Œuvres complètes de Guy de Maupassant - volume 17

Part 12

Chapter 123,782 wordsPublic domain

--Monsieur votre époux, madame, me parlait de vous, tout à l'heure, et de votre état qui lui inspire quelques inquiétudes d'affection. Il m'a dit vos doutes et vos hésitations sur le moment probable de votre délivrance.

Elle était devenue rouge jusqu'aux tempes et elle murmura:

--Oui, je me suis crue mère bien longtemps avant de l'être. Maintenant, je ne sais plus... je ne sais plus...

Elle balbutiait, toute confuse.

Une voix disait derrière eux:

--Cette station a le plus grand avenir. J'obtiens déjà des effets surprenants.

C'était le professeur Rémusot s'adressant à sa compagne Louise Oriol. Il était petit, celui-là, avec des cheveux jaunes mal peignés, une redingote mal coupée, l'air malpropre du savant crasseux.

Le professeur Mas-Roussel, qui donnait le bras à Charlotte Oriol, était un beau médecin, sans barbe ni moustaches, souriant, soigné, à peine grisonnant, un peu gras, et dont la douce figure rasée ne semblait ni d'un prêtre ni d'un acteur, comme celle du docteur Latonne.

Le conseil d'administration venait ensuite, conduit par Andermatt, et dominé par les coiffures gigantesques des deux Oriol.

Derrière eux marchait encore une compagnie de hauts chapeaux, le corps médical d'Enval, auquel manquait le docteur Bonnefille, remplacé d'ailleurs par deux nouveaux médecins, le docteur Black, un vieil homme très court, presque un nain, dont l'excessive dévotion avait surpris le pays entier dès le jour de son arrivée, puis un très beau garçon, très coquet, coiffé, lui, d'un petit chapeau, le docteur Mazelli, un Italien attaché à la personne du duc de Ramas, d'autres disaient à la personne de la duchesse.

Et derrière eux le public, un flot de public, de baigneurs, de paysans et d'habitants des villes voisines.

La bénédiction des sources fut très courte. L'abbé Litre les aspergea l'une après l'autre avec l'eau bénite, ce qui fit dire au docteur Honorat qu'il allait leur donner des propriétés nouvelles avec le chlorure de sodium. Puis toutes les personnes spécialement invitées entrèrent dans la grande salle de lecture, où une collation était servie.

Paul disait à Gontran:

--Comme les petites Oriol sont devenues jolies!

--Elles sont charmantes, mon cher.

--Vous n'avez pas vu M. le président? demanda soudain aux jeunes gens l'ancien geôlier surveillant.

--Oui, il est dans le coin, là-bas.

--C'est que le père Clovis amasse du monde devant la porte.

Déjà, en allant aux sources pour les bénir, la procession tout entière avait défilé devant le vieil invalide, guéri l'année d'avant, et redevenu à présent plus paralytique que jamais. Il arrêtait les étrangers sur les routes, et les derniers venus de préférence pour leur conter son histoire:

--Ché jeaux-là, voyez-vous, cha ne vaut rien, cha garit, ché vrai, et pi on r'tombe, mais on r'tombe prechque mort. Moi, j'avais les jambo qu'allaient pu, à ch't'heure, v'la que j' perds les bras, par chuite de la cure. Et mes jambo, ch'est du fer, mais du fer qu'on couperio putôt que d' le plier.

Andermatt, désolé, avait essayé de le faire emprisonner en le poursuivant judiciairement pour préjudice causé aux eaux du Mont-Oriol, et tentative de chantage. Mais il n'avait pu réussir à obtenir une condamnation ni à lui fermer la bouche.

Aussitôt informé que le vieux jasait devant la porte de l'établissement, il s'élança pour le faire taire.

Au bord de la grande route, au milieu d'un attroupement il entendit des voix furieuses. On se pressait pour écouter et pour voir. Des dames demandaient: «Qu'est-ce que c'est?» Des hommes répondaient: «C'est un malade que les eaux d'ici ont achevé.» D'autres croyaient qu'on venait d'écraser un enfant. On parlait aussi d'une attaque d'épilepsie dont aurait été frappée une pauvre femme.

Andermatt fendit la foule, comme il savait faire, en roulant violemment son petit ventre rond entre les ventres. «Il prouve, disait Gontran, la supériorité des billes sur les pointes.»

Le père Clovis, assis sur le fossé, geignait ses peines, contait ses souffrances en pleurnichant, tandis que, debout devant lui et le séparant du public, les deux Oriol exaspérés l'injuriaient et le menaçaient à pleine gorge.

--Cha n'est pas vrai, criait Colosse, ch'est un menteux, un faignant, un braconnier, qui court le bois toute la nuit.

Mais le vieux, sans s'émouvoir, répétait d'une petite voix perçante entendue malgré les vociférations des deux hommes:

--Ils m'ont tua, mes bons méchieus, ils m'ont tua avec leur eau. Ils m'ont baigné par forche l'an paché. Et me v'la, à ch't'heure, me v'la, me v'la!

Andermatt imposa silence à tout le monde, et se penchant vers l'impotent il lui dit, en le regardant au fond des yeux:

--Si vous êtes plus malade, c'est votre faute, entendez-vous. Mais si vous m'écoutez je vous réponds de vous guérir, moi, en quinze ou vingt bains tout au plus. Venez me trouver dans une heure à l'établissement, quand tout le monde sera parti, et nous arrangerons ça, mon père. En attendant, taisez-vous.

Le vieux avait compris. Il se tut, puis après un silence, il répondit:

--J' veux toujours ben échayer. Verraï.

Andermatt prit par les bras les deux Oriol et les entraîna vivement, tandis que le père Clovis restait allongé sur l'herbe entre ses béquilles, au bord de la route, clignant les yeux sous le soleil.

La foule intriguée se serrait autour de lui. Des messieurs l'interrogeaient; mais il ne répondait plus, comme s'il n'avait pas entendu ou pas compris; et cette curiosité, inutile à présent, finissant par l'ennuyer, il se mit à chanter à tue-tête, d'une voix aussi fausse que suraiguë, une interminable chanson en patois inintelligible.

Et la foule s'écoula peu à peu. Seuls, quelques enfants demeurèrent longtemps debout devant lui, les doigts dans le nez, en le contemplant.

Christiane, très fatiguée, était rentrée se reposer; Paul et Gontran se promenaient dans le nouveau parc au milieu des visiteurs. Tout à coup ils aperçurent la compagnie des acteurs qui avait aussi déserté l'ancien casino pour s'attacher à la fortune naissante du nouveau.

Mlle Odelin, devenue très élégante, se promenait au bras de sa mère, qui avait pris de l'importance. M. Petitnivelle, du Vaudeville, semblait très empressé auprès de ces dames que suivait M. Lapalme, du Grand-Théâtre de Bordeaux, en discutant avec les musiciens, toujours les mêmes, le maestro Saint-Landri, le pianiste Javel, le flûtiste Noirot et la contre-basse Nicordi.

En apercevant Paul et Gontran, Saint-Landri s'élança vers eux. Il avait eu, pendant l'hiver, un tout petit acte en musique joué dans un tout petit théâtre excentrique; mais les journaux avaient parlé de lui avec une certaine faveur et il traitait de haut maintenant, MM. Massenet, Reyer et Gounod.

Il tendit ses deux mains avec un élan bienveillant et raconta aussitôt sa discussion avec ces messieurs de l'orchestre qu'il dirigeait.

--Oui, mon cher, c'est fini, fini, fini, des rengainards de la vieille école. Les mélodistes ont fait leur temps. Voilà ce qu'on ne veut pas comprendre.

La musique est un art neuf. La mélodie en est le bégaiement. L'oreille ignorante a aimé les ritournelles. Elle y prenait un plaisir d'enfant, un plaisir de sauvage. J'ajoute que les oreilles du peuple ou du public naïf, les oreilles simples aimeront toujours les petites chansons, les airs enfin. C'est un amusement assimilable à celui que prennent les habitués des cafés-concerts.

Je vais me servir d'une comparaison pour me faire bien comprendre. L'œil du rustre aime les couleurs brutales et les tableaux éclatants, l'œil du bourgeois lettré mais non artiste aime les nuances aimablement prétentieuses et les sujets attendrissants; mais l'œil artiste, l'œil raffiné, aime, comprend, distingue les insaisissables modulations d'un même ton, les accords mystérieux des nuances, invisibles pour tout le monde.

De même en littérature: les concierges aiment les romans d'aventures, les bourgeois aiment les romans qui les émeuvent, et les vrais lettrés n'aiment que les livres artistes incompréhensibles pour les autres.

Quand un bourgeois me parle musique, j'ai envie de le tuer. Et quand c'est à l'Opéra, je lui demande:

--Êtes-vous capable de me dire si le troisième violon a fait une fausse note à l'ouverture du troisième acte?--Non.--Alors taisez-vous. Vous n'avez pas d'oreille. L'homme qui, dans un orchestre, n'entend pas en même temps l'ensemble, et séparément tous les instruments, n'a pas d'oreille et n'est pas musicien. Voilà! Bonsoir!

Il pivota sur un talon, et reprit:

--Pour un artiste, toute la musique est dans un accord. Ah! mon cher, certains accords m'affolent, me font entrer dans toute la chair un flot de bonheur inexprimable. J'ai aujourd'hui l'oreille tellement exercée, tellement faite, tellement mûre, que je finis par aimer même certains accords faux, comme un amateur dont la maturité de goût arrive à la dépravation. Je commence à être un corrompu qui cherche les extrêmes sensations d'ouïe. Oui, mes amis, certaines fausses notes! Quelles délices! Quelles délices perverses et profondes! Comme ça remue, comme ça ébranle les nerfs, comme ça gratte l'oreille... comme ça gratte..! comme ça gratte..!

Il se frottait les mains avec ravissement, et il chantonna:

--Vous entendrez mon opéra,--mon opéra, mon opéra.--Vous entendrez mon opéra.

Gontran dit:

--Vous faites un opéra?

--Oui, je l'achève.

Mais la voix de commandement de Petrus Martel retentissait:

--Vous comprenez bien! C'est convenu: une fusée jaune, et vous partez!

Il donnait des ordres pour le feu d'artifice. On le rejoignit et il expliqua ses dispositions en montrant de son bras tendu, comme s'il eût menacé une flotte ennemie, des piquets de bois blancs sur la montagne, au-dessus des gorges, de l'autre côté du vallon.

--C'est là-bas qu'on le tirera. Je disais à mon artificier d'être à son poste dès huit heures et demie. Aussitôt que le spectacle sera fini je donnerai le signal d'ici par une fusée jaune, et alors il allumera la pièce d'ouverture.

Le marquis apparut:

--Je vais boire un verre d'eau, dit-il.

Paul et Gontran l'accompagnèrent et redescendirent la colline. En arrivant à l'établissement ils aperçurent le père Clovis qui y pénétrait, soutenu par les deux Oriol, suivi par Andermatt et par le docteur, et faisant, à chaque traînée de ses jambes sur le sol, des contorsions de souffrance.

--Entrons, dit Gontran, ce sera drôle.

On assit l'impotent sur un fauteuil, puis Andermatt lui dit:

--Voici mes propositions, vieux filou que vous êtes. Vous allez vous guérir immédiatement en prenant deux bains chaque jour. Et vous aurez deux cents francs aussitôt que vous marcherez...

Le paralytique se mit à gémir:

--Mes jambos, ch'est du fer, mon brave monchieu.

Andermatt le fit taire et reprit:

--Écoutez donc... Et vous aurez encore deux cents francs tous les ans, jusqu'à votre mort... vous entendez... jusqu'à votre mort si vous continuez à éprouver l'effet salutaire de nos eaux.

Le vieux resta perplexe. La guérison continue contrariait toutes ses dispositions d'existence.

Il demanda en hésitant:

--Mais quand... quand ch'est fermé... votre boîte... si cha me reprend... j'y peux rien... moi... pichque ch'est fermé... votre eau...

Le docteur Latonne l'interrompit; et se tournant vers Andermatt:

--Parfait..! parfait..! Nous le guérirons tous les ans... cela vaut mieux et prouvera la nécessité du traitement annuel, l'indispensabilité du retour. Parfait, c'est entendu!

Mais le vieux répétait de nouveau:

--Che ch'ra pas commode ch'te fois, mes braves méchieus. Mes jambo, ch'est du fer, du fer en barro...

Une idée nouvelle germait dans l'esprit du docteur:

--Si je lui faisais faire quelques séances de marche assise, dit-il, je hâterais beaucoup l'effet des eaux. C'est une chose à tenter.

--Excellente pensée, répondit Andermatt, qui ajouta: Maintenant, père Clovis, allez-vous-en et n'oubliez pas nos conventions.

Le vieux partit en gémissant toujours; et, comme le soir venait, tous les administrateurs du Mont-Oriol rentrèrent dîner, car la représentation théâtrale était annoncée pour sept heures et demie.

Elle avait lieu dans la grande salle du nouveau Casino qui pouvait contenir mille personnes.

Dès sept heures, les spectateurs qui n'avaient point de places numérotées se présentèrent.

A sept heures et demie la salle était pleine et le rideau se leva sur un vaudeville en deux actes qui précédait l'opérette de Saint-Landri, interprétée par des chanteurs de Vichy, cédés pour la circonstance.

Christiane, au premier rang, entre son père et son mari, souffrait beaucoup de la chaleur.

Elle disait, à tout instant:

--Je n'en puis plus! je n'en puis plus!

Après le vaudeville, lorsque commença l'opérette, elle faillit se trouver mal, et, se tournant vers son mari:

--Mon cher Will, je vais être obligée de sortir. J'étouffe!

Le banquier fut désolé. Il tenait avant tout à ce que la fête réussît, d'un bout à l'autre, sans un accroc. Il répondit:

--Fais tous tes efforts pour résister. Je t'en supplie. Ton départ bouleverserait tout. Tu aurais la salle entière à traverser.

Mais Gontran, placé derrière elle avec Paul, avait entendu. Il se pencha vers sa sœur:

--Tu as trop chaud? dit-il.

--Oui, j'étouffe.

--Bon. Attends. Tu vas rire.

Une fenêtre était proche. Il s'y glissa, monta sur une chaise et sauta dehors sans être presque remarqué.

Puis il entra dans le café complètement vide, étendit la main sous le comptoir où il avait vu Petrus Martel cacher la fusée de signal, et, l'ayant volée, il courut se cacher dans un massif, puis l'alluma.

La rapide gerbe jaune s'envola vers les nuages en décrivant une courbe et jetant à travers le ciel une longue pluie de gouttes de feu.

Presque aussitôt une formidable détonation éclata sur la montagne voisine et un faisceau d'étoiles s'éparpilla dans la nuit.

Quelqu'un cria dans la salle de spectacle où frémissaient les accords de Saint-Landri:

--On tire le feu d'artifice!

Les spectateurs les plus proches des portes se levèrent brusquement pour s'en assurer et sortirent à pas légers. Tous les autres tournèrent les yeux vers les fenêtres, mais ne virent rien, car elles regardaient la Limagne.

On demandait:

--Est-ce vrai? Est-ce vrai?

Une agitation remuait la foule impatiente, avide surtout d'amusements simples.

Une voix du dehors annonça:

--C'est vrai, on le tire.

Alors, en une seconde, toute la salle fut debout. On se précipitait vers les portes, on se bousculait, on hurlait vers ceux qui obstruaient la sortie:

--Mais dépêchez-vous, dépêchez-vous donc!

Tout le monde fut bientôt dans le parc. Seul Saint-Landri exaspéré continuait à battre la mesure devant son orchestre distrait. Et là-bas les soleils succédaient aux chandelles romaines, au milieu des détonations.

Tout à coup, une voix formidable lança trois fois ce cri furieux:

--Arrêtez, nom de Dieu! Arrêtez, nom de Dieu! Arrêtez, nom de Dieu!

Et, comme un feu de Bengale immense s'allumait alors sur le mont, éclairant en rouge à droite, en bleu à gauche, les rochers énormes et les arbres, on aperçut, debout dans un des vases de simili-marbre qui décoraient la terrasse du Casino, Petrus Martel éperdu, nu-tête, les bras en l'air, gesticulant et hurlant.

Puis, la grande clarté s'éteignant, on ne vit plus rien que les vraies étoiles. Mais aussitôt, une autre pièce partit et, Petrus Martel sautant à terre, s'écria:

--Quel désastre! quel désastre! Mon Dieu, quel désastre!

Et il passait dans la foule avec des gestes tragiques, des coups de poing dans le vide, des trépignements de colère, en répétant toujours:

--Quel désastre! Mon Dieu, quel désastre!

Christiane avait pris le bras de Paul pour venir s'asseoir au grand air, et elle regardait, ravie, les fusées qui montaient au ciel.

Son frère la rejoignit tout à coup, et dit:

--Hein, est-ce réussi? Crois-tu que c'est drôle?

Elle murmura:

--Comment, c'est toi?

--Mais oui, c'est moi. Est-elle bonne, hein?

Elle se mit à rire, trouvant cela drôle en effet. Mais Andermatt arrivait, navré. Il ne comprenait pas d'où un coup pareil était parti. On avait volé la fusée sous le comptoir pour donner le signal convenu. Une pareille infamie ne pouvait venir que d'un émissaire de l'ancienne Société, d'un agent du docteur Bonnefille!

Et il répétait, lui:

--C'est désolant, positivement désolant. Voici un feu d'artifice de deux mille trois cents francs qui est perdu, tout à fait perdu!

Gontran reprit:

--Non, mon cher, en comptant bien la perte ne s'élève pas à plus du quart, mettons au tiers, si vous voulez; soit à sept cent soixante-six francs. Vos invités auront donc joui de quinze cent trente-deux francs de fusées. Ça n'est pas mal, en vérité.

La colère du banquier se tourna vers son beau-frère. Il le prit brusquement par le bras:

--Vous, j'ai à vous parler d'une façon sérieuse. Puisque je vous tiens, faisons un tour dans les allées. J'en ai pour cinq minutes, d'ailleurs.

Puis, se tournant vers Christiane:

--Je vous confie à notre ami Brétigny, ma chère; mais ne restez pas longtemps dehors, ménagez-vous. Vous pourriez attraper froid, vous savez. Prenez garde, prenez garde!

Elle murmura:

--Ne craignez rien, mon ami.

Et Andermatt entraîna Gontran.

Dès qu'ils furent seuls, un peu loin de la foule, le banquier s'arrêta.

--Mon cher, c'est de votre situation financière que je veux vous parler.

--De ma situation financière?

--Oui! la connaissez-vous, votre situation financière?

--Non. Mais vous devez la connaître pour moi, puisque vous me prêtez de l'argent.

--Eh bien, oui, je la connais, moi! et c'est pour cela que je vous en parle.

--Il me semble au moins que le moment est mal choisi... au milieu d'un feu d'artifice!

--Le moment est fort bien choisi, au contraire. Je ne vous parle pas au milieu d'un feu d'artifice; mais avant un bal...

--Avant un bal?... Je ne comprends pas.

--Eh bien, vous allez comprendre. Votre situation, la voici: Vous n'avez rien, que des dettes; et vous n'aurez jamais rien que des dettes...

Gontran reprit avec sérieux:

--Vous me dites cela un peu crûment.

--Oui, parce qu'il le faut. Écoutez-moi: Vous avez mangé la part de fortune qui vous revenait de votre mère. N'en parlons plus.

--N'en parlons plus.

--Quant à votre père, il possède trente mille francs de rente, soit un capital de huit cent mille francs environ. Votre part sera donc, plus tard, de quatre cent mille francs. Or, vous me devez, à moi, cent quatre-vingt-dix mille francs. Vous devez en outre à des usuriers...

Gontran murmura d'un air hautain:

--Dites à des juifs.

--Soit, à des juifs, bien qu'il y ait dans le nombre un marguillier de Saint-Sulpice qui s'est servi d'un prêtre comme intermédiaire entre lui et vous... mais je ne chicanerai pas pour si peu... Vous devez donc à divers usuriers, israélites ou catholiques, à peu près autant. Mettons cent cinquante mille, au bas mot. Cela fait un total de trois cent quarante mille francs dont vous payez les intérêts en empruntant toujours, sauf pour les miens, que vous ne payez point.

--C'est juste, dit Gontran.

--Alors, il ne vous reste plus rien.

--Rien, en effet... que mon beau-frère.

--Que votre beau-frère, qui en a assez de vous prêter de l'argent.

--Alors?

--Alors, mon cher, le moindre paysan logé dans une de ces huttes, là-bas, est plus riche que vous.

--Parfaitement... et après?

--Après... après... Si votre père mourait demain, il ne vous resterait plus, pour manger du pain, entendez-vous, qu'à accepter une place d'employé dans ma maison. Et ce serait encore là un moyen de déguiser la pension que je vous ferais.

Gontran dit, d'un ton irrité:

--Mon cher William, ces choses-là m'embêtent. Je le sais d'ailleurs aussi bien que vous, et, je vous le répète, le moment est mal choisi pour me les rappeler avec... avec... avec aussi peu de diplomatie...

--Permettez, laissez-moi finir. Vous ne pouvez vous tirer de là que par un mariage. Or, vous êtes un parti déplorable, malgré votre nom qui sonne bien, sans être illustre. Enfin, il n'est pas de ceux qu'une héritière, même israélite, paye d'une fortune. Donc, il faut vous trouver une femme acceptable et riche, ce qui n'est pas très commode...

Gontran l'interrompit:

--Nommez-la tout de suite, ça vaut mieux.

--Soit: une des filles du père Oriol, à votre choix. Et voici pourquoi je vous en parle avant le bal.

--Et maintenant, expliquez-vous plus longuement, reprit Gontran d'une voix froide.

--C'est bien simple. Vous voyez le succès que j'ai obtenu, du premier coup, avec cette station. Or, si j'avais entre les mains, ou, plutôt si nous avions entre les mains toutes les terres conservées par ce finaud de paysan, j'en ferais de l'or. Pour ne parler que des vignes qui vont de l'établissement à l'hôtel et de l'hôtel au Casino, je les payerais un million demain, moi, Andermatt. Or, ces vignes-là et les autres, tout autour de la butte, seront les dots des petites. Le père me le disait encore tantôt, non sans intention, peut-être. Eh bien..., si vous vouliez, nous pourrions faire là une grosse affaire, tous les deux?

Gontran murmura, en ayant l'air de réfléchir:

--C'est possible. J'y penserai.

--Pensez-y, mon cher, et n'oubliez pas que je ne parle jamais que de choses très sûres, après y avoir beaucoup songé, et quand je connais toutes les conséquences possibles et tous les avantages certains.

Mais Gontran, levant un bras, s'écria, comme s'il venait d'oublier brusquement tout ce que lui avait dit son beau-frère:

--Regardez! Que c'est beau!

Le bouquet s'allumait, simulant un palais embrasé sur lequel un drapeau flambant portait _Mont-Oriol_ en lettres de feu toutes rouges, et, en face de lui, au-dessus de la plaine, la lune, rouge aussi, semblait apparue pour contempler ce spectacle. Puis, quand le palais, après avoir brûlé quelques minutes, fit explosion ainsi qu'un navire saute, en projetant dans le ciel entier des astres de fantaisie qui éclataient à leur tour, la lune resta toute seule, calme et ronde, sur l'horizon.

Le public applaudissait avec rage, criait:

--Hurra! Bravo! bravo!

Andermatt dit soudain:

--Allons ouvrir le bal, mon cher. Voulez-vous danser en face de moi le premier quadrille?

--Mais oui, certainement, mon cher beau-frère.

--Qui avez-vous l'intention d'inviter? Moi, j'ai retenu la duchesse de Ramas.

Gontran répondit avec indifférence:

--Moi j'inviterai Charlotte Oriol.

Ils remontèrent. Comme ils passaient devant la place où Christiane était restée avec Paul Brétigny, ils ne les aperçurent plus.

William murmura:

--Elle a écouté mon conseil, elle est partie se coucher. Elle était très lasse aujourd'hui.

Et il s'avança vers la salle de bal que les hommes de service avaient préparée pendant le feu d'artifice.

Mais Christiane n'était point rentrée dans sa chambre, ainsi que le pensait son mari.

Dès qu'elle s'était sentie seule avec Paul, elle lui avait dit tout bas, en lui serrant la main:

--Te voici donc venu, je t'attends depuis un mois. Tous les matins, je me demandais: Est-ce aujourd'hui que je le verrai?... Et tous les soirs je me disais: Ce sera demain alors?... Pourquoi as-tu tardé si longtemps, mon amour?

Il répondit avec embarras:

--J'ai eu des occupations, des affaires.

Elle se penchait sur lui, murmurant:

--Ça n'était pas bien de me laisser seule ici, avec eux, surtout dans ma situation.

Il écarta un peu sa chaise:

--Prends garde, on pourrait nous voir. Ces fusées éclairent tout le pays.

Elle n'y pensait guère; elle dit:

--Je t'aime tant!

Puis, avec des tressaillements de joie:

--Oh! que je suis heureuse, que je suis heureuse de nous retrouver ensemble, ici! Y songes-tu? Paul, quelle joie! Comme nous allons nous aimer encore!

Elle soupira d'une voix si faible qu'elle semblait un souffle.

--J'ai une envie folle de t'embrasser, mais folle... là,... folle. Je ne t'ai pas vu depuis si longtemps!

Puis soudain, avec une énergie violente de femme passionnée, à qui tout doit céder: