Œuvres complètes de Guy de Maupassant - volume 17

Part 14

Chapter 143,900 wordsPublic domain

C'était vrai pourtant que les manières de Gontran étaient changées. Elle l'avait senti jusqu'ici sans le comprendre. Elle le comprenait à présent. Il lui disait, à tout propos, des choses gentilles, délicates. Il lui avait baisé la main, une fois. Que voulait-il? Elle lui plaisait, mais jusqu'à quel point? Est-ce que, par hasard, il se pourrait qu'il l'épousât? Et aussitôt il lui sembla entendre, dans l'air, quelque part, dans la nuit vide où commençaient à voltiger ses rêves, une voix qui criait: «Comtesse de Ravenel.»

L'émotion fut si forte qu'elle s'assit dans son lit; puis elle chercha, avec ses pieds nus, ses pantoufles sous la chaise où elle avait jeté ses robes et elle alla ouvrir la fenêtre, sans savoir ce qu'elle faisait, pour donner de l'espace à ses espérances.

Elle entendit qu'on parlait dans la salle du bas, et la voix de Colosse s'éleva: «Laiche, laiche. Y sera temps de voir. Le païré arrangera cha. Y a pas de mal jusqu'ici. C'est le païré qui fera la chose.»

Elle voyait sur la maison d'en face le carré blanc de la fenêtre éclairée au-dessous d'elle. Elle se demandait: «Qui donc est là? De quoi parlent-ils?» Une ombre passa sur le mur lumineux. C'était sa sœur! Elle n'était donc pas couchée. Pourquoi? Mais la lumière s'éteignit, et Charlotte se remit à songer aux choses nouvelles qui remuaient dans son cœur.

Elle ne pouvait pas s'endormir maintenant. L'aimait-il? Oh, non! Pas encore! Mais il pouvait l'aimer puisqu'elle lui plaisait! Et s'il arrivait à l'aimer beaucoup, éperdument, comme on aime dans le monde, il l'épouserait sans aucun doute.

Née dans une maison de vignerons, elle avait gardé, bien qu'élevée dans le couvent des demoiselles de Clermont, une modestie et une humilité de paysanne. Elle pensait qu'elle aurait pour mari un notaire peut-être ou un avocat, ou un médecin; mais l'envie de devenir une vraie dame du grand monde, avec un titre de noblesse devant son nom, ne l'avait jamais pénétrée. A peine en achevant un roman d'amour avait-elle rêvassé quelques minutes sous l'effleurement de ce joli désir, qui s'était aussitôt envolé de son âme, comme s'envolent les chimères. Or, voilà que cette chose imprévue, impossible, évoquée tout à coup par quelques paroles de sa sœur, lui semblait se rapprocher d'elle, à la façon d'une voile de navire que pousse le vent.

Elle murmurait entre ses lèvres, avec chaque souffle en respirant: «Comtesse de Ravenel.» Et le noir de ses paupières fermées dans la nuit s'éclairait de visions. Elle voyait de beaux salons illuminés, de belles dames qui lui souriaient, de belles voitures qui l'attendaient devant le perron d'un château, et de grands domestiques en livrée inclinés sur son passage.

Elle avait chaud dans son lit; son cœur battait! Elle se releva une seconde fois pour boire un verre d'eau, et rester debout quelques instants, nu-pieds, sur le pavé froid de sa chambre.

Puis, un peu calmée, elle finit par s'endormir. Mais elle s'éveilla dès l'aurore, tant l'agitation de son esprit avait passé dans ses veines.

Elle eut honte de sa petite chambre aux murs blancs, peints à l'eau par le vitrier du pays, de ses pauvres rideaux d'indienne, et des deux chaises de paille qui ne quittaient jamais leur place aux deux coins de sa commode.

Elle se sentait paysanne, au milieu de ces meubles de rustres qui disaient son origine, elle se sentait humble, indigne de ce beau garçon moqueur dont la figure blonde et rieuse flottait devant ses yeux, s'effaçait puis revenait, s'emparait d'elle peu à peu, se logeait déjà dans son cœur.

Alors elle sauta du lit et courut chercher sa glace, sa petite glace de toilette, grande comme le fond d'une assiette; puis elle revint se coucher, son miroir entre les mains; et elle regarda son visage au milieu de ses cheveux défaits, sur le fond blanc de l'oreiller.

Parfois elle posait sur ses draps le léger morceau de verre qui lui montrait son image, et elle songeait combien ce mariage serait difficile, tant étaient grandes les distances entre eux. Alors un gros chagrin lui serrait la gorge. Mais aussitôt elle se regardait de nouveau en se souriant pour se plaire, et comme elle se jugeait gentille les difficultés disparaissaient.

Quand elle descendit pour déjeuner, sa sœur, qui avait l'air irrité, lui demanda:

--Qu'est-ce que tu comptes faire aujourd'hui?

Charlotte répondit sans hésiter:

--Est-ce que nous n'allons pas en voiture à Royat avec Mme Andermatt?

Louise reprit:

--Tu iras seule, alors, mais tu ferais mieux, après ce que je t'ai dit hier soir!...

La petite lui coupa la parole:

--Je ne te demande pas de conseils... mêle-toi de ce qui te regarde.

Et elles ne se parlèrent plus.

Le père Oriol et Jacques arrivèrent et se mirent à table. Le vieux demanda presque aussitôt:

--Qué-che que vous faites aujourd'hui, petites?

Charlotte n'attendit point que sa sœur répondît:

--Moi, je vais à Royat avec Mme Andermatt.

Les deux hommes la regardèrent d'un air satisfait, et le père murmura avec ce sourire engageant qu'il avait en traitant les affaires avantageuses.

--Ch'est bon, ch'est bon.

Elle fut plus surprise de ce contentement secret, deviné dans toute leur allure, que de la colère visible de Louise; et elle se demanda, un peu troublée: «Est-ce qu'ils auraient causé de ça tous ensemble?»

Aussitôt le repas fini elle remonta dans sa chambre, mit son chapeau, prit son ombrelle, jeta sur son bras un manteau léger, et elle s'en alla vers l'hôtel, car on devait partir dès une heure et demie.

Christiane s'étonna que Louise ne vînt point.

Charlotte se sentit rougir en répondant:

--Elle est un peu fatiguée, je crois qu'elle a mal à la tête.

Et on monta dans le landau, dans le grand landau à six places dont on se servait toujours. Le marquis et sa fille tenaient le fond, la petite Oriol se trouva donc assise entre les deux jeunes gens, à reculons.

On passa devant Tournoël, puis on suivit le pied de la montagne sur une belle route serpentant sous les noyers et les châtaigniers. Charlotte, plusieurs fois, remarqua que Gontran se serrait contre elle, mais avec trop de prudence pour qu'elle pût s'en offenser. Comme il était assis à sa droite, il lui parlait tout près de la joue; et elle n'osait pas se retourner pour lui répondre, par crainte du souffle de sa bouche qu'elle sentait déjà sur ses lèvres, et par crainte aussi de ses yeux dont le regard l'aurait gênée.

Il lui disait des gamineries galantes, des niaiseries drôles, des compliments plaisants et gentils.

Christiane ne parlait guère, alourdie, malade de sa grossesse. Et Paul semblait triste, préoccupé. Seul, le marquis causait sans trouble et sans souci, avec sa bonne grâce enjouée de vieux gentilhomme égoïste.

On descendit au parc de Royat pour écouter la musique, et Gontran, prenant le bras de Charlotte, partit avec elle en avant. L'armée de baigneurs, sur les chaises, autour du kiosque où le chef d'orchestre battait la mesure aux cuivres et aux violons, regardait défiler les promeneurs. Les femmes montraient leurs robes, leurs pieds allongés jusqu'au barreau de la chaise voisine, leurs fraîches coiffures d'été qui les faisaient plus charmantes.

Charlotte et Gontran erraient entre les gens assis, cherchant des figures comiques pour exciter leurs plaisanteries.

Il entendit à tout instant qu'on disait derrière eux: «Tiens! une jolie personne.» Il était flatté et se demandait si on la prenait pour sa sœur, pour sa femme ou pour sa maîtresse.

Christiane, assise entre son père et Paul, les vit passer plusieurs fois, et trouvant qu'ils avaient «l'air un peu jeune,» elle les appelait pour les calmer. Mais ils ne l'écoutaient point et continuaient à vagabonder dans la foule en s'amusant de tout leur cœur.

Elle dit tout bas à Paul Brétigny:

--Il finirait par la compromettre. Il faudra que nous lui parlions ce soir, en rentrant.

Paul répondit:

--J'y avais déjà songé. Vous avez tout à fait raison.

On alla dîner dans un des restaurants de Clermont-Ferrand, ceux de Royat ne valant rien, au dire du marquis qui était gourmand, et on rentra, la nuit tombée.

Charlotte était devenue sérieuse, Gontran lui ayant fortement serré la main en lui donnant ses gants, pour quitter la table. Sa conscience de fillette s'inquiétait tout à coup. C'était un aveu, cela! une démarche! une inconvenance! Qu'aurait-elle dû faire? Lui parler? mais quoi lui dire? Se fâcher eût été ridicule! Il fallait tant de tact dans ces circonstances-là! Mais en ne faisant rien, en ne disant rien, elle avait l'air d'accepter son avance, de devenir sa complice, de répondre «oui» à cette pression de main.

Et elle pesait la situation, s'accusant d'avoir été trop gaie et trop familière à Royat, trouvant à présent que sa sœur avait raison, qu'elle s'était compromise, perdue! La voiture roulait sur la route, Paul et Gontran fumaient en silence, le marquis dormait, Christiane regardait les étoiles, et Charlotte retenait à grand'peine ses larmes, car elle avait bu trois verres de champagne.

Lorsqu'on fut revenu, Christiane dit à son père:

--Comme il est nuit, tu vas reconduire la jeune fille.

Le marquis offrit son bras et s'éloigna aussitôt avec elle.

Paul prit Gontran par les épaules et lui murmura dans l'oreille:

--Viens causer cinq minutes avec ta sœur et avec moi.

Et ils montèrent dans le petit salon communiquant avec les chambres d'Andermatt et de sa femme. Dès qu'ils furent assis:

--Écoute, dit Christiane, M. Paul et moi nous voulons te faire de la morale.

--De la morale!... Mais à propos de quoi? Je suis sage comme une image, faute d'occasions.

--Ne plaisante pas. Tu fais une chose très imprudente et très dangereuse sans y penser. Tu compromets cette petite.

Il parut fort étonné.

--Qui ça?... Charlotte?

--Oui, Charlotte!

--Je compromets Charlotte?... Moi?

--Oui, tu la compromets. Tout le monde en parle ici, et tantôt encore, dans le parc de Royat, vous avez été bien... bien... légers. N'est-ce pas Brétigny?

Paul répondit:

--Oui, madame, je partage tout à fait votre sentiment.

Gontran tourna sa chaise, l'enfourcha comme un cheval, prit un nouveau cigare, l'alluma, puis se mit à rire.

--Ah! Donc, je compromets Charlotte Oriol?

Il attendit quelques secondes pour voir l'effet de sa réponse, puis déclara:

--Eh bien, qu'est-ce qui vous dit que je ne veux pas l'épouser?

Christiane fit un sursaut de stupéfaction.

--L'épouser?... Toi?... Mais tu es fou!...

--Pourquoi ça?

--Cette... cette petite... paysanne...

--Tra la... la... des préjugés... Est-ce ton mari qui te les apprend?...

Comme elle ne répondait rien à cet argument direct, il reprit, faisant lui-même les demandes et les réponses:

--Est-elle jolie?--Oui!--Est-elle bien élevée?--Oui!--Et plus naïve, et plus gentille, et plus simple, et plus franche que les filles du monde. Elle en sait autant qu'une autre, car elle parle anglais et auvergnat, ce qui fait deux langues étrangères. Elle sera riche autant qu'une héritière du ci-devant faubourg Saint-Germain qu'on devrait baptiser faubourg de Sainte-Dèche, et, enfin, si elle est fille d'un paysan, elle n'en sera que plus saine pour me donner de beaux enfants... Voilà...

Comme il avait toujours l'air de rire et de plaisanter, Christiane demanda en hésitant:

--Voyons, parles-tu sérieusement?

--Eh parbleu! Elle est charmante, cette fillette. Elle a bon cœur et jolie figure, gai caractère et belle humeur, la joue rose, l'œil clair, la dent blanche, la lèvre rouge, le cheveu long, luisant, épais et souple; et son vigneron de père sera riche comme un Crésus, grâce à ton mari, ma chère sœur. Que veux-tu de plus? Fille d'un paysan! Eh bien, la fille d'un paysan ne vaut-elle pas toutes les filles de la finance véreuse qui payent si cher des ducs douteux, et toutes les filles de la cocotterie titrée que nous a donnée l'Empire, et toutes les filles à double père qu'on rencontre dans la société? Mais si je l'épousais, cette fille-là, je ferais le premier acte sage et raisonnable de ma vie!...

Christiane réfléchissait, puis soudain, convaincue, conquise, ravie, elle s'écria:

--Mais c'est vrai tout ce qu'il dit! C'est tout à fait vrai, tout à fait juste!... Alors tu l'épouses, mon petit Gontran?...

Ce fut lui, alors, qui la calma.

--Pas si vite... pas si vite... laisse-moi réfléchir à mon tour. Je constate seulement: Si je l'épousais, je ferais le premier acte sage et raisonnable de ma vie. Ça ne veut pas dire encore que je l'épouserai; mais j'y songe, je l'étudie, je lui fais un peu la cour pour voir si elle me plaira tout à fait. Enfin je ne te réponds ni oui ni non, mais c'est plus près de oui que de non.

Christiane se tourna vers Paul:

--Qu'est-ce que vous en pensez, monsieur Brétigny?

Elle l'appelait tantôt monsieur Brétigny, et tantôt Brétigny tout court.

Lui, toujours séduit par les choses où il croyait voir de la grandeur, par les mésalliances qui lui paraissaient généreuses, par tout l'apparat sentimental où se cache le cœur humain, répondit:

--Moi je trouve qu'il a raison maintenant. Si elle lui plaît, qu'il l'épouse, il ne pourrait trouver mieux...

Mais le marquis et Andermatt rentraient, qui les firent parler d'autre chose; et les deux jeunes gens allèrent au Casino voir si la salle de jeu n'était pas encore fermée.

A dater de ce jour, Christiane et Paul semblèrent favoriser la cour ouverte que Gontran faisait à Charlotte.

On invitait plus souvent la jeune fille, on la gardait à dîner, on la traitait enfin comme si elle eût fait déjà partie de la famille.

Elle voyait bien tout cela, le comprenait, s'en affolait! Sa petite tête battait les champs et bâtissait en Espagne de fantastiques palais. Gontran, cependant, ne lui avait rien dit; mais son allure, toutes ses paroles, le ton qu'il prenait avec elle, son air de galanterie plus sérieuse, la caresse de son regard semblaient lui répéter chaque jour: «Je vous ai choisie; vous serez ma femme.»

Et le ton d'amitié douce, d'abandon discret, de réserve chaste qu'elle avait maintenant avec lui, semblait répondre: «Je le sais, et je dirai «oui» quand vous demanderez ma main.»

Dans la famille de la jeune fille on chuchotait. Louise ne lui parlait plus guère que pour l'irriter par des allusions blessantes, par des paroles aigres et mordantes. Le père Oriol et Jacques semblaient contents.

Elle ne s'était point demandé cependant si elle aimait ce joli prétendant dont elle serait sans doute la femme. Il lui plaisait, elle songeait à lui sans cesse, elle le trouvait beau, spirituel, élégant, elle pensait surtout à ce qu'elle ferait quand il l'aurait épousée.

Dans Enval on avait oublié les rivalités haineuses des médecins et des propriétaires des sources, les suppositions sur l'affection de la duchesse de Ramas pour son docteur, tous les potins qui coulent avec l'eau des stations thermales, pour ne s'occuper que de cette chose extraordinaire: le comte Gontran de Ravenel allait épouser la petite Oriol.

Alors Gontran jugea le moment venu et prenant Andermatt par le bras, un matin, au sortir de table, il lui dit:

--Mon cher, le fer est chaud, battez-le! Voici la situation bien exacte. La petite attend ma demande sans que je me sois avancé en rien, mais elle ne la repoussera pas, soyez-en sûr. C'est le père qu'il faut tâter de telle sorte que nous fassions en même temps vos affaires et les miennes.

Andermatt répondit:

--Soyez tranquille. Je m'en charge. Je vais le sonder aujourd'hui même, sans vous compromettre et sans vous avancer; et quand la situation sera bien nette, je parlerai.

--Parfait.

Puis, après quelques instants de silence, Gontran reprit:

--Tenez, c'est peut-être ma dernière journée de garçon. Je vais à Royat où j'ai aperçu l'autre jour quelques connaissances. Je rentrerai dans la nuit et j'irai frapper à votre porte, pour savoir.

Il fit seller son cheval et s'en alla par la montagne, humant le vent pur et léger, et galopant par moments pour sentir la rapide caresse de l'air effleurer la peau fraîche de ses joues et chatouiller ses moustaches.

La soirée à Royat fut gaie. Il y rencontra des amis que des filles accompagnaient. On soupa longtemps; il revint fort tard. Tout le monde reposait dans l'hôtel du Mont-Oriol quand Gontran se mit à frapper à la porte d'Andermatt.

Personne ne répondit d'abord; puis, comme les coups devenaient violents, une voix enrouée, une voix de dormeur, grommela de l'intérieur:

--Qui est là?

--C'est moi, Gontran.

--Attendez, j'ouvre.

Andermatt apparut en chemise de nuit, la face bouffie, le poil du menton hérissé, la tête enveloppée d'un foulard. Puis, il se remit dans son lit, s'assit, et, les mains étendues sur le drap:

--Eh bien, mon cher, ça ne va pas. Voici la situation. J'ai sondé ce vieux renard d'Oriol, sans parler de vous, en disant qu'un de mes amis--j'ai peut-être laissé comprendre qu'il s'agissait de Paul Brétigny--pourrait convenir à une de ses filles, et j'ai demandé quelle dot il leur donnait. Il m'a répondu en demandant à son tour quelle était la fortune du jeune homme; et j'ai fixé trois cent mille francs, avec des espérances.

--Mais je n'ai rien, murmura Gontran.

--Je vous les prête, mon cher. Si nous faisons ensemble cette affaire-là, vos terrains me donneront assez pour me rembourser.

Gontran ricana:

--Fort bien. J'aurai la femme et vous l'argent.

Mais Andermatt se fâcha tout à fait:

--Si je m'occupe de vous pour que vous m'insultiez, c'est fini, brisons là...

Gontran s'excusa:

--Ne vous fâchez pas, mon cher, et pardonnez-moi. Je sais que vous êtes un fort honnête homme, d'une irréprochable loyauté en affaires. Je ne vous demanderais pas un pourboire si j'étais votre cocher, mais je vous confierais ma fortune si j'étais millionnaire...

William, calmé, reprit:

--Nous reviendrons là-dessus tout à l'heure. Terminons à présent la grosse question. Le vieux n'a pas été dupe de mes ruses et m'a répondu: «C'est selon de laquelle il s'agit. Si c'est de Louise, l'aînée, voilà sa dot.» Et il m'a énuméré toutes les terres qui entourent l'établissement, celles qui relient les bains à l'hôtel et l'hôtel au Casino, toutes celles enfin qui nous sont indispensables, celles qui ont pour moi une inestimable valeur. Il donne au contraire à la cadette l'autre côté du mont, qui vaudra aussi beaucoup d'argent plus tard, sans doute, mais qui ne vaut rien pour moi. J'ai cherché, par tous les moyens possibles, à lui faire modifier cette répartition et à intervertir les lots. Je me suis heurté à un entêtement de mulet. Il ne changera pas, c'est décidé. Réfléchissez, qu'en pensez-vous?

Gontran fort troublé, fort perplexe, répondit:

--Qu'en pensez-vous vous-même? Croyez-vous qu'il ait songé à moi en faisant ainsi les parts?

--Je n'en doute pas. Le rustre s'est dit: «Puisque la petite lui plaît, gardons le sac».

Il a espéré vous donner sa fille en conservant ses meilleures terres... Et puis, peut-être a-t-il voulu avantager l'aînée... Il la préfère... qui sait... elle lui ressemble davantage... elle est plus rusée... plus adroite... plus pratique... Je la crois forte, cette gamine-là... Moi, à votre place... je changerais mon bâton d'épaule...

Mais Gontran, abasourdi, murmurait:

--Diable... diable... diable!... Et les terres de Charlotte... vous n'en voulez pas, vous?...

Andermatt s'écria:

--Moi... non... mille fois non!... Il me faut celles qui relient mes bains, mon hôtel et mon Casino. C'est bien simple. Je ne donnerais rien des autres, qui ne pourront se vendre que plus tard, par petits lots, à des particuliers...

Gontran répétait toujours:

--Diable... diable... en voilà une affaire embêtante... Alors vous me conseillez?

--Je ne vous conseille rien. Je pense que vous ferez bien de réfléchir avant de vous décider entre les deux sœurs.

--Oui... oui... c'est juste... je réfléchirai... je vais dormir d'abord... ça porte conseil...

Il se levait; Andermatt le retint:

--Pardon, mon cher, deux mots sur une autre chose. J'ai l'air de ne pas comprendre, mais je comprends très bien les allusions dont vous me piquez sans cesse, et je n'en veux plus.

Vous me reprochez d'être juif, c'est-à-dire de gagner de l'argent, d'être avare, d'être spéculateur à friser la filouterie. Or, mon cher, je passe ma vie à vous prêter cet argent que je gagne non sans peine, c'est-à-dire à vous le donner. Enfin laissons! Mais il y a un point que je n'admets pas! Non, je ne suis point un avare; la preuve c'est que je fais à votre sœur des cadeaux de vingt mille francs, que j'ai donné à votre père un Théodore Rousseau de dix mille francs dont il avait envie, que je vous ai offert, en venant ici, le cheval sur lequel vous avez été à Royat, tantôt.

En quoi donc suis-je avare? En ceci que je ne me laisse pas voler. Et nous sommes tous comme ça dans ma race, et nous avons raison, monsieur. Je veux vous le dire une fois pour toutes. On nous traite d'avares parce que nous savons la valeur exacte des choses. Pour vous un piano c'est un piano, une chaise c'est une chaise, un pantalon c'est un pantalon. Pour nous aussi, mais cela représente en même temps une valeur, une valeur marchande appréciable et précise qu'un homme pratique doit évaluer d'un seul coup d'œil, non point par économie, mais pour ne pas favoriser la fraude.

Que diriez-vous si une débitante de tabac vous demandait quatre sous d'un timbre-poste ou d'une boîte d'allumettes-bougies? Vous iriez chercher un sergent de ville, monsieur, pour un sou, oui, pour un sou! tant vous seriez indigné! Et cela parce que vous connaissez, par hasard, la valeur de ces deux objets. Eh bien, moi, je sais la valeur de tous les objets trafiquables; et cette indignation qui vous saisirait si on réclamait quatre sous d'un timbre-poste, je l'éprouve quand on me demande vingt francs pour un parapluie qui en vaut quinze! Comprenez-vous? Je proteste contre le vol établi, incessant, abominable des marchands, des domestiques, des cochers. Je proteste contre l'improbité commerciale de toute votre race qui nous méprise. Je donne le pourboire que je dois donner relatif au service rendu, et non le pourboire de fantaisie que vous jetez, sans savoir pourquoi, et qui va de cinq sous à cent sous, selon le caprice de votre humeur! Comprenez-vous?

Gontran s'était levé, et, souriant avec cette ironie fine qui allait bien sur sa lèvre:

--Oui, mon cher, je comprends, et vous avez tout à fait raison, d'autant plus raison que mon grand-père, le vieux marquis de Ravenel, n'a presque rien laissé à mon pauvre père, par suite de la mauvaise habitude qu'il avait de ne jamais ramasser la monnaie rendue par les marchands quand il payait un objet quelconque. Il trouvait cela indigne d'un gentilhomme, et donnait toujours la somme ronde et la pièce entière.

Et Gontran sortit d'un air très content.

III

ON allait se mettre à table pour dîner, le lendemain, dans la salle à manger particulière des familles Andermatt et de Ravenel, quand Gontran ouvrit la porte en annonçant:

--Mesdemoiselles Oriol.

Elles entrèrent, gênées, poussées par lui qui riait en s'expliquant:

--Voilà, je les ai enlevées toutes les deux, en pleine rue. Ça a fait scandale, d'ailleurs. Je vous les amène de force, parce que j'ai à m'expliquer avec mademoiselle Louise et que je ne pouvais le faire au milieu du pays.

Il leur ôta leurs chapeaux, leurs ombrelles, qu'elles avaient encore, car elles revenaient d'une promenade, les fit asseoir, embrassa sa sœur, serra les mains de son père, de son beau-frère et de Paul, puis, revenant vers Louise Oriol:

--Ah çà, mademoiselle, voulez-vous me dire à présent, ce que vous avez contre nous depuis quelque temps?

Elle semblait effarée comme un oiseau pris au filet et que le chasseur emporte.

--Mais rien, monsieur, rien de rien! Qu'est-ce qui vous a fait croire ça?

--Mais tout, mademoiselle, tout de tout! Vous ne venez plus ici, vous ne venez plus dans l'arche de Noé (il avait ainsi baptisé le grand landau). Vous prenez des airs revêches quand je vous rencontre et quand je vous parle.

--Mais non, monsieur, je vous assure.