Part 2
J’ai dit que l’hygiène morale profitait aussi de la louable coutume de «faire sa chambre». D’abord le petit effort que l’on fait sur soi est autant de pris sur l’ennemi--je veux dire la paresse;--ensuite l’exercice forcé auquel on se livre ainsi, en chassant les brouillards dont la nuit a encombré le cerveau, ramène la bonne humeur; et puis le vieux proverbe «comme on fait son lit on se couche» se justifie aisément. Plus de plaintes contre une domestique négligente, plus de récriminations à propos d’objets de toilette égarés ou hors de leur place, plus de retard dans la mise en état de la chambre. On n’aurait à s’en prendre qu’à soi-même si quelque chose allait de travers et c’est une bonne discipline morale: on apprend ainsi à mieux apprécier le travail des domestiques, le temps qu’il leur faut y consacrer, la multiplicité des détails dont ils sont chargés, et les occasions de gronderies et de conflits diminuent.
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Maintenant nous allons vous entretenir du salon.
La cuisine trouvera sa place au chapitre du service de la table, auquel elle se rattache étroitement.
Quant au reste du logis, greniers, caves, décharges, cabinets noirs, lingerie, etc., ils feront partie de la série des _grands nettoyages_, car il est évident que l’on ne peut, quand on n’a pas un nombreux personnel, et même quand on l’a, fourbir sans cesse la maison du haut en bas et faire promener brosse, balai et torchon dans tous les coins et recoins; ce serait en bannir la paix et le confortable.
Les pièces habitées _tous les jours_ doivent être nettoyées _tous les jours_, c’est un précepte de rigueur. C’est là un premier _fond_ sur lequel s’établit cette _bonne tenue de la maison_ dont nous parlions en commençant et que toutes les jeunes femmes ont à cœur si elles tiennent à la dignité, au bon renom et à la prospérité de la famille.
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Le nom de _salon_, donné à une pièce vaste et élégante où l’on reçoit les visiteurs en dehors de l’intimité, est d’emploi relativement récent en France. Ce n’est que vers le milieu du XVIIe siècle qu’on le voit figurer dans la littérature. Un appartement, au temps jadis, ne comprenait guère, en fait de pièces habitées, que des _chambres_ et des _salles_. S’il s’agissait d’un palais ou d’un château, il s’y trouvait, de plus, des galeries.
Avec la construction des premiers hôtels, de ces belles demeures, aussi éloignées de la rudesse un peu barbare des habitations féodales que de la mesquinerie prétentieuse des maisons modernes, on voit apparaître le _salon_, moins en longueur que la galerie, plus soigné que la salle ou la chambre.
Le _Dictionnaire de Trévoux_[2] (édition de 1756) dit:
_Salon_, grande salle élevée et couverte en cintre, ordinairement enrichie d’ornements d’architecture et de sculpture. Grande pièce au milieu d’un corps de logis, ou à la tête d’une galerie, ou d’un grand appartement, lequel doit être de symétrie en toutes ses faces. Et, comme sa hauteur comprend d’ordinaire deux étages et deux rangs de croisées, l’enfoncement de son plafond doit être cintré, ainsi qu’on le pratique dans les palais d’Italie.
[2] _Dictionnaire de Trévoux_, 8 vol. in-folio publiés au XVIIIe siècle par les pères Jésuites du collège de Trévoux. C’est une curieuse et intéressante compilation, abrégé des connaissances humaines de l’époque. On y trouve de l’histoire, de la géographie, de la mythologie, de la théologie, de la rhétorique, des sciences naturelles, de l’alchimie, de la médecine et même des pièces de vers!
Le mot de salon, en effet, est la forme française du mot italien _salone_, dérivé de _sala_ (salle), avec la particule augmentative «one» usitée dans cette langue pour indiquer l’extension au point de vue matériel.
Qu’il y a loin de ces beaux _salons_, dessinés par de savants architectes, ornés des plus charmantes merveilles que l’art décoratif ait pu produire, éclairés par de hautes et larges fenêtres versant à flots l’air et la lumière, aux petites cages qu’une Française de nos jours encombre de bibelots et enfouit sous de triples rideaux! Tout y était à admirer: plafonds et voussures, dessus de porte à médaillons, peints par Boucher, Fragonard, Coypel, Vanloo, grands panneaux de bois délicieusement sculptés, consoles dorées supportant, sur d’adorables enroulements, les marbres d’Italie les plus précieux, tapisseries d’Aubusson, de Beauvais, des Gobelins, tombant en lourdes portières ou couvrant les murs de leur splendide décor, girandoles de cristal de Venise, torchères en cuivre émaillé, colonnes de porphyre ou de marbre noir portant des bustes de Coustou, de Coysevox, et enfin leurs parquets: luxe évanoui, aujourd’hui disparu avec tant d’autres belles choses que le progrès a balayées sur sa route semée de ruines.
O vieux parquets! fils des chênes centenaires, qui vous connaîtra dans un siècle d’ici? Vos madriers solides, d’un si beau ton brun foncé, s’entre-croisaient en dessins géométriques, amusement du regard et repos de la pensée. Vos lignes correctes et savantes forçaient l’esprit à une sorte de rectitude et, pour ne pas tomber sur votre surface polie, il fallait savoir marcher, savoir se tenir, savoir aussi offrir la main à une dame en s’inclinant gracieusement sans perdre l’équilibre.
Comme ils nous semblent appartenir à un autre monde, ces nobles intérieurs reproduits par Moreau jeune[3]! Est-il possible qu’on ait pu entrer et sortir par ces belles portes ornées de pilastres corinthiens, se chauffer devant ces vastes cheminées à volutes de marbre, se mirer devant ces trumeaux longs et étroits! Oui, les glaces étaient petites, mais quels cadres les entouraient! Parisiens de nos jours, si fiers du rectangle de vingt mètres carrés que vous appelez «le _grand_ salon du premier», allez, si l’occasion s’en présente, visiter quelque vieil hôtel des Flandres ou de Belgique, quelqu’une de ces vastes demeures où une richesse héréditaire a permis de conserver le large bien-être des temps jadis, et, en revenant, mettez une sourdine à votre orgueil!
[3] Dessinateur célèbre de la fin du XVIIIe siècle.
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Dans tous les intérieurs--je ne parle que de ceux où règnent la convenance et la régularité,--le salon est une pièce «bien tenue».
Cela est dû à plusieurs causes. D’abord, il est peu ou point habité; ensuite, il est réservé spécialement à la «montre», au décorum. On n’y reçoit que les visiteurs de marque, on n’y travaille guère qu’à des ouvrages de fantaisie, on ne s’y tient pas--au moins dans la grande majorité des familles bourgeoises,--car la raison et l’économie interdisent d’exposer aux fatigues et aux hasards de l’usage journalier des meubles fins, des tentures plus ou moins soyeuses, des tapis aux couleurs fraîches. Un mobilier de salon est une grosse dépense. Elle ne se renouvelle pas souvent dans une famille sensée. J’en sais où le même meuble sert depuis cinquante ans ou à peu près, point ridicule, parce qu’il était de bon style et de bonne qualité quand on le fit faire; point trop fané, juste assez pour être en harmonie avec ses propriétaires. Il n’eût pas fait telle campagne si deux générations eussent pris leurs ébats sur son vénérable velours grenat foncé.
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Ici j’implore d’avance la bienveillance de mes lectrices pour une incursion dans le domaine des théories familiales, car celles que je vais émettre choqueront peut-être bien des idées reçues,--non seulement reçues, mais ancrées, cramponnées dans les cervelles des maîtresses de maison.
Je n’ai point la prétention de changer les mœurs domestiques de mon pays--il y en a d’ailleurs que je trouve excellentes,--mais il y en a d’autres fâcheuses et dommageables au bien-être matériel et moral du foyer. Telle est, par exemple, la nécessité où l’on croit être d’avoir «un salon!» du moment que l’on appartient aux classes bourgeoises, à la petite, très petite bourgeoisie même.
C’est la pièce la plus grande, la plus éclairée, la mieux décorée de la maison, que l’on consacre à cet usage. On y entasse des meubles tout battant neufs (qui sont d’ailleurs couverts de housses pendant trois cents jours par an), des bibelots à bon marché, des plantes vertes qui y meurent d’asphyxie et qu’on ne peut renouveler à cause de la dépense, ou de hideuses imitations de ces mêmes plantes qui sont fanées et déteintes en quinze jours. On n’entre dans ce sanctuaire qu’avec mille précautions. Les enfants en sont tenus à distance, le mari ne peut y fumer, ni s’étendre sur un fauteuil. Tous les huit jours, durant quelques heures, Madame, en toilette pimpante ou prétentieuse, se morfond à attendre les visiteurs qui ne viennent pas, ou ne viennent qu’en courant, harassés d’avoir eu à se montrer dans dix salons tout pareils, comptant les minutes, pour reprendre ensuite leur course haletante à travers les «jours». Si Madame n’a pas eu grand monde, elle est de mauvaise humeur, et son entourage s’en ressent; si elle a eu de nombreuses visites, elle est radieuse, et, la dernière partie, en soufflant les bougies, en baissant la lampe, en éteignant le feu, elle se dit: «Que mon salon est joli!» Et, pour ces quelques secondes d’un plaisir qui lui est tout personnel, la famille, tous les jours, prend ses repas dans une salle à manger étroite et sombre, où l’air et le jour n’arrivent que par une cour intérieure; les enfants sont entassés dans de petits coins où ils peuvent à peine remuer, et, dans la chambre des parents, on a juste la place de se retourner entre le lit, l’armoire et la table de toilette; mais on a «un salon!»
Je sais que mes récriminations sont vaines et feront hausser les épaules à bien des gens; je sais que jamais le _parlour_ anglais n’aura sa place dans nos intérieurs français; je sais qu’on ne refait pas en un trait de plume des habitudes séculaires; je sais que la race gauloise aime le panache, le décor, la simili-magnificence; je sais que, dans une nation fortement hiérarchisée depuis des milliers d’années, tout a pris et gardé l’empreinte de ce hiérarchisme: le langage, les vêtements, l’habitation. N’avoir point de salon, c’est descendre--socialement parlant,--et l’on aime tant à monter!... sur le dos des autres.
Et pourtant!... Si l’on pouvait, si l’on voulait connaître quel agrément, quel confortable, quelle aide dans les travaux, donne à la vie de famille l’installation, pour toute la journée, dès l’aube matinale, dans une grande pièce, bien éclairée, sans draperies aux fenêtres, mais non sans ornements--remplie de meubles simples et commodes, une place où le fauteuil de «papa» l’attend au coin du feu quand il a endossé sa robe de chambre et enfilé ses pantoufles,--où la table à ouvrage de «maman» et la machine à coudre fraternisent avec le vieux piano, ami de jeunesse des parents, où le tableau noir,--oui, le tableau noir du polytechnicien en herbe--trouve sa place auprès de la bonne bibliothèque sans prétention, toute chargée de volumes que chacun peut feuilleter quand l’envie lui en prend!
La corbeille aux raccommodages, voilée sous une housse de cretonne fleurie, et les jouets de Toto et de Totote savent s’abriter dans un coin discret, et dans l’après-midi, quand tout est dans un bel ordre, que le _beau_ tapis a remplacé sur la grande table son frère aîné, encore solide en dépit des ans, qu’un bon feu brille dans la cheminée, que le robuste aralia étale ses palmes vertes et l’anthericum ses rubans satinés, dans la lumière claire, le _parlour_ fait très passable figure et les bons amis qu’on y laisse entrer s’écrient: «Ah! qu’on est donc bien et gaiement ici!»
Dans le nord de la France où les choses de l’intérieur sont très bien comprises, c’est la salle à manger qui sert de _parlour_. C’est toujours, même dans les habitations modestes, une pièce vaste, bien disposée pour remplir cet usage. On lui réserve d’ailleurs, avec grande raison, le côté ensoleillé de la maison. Le salon, froid, guindé, d’un ordre et d’une propreté rigoureusement maintenus, est rarement ouvert.
En province, comme à Paris, et surtout dans les grandes villes, les appartements sont maintenant trop restreints pour que, dans un intérieur modeste, on puisse avoir salon, petit salon, salle à manger et _parlour_. On doit forcément sacrifier une ou plusieurs de ces quatre pièces. Chacun en ceci arrange sa vie comme il lui convient et fait pour le mieux. Mais je ne crois pas qu’au-dessus d’un certain niveau social il existe une seule famille se passant de salon.
J’ai vu, en ce genre, chez de petits fonctionnaires, des prodiges d’ingéniosité, de bon goût et... de savante économie. Ici, je ne critique plus, je m’incline et j’admire. Oui, j’admire tous ces braves gens qui s’imposent de réelles privations pour remplir ce qu’ils croient être un devoir professionnel.
«Il faut bien tenir son rang», disent-ils. Et après tout, pourquoi les plaindre! Ils sont heureux à leur manière--pas bien sagement peut-être, mais un peu de sagesse de plus ou de moins n’importe pas toujours au bonheur.
Le jour où, après de longs et patients efforts, ils ont ajouté une petite chaise ou une petite table au mobilier maigrelet, rempli un vide désastreux par une encoignure à bon marché, ou accroché une glace de pacotille sur la muraille nue, ils se sentent grandis dans leur estime, et Madame, en pensant à ses folies somptuaires, reprise ses vieux bas avec une indomptable énergie.
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Nous voilà donc en face d’un salon, grand ou petit, luxueux ou modeste, mais, dans tous les cas, considéré comme un sanctuaire réclamant des soins particuliers.
Quand on possède assez d’aisance pour avoir un appartement comprenant deux salons, on a, nécessairement, un personnel de domestiques assez nombreux pour que l’entretien d’une pièce de plus ne soit pas une grosse affaire. Le _petit_ salon sera donc fait _tous les jours_, cela va sans dire, puisque la poussière amenée par la marche des allants et venants, les traces de travail, les bouts de fil et de laine, les chiffons, etc., s’y renouvellent journellement. Le domestique homme ou la femme de chambre, suivant les arrangements de l’intérieur, se livre à cette besogne avant le lever de «Madame», afin qu’elle puisse se tenir dans son salon pendant que l’on fait sa chambre.
Le grand salon est épousseté tous les jours, mais fait à fond, c’est-à-dire balayé, brossé, ciré, nettoyé, une fois la semaine. On choisit d’ordinaire pour cette opération la veille ou la matinée du «jour de Madame».
Nous parlerons dans un autre chapitre des grands branlebas aux changements de saison.
Pour «faire le salon» il faut: ouvrir les fenêtres, relever le bas des rideaux d’étoffe ou draperies tombantes pour ne pas balayer dessus, enlever les tapis non cloués, qui seront battus, brossés ailleurs, réunir au milieu de la pièce les chaises, fauteuils, tables, etc., enfin tous les meubles «volants». On détache alors les embrasses des rideaux, on secoue ceux-ci légèrement, on époussète leurs plis, leurs draperies, en un mot, on fait partout la chasse à la poussière. Quand elle est tombée, on balaye _doucement_ et _soigneusement_, en évitant les coups de balai aux soubassements des meubles et dans les glaces des vitrines.
Après ce balayage minutieux et prolongé, car il ne faut pas «mettre la cire sur la poussière», on cire et on frotte le parquet. Un grand tapis cloué donne beaucoup de confortable et d’élégance à un salon et évite l’entretien onéreux d’un parquet, mais il a l’inconvénient d’emmagasiner la poussière. Un simple balayage ne suffit pas pour l’en débarrasser; il faut un brossage au balai de chiendent.
Avant de remettre les meubles en place, on époussète les glaces, les cadres des tableaux, on essuie les moulures des boiseries et les plinthes, les châssis des fenêtres, les marbres des cheminées.
Dans le nord, où la propreté est une religion qui a son culte, les boiseries, surtout dans les vieux hôtels, sont des chefs-d’œuvre de menuiserie et toujours peintes en gris très clair ou même en blanc pur! On prend des soins inimaginables pour leur conserver une fraîcheur immaculée.
Je sais une maison (la tradition s’y est-elle gardée?) où, il y a vingt ans, on frottait avec une brosse à ongles bien douce, imbibée d’eau de savon, les moulures des portes et des panneaux. Il est vrai que l’envahissement continuel des fumées de houille et de cette odieuse poussière grasse qu’on appelle à Lille du nom expressif de _noirets_ rend l’entretien des maisons particulièrement difficile; à Paris et dans beaucoup de villes de France, il n’en est pas de même, heureusement; un essuyage consciencieux au torchon doux suffit pour éviter aux boiseries la nécessité des lavages. L’usage excellent des plaques de glace à toutes les portes prévient aussi le dépôt d’une hideuse crasse aux endroits où les mains se posent pour ouvrir la porte ou la fermer. J’ai vu, dans de vieilles maisons de province où l’on était plus soucieux d’un semblant de propreté que d’une coûteuse (?) élégance, remplacer ces plaques par de larges et laides bandes de peinture noire.
Le salon bien nettoyé, bien rafraîchi dans tous ses coins et recoins, il faut procéder à l’essuyage des meubles avant de les remettre en place; on passe légèrement une brosse douce sur les sièges et dossiers des meubles garnis d’étoffe, une brosse de chiendent (pas trop rude) sur les velours, velours d’Utrecht, peluches, tapisseries, etc.; on essuie avec soin les pieds, les bras, les panneaux des sièges, les tables, les bahuts, etc. Recommander tout particulièrement l’essuyage du piano, meuble compliqué dont les formes, les ornements sont des nids à poussière. Il en est de même des pieds et bras sculptés des fauteuils, des escabeaux, socles, colonnes, etc.
C’est une besogne qui ne peut être bien faite à la dépêche, en coup de vent, car on manie des meubles fins, des objets fragiles, qu’une maladroite brusquerie peut gravement détériorer.
Une des plus minutieuses et périlleuses tâches de celui qui fait le salon, c’est le nettoyage des bibelots. La plupart sont, suivant la vieille expression, des _ramasse-poussière_. Comment exiger d’un serviteur pressé d’ouvrage qu’il passe un temps considérable à essuyer ces hochets délicats, à les déplacer, à les replacer en bon ordre, au risque de les briser? Il est très rare d’avoir une femme de chambre ou un domestique assez patients, assez sûrs, pour qu’on puisse les charger de ce service sans inconvénients graves.
Les maîtresses de maison qui ont le goût des bibelots doivent se résoudre à sacrifier une part de leur temps au culte de leurs idoles et se réserver complètement le soin de leurs vitrines, de leurs étagères, de tout ce qui encombre les tables, les murs, la cheminée, le piano.
A elles aussi appartient le soin des plantes vertes, charmant luxe qui jette une note si aimable dans le concert des élégances modernes, mais qui se paye, comme tous les luxes, avec du temps et de l’argent.
Ces pauvres plantes, passant de l’atmosphère tiède et humide des serres dans l’air chaud et poussiéreux de nos salons, y sont bien vite asphyxiées. Le balayage augmente encore leurs infortunes; il faut donc, sous peine de les voir périr, les soustraire à son influence néfaste, si elles sont transportables, ou ne pas attendre trop longtemps pour les débarrasser de leur poussière.
Ai-je besoin de rappeler qu’on lave, avec une éponge douce imbibée d’eau, les plantes à feuillage _lisse et dur_: palmiers, aralia, aspidistra, anthericum, dracœna, caoutchouc, etc., mais que les bégonias, coleus, géraniums, etc., ne supportent pas le contact de l’eau quand ils ne sont pas à l’air libre; on les époussète avec un plumeau très léger, et on bassine leur feuillage à l’aide d’un pulvérisateur.
Il y a des maisons où, le salon une fois fait, on couvre de housses tous les sièges grands et petits, pour ne les déshabiller qu’au «jour de Madame». C’est une méthode qui a ses avantages et ses inconvénients, il n’y a rien d’absolu dans son emploi.
Si le mobilier est très fin, très frais, en bois doré ou laqué, couvert de broderies, de soieries aux teintes claires, et que vous habitiez une ville où il y a beaucoup de poussière ou de fumée de houille, évidemment vos meubles se trouveront bien d’être couverts--et l’on fait de si jolies housses que l’aspect du salon pourra rester encore presque élégant,--mais si le mobilier est fané ou de teinte sombre, recouvert d’étoffes résistantes, à quoi bon faire la dépense de housses, surtout si vous avez la précaution de ne pas laisser les enfants s’ébattre au salon et poser sur les fauteuils leurs doigts englués de confitures?
Les mobiliers en tapisserie, si répandus aujourd’hui, et avec grande raison, car ils sont d’un excellent effet décoratif, craignent les housses. Sous l’abri de celles-ci, les mites déposent en paix leurs larves meurtrières. Quand on a employé des laines grand teint et de bonne qualité, il vaut mieux ne pas les couvrir.
Pour terminer enfin, disons qu’en hiver le feu doit toujours être préparé de façon correcte dans la cheminée et tout prêt à flamber avec une allumette.
Un feu préparé «correctement» présente--si l’on se chauffe au bois--une bûche de fond, un peu grosse, deux ou trois rondins légers pour le devant, et une poignée de branches sèches disposées sur l’allume-feu; si l’on se chauffe à la houille, l’arrangement en pyramide de _gaillette_ et de _gailleterie_[4] sur du petit bois entre-croisé.
[4] Charbon cassé en morceaux de moyenne et de petite taille.
Dans tous les cas, le foyer doit être net de cendres et de débris.
En été, on baisse le tablier de tôle qui cache l’âtre. En province il n’y a guère que les maisons neuves et bien construites qui aient cet utile accessoire. Dans le plus grand nombre des appartements, les cheminées restent béantes ou sont fermées par de hideux «devants de cheminée». On peut les remplacer par des devants drapés pareils aux rideaux, ou, ce qui est plus joli, remplir la cheminée avec de la mousse, des plantes vertes, des fleurs en pot, formant un massif de verdure.
CHAPITRE II
La table.
La table est une des plus grosses, des plus lourdes, et--pourquoi ne l’avouerai-je pas? car personne ne me contredira--une des plus désagréables charges parmi celles qui pèsent sur la maîtresse de maison. Elle est au commencement, au milieu, à la fin de chaque journée et encore dans les intervalles. Elle exige des soins, de la prévoyance, de la dépense, du temps, des peines, et n’offre en somme que d’assez médiocres compensations.
Il faut manger pour vivre, assurément, Harpagon lui-même en convient, et, pour bien vivre, il faut bien manger, avoir bon appétit, trouver un certain plaisir à voir et à consommer les aliments.