Œuvres complètes de Guy de Maupassant - volume 17
Part 13
--Écoute, je veux... tu entends... je veux aller avec toi tout de suite, à l'endroit où nous nous sommes dit adieu, l'an dernier! tu te rappelles bien, sur la route de la Roche-Pradière?
Il répondit, stupéfait:
--Mais c'est insensé, tu ne peux plus marcher. Tu as été debout toute la journée! C'est insensé, je ne le permettrai pas.
Elle s'était levée, et elle répéta:
--Je le veux. Si tu ne m'accompagnes pas, j'irai seule.
Et lui montrant la lune qui se levait:
--Tiens, c'était un soir tout pareil! Tu te rappelles, comme tu baisais mon ombre?
Il la retenait:
--Christiane... écoute... c'est ridicule... Christiane.
Elle ne répondait pas et marchait vers la descente qui conduisait aux vignes. Il connaissait cette volonté calme que rien ne faisait dévier, l'entêtement gracieux de ces yeux bleus, de ce petit front de blondine qu'aucun obstacle n'arrêtait; et il prit son bras pour la soutenir en route.
--Si on nous voyait, Christiane?
--Tu ne disais pas ça, l'an dernier. Et puis, tout le monde est à la fête. Nous serons revenus sans qu'on ait remarqué notre absence.
Il fallut bientôt monter par le sentier pierreux. Elle soufflait, s'appuyant sur lui de toute sa force; et à chaque pas, elle disait:
--C'est bon, c'est bon, c'est bon, de souffrir ainsi!
Il s'arrêta, voulant la ramener. Mais elle ne l'écoutait point:
--Non, non. Je suis heureuse. Tu ne comprends pas ça, toi. Écoute... je le sens qui tressaille... notre enfant... ton enfant... quel bonheur!... donne ta main... Tiens... le sens-tu?...
Elle ne comprenait pas qu'il était, cet homme, de la race des amants, et non point de la race des pères. Depuis qu'il la savait enceinte, il s'éloignait d'elle et se dégoûtait d'elle, malgré lui. Il avait souvent répété, jadis, qu'une femme n'est plus digne d'amour qui a fait fonction de reproductrice. Ce qui l'exaltait dans la tendresse, c'était cet envolement de deux cœurs vers un idéal inaccessible, cet enlacement de deux âmes qui sont immatérielles, c'était tout le factice et l'irréalisable mis par les poètes dans la passion. Dans la femme physique, il adorait la Vénus dont le flanc sacré devait conserver toujours la forme pure de la stérilité. L'idée d'un petit être né de lui, larve humaine agitée dans ce corps souillé par elle et enlaidi déjà, lui inspirait une répulsion presque invincible. La maternité faisait une bête de cette femme. Elle n'était plus la créature d'exception adorée et rêvée, mais l'animal qui reproduit sa race. Et même un dégoût matériel se mêlait en lui à ces répugnances de l'esprit.
Comment aurait-elle senti et deviné cela, elle que chaque tressaillement de l'enfant désiré attachait davantage à son amant? Cet homme qu'elle adorait, qu'elle avait aimé chaque jour un peu plus, depuis l'heure de leur premier baiser, non seulement il avait pénétré jusqu'au fond de son cœur, mais voilà qu'il était entré aussi jusqu'au fond de sa chair, qu'il y avait semé sa propre vie, qu'il allait sortir d'elle redevenu tout petit. Oui, elle le portait là, sous ses mains croisées, lui-même, son bon, son cher, son tendre, son seul ami, renaissant dans ses entrailles de par le mystère de la nature. Et elle l'aimait doublement, maintenant qu'elle l'avait deux fois, le grand et le petit encore inconnu, celui qu'elle voyait, qu'elle touchait, qu'elle embrassait, qu'elle entendait parler, et celui qu'elle ne pouvait encore que sentir remuer sous sa peau.
Ils étaient arrivés sur la route.
--Tu m'attendais là-bas, ce soir-là, dit-elle.
Et elle lui tendit ses lèvres. Il les baisa sans répondre, d'un baiser froid.
Elle murmura, pour la deuxième fois:
--Te souviens-tu, comme tu m'embrassais par terre? Nous étions ainsi, regarde.
Et, dans l'espoir qu'il recommencerait, elle se mit à courir pour s'éloigner de lui. Puis elle s'arrêta, haletante, et attendit, debout au milieu de la route. Mais la lune, allongeant son profil sur le sol, y dessinait la bosse de son flanc déformé. Et Paul, regardant à ses pieds l'ombre de sa grossesse, restait immobile en face d'elle, blessé dans ses pudeurs poétiques, exaspéré qu'elle ne sentît pas cela, qu'elle ne devinât point sa pensée, qu'elle n'eût pas assez de coquetterie, de tact et de finesse féminine pour comprendre toutes les nuances qui font si différentes les circonstances; et il lui dit, avec une impatience dans la voix:
--Voyons, Christiane, ces enfantillages sont ridicules.
Elle revint à lui, émue, triste, les bras ouverts, et se jetant sur sa poitrine:
--Oh! tu m'aimes moins. Je le sens! J'en suis sûre!
Il eut pitié, lui prit la tête et mit sur ses yeux deux longs baisers.
Puis ils revinrent, silencieux. Il ne trouvait rien à lui dire; et comme elle s'appuyait sur lui, épuisée de fatigue, il hâtait le pas pour ne plus sentir contre sa hanche le frôlement de cette taille élargie.
En approchant de l'hôtel, ils se séparèrent, et elle monta dans sa chambre.
L'orchestre du Casino jouait des airs de danse, et Paul alla voir le bal. C'était une valse, tous valsaient: le docteur Latonne avec Mme Paille la jeune, Andermatt avec Louise Oriol, le joli docteur Mazelli avec la duchesse de Ramas et Gontran avec Charlotte Oriol. Il lui parlait dans l'oreille avec cet air tendre qui indique une cour commencée; et elle souriait derrière son éventail, rougissait, semblait ravie.
Paul entendit derrière lui:
--Tiens, tiens, M. de Ravenel qui conte fleurette à ma cliente.
C'était le docteur Honorat, debout près de la porte, s'amusant à regarder. Il reprit:
--Oui, oui, voilà une demi-heure que cela dure. Tout le monde l'a déjà remarqué. Ça n'a pas l'air d'ailleurs de déplaire à la petite.
Il ajouta, après un silence:
--En voilà une perle, que cette enfant-là, bonne, gaie, simple, dévouée, droite, vous savez, une brave créature. Il en faudrait dix comme l'aînée pour la valoir. Moi, je les connais depuis l'enfance... ces fillettes... Et pourtant le père préfère l'aînée, parce qu'elle est plus... plus... comme lui... plus paysanne... moins droite... plus économe... plus rusée... et plus... plus jalouse... Oh! c'est une bonne fille tout de même... je n'en voudrais pas dire de mal... mais, malgré moi, je compare, vous comprenez... et, après avoir comparé... je juge... voilà.
La valse finissait; Gontran rejoignit son ami et, apercevant le docteur:
--Ah! dites-moi donc, le corps médical d'Enval me paraît singulièrement accru. Nous avons un M. Mazelli qui valse dans la perfection et un vieux petit M. Black qui semble fort bien avec le ciel.
Mais le docteur Honorat fut discret. Il n'aimait point juger ses confrères.
II
C'ÉTAIT maintenant une question brûlante, que celle des médecins dans Enval. Ils s'étaient brusquement emparés du pays, de toute l'attention, de toute la passion des habitants. Jadis les sources coulaient sous l'autorité du seul docteur Bonnefille, entre les animosités inoffensives du remuant docteur Latonne et du placide docteur Honorat.
C'était bien autre chose, à présent.
Dès que le succès préparé pendant l'hiver par Andermatt se fut tout à fait dessiné, grâce au concours puissant de MM. les professeurs Cloche, Mas-Roussel et Rémusot, qui avaient apporté chacun un contingent de deux ou trois cents malades au moins, le docteur Latonne, inspecteur du nouvel établissement, était devenu un gros personnage, particulièrement patronné par le professeur Mas-Roussel, dont il avait été l'élève et dont il imitait la tenue et les gestes.
Du docteur Bonnefille, il n'était plus guère question. Rageant, exaspéré, déblatérant contre le Mont-Oriol, le vieux médecin restait tout le jour dans le vieil établissement, avec quelques vieux malades demeurés fidèles.
Dans l'esprit de quelques clients, en effet, il connaissait seul les propriétés véritables des eaux; il avait, pour ainsi dire, leur secret, puisqu'il les administrait officiellement depuis l'origine de la station.
Le docteur Honorat ne conservait guère que la clientèle auvergnate. Il se contentait de cette fortune médiocre, en demeurant bien avec tout le monde, et se consolait en préférant de beaucoup les cartes et le vin blanc à la médecine.
Il n'allait point cependant jusqu'à aimer ses confrères.
Le docteur Latonne serait donc demeuré le grand augure de Mont-Oriol, si on n'avait vu apparaître un matin un tout petit homme, presque un nain, dont la grosse tête enfoncée entre les épaules, les gros yeux ronds et les grosses mains, faisaient un être très bizarre. Ce nouveau médecin, M. Black, amené dans le pays par le professeur Rémusot, s'était fait tout de suite remarquer par son excessive dévotion.
Presque tous les matins, entre deux visites, il entrait quelques minutes à l'église, et presque tous les dimanches il recevait la communion. Le curé, bientôt, lui fit avoir quelques malades, de vieilles filles, de pauvres gens qu'il soignait gratuitement, des dames pieuses qui demandaient conseil à leur directeur avant d'appeler un homme de science dont elles désiraient avant tout connaître les sentiments, la réserve et la pudeur professionnelles.
Puis un jour on annonça la venue de la princesse de Maldebourg, vieille Altesse Allemande, catholique très fervente, qui appela, le soir même de son arrivée, le docteur Black auprès d'elle, sur la recommandation d'un cardinal romain.
De ce moment il fut à la mode. Il était de bon goût, de bon ton, de grand chic de se faire soigner par lui. C'était le seul médecin comme il faut, disait-on, le seul en qui une femme pût avoir entièrement confiance.
Et l'on vit courir d'un hôtel à l'autre, du matin au soir, ce petit homme à tête de bouledogue qui parlait bas, toujours, dans tous les coins, avec tout le monde. Il semblait avoir des secrets importants à confier ou à recevoir sans cesse, car on le rencontrait dans les corridors en grande conférence mystérieuse avec les patrons des hôtels, avec les femmes de chambre de ses clients, avec quiconque approchait ses malades.
Dans la rue, dès qu'il apercevait une personne de sa connaissance, il allait droit à elle de son pas court et rapide, et il se mettait aussitôt à marmotter des recommandations nouvelles et minutieuses, à la façon d'un prêtre qui confesse.
Les vieilles femmes surtout l'adoraient. Il écoutait leurs histoires jusqu'au bout sans interrompre, prenait note de toutes leurs observations, de toutes leurs questions, de tous leurs désirs.
Il augmentait ou diminuait chaque jour le dosage de l'eau bue par ses malades, ce qui leur donnait pleine confiance dans le souci qu'il prenait d'eux.
--Nous en sommes restés hier à deux verres trois quarts, disait-il; eh bien! aujourd'hui nous prendrons seulement deux verres et demi, et demain trois verres... N'oubliez pas..., demain, trois verres... J'y tiens beaucoup, beaucoup!
Et tous ses malades étaient convaincus qu'il y tenait beaucoup, en effet.
Pour ne pas oublier ces chiffres et ces fractions de chiffres, il les inscrivait sur un calepin, afin de ne se jamais tromper. Car le client ne pardonne point une erreur d'un demi-verre.
Il réglait et modifiait avec la même minutie la durée des bains quotidiens, en vertu de principes de lui seul connus.
Le docteur Latonne, jaloux et exaspéré, haussait les épaules de dédain et déclarait:
--C'est un faiseur.
Sa haine contre le docteur Black l'avait même amené quelquefois jusqu'à médire des eaux minérales.
--Puisque nous savons à peine comment elles agissent, il est bien impossible de prescrire quotidiennement des modifications de dosage qu'aucune loi thérapeutique ne peut réglementer. Ces procédés-là font le plus grand tort à la médecine.
Le docteur Honorat se contentait de sourire. Il avait toujours soin d'oublier cinq minutes après une consultation le nombre de verres qu'il venait d'ordonner.
--Deux de plus ou de moins, disait-il à Gontran en ses heures de gaieté, il n'y a que la source pour s'en apercevoir; et encore, ça ne la gêne guère!
La seule plaisanterie méchante qu'il se permît sur son religieux confrère consistait à l'appeler «le médecin du Saint Bain de Siège». Il avait la jalousie prudente, narquoise et tranquille.
Il ajoutait quelquefois:
--Oh! celui-là, il connaît le malade à fond... et ça vaut encore mieux pour nous que de connaître la maladie!
Mais voilà qu'un matin, arriva à l'hôtel du Mont-Oriol une noble famille espagnole, le duc et la duchesse de Ramas-Aldavarra, qui amenaient avec eux leur médecin, un Italien, le docteur Mazelli, de Milan.
C'était un homme de trente ans, grand, mince, très joli garçon, portant moustaches seulement.
Dès le premier soir il fit la conquête de la table d'hôte, car le duc, homme triste, atteint d'une obésité monstrueuse, avait horreur de l'isolement et voulait manger dans la salle commune. Le docteur Mazelli connaissait déjà par leurs noms presque tous les habitués; il eut un mot aimable pour chaque homme, un compliment pour chaque femme, un sourire même pour chaque domestique.
Placé à la droite de la duchesse, une belle personne entre trente-cinq et quarante ans, au teint pâle, aux yeux noirs, aux cheveux bleuâtres, il lui disait à chaque plat: «Très peu», ou bien: «Non, pas ceci», ou bien: «Oui, mangez de cela.» Et il lui versait lui-même à boire, avec un soin très grand, en mesurant bien exactement les proportions de vin et d'eau qu'il mélangeait.
Il gouvernait aussi les nourritures du duc, mais avec une négligence visible. Le client, d'ailleurs, ne tenait aucun compte de ses avis, dévorait tout avec une voracité bestiale, buvait à chaque repas deux carafes de vin pur, puis allait s'abattre sur une chaise, à l'air, devant la porte de l'hôtel et se mettait à geindre de peine en se lamentant sur ses digestions.
Après le premier dîner, le docteur Mazelli, qui avait jugé et pesé tout son monde d'un coup d'œil, alla rejoindre, sur la terrasse du Casino, Gontran qui fumait un cigare, se nomma et se mit à causer.
Au bout d'une heure, ils étaient intimes. Le lendemain, à la sortie du bain, il se fit présenter à Christiane dont il gagna la sympathie en dix minutes de conversation, et il la mit en relations le jour même avec la duchesse, qui n'aimait point non plus la solitude.
Il veillait à tout dans la maison des Espagnols, donnait au chef d'excellents conseils sur la cuisine, à la femme de chambre des avis précieux sur l'hygiène de la tête pour conserver aux cheveux de sa maîtresse leur brillant, leur nuance superbe et leur abondance, au cocher des renseignements fort utiles de médecine vétérinaire, et il savait rendre les heures courtes et légères, inventer des distractions, trouver dans les hôtels des connaissances de passage toujours choisies avec discernement.
La duchesse disait à Christiane, en parlant de lui:
--C'est un homme merveilleux, chère madame, il sait tout, il fait tout. C'est à lui que je dois ma taille.
--Comment, votre taille?
--Oui, je commençais à engraisser et il m'a sauvée avec son régime et ses liqueurs.
Il savait, d'ailleurs, rendre intéressante la médecine elle-même tant il en parlait avec aisance, avec gaieté et avec un scepticisme léger qui lui servait à convaincre ses auditeurs de sa supériorité.
--C'est bien simple, disait-il, je ne crois pas aux remèdes. Ou plutôt je n'y crois guère. La vieille médecine partait de ce principe qu'il y a remède à tout. Dieu, croyait-on, dans sa divine mansuétude, avait créé des drogues pour tous les maux, seulement il avait laissé aux hommes, par malice peut-être, le soin de découvrir ces drogues. Or les hommes en ont découvert un nombre incalculable sans jamais savoir au juste à quel mal convient chacune. En vérité, il n'y a pas de remèdes; il y a seulement des maladies. Quand une maladie se déclare, il faut en interrompre le cours suivant les uns, le précipiter suivant les autres, par un moyen quelconque. Chaque école préconise son procédé. Dans le même cas, on voit employer les méthodes les plus contraires et les médications les plus opposées: la glace par l'un et l'extrême chaleur par l'autre, la diète par celui-ci et la nourriture forcée par celui-là. Je ne parle pas des innombrables produits vénéneux tirés des minéraux ou des végétaux que la chimie nous procure. Tout cela agit, il est vrai, mais personne ne sait comment. Quelquefois ça réussit, et quelquefois ça tue.
Et, avec beaucoup de verve, il indiquait l'impossibilité d'une certitude, l'absence de toute base scientifique tant que la chimie organique, la chimie biologique ne serait pas devenue le point de départ d'une médecine nouvelle. Il racontait des anecdotes, des erreurs monstrueuses des plus grands médecins, prouvait l'insanité et la fausseté de leur prétendue science.
--Faites fonctionner le corps, disait-il, faites fonctionner la peau, les muscles, tous les organes et surtout l'estomac, qui est le père nourricier de la machine entière, son régulateur et son magasin de vie.
Il affirmait qu'à son gré, rien que par le régime, il pouvait rendre les gens gais ou tristes, capables de travaux physiques ou de travaux intellectuels, selon la nature de l'alimentation qu'il leur imposait. Il pouvait même agir sur les facultés cérébrales, sur la mémoire, sur l'imagination, sur toutes les manifestations de l'intelligence. Et il terminait, en plaisantant, par ces mots:
--Moi, je soigne par le massage et le curaçao.
Il disait merveille du massage, et parlait comme d'un dieu du Hollandais Hamstrang, qui accomplissait des miracles. Puis, montrant ses mains fines et blanches:
--Avec ça on peut ressusciter des morts.
Et la duchesse ajoutait:
--Le fait est qu'il masse dans la perfection.
Il préconisait aussi les alcools en petites proportions pour exciter l'estomac à certains moments; et il faisait des mélanges, savamment combinés, que la duchesse devait boire, à heures fixes, soit avant, soit après ses repas.
On le voyait chaque jour arriver au _Café du Casino_, vers neuf heures et demie, et demander ses bouteilles. On les lui apportait fermées par de petits cadenas d'argent dont il avait la clef. Il versait un peu de l'une, un peu de l'autre, lentement, dans un verre bleu fort joli que tenait avec respect un valet de pied très correct.
Puis le docteur ordonnait:
--Voilà! Portez à la duchesse dans son bain, pour boire avant de s'habiller, en sortant de l'eau.
Et quand on lui demandait avec curiosité:
--Qu'est-ce que vous avez là dedans?
Il répondait:
--Rien que de l'anisette fine, du curaçao très pur et du bitter excellent.
Ce beau médecin, en quelques jours, devint le point de mire de tous les malades. Et toutes les ruses étaient employées pour lui arracher quelques avis.
Quand il passait par les allées du parc, à l'heure de la promenade, on n'entendait que ce cri: «Docteur!» sur toutes les chaises où étaient assises les belles dames, les jeunes dames, qui se reposaient un peu, entre deux verres de la source Christiane. Puis lorsqu'il s'était arrêté, un sourire sur la lèvre, on l'entraînait quelques instants dans le petit chemin qui longeait la rivière.
On lui parlait d'abord de choses et d'autres, puis discrètement, adroitement, coquettement, on arrivait à la question de santé, mais d'une façon indifférente comme si on eût touché à un fait-divers.
Car il n'était point, celui-là, à la dévotion du public. On ne le payait pas, on ne pouvait l'appeler chez soi, il appartenait à la duchesse, rien qu'à la duchesse. Cette situation même excitait les efforts, irritait les désirs. Et comme on affirmait tout bas que la duchesse était jalouse, très jalouse, ce fut entre toutes ces dames une lutte acharnée pour obtenir les conseils du joli docteur italien.
Il les donnait sans se faire trop prier.
Alors, entre les femmes qu'il avait favorisées de ses avis, commença le jeu des confidences intimes pour prouver sa sollicitude.
--Oh! ma chère, il m'a fait des questions, mais des questions...
--Très indiscrètes?
--Oh! indiscrètes! Dites effrayantes. Je ne savais absolument que répondre. Il voulait savoir des choses... mais des choses...
--C'est comme pour moi. Il m'a beaucoup interrogée sur mon mari!...
--Moi aussi... avec des détails... si... si personnels! C'est fort gênant ces questions-là. Cependant on comprend bien que c'est nécessaire.
--Oh! tout à fait. La santé dépend de ces menus détails. Moi il m'a promis de me masser, à Paris, cet hiver. J'en ai grand besoin pour compléter le traitement d'ici.
--Dites, ma chère, que comptez-vous faire? On ne peut pas le payer?
--Mon Dieu! j'avais l'intention de lui donner une épingle de cravate. Il doit les aimer, car il en a déjà deux ou trois fort jolies...
--Oh! comme vous m'embarrassez. La même idée m'était venue. Alors je lui donnerai une bague.
Et on complotait des surprises pour lui plaire, des cadeaux ingénieux pour le toucher, des gentillesses pour le séduire.
Il était devenu le «bruit du jour», le grand sujet de conversation, le seul objet de l'attention publique, quand se répandit la nouvelle que le comte Gontran de Ravenel faisait la cour à Charlotte Oriol, pour l'épouser. Et ce fut aussitôt dans Enval une assourdissante rumeur.
Depuis le soir où il avait ouvert avec elle le bal d'inauguration du Casino, Gontran s'était attaché à la robe de la jeune fille. Il avait pour elle, en public, tous les menus soins des hommes qui veulent plaire sans cacher leurs vues; et leurs relations ordinaires prenaient en même temps un caractère de galanterie enjouée et naturelle qui devait les conduire au sentiment.
Ils se voyaient presque chaque jour, car les fillettes s'étaient prises pour Christiane d'une excessive amitié, où entrait sans doute beaucoup de vanité flattée. Gontran, tout à coup, ne quitta plus sa sœur; et il se mit à organiser des parties pour le matin et des jeux pour le soir, dont s'étonnèrent beaucoup Christiane et Paul. Puis on s'aperçut qu'il s'occupait de Charlotte; il la taquinait avec gaieté, la complimentait sans en avoir l'air, lui montrait ces mille attentions légères qui nouent entre deux êtres des liens de tendresse. La jeune fille, accoutumée déjà aux manières libres et familières de ce gamin du monde parisien, ne remarqua rien d'abord, et se laissant aller à sa nature confiante et droite elle se mit à rire et à jouer avec lui, comme elle eût fait avec un frère.
Or elle rentrait avec sa sœur aînée, après une soirée à l'hôtel, où Gontran, plusieurs fois, avait essayé de l'embrasser à la suite de gages donnés dans une partie de pigeon-vole, quand Louise, qui semblait soucieuse et nerveuse depuis quelque temps, lui dit, d'un ton brusque:
--Tu ferais bien de veiller un peu à ta tenue. M. Gontran n'est pas convenable avec toi.
--Pas convenable? Qu'est-ce qu'il a dit?
--Tu le sais bien, ne fais pas la niaise. Il ne faudrait pas longtemps pour te laisser compromettre, de cette façon-là! Et si tu ne sais pas veiller sur ta conduite, c'est à moi d'y faire attention.
Charlotte confuse, honteuse, balbutia:
--Mais je ne sais pas... je t'assure... je n'ai rien vu...
Sa sœur reprit avec sévérité:
--Écoute, il ne faut pas que ça continue ainsi! S'il veut t'épouser, c'est à papa de réfléchir et de répondre; mais s'il veut seulement plaisanter, il faut qu'il cesse tout de suite.
Alors, brusquement, Charlotte se fâcha, sans savoir pourquoi, sans savoir de quoi. Elle était révoltée maintenant que sa sœur se mêlât de la diriger et de la réprimander; et elle lui déclara, la voix tremblante et les larmes aux yeux, qu'elle eût à ne jamais s'occuper de ce qui ne la regardait pas. Elle bégayait, exaspérée, prévenue par un instinct vague et sûr de la jalousie éveillée dans le cœur aigri de Louise.
Elles se quittèrent sans s'embrasser, et Charlotte pleura dans son lit en pensant à des choses qu'elle n'avait jamais prévues ni devinées.
Peu à peu ses larmes s'arrêtèrent et elle réfléchit.