Part 1
MARIE DELORME
Une Maison bien tenue
Conseils aux jeunes maîtresses de maison
Librairie Armand Colin Paris, 5, rue de Mézières 1901
Tous droits réservés.
A LA MÊME LIBRAIRIE
DU MÊME AUTEUR:
La Petite Cuisine. Un volume in-18 jésus, broché 1 » Les Petits Cahiers de Madame Brunet. Un volume in-12, broché 1 50 Contes du Pays d’Armor. Un volume in-8, illustré de 76 gravures, broché 4 50
BIBLIOTHÈQUE DU PETIT FRANÇAIS
Chez Mademoiselle Hortense. Un volume in-18 jésus, broché 2 » Le Théâtre chez Grand’mère. Un volume in-18 jésus, broché 2 » Yves Kerhélo. Un volume in-18 jésus, broché 2 » Les Filles du Clown: Rita. Un volume in-18 jésus, br. 2 » Les Filles du Clown: Tante Dorothée. In-18 jésus, br. 2 »
Coulommiers.--Imp. PAUL BRODARD.--166-1901.
AVANT-PROPOS
Il y a trois mille ans, un roi, magnifique et puissant, Salomon, fils de David, grand poète et profond philosophe, s’écriait:
«Qui saura jamais trouver une femme forte? Elle est plus précieuse que les rares merveilles apportées des confins de l’univers!»
Alors, cette femme incomparable, il nous la montre dans son intérieur, «où règne une loi de douceur et de justice». Il dit ce qu’elle est pour son mari, pour ses enfants, pour sa patrie même, car «son époux est illustre quand il siège dans les conseils aux portes de la ville». Il vante ses riches tentures de tapisserie, ses vêtements de lin et de pourpre et cette main habile et ferme qui «sait mener à bien les rudes tâches et guider le fuseau agile».
Il nous dit encore, au logis, «sa lampe qui brûle pendant la nuit pour éclairer son labeur», et, au dehors, la vigne qu’elle a plantée, le champ qu’elle a acheté du fruit de son travail». Il termine enfin ce long et glorieux éloge par ces paroles d’une sublime simplicité:
«Ses enfants se sont levés et l’ont, devant tous, proclamée heureuse! Son mari s’est levé à son tour, et lui a dit:
«--Beaucoup de filles ont amassé des richesses, mais vous les avez toutes surpassées.
«La grâce est trompeuse et la beauté est vaine. La femme qui craint le Seigneur est celle qui sera louée.
«Que les biens qu’elle a gagnés lui appartiennent et que ses propres œuvres la louent dans l’assemblée des Juges[1]!»
[1] Salomon, _Les Proverbes_, chap. XXXI.
Mes lectrices, sans exception, je le suppose du moins, admirent «la femme forte» et voudraient lui ressembler.
Il y a pourtant des natures qui ne se sentent aucune vocation pour le rôle de _femme forte_.
«La femme forte! dira Mlle A..., à quoi ça peut-il bien ressembler? Je ne me l’imagine qu’avec de gros souliers, des mains rouges, un chapeau à la mode d’avant-hier, une robe taillée comme dans un sac.
--Oh! la femme forte! s’écrie Mlle B... N’en parlons pas, voulez-vous? Ni art, ni poésie, ni esthétique, ni musique! En revanche, des livres de ménage à n’en plus finir, un gros trousseau de clefs en poche et même, _horror_! un manche de casserole en main!...
--La femme forte!... soupire Mlle C..., c’est très beau, certainement... mais c’est si difficile!... Et ça doit être si fatigant! Il faut vraiment une santé à toute épreuve... et puis des aptitudes particulières, et puis... ça n’est pas très féminin. Pas ombre de grâce, de charme, de fantaisie...
--Nous deviendrons «femmes fortes» quand nous serons mariées, disent Mlles D..., E..., F..., mieux intentionnées, mais, au fond, tout aussi rebelles. Vous nous parlez trop tôt de ces choses-là! Pour l’instant «maman» se charge d’être la femme forte de la maison. Il y en a assez d’une!
«D’ailleurs, comment voulez-vous qu’à nos cours de dessin, de pastel, d’aquarelle, de peinture, de piano, de chant, de diction, etc., etc., etc., qu’aux visites, aux réceptions, aux courses dans les magasins, aux petits chapeaux à chiffonner, aux petites robes à essayer, aux petits corsages à froufrouter, nous ajoutions encore le souci d’être des femmes fortes? Nous voyez-vous «venant de loin, chargées de provisions comme un vaisseau marchand», ou encore «distribuant les tâches à nos serviteurs», ou encore «observant dans la maison jusqu’à la trace des pas!»
Et pourquoi non?
J’en connais qui le font, et ne s’en trouvent point plus mal.
Et puis, ne savez-vous pas voir que «maman» vieillit un peu tous les jours? Sa taille épaissit, sa démarche s’alourdit, ses yeux se creusent, les soucis dessinent sur son front des lignes fugitives qui, demain, seront des rides. Sa voix sonne moins joyeuse, son geste est moins vif, sa marche moins rapide... N’est-il pas grand temps que vos jeunes épaules se chargent d’une part de son fardeau?
Tout le monde y gagnera, vous les premières; le devoir accompli apaise si bien le cœur et l’esprit!
Vous vous sentirez meilleures et serez grandies à vos yeux en devenant un membre utile à la famille.
On vous a répété sur tous les tous que vous étiez le charme du foyer, la fleur qui le parfume, le rayon de soleil qui l’éclaire, l’oiseau chanteur qui l’égaie, etc.
Oui, vous êtes tout cela; mais vous êtes plus et mieux.
Vous êtes de futures épouses, de futures mères. Un jour--très rapproché peut-être,--reposera sur vous aussi le poids des grands devoirs: un mari à aider dans ses courageux efforts pour fonder une famille, l’honneur du nom à garder, le patrimoine à créer ou à conserver, les enfants à élever, le mal à écarter, le bien à répandre autour de vous. Il vous faut arriver armées pour cette bataille de la vie, et où apprendrez-vous l’usage de vos armes, si ce n’est à la maison, aux côtés de votre mère?
Les grandes choses sont faites de petites, l’océan de gouttes d’eau, la mine de parcelles de minerai, la moisson d’épis. De combien de petits détails se composent la direction d’une maison bien ordonnée, vous ne vous en doutez peut-être même pas!...
Un exemple... Vous vous asseyez à la table de famille; vous mangez distraitement, ou du bout des lèvres, ce qu’on vous sert; vous vous plaignez si les sauces sont trop claires ou la viande un peu coriace. Savez-vous seulement comment on a apprêté les mets, ce qu’ils ont coûté, pourquoi on les a choisis de préférence à d’autres, ce qui fait qu’ils sont manqués ou réussis, ce qu’on a dû prévoir, dépenser, pour cette simple question du repas, depuis le classique pot-au-feu jusqu’aux chatteries du dessert, depuis la serviette qui essuie vos lèvres jusqu’à la lampe qui vous éclaire, au feu qui vous chauffe, à la boisson qui vous rafraîchit?
Vingt, trente individus ont contribué à votre bien-être; il a fallu les aller trouver, leur faire des commandes, les payer, les utiliser, en tirer le meilleur parti possible.--Et l’alimentation n’est qu’un des chapitres de l’économie domestique! Tous les autres ont réclamé leur part de temps, de soins, de préoccupations, pour être menés à bonne fin.
C’est à cet ensemble de travaux qu’une maîtresse de maison vraiment digne de ce beau nom consacre une bonne part de sa vie. C’est de ces choses que je voudrais m’occuper avec vous.
Sous la rubrique _Économie domestique_, foisonnent maintenant les indications et les recettes de ménage. Les journaux de modes en remplissent leurs colonnes, les almanachs en sont bourrés; on en trouve même sur les sacs de l’épicier. Mais que de choses autres à dire!
Nous traiterons de la tenue d’une maison en général, de la conduite à suivre dans telle ou telle circonstance: réceptions, déménagements, départ, etc.
Sans nous attacher aux questions de modes,--qui passent,--nous nous occuperons de ce qui demeure et ne varie guère: l’ordre, l’économie bien entendue, les divers approvisionnements, la direction des domestiques, etc.
Ayant habité Paris, la province, les grandes villes, les petites villes, et même la campagne, nous connaissons la vie pratique sous bien des aspects différents et l’expérience nous a enseigné cette vérité que, dans toutes les situations, on se tire d’affaire avec de l’énergie, de la bonne volonté, de l’intelligence et du dévouement.
Ces excellentes qualités, nos lectrices les possèdent, nous n’en doutons pas, et aussi une aimable bienveillance dont l’auteur leur réclame une petite part pour son œuvre.
Château de la Villeneuve-en-Louannec, 23 mars 1901.
UNE MAISON BIEN TENUE
CHAPITRE I
La maison
En ce début de siècle, beaucoup de locutions qu’employaient nos parents ont disparu, si démodées que lorsqu’on s’en sert il semble que l’on porte le chapeau de sa grand’mère.
D’autres ont résisté au courant: on dit encore--espérons que l’on dira toujours:--une bonne famille, une bonne maison, une maison bien tenue.
Les trois termes, d’ailleurs, ne vont pas l’un sans l’autre. Les «bonnes familles» font les «bonnes maisons», et les «bonnes maisons» sont des «maisons bien tenues».
Toutes les femmes, à peu près, grandes dames ou petites bourgeoises, mères de famille, filles ou sœurs dévouées dirigeant l’intérieur d’un frère veuf ou de vieux parents, sont appelées à «tenir une maison». Vécût-on seule, dans deux chambres, et sans domestique, encore faut-il créer et maintenir autour de soi cette netteté, cet ordre, qui contribuent pour une si large part à la dignité de la vie.
Je ne crains donc pas d’aborder avec mes lectrices une série de causeries qui nous entraîneront dans des détails très familiers, très inélégants. Les femmes éthérées de 1830 sont, Dieu merci! passées de mode, elles aussi. Les femmes, les jeunes filles de notre temps se font une idée plus haute de leur mission en ce monde.
L’esprit ouvert par une éducation plus large, elles savent que rien n’est à dédaigner de ce qui fait le bien-être de la famille, la paix de l’intérieur, la prospérité et l’honneur de «la maison».
Elles me suivront donc--je voudrais l’espérer--sans trop d’impatience ou d’ennui dans la tâche ardue que j’ai entreprise pour elles...
* * * * *
Une _maison bien tenue_ demande tous les jours, toutes les semaines, tous les mois, tous les trimestres, une certaine série de travaux, concernant la mise en ordre, la propreté, etc.
Ils sont nombreux, ces travaux, et--ayez le courage de l’entendre, puisque j’ai celui de vous le dire--incessants.
Se lancer de loin en loin dans des rangements éperdus, dans des nettoyages à grand orchestre, crier après ses domestiques, remplir le logis de fracas et de poussière pendant vingt-quatre heures, sauf à tout laisser retomber ensuite dans le désordre et la négligence, ce n’est pas là le chemin qui mène à «une maison bien tenue».
En quelques jours, les habitudes d’incurie ont fait leur néfaste besogne: chiffons, livres, ustensiles de travail, menus objets de toilette, s’entassent à nouveau dans tous les coins, et même hors des coins, et l’on geint, et l’on récrimine, et l’on répète avec l’accent du plus profond découragement, ou de la plus véhémente indignation, suivant les caractères et les tempéraments: «Il est impossible de tenir cette maison propre!»
Si la ménagère, riche ou pauvre, jeune ou vieille, qui s’exclame ainsi, réfléchissait un peu, elle remarquerait que «cette maison» est mal dit; c’est «ma maison» qui serait le terme approprié. Or, s’écrier: «Il est impossible de tenir _ma_ maison propre», c’est faire un humiliant aveu.
Les femmes qui s’occupent de leur intérieur journellement, de façon continue, exacte, réglée, n’ont point de reproches de ce genre à se faire, et si la maladie, hôte douloureux et encombrant, un voyage imprévu, un événement de famille, viennent momentanément troubler l’ordre établi, quand le pli est pris, quand le fond est bon, quelques jours suffisent pour ramener la maison à sa bonne tenue coutumière.
Avant d’entrer dans le détail des labeurs domestiques, j’ouvre une courte parenthèse.
Mes lectrices appartiennent à des milieux fort divers. Les unes vivent à la ville, dans des appartements étroits, avec un service plus ou moins nombreux; d’autres mènent la large vie de campagne, avec beaucoup d’espace, mais un personnel moins bien stylé et des arrangements d’intérieur tout différents. Telle famille n’a qu’une «bonne à tout faire», telle autre a trois, quatre, cinq, dix serviteurs; les dernières étant en nombre très restreint, nous n’avons à nous en occuper que d’une manière générale. Nous supposerons donc une condition _moyenne_, _à la ville_, sauf à ajouter pour les _ruraux_ un supplément d’informations.
* * * * *
Les soins d’hygiène et de propreté doivent entrer en première ligne dans la bonne tenue de la maison. Malheureusement dans bien des intérieurs, ils sont mal compris ou négligés. Il faut en faire le triste aveu: trop de provinces en France sont encore vouées, sous ce rapport, à la plus lamentable ignorance, et comme c’est, pour la très grande majorité, à la campagne que se recrute le personnel des serviteurs, hommes et femmes, ils apportent avec eux des habitudes prises dès l’enfance et tellement invétérées qu’on ne parvient presque jamais à les extirper. Pour peu que la maîtresse de maison soit molle ou insouciante, les domestiques retombent dans leur péché d’accoutumance: la poussière, les détritus, s’amassent partout, les taches de graisse étendent leur lèpre sur tous les meubles, une crasse noirâtre s’attache à tous les ustensiles, et cette odeur écœurante qui est le parfum des maisons mal tenues nous prend à la gorge dès l’antichambre.
Parfois, j’en conviens, la jeune maîtresse de maison a des excuses à faire valoir pour son défaut de surveillance: une vie très occupée, une santé détraquée, des enfants malades, ou tout simplement la crainte des changements de domestiques, la peur de mécontenter une fille, capable d’ailleurs, qui ne vole point, ne boit point, ne court point, et, fière de ces vertus négatives, tient la dragée haute à une jeune femme timide.
La pratique de la vie exige assurément nombre de compromis de ce genre. Le dicton «entre deux maux il faut choisir le moindre» y trouve bien souvent son application, mais--et c’est là la grande affaire des chefs de famille--comment discerner «le moindre mal»?
Le «moindre mal», dans le cas présent, est celui qui entraîne le moins de conséquences fâcheuses pour la maisonnée. Avant tout, quand il s’agit de tenue de maison, doivent passer l’hygiène et l’ordre. L’une et l’autre sont mis en péril quotidien par l’excès de saleté et de négligence; quand une domestique est absolument incorrigible sur ce point, ayez le courage de vous en défaire.
Il est rare qu’on parvienne à dresser complètement une domestique novice, si elle n’a pas l’_instinct_ de la propreté; en revanche, si elle le possède, il est étonnant combien il faut peu de temps et de peines pour lui faire prendre de bonnes habitudes. Nous reviendrons sur ce point au chapitre du «service».
Il ne faut pas se le dissimuler, le maintien de la propreté dans tout le logis exige beaucoup d’activité de la part de la maîtresse de maison, non seulement comme surveillance, mais comme action directe. Elle ne doit pas craindre de manier souvent le plumeau et la serviette à essuyer, que ce soit pour réparer une négligence ou pour diminuer la besogne d’une domestique surchargée.
J’ai connu--il y a bien longtemps!--une vieille dame qui, lorsqu’une couche de poussière sur la tablette d’un meuble offensait son regard, y traçait du bout du doigt le mot _malpropre_. Alors, ses petites filles se hâtaient d’effacer l’inscription qui les avait fait rougir de dépit... et aussi d’un peu de honte.
Il y a en toutes choses un _plus_ et un _moins_ qu’on ne peut dépasser, sous peine de tomber dans l’abus.
Sans aucun doute, quand il s’agit de propreté, le _plus_ n’est point à redouter. On ne saurait être _trop_ propre, mais on peut trop sacrifier à la propreté.
C’est lui trop sacrifier, par exemple, que de tracasser à outrance les domestiques par de méticuleuses recherches, de les accabler de reproches, de multiplier les criailleries, pour une négligence plus ou moins passagère.
Les pères et les maris sont excédés par ce qu’ils appellent des «piailleries de femmes», et ils fuient un intérieur dont la paix est bannie.
Ils sont fort ennuyés aussi quand on veut les astreindre à des habitudes minutieuses et taquines sous prétexte de «ne pas salir» ou de «ne pas déranger».
Sans doute, il serait plus facile de tenir la maison en ordre s’ils voulaient bien ne pas jeter de-ci de-là mouchoirs, gants, cravates, etc., s’ils étaient assez gentils pour faire toujours tomber dans le cendrier la cendre de leur cigare, si la corbeille à papier recevait toutes les enveloppes déchirées et les bandes roulées en boule; s’ils étaient rangés, exacts, attentifs, tranquilles comme de vieilles nonnes; mais cela ils ne le sont pas, et ne le seront jamais, et (puisque nous sommes entre nous et qu’ils ne me liront pas, je me risque) ils ne sont pas tenus de l’être...
Poussés, tirés, entraînés, absorbés par leurs affaires, leurs travaux, leurs grands devoirs, est-ce qu’ils peuvent, est-ce qu’ils doivent s’enfermer dans le cercle étroit de ces petits soins matériels qui sont exclusivement du domaine de la femme?
Je ne voudrais pas que sous prétexte de propreté on se crût en droit de les taquiner, de les gronder.
Un parquet ciré, des meubles luisants, des tapis bien brossés, sont certainement une belle chose, mais la joie du foyer en est une bien meilleure...
* * * * *
Du domaine des généralités, passons maintenant à celui de la pratique, du «tous les jours». C’est ici que je fais appel au courage de mes lectrices, car je n’ai rien d’_amusant_ à leur conter et l’utile n’est pas toujours l’agréable.
Dès l’aube, même avant l’aube en hiver, le service de propreté commence. On balaie, on époussète, on range l’antichambre, les couloirs, le bureau ou le cabinet du maître de la maison, afin qu’aussitôt levé il puisse s’y installer sans être dérangé dans son travail.
Il faut accoutumer le ou la domestique chargé de ce service à ne jamais détruire ni jeter les papiers qui sont à terre. Un courant d’air peut avoir enlevé des documents importants laissés par distraction sur le bureau ou sur une table sans la protection du serre-papiers. La corbeille de bureau est là pour recevoir tout, absolument tout ce qu’on trouve en ce genre.
En province, où l’on n’a pas de concierges, s’ajoutent à ces travaux le balayage du trottoir, le nettoyage du seuil, celui de la porte, sur laquelle on passe un chiffon mouillé pour enlever les traces laissées par des gamins malfaisants, et le frottage du cuivre des boutons de porte, plaque, sonnette, etc.
On aère largement, en ouvrant toutes les fenêtres; les courants d’air ne sont pas à redouter on pareil cas: leur action salubre débarrasse l’appartement des miasmes et des poussières qui s’y sont accumulés pendant le jour précédent et la nuit.
C’est aussi parmi les nettoyages du matin qu’il convient de placer ceux des vêtements: on bat et on brosse les effets d’homme, on secoue et on brosse les jupons et les robes portés la veille, on cire les chaussures, etc. A la campagne et en province, les larges espaces permettent de faire ces opérations presque à l’air libre sous des hangars ou dans des décharges. Dans les villes, il faut s’ingénier pour que la boue sèche et la poussière ne remplissent pas l’appartement. Ce sont encore les fenêtres ouvertes qui offrent le meilleur moyen de parer à cet inconvénient.
La salle à manger est l’une des pièces à nettoyer en première ligne. Dans beaucoup de familles on a la louable habitude d’y prendre le petit déjeuner du matin, café, thé, ou chocolat: l’hygiène y trouve son compte, car il n’est pas sain ni agréable de manger dans une chambre où l’on a passé la nuit.
Un peu de paresse, le goût du confortable, le désir de diminuer le travail des domestiques, engagent, je le sais, nombre de personnes à se faire apporter le déjeuner sur un plateau dans leur chambre.
Je ne les blâme ni ne les approuve, je constate;--mais, dans tous les cas, qu’on y déjeune ou non, la salle à manger sera nettoyée et mise en ordre dès le matin.
Pendant que ces diverses besognes s’accomplissaient, les maîtres se sont levés, ont fini leur toilette; les chambres sont vacantes: c’est le moment de les «faire»--suivant le terme consacré.
Il semble inutile de dire que _tous les jours_ les lits doivent être faits à fond. C’est à peine si j’ose avouer que j’ai connu des maisons où l’on ne faisait les lits que de loin en loin, se contentant de donner un coup de poing au matelas, de tirer tant bien que mal les couvertures et de jeter dessus le couvre-lit.
Faire le lit _à fond_, c’est enlever et retourner les matelas, tirer hors du lit les draps et les couvertures, puis les replacer en bon ordre sans plis, sans _grimaces_.
Tous les jours aussi, les chambres sont balayées, les rideaux secoués; puis on laisse tomber la poussière, et dix minutes après le balayage on essuie les meubles avec un linge fin et doux. Les vieilles housses sont très bonnes pour cet usage; les vieilles serviettes ont l’inconvénient de semer de peluches les endroits où elles passent. Du reste, on fait maintenant à très bon marché des torchons minces en une sorte de canevas de coton, destinés à l’essuyage des meubles. Le plumeau, qui éparpille la poussière au lieu de l’enlever, n’a sa raison d’être que pour les glaces, les cadres, les tableaux, les statues, les livres.
Un domestique bien dressé ne tape pas des coups de plumeau à tort et à travers, au risque de casser ou de renverser les objets. Est-il besoin d’ajouter que lorsque la chambre est _faite_, toute trace de la nuit et de la matinée doivent en avoir disparu? Tout aura été mis en place dans le cabinet de toilette si la chambre en possède un; dans les placards et les tables de toilette, si cet utile local manque à l’appartement. Toute la vaisselle de ces tables est soigneusement nettoyée et essuyée, les serviettes pendues au séchoir, etc.
Beaucoup de jeunes filles, même dans les intérieurs où règne une certaine aisance, font elles-mêmes leur chambre.
C’est là une excellente pratique, aussi hygiénique au moral qu’au physique. Au sortir de la douilletterie du lit, après les ablutions d’eau froide, pour amener la réaction, assouplir et vivifier les muscles engourdis, activer la circulation, développer la poitrine et les hanches, il n’est pas de meilleure gymnastique. La fenêtre ouverte en tout temps laisse entrer un air pur, les poumons se dilatent pour le recevoir, le sang prend une course plus rapide dans les vaisseaux, et le système nerveux, mis en jeu par une action saine, se calme et se fortifie.
Quand une jeune fille de vingt ans a une bonne constitution, c’est un jeu pour elle que de remuer un petit matelas et une brassée de couvertures. En cinq minutes le lit est fait, et bien fait; cinq autres minutes pour les rangements, cinq minutes pour balayer et essuyer, et voilà un quart d’heure très bien employé. Un petit conseil en passant: il vaut mieux, pour tous ces exercices, ne pas avoir mis son corset, qui vous gêne et qu’on déforme. Mais, aussitôt le dernier coup de balai donné, vite! le corset!--c’est un crime de lèse-convenance pour une jeune fille que de sortir de sa chambre en négligé, et la _bonne tenue_ de la maison ne va pas sans celle de ses habitants.