autant qu'un géologue de trouver un animal de la période tertiaire!

Gontran demanda:

--Laquelle préférez-vous?

--Laquelle? comment, laquelle? Laquelle quoi?...

--De ces fillettes?

--Ah! par exemple, je n'en sais rien! Je ne les ai pas regardées au point de vue de la comparaison. Mais qu'est-ce que cela peut vous faire, vous n'avez pas l'intention d'en enlever une?

Gontran se mit à rire:

--Oh! non, mais je suis ravi de rencontrer pour une fois des femmes fraîches, vraiment fraîches, fraîches comme on ne l'est jamais chez nous. J'aime les regarder comme vous aimez regarder un Téniers, vous. Rien ne me plaît à voir autant qu'une jolie fille, n'importe où, de n'importe quelle classe. Ce sont mes bibelots, à moi. Je ne collectionne pas, mais j'admire, j'admire passionnément, en artiste, mon cher, en artiste convaincu et désintéressé! Que voulez-vous, j'aime ça! A propos, vous ne pourriez pas me prêter cinq mille francs?

L'autre s'arrêta et murmura un: «Encore!» énergique.

Gontran répondit avec simplicité: «Toujours!» Puis ils se remirent à marcher.

Andermatt reprit:

--Que diable faites-vous de l'argent?

--Je le dépense.

--Oui, mais vous le dépensez avec excès.

--Mon cher ami, j'aime autant dépenser l'argent que vous aimez le gagner. Comprenez-vous?

--Très bien, mais vous ne le gagnez point.

--C'est vrai. Je ne sais pas. On ne peut pas tout avoir. Vous savez le gagner, vous, et vous ne savez nullement le dépenser, par exemple. L'argent ne vous paraît propre qu'à vous procurer des intérêts. Moi, je ne sais pas le gagner, mais je sais admirablement le dépenser. Il me procure mille choses que vous ne connaissez que de nom. Nous étions faits pour devenir beaux-frères. Nous nous complétons admirablement.

Andermatt murmura:

--Quel toqué! Non, vous n'aurez pas cinq mille francs, mais je vous prêterai quinze cents francs... parce que... parce que j'aurai peut-être besoin de vous dans quelques jours.

Gontran répliqua, très calme:

--Alors je les accepte comme acompte.

L'autre lui tapa sur l'épaule sans répondre.

Ils arrivaient auprès du parc éclairé par des lampions pendus aux branches des arbres. L'orchestre du Casino jouait un air classique et lent, qui semblait boiteux, plein de trous et de silences, exécuté par les quatre mêmes artistes, exténués de jouer toujours, matin et soir, dans cette solitude, pour les feuilles et le ruisseau, de produire l'effet de vingt instruments, et las aussi de n'être guère payés à la fin du mois, Petrus Martel complétant toujours leur traitement avec des paniers de vin ou des litres de liqueurs que ne consommeraient jamais les baigneurs.

A travers le bruit du concert, on distinguait aussi celui du billard, le heurt des billes et les voix annonçant: «Vingt, vingt et un, vingt-deux.»

Andermatt et Gontran montèrent. Seuls, M. Aubry-Pasteur et le docteur Honorat buvaient leur café à côté des musiciens. Petrus Martel et Lapalme jouaient leur partie acharnée; et la caissière se réveilla pour demander:

--Qu'est-ce que désirent ces messieurs?

IV

LES deux Oriol avaient longtemps causé après que les petites s'étaient couchées. Émus et excités par la proposition d'Andermatt, ils cherchaient les moyens d'allumer davantage son désir, sans compromettre leurs intérêts. En paysans précis, pratiques, ils pesaient avec sagesse toutes les chances, comprenant fort bien que, dans un pays où les sources minérales jaillissent le long de tous les ruisseaux, il ne fallait pas repousser, par une demande exagérée, cet amateur inattendu, impossible à retrouver. Et cependant il ne fallait pas non plus lui laisser entièrement entre les mains cette source qui pouvait donner un jour un flot d'argent liquide, Royat et Châtel-Guyon leur servant d'enseignement.

Ils cherchaient donc par quels procédés ils pourraient enflammer jusqu'à la frénésie l'ardeur du banquier, ils imaginaient des combinaisons de sociétés fictives couvrant ses offres, une suite de ruses maladroites, qu'ils sentaient défectueuses sans parvenir à en inventer de plus habiles. Ils dormirent mal; puis, au matin, le père, s'étant éveillé le premier, se demanda si la source n'avait pas disparu dans la nuit. C'était admissible, après tout, qu'elle fût partie comme elle était venue, rentrée dans la terre, impossible à reprendre. Il se leva, inquiet, saisi d'une peur d'avare, secoua son fils, lui dit sa crainte; et le grand Colosse, tirant ses jambes de ses draps gris, s'habilla pour aller voir avec le père.

En tout cas ils feraient la toilette du champ et de la source elle-même, enlèveraient les pierres, la rendraient belle, propre, comme une bête qu'on veut vendre.

Ils prirent donc leurs pioches et leurs pelles et se mirent en route, côte à côte, de leur grand pas balancé.

Ils allaient sans rien regarder, l'esprit préoccupé de leurs affaires, répondant par un seul mot au bonjour des voisins et des amis qu'ils rencontraient. Lorsqu'ils furent sur la route de Riom, ils commencèrent à s'émouvoir, regardant au loin s'ils apercevaient l'eau bouillonnant et luisant sous le soleil du matin. La route était vide, blanche et poudreuse, frôlée par la rivière qu'abritaient des saules. Sous l'un d'eux, tout à coup, Oriol aperçut deux pieds, puis, ayant fait trois pas de plus, il reconnut le père Clovis assis au bord du chemin, ses béquilles posées sur l'herbe à ses côtés.

C'était un vieux paralytique, célèbre dans tout le pays, où il rôdait depuis dix ans d'une façon pénible et lente, sur ses jambes de chêne, comme il disait, pareil à un pauvre de Callot. Ancien braconnier de bois et de ruisseaux, souvent saisi et condamné, il avait pris des douleurs à ses longs affûts couchés sur l'herbe humide et à ses pêches nocturnes dans les rivières, qu'il parcourait avec de l'eau jusqu'à mi-corps. Maintenant il geignait et déambulait à la manière d'un crabe qui aurait perdu ses pattes. Il allait, traînant par terre la jambe droite comme une loque, et la gauche relevée, pliée en deux. Mais les garçons du pays, qui couraient, à la brune, après les filles ou après les lièvres, affirmaient qu'on rencontrait le père Clovis, rapide comme un cerf et souple comme une couleuvre sous les buissons et dans les clairières, et que ses rhumatismes n'étaient en somme que de la «farce à gendarmes». Colosse surtout s'entêtait à soutenir qu'il l'avait vu, non pas une fois, mais cinquante, tendre des collets, ses béquilles sous le bras.

Et le vieil Oriol s'arrêta en face du vieux vagabond, l'esprit frappé par une idée encore confuse, car les conceptions étaient lentes dans sa tête carrée d'Auvergnat.

Il lui dit bonjour; l'autre répondit bonjour. Puis ils parlèrent du temps, de la vigne fleurie, de deux ou trois choses encore; mais comme Colosse avait pris de l'avance, son père le rejoignit à grands pas.

Leur source coulait toujours, claire maintenant, et tout le fond du trou était rouge, d'un beau rouge foncé, venu d'un abondant dépôt de fer.

Les deux hommes se regardèrent souriants, puis ils se mirent à nettoyer les alentours, à enlever les pierres dont ils firent un tas. Et ayant trouvé les derniers débris du chien mort, ils les enterrèrent en plaisantant. Mais soudain le vieil Oriol laissa tomber sa bêche. Un pli malin de joie et de triomphe rida les coins de sa lèvre plate et les bords de son œil sournois; et il dit au fils:

--Viens-t'en, pour voir.

L'autre obéit; ils regagnèrent la route et revinrent sur leurs pas. Le père Clovis chauffait toujours au soleil ses membres et ses béquilles.

Oriol s'arrêtant en face de lui, demanda:

--Veux-tu gagner une pièche de chent francs?

L'autre, prudent, ne répondit rien.

Le paysan reprit:

--Hein! chent francs?

Alors, le vagabond se décida et murmura:

--Fouchtra, quo sé damando pas!

--Eh bien! mon païré, v'la ché qui faut faire.

Et il lui expliqua longuement, avec des malices, des sous-entendus et des répétitions sans nombre, que s'il consentait à prendre un bain d'une heure, tous les jours, de dix à onze, dans un trou qu'ils creuseraient, Colosse et lui, à côté de sa source, et à être guéri au bout d'un mois, ils lui donneraient cent francs en écus d'argent.

Le paralytique écoutait d'un air stupide, puis il dit:

--Pichque tous les drougures n'ont pas pu me guori, ch'est pas votre eau qui l' pourra.

Mais Colosse se fâcha tout à coup.

--Allons, vieux farcheur, tu chais, j' la connais ta maladie, moi, on ne me la conte pas. Qué que tu faisais, lundi dernier, dans l' bois de Comberombe, à onze heures de nuit?

Le vieux répondit vivement:

--Ché pas vrai.

Mais Colosse s'animant:

--Ché pas vrai, bougrrre, que t'as chauté par-dechus le foché à Jean Mannezat et que t'es parti par le creux Poulin?

L'autre répéta avec énergie:

--Ché pas vrai!

--Ché pas vrai que je t'ai crié: «Ohé, Cloviche, les gendarmes», et que t'as tourné par la chente du Moulinet?

--Ché pas vrai.

Le grand Jacques, furieux, presque menaçant, criait:

--Ah! ché pas vrai! Eh bien, vieux trois pattes, écoute: quand je t'y verrai, moi, au bois, la nuit, ou bien à l'eau, je te pincherai, t'entends bien, vu qu' j'ai encore d' pu longues jambes, et j' t'attache à quéque arbre jusqu'au matin, où nous allons te r'prendre, tout le village enchemble...

Le père Oriol arrêta son fils, puis très doux:

--Écoute, Cloviche, tu peux bien échayer la chose! Nous te faijons un bain, Coloche et moi; t'y viens chaque jour, un mois durant. Pour cha, j' te donne, non point chent, mais deux chents francs. Et puis, écoute, si t'es guori, l' mois fini, che ch'ra chinq chents d' plus. T'entends bien, chinq chents, en écus d'argent, plus deux chents, ça fait chept chents.

Donc, deux chents pour le bain un mois durant, plus chinq chents pour la guérison. Et puis écoute: des douleurs cha r'vient. Si cha t' reprend à l'automne, nous sommes pour rien, l'eau aura pas moins fait chon effet.

Le vieux répondit avec calme:

--Dans che cas-là j' veux ben. Chi cha n' réuchit pas, on l' verra toujours.